Coopération interuniversitaire
Brésil-France
Faculté de l'Education,
Université de Brasilia, 02-05 et 09-11 août 2000
KIM Sun-mi
03/08/2000
Doctorante en sciences de l’éducation,
Université de Paris VIII
Centre de Recherche sur l’Imaginaire social et l’Education (CRISE)
Valeurs confucéennes et question des femmes
asiatiques :
autoformation existentielle
On m'a suggérée de faire deux exposés
dans ce groupe. Le premier concerne l'expérience interculturelle
dans la formation et la question des femmes asiatiques, et dans l'autre,
il s'agit du conflit des valeurs entre l'Orient et l'Occident. Toutefois,
l'expérience interculturelle implique inévitablement la question
du conflit des valeurs. C'est pourquoi, dans mon premier exposé,
je voudrais me centrer sur la question des femmes asiatiques en me focalisant,
dans un premier temps, sur les valeurs traditionnelles, notamment le confucianisme.
A partir de là, dans un second temps, je vais parler de l'"autoformation
existentielle" chez les femmes asiatiques, au sens de devenir elles-mêmes
et d'être capables de s'autoriser (J. Ardoino). Selon l'enseignement
confucéen, la voie de la femme se trouvait uniquement dans l'idée
de devenir "bonne épouse et mère avisée". Ceci dit,
la philosophie confucéenne n'encourageait guère la notion
d'autonomie chez les femmes. Leur existence dépendait de trois hommes
: le père, le mari et le fils. Cet enseignement semble, jusqu'à
nos jours, influer sur la population asiatique en empêchant les femmes
de devenir elles-mêmes. Dans ce sens, l'autoformation existentielle
me semble très importante dans la discussion sur les femmes asiatiques.
Ainsi, dans mon deuxième exposé, je vais aborder la question
du conflit des valeurs. Avec l'introduction de la culture occidentale dans
la société asiatique, les valeurs traditionnelles semblent
susciter, chez les femmes asiatiques, l'aspiration à d'autres valeurs
"dites occidentales" comme la liberté et l'autonomie. Mais, d'une
part, les normes sociales confucéennes sont toujours présentes
d'une manière contraignante, et d'autre part, les femmes elles-mêmes
sont trop imprégnées par leur système de valeurs.
Par conséquent, elles n'arrivent pas à bien se situer par
rapport à de nouvelles valeurs qui apparaissent inévitablement
avec le processus de la mondialisation. Cette situation transitoire sur
le plan des valeurs rend la population asiatique confuse, parfois perdue,
et encore plus s'il s'agit des femmes (J. Piel, 1998 ; A. Garrigue, 1998).
Aussi, à partir des entretiens que j'ai menés dans le cadre
de ma thèse, je vais vous présenter ces expériences
interculturelles vécues par les étudiantes asiatiques dans
un pays occidental, surtout la France. Mais avant d'aborder le thème
d'aujourd'hui, - les valeurs confucéennes et la question des femmes
asiatiques -, il semble nécessaire de vous présenter ma recherche
et peut-être un peu de mon histoire de vie. Cette dernière
m'a amenée en quelque sorte à mon thème de recherche.
Il s'agit de l'"implication" du chercheur qui est l'un des courants importants
de l'université de Paris 8 avec J. Ardoino (2000), R. Barbier (1996),
R-C. Kohn (1986) et R. Lourau (1988), etc. C'est dire que le sujet de ma
recherche est profondément lié à mes expériences
personnelles et professionnelles, qui sont, à leur tour, indissociables
des environnements sociaux qui m'entourent. Aussi suis-je "impliquée"
dans ce travail à partir du moment où il y a un lien entre
ce que je recherche et ce que je suis. Par ailleurs, le travail sur mon
histoire est important dans le sens où il peut m'aider à
devenir moi-même et à m'autoriser. Comme le dit V. de Gaulejac,
"le travail sur soi, sur son histoire devient un moyen pour répondre
à la nécessité pour chaque individu de devenir "soi-même"(…)"
(2000, p. 230).
Je vous présente donc ma brève histoire de vie non seulement
dans le but de vous faire part de mon implication pour ce travail, mais
aussi pour servir à la compréhension d'une famille coréenne
réelle et concrète, mais en même temps singulière.
Je suis Sud Coréenne. J'ai 33 ans et vis depuis 6 ans et demi en
France. J'ai trois sœurs - deux grandes et une petite - et un petit frère
récemment décédé. J'ai grandi dans une famille
dite traditionnelle où nombreuses étaient les contraintes
imposées par mes parents et surtout par ma grand-mère paternelle.
J'ai été élevée avec mes sœurs par cette dernière
jusqu'à l'âge de 15 ans. La raison pour laquelle nous avons
été confiées à notre grand-mère, est
que mes parents tenaient un restaurant dans le centre de Séoul.
Ils devaient s'en occuper à plein temps, ils y ont emménagé.
Bien que nous (notre grand-mère et les enfants) habitions également
à Séoul, nous ne voyions nos parents, en général,
qu'une fois par semaine et parfois plus rarement. Ces retrouvailles étaient
toujours très courtes, car ils rentraient tard dans la nuit après
le travail, et repartaient tôt le matin. Mes parents n'avaient ni
week-ends, ni jours fériés, ni vacances pour autant que je
me souvienne, tout du moins pendant mon enfance. Les communications entre
nous étaient donc pratiquement absentes. La situation de cette époque
nous obligeait ainsi à être "muets" mutuellement, et cela
s'est progressivement imprimé dans nos habitudes même lorsque
nous pouvions passer du temps ensemble. Je vous présente trois personnes
importantes dans ma famille qui m'ont marquée d'une manière
à une autre : ma grand-mère, mon père et ma mère.
Ma grand-mère était veuve depuis l'âge de 25 ans, elle
le resta toute sa vie durant. Etant originaire d'un milieux populaire,
et surtout compte tenu de la situation sociale après la Guerre de
Corée (1950-1953) où tout le monde vivait dans une extrême
pauvreté, on peut supposer comment elle a vécu, voire survécu
pour nourrir et éduquer ses deux fils dont l'aîné est
mon père. Ces situations familiales et sociales particulièrement
difficiles ont certainement dû la marquer, et, par la suite, la rendre
forte et surtout dure. Elle avait un caractère fort et autoritaire,
comme le montre son surnom, "grand-mère tigre". Elle était
la reine de la famille et n'avait peur de rien, de personne. Elle était,
à mon égard, plus particulièrement dure avec ma mère,
celle qui ne savait que se soumettre. En tant qu'épouse du fils
aîné, qui est chargé du culte aux ancêtres selon
la tradition confucéenne, ma mère, après la naissance
successive de quatre filles, n'a pas pu engendrer un garçon. Malheureusement,
c'était une affaire la plus importante pour ma grand-mère
comme pour beaucoup des Coréens en raison de l'importance de la
lignée masculine et du culte aux ancêtres. En revanche, mon
oncle et sa femme ont eu deux garçons. Il me semble que la préférence
de ma grand-mère pour la famille de mon oncle était due,
en grande partie, à cet aspect. Ma mère était tout
de même appréciée par ma grand-mère pour son
attitude obéissante et sa retenue : même si ma mère
pensait avoir raison pour certaines choses, elle ne contredisait jamais
sa belle-mère, car cette dernière était plus âgée
qu'elle, chose qui méritait suffisamment de respect. Combien de
fois ai-je entendu dire de ma grand-mère ? : "Prenez votre mère
pour modèle! La première qualité de la femme est la
soumission. Une femme intelligente, ne possédant pas cette vertu,
est futile!" C'est pourquoi malgré le "grand défaut" - le
fait de n'avoir pas pu engendrer un garçon (comme si c'est la seule
faute de la femme, comme le dit E-G. Belloti (1975)), elle a été
plus ou moins acceptée par ma grand-mère.
Comparée à mes sœurs et frère, j'ai été,
d'après mes proches, particulièrement choyée par ma
grand-mère. J'en ai été moi-même consciente.
En fait, je croyais connaître le "moyen" pour être aimée
par cette personne réputée dure. Cela consistait, entre autres,
à obtenir de bonnes notes à l'école, chose qu'elle
appréciait plus particulièrement. A l'époque, on recevait
un prix de récompense pour de bonnes notes obtenues après
chaque examen. Lorsque je rapportais ce certificat de meilleures notes
à la maison, ma grand-mère, si fière de moi, ne pouvait
pas s'empêcher d'en parler à nos proches. C'était la
seule chose qui me différenciait de mes autres sœurs, voire de mes
cousins si choyés, et cela me permettait de vérifier mon
existence dans ma famille où on passait tous inaperçus. C'était
le seul moyen qui me permettait également d'être "respectée"
par ma famille ainsi que par mes proches. En somme, ma jeune identité
semble avoir très vite compris qu'il fallait devenir une bonne élève
pour être "correctement traitée", voire respectée par
la famille et la société coréenne.
Quant à mon père, il présente des caractères
similaires à ma grand-mère : une attitude autoritaire sur
sa propre famille qui contraste avec une générosité
et une compréhension vis-à-vis de nos proches. Il était
très sensible au regard des autres et à leurs jugements comme
la plupart des Coréens (H. S. Choi, 1999). Comme nous sommes majoritairement
des filles, il était plus particulièrement sévère
en matière de nos "bonnes conduites". Le fait que nous rentrions
tard à la maison le rendait facilement irritable au point d'être
violent ; de même que contredire nos parents, mentir à quelqu'un,
être impoli avec nos proches, ne pas aider notre mère à
faire de ménage, se plaindre de la cuisine…, toutes les règles
non respectées le courrouçaient. Et toutes ces règles
correspondaient à l'image traditionnelle de la femme coréenne
bien élevée, à l'exception, peut-être, de l'importance
des études. Toutefois, mon père avait été beaucoup
plus dur avec mes deux grandes sœurs - respectivement dix et six ans de
plus que moi -, jusqu'à ce qu'elles se marient. Elles n'avait pratiquement
pas de liberté concernant les "sorties" tardives le soir ; surtout,
elles n'avaient pas le droit de dormir en dehors du domicile, quelle que
soit la raison, aussi ont-elles renoncé elles-mêmes à
leurs voyages scolaires avant même d'en demander la permission à
notre père.
Etant donné qu'il existe une différence d'âge importante
entre mes deux grandes sœurs et moi, la situation familiale a beaucoup
changé lorsque je suis devenue adolescente : la stabilité
financière, le décès de notre grand-mère, le
mariage de mes sœurs et la naissance de leurs enfants qui apportaient de
la gaieté dans notre famille. De même le comportement de mon
père s'est adouci. Il était beaucoup plus compréhensif
vis-à-vis de moi et de ma petite sœur qui a deux ans de moins
que moi. Néanmoins, la relation tendue entre lui et mes deux grandes
sœurs m'avait déjà profondément affectée. Aussi
avais-je déjà construit une image négative de mon
père à travers les expériences de mes sœurs, et je
l'ai confirmée au fur et à mesure par mon propre jugement
: l'attitude de mon père était autoritaire, impulsive et
parfois violente. En fait, nous n'avions pratiquement pas, autant que je
me souvienne, de contacts affectueux, même dans les communications
les plus banales. Même si nous habitions sous le même toit,
rares étaient les fois où nous avons discuté. L'ambiance
de ma famille était naturellement tendue avec la présence
de mon père. Chaque matin, ma mère nous priait de rentrer
tôt à la maison pour que tout le monde puisse être tranquille
le soir. J'en avais évidemment assez de cette ambiance mais je n'ai
pas osé en parler à mon père. Mon incapacité
et mon impuissance permanente à l'affronter, due à la peur
et à la tristesse, me rendait morne et furieuse contre moi-même.
La raison pour laquelle j'étais, en permanence, en colère
contre ma mère, était certainement due au fait qu'elle me
renvoyait exactement une image de moi-même que je détestais,
impuissante et résignée. J'étais pourtant la mieux
"respectée" en raison de mes aptitudes et de mes capacités
à l'égard des études, - chose valorisée dans
ma famille -, mais je ne pouvais en profiter pour améliorer la situation
de façon intelligente.
Enfin, je vous présente ma mère. Vous savez déjà
qu'elle était obéissante vis-à-vis de sa belle-mère
et de son mari, et résignée de leur comportement injuste.
Elle est une femme dite traditionnelle selon l'enseignement confucéen
: soumise, douce, silencieuse. Mariée avec un homme pauvre, elle
ne cessa jamais de travailler jusqu'à ce que ma grand-mère
décède. Par ailleurs, comme la plupart des parents de la
génération de la Guerre de Corée, elle s'est totalement
sacrifiée pour l'avenir de ses enfants, négligeant parfois
sa propre santé. Je me souviens vaguement de sa réelle présence
pendant mon enfance. Elle était une "visiteuse", un "'fournisseur".
J'éprouvais, pour elle, un amour incontestable et parfois imaginaire,
et chez qui j'espérais en retour qu'elle me donne son amour qui
me faisait défaut. En fait, je ne doutais jamais de son amour envers
nous, mais c'est le temps qui nous manquait énormément. Je
me rappelle de la tristesse et de l'injustice que j'éprouvais pour
elle : parce qu'elle a beaucoup souffert du comportement rude et incompréhensible
de sa belle-mère ainsi que de son mari. Ce dernier se comportait
de façon autoritaire, parfois même violemment avec sa femme
et ses enfants, pour qu'ils soient soumis entièrement à son
autorité.
Après le décès de ma grand-mère, j'ai enfin
pu "avoir" ma mère. Le début de la "réunification"
de ma famille semblait me procurer une grande joie : sentir la présence
de ma mère à mon retour de l'école, partager tranquillement
un repas avec elle, entendre même ma mère nous gronder maladroitement
(car elle n'y était pas habituée)…, tout cela était
ce que je souhaitais depuis longtemps. Toutefois, ce bonheur n'était
pas très stable. Je n'étais plus une petite fille qui rêvait
inlassablement d'une mère idéale. Par ailleurs, la mère
"imaginaire" que j'adorais, n'existait plus. Ma mère réelle
était celle qui ne savait ni réagir ni se battre contre l'injustice
: redoutant l'autorité et la violence de son mari, elle s'y résignait.
Cela me rendait triste, voire furieuse. Je ne comprenais pas pourquoi elle
était si impuissante et si lâche à l'égard de
mon père. Lorsque j'ai commencé à suivre les études
à l'université, ce sentiment de colère contre elle
a encore grandi. J'ai commencé à contredire ma mère
et à peu m'adresser à elle contrairement à ce que
faisaient mes autres sœurs. J'étais tout à fait consciente
du fait que je lui faisais du mal, et pourtant, je ne pouvais plus supporter
sa docilité et son impuissance totale à l'égard de
l'autorité de son mari. Elle a essayé de me rendre compréhensive
quant à l'attitude de mon père, mais me voyant toujours révoltée,
elle a fini par croire que je la méprisais et ne l'aimais pas.
Vu l'éducation que j'ai reçue dans ma famille et les normes
sociales trop stéréotypées selon les sexes, il était
plutôt naturel que j’aspire à un autre modèle de vie.
Ces normes paraissaient trop pesantes pour moi qui refusais, en quelque
sorte, de suivre le modèle classique de la femme coréenne.
Je rêvais de partir de mon pays ayant cette aspiration à une
forme de liberté, dans le sens de ne pas subir des contraintes extérieures
et intérieures à moi, et non pas tellement de me préoccuper
d’une " liberté du vouloir " ou d’un " esprit libre " selon les
termes de F. Nietzsche (1950 trad., § 347, p. 290). Mon aspiration
à l'autonomie qui était également très forte
chez moi, était comprise comme une indépendance au sens de
ne dépendre de personne, et non pas comme l'autonomie chez C. Castoriadis,
c'est-à-dire, "c'est ma loi, opposée à la régulation
par l'inconscient qui une loi autre, la loi d'un autre que moi (…). De
quel autre s'agit-il ? D'un autre littéral, non pas d'un "autre
Moi" inconnu, mais d'un autre en moi" (1975, p. 140). Depuis mon arrivée
en France, certainement avec le recul, j'ai enfin éclairci les relations
gênantes que j'avais avec mes parents. Avec l'âge, j'ai pu
mieux comprendre leurs propres histoires et cela me rendait plus compréhensive
à leur égard, suscitant même une certaine compassion.
J'ai pu déceler chez eux une profonde solitude et de la souffrance.
Leur attitude provenait, sans doute, d'une part, des normes imposées
par la société coréenne qui était elle-même
en pleine mutation sur le plan des valeurs, et d'autre part, de l'éducation
rude qu'ils avaient jadis reçue de leur mère, et qui était
elle-même endurcie par les épreuves difficiles de la vie de
l'époque. Comme le dit, A. Berge, "nul n'est indifférent
à l'éducation que l'individu a reçue : nous sommes
"pour" ou nous sommes "contre"" (1954, p. 7). Si le fait de comprendre
le comportement de mes parents, en particulier celui de mon père,
m'a permis de prendre du recul nécessaire par rapport à mes
souffrances, cela a également fait apparaître en moi un nouveau
conflit. Je sentais constamment, tout du moins pendant les premières
années de mon séjour, une sorte de culpabilité entre
mon désir de vivre ma vie autonome et l’éducation que j’ai
reçue auparavant. Il s'agit de la piété filiale :
le respect et le devoir envers mes parents (K. G. Hwang, 1994). La vie
que je voulais mener en France me paraissait s’opposer à cette valeur
cardinale du confucianisme qui est également le fondement de la
société asiatique. Ce sentiment de culpabilité n’était
pourtant pas très clair, ni explicite, mais demeurait toujours là,
au fond, me mettant dans la difficulté d’avancer soit vers les nouvelles
valeurs du pays d’accueil, soit de revenir vers mes anciennes convictions.
La philosophie confucéenne, était donc perçue, comme
une sorte d’obstacle dans la réalisation de l’épanouissement
des femmes asiatiques. Comment puis-je harmoniser mon désir et celui
de mes parents ? La piété filiale et mon aspiration à
une vie autonome sont-ils des éléments incompatibles ? De
là proviennent les questionnements de ma recherche.
Maintenant, je vous présente mon travail. Portant l’intérêt
depuis longtemps sur l’épanouissement de la femme coréenne,
j'ai beaucoup réfléchi sur la nature de l'éducation
que celle-ci a reçue dans la famille et la société.
S'il existe un certain obstacle pour l'épanouissement de la femme,
cela est forcément dû à la conception que la société
a envers celle-ci transmise par l'éducation. Sous cet angle, en
considérant les études comme un des moyens fondamentaux pour
accéder à l’autonomie et à l’émancipation des
femmes asiatiques, j’ai abordé ce sujet avec deux approches. L’une,
phénoméno-sociologique, à partir des concepts de V.
de Gaulejac (1991 (1987), 1994, 1996) tels que la " lutte des places ",
la " honte " et l’" image de soi ", met l’accent sur la représentation
et les effets secondaires des études dans la société
asiatique. Il s’agit du " rapport au savoir " (B. Charlot, 1997, 1999)
des femmes asiatiques qui se rapporte non seulement à la construction
de l’image d’elles-mêmes à travers le " regard des autres
" (H. S. Choi 1999), mais également à la position que ces
femmes prennent au sein de la société en question. L’autre
est plutôt existentielle et ontologique, centrée sur la question
du conflit des valeurs entre l’Orient et l’Occident et/ou la tradition
et la modernité. Je me suis focalisée sur le vécu
des étudiantes asiatiques dans un pays étranger, la France,
afin de connaître leur acculturation par la culture " autre " ce
qui pose le problème de leur retour dans leur pays d’origine.
Pour ce travail, j’ai interviewé vingt-neuf étudiantes asiatiques
dont seize Coréennes, dix Japonaises et trois Taïwanaises,
inscrites (ou ayant déjà fini leurs études) dans les
universités françaises. J'ai intentionnellement exclu, fin
de me centrer sur la question entre le rapport au savoir universitaire
et le positionnement social, celles inscrites dans les écoles privées
comme la mode, la cuisine, la photographie, l'esthétique...etc.
où les femmes asiatiques sont plus nombreuses. Ces entretiens ont
été menés avec la méthode qualitative, reposant
sur l'"interview non directive en profondeur" qui doit nécessairement
à la phénoménologie ou à la sociologie compréhensive.
C'est-à-dire, en traitant des "faits humains qui ne sont pas mesurables
par une "codification et programmation systématique", j'ai prêté
mon attention particulière, lors des entretiens, à la "présence
humaine et la capacité d'empathie d'une part, et à l'intelligence
inductive et généralisante, d'autre part" comme le souligne
A. Mucchielli (1994, p. 3 ; 1996). Il en va de même pour l'analyse
de ces interviews. J'ai essayé de décrire les témoignages
de mes interviewées tels qu'ils sont, minimisant des commentaires
qui empêchent de percevoir directement les phénomènes.
Aussi, à partir des phénomènes semblables ou d'analogies
des situations, que A. Mucchielli nomme la "saturation", je les ai interprétés,
en me référant à mes champs théoriques à
la fin de la présentation de chaque thème. Les entretiens
se sont déroulés autour des questions suivantes :
Dans un premier temps,
- Pourquoi les femmes asiatiques viennent-elles étudier
en France, et non pas aux Etats-Unis où les étudiants asiatiques
sont plus nombreux à s'y rendre ?
- Que recherchent-elles, comme " bénéfice
symbolique " dans la société française ?
- Quels sont les enjeux familiaux et sociaux des études
de ces femmes ?
Dans un second temps,
- Comment la culture française, y compris son
savoir traditionnel, dont les éléments sont souvent antagonistes
à ceux des pays de l’Extrême-Orient, joue-t-elle un rôle
dans le processus du changement d’attitudes des étudiantes asiatiques
?
- Une fois altérées, comment envisagent-elles
le retour dans leur pays d’origine ?
- En fin de compte, les études supérieures
dans un pays étranger, surtout comme la France, peuvent-elles aider
ces femmes à s’épanouir pleinement ?
Ainsi, mon travail s’interroge, au premier abord, sur le confucianisme,
un des fondements principaux de la culture de l’Extrême-Orient. Cette
philosophie joue plus particulièrement un rôle décisif
en matière d’éducation des femmes asiatiques. Afin de mieux
comprendre l'origine du conflit des valeurs que ressentent les étudiantes
asiatiques vivant en France, il semble nécessaire de présenter
les valeurs confucéennes inculquées uniquement à celles-ci.
Selon cet enseignement, reposant sur le concept de Yin et de Yang, la place
de l’homme et celle de la femme sont bien distinctes et immuables. D’où
provient l’idée que l’homme est à l’extérieur et la
femme est à l’intérieur. Le Livre du Juste Milieu énonce
clairement :
" La juste place de la femme est à l'intérieur ; la juste
place de l'homme est à l'extérieur. Le fait que l'homme et
la femme occupent leur juste place est l'idée la plus grande de
la Nature".
Tout individu a sa place dans un ordre déterminé
comme l’est l’ordre de la Nature. Toutefois, la logique du Yin et du Yang
ne suppose pas, tout du moins dans son sens originel, une position hiérarchique
entre l’homme et la femme : ces éléments sont plutôt
complémentaires. Au fur et à mesure que le temps s’est écoulé,
les classes dirigeantes néo-confucéennes ont déformé
le sens originel du confucianisme en faveur de leurs idéologies,
en mettant, plus particulièrement, les femmes dans une position
secondaire ou accessoire à celle des hommes, comme le montre bien
l’analyse de M. C. Kim concernant la culture sexuelle dans la société
coréenne (1999, pp. 17-28). Cet ancien concept qui régnait
dans les sociétés asiatiques traditionnelles influe toujours
sur la mentalité de la population, l’empêchant, malgré
son apparence contemporaine très influencée par la modernité
occidentale, de percevoir autrement le statut de la femme (J. Piel, 1998).
Notamment, l’évolution de la société coréenne,
en la matière, semble plus lente que celle des autres sociétés
sinisées et ceci pour deux raisons.
- D’une part, lors du processus de la modernisation,
les classes dirigeantes coréennes ont adopté une position
conservatrice, ce qui signifie le maintien des valeurs traditionnelles
plus fort qu’ailleurs, par exemple, au Japon (K. D. Kim, 1991).
- D’autre part, la prise de pouvoir des gouvernements
militaires après la Guerre de Corée (1950-1953) a fait naître
la " culture militaire ", renforçant l’idée de la suprématie
masculine (H. S. Byun, 1995). Par conséquent, les femmes coréennes
d’aujourd’hui ont l’air d’avoir du mal, plus que leurs voisines, à
se donner leurs propres lois, à devenir le propre auteur de leur
développement.
Développons davantage les valeurs confucéennes inculquées
aux femmes de l'époque des Yi en Corée (1392-1910), l'époque
où la philosophie néo confucéenne était à
son apogée. Bien que Confucius lui-même n'ait pas beaucoup
traité, à son époque, du sujet concernant la femme,
les néo confucianistes ne manquaient pas d'insister sur l'importance
de l'éducation de la femme dans le seul but de la former "bonne
épouse et mère avisée". Nombreux sont les ouvrages
qui sont destinés à l'éducation de la femme à
l'époque des Yi. Je vous présente les vertus essentielles
chez les femmes coréennes en me référant à
ces ouvrages confucianistes. Compte tenu du même fond culturel, la
condition de vie des femmes japonaises et chinoises de l'époque
n'était pas loin de celle des femmes coréennes.
Les vertus cardinales chez les femmes asiatiques se résument à
trois éléments : l'obéissance, la chasteté
et le devoir de donner naissance à un garçon. On peut très
vite comprendre que ces trois éléments sont à l'origine
de la conception patriarcale. En effet, les devoirs de la femme dans la
société patriarcale, notamment confucéenne, étaient
établis sur la base de l'idée de mariage et ce dernier était
le seul moyen qui lui permettait d'exister socialement d'une manière
"légale". Vu que l'idée de mariage était plutôt
une obligation, il est difficile de dire que ces femmes aient réellement
eu une existence sociale d'un point de vue contemporain : d'une part, la
volonté consciente de l'individu, c'est-à-dire, la liberté
est en jeu (M. de Coster), et d'autre part, le sentiment d'exister
socialement exige à l'individu d'avoir une "place" au sein du système
de travail (V. de Gaulejac). Quoi qu'il en soit, si l'on accepte pleinement
le statut de la femme au foyer, les trois vertus plus haut examinées
avaient finalement pour but d'honorer les beaux-parents (J. S. Shin, 1984,
pp. 42-43). Il existait une idée profonde, qui fut véhiculée
jusqu'à nos jours, "tchul-ga-oi-in" signifiant que la femme mariée
n'est plus membre de sa propre famille : une fois mariée, elle appartient
à jamais à la famille de son mari.
"(…) Pour la femme, c'est la famille de son mari qui est la première
et sa propre famille ne vaut pas celle de son mari (…). Il faut que la
femme serve mieux ses beaux-parents que les siens" (Ou-am-gyé-nyo-so
et So-hak).
Là, pour bien servir les beaux-parents, la vertu de l'obéissance
est effectivement une première qualité chez la belle-fille.
Il existait d'ailleurs les "trois principes de soumission" chez celle-ci
: la soumission à son père, à son mari et à
son fils.
"La beauté de la femme est la douceur (…). C'est-à-dire,
d'où vient la vertu de la femme : le respect et la soumission" (Yo-gyé).
Le mépris à l'égard des femmes instruites et l'éducation
du silence reposent également sur la notion de soumission. Le sens
de critique et le pouvoir de dire "non" est naturellement exclus. De même,
le mot "instruit" au sens contemporain du terme n'existait pas à
l'époque des Yi , c'est-à-dire recevoir une éducation
supérieure, pouvoir exprimer les idées et avoir une attitude
critique face aux éventuelles injustices. Les femmes dans la société
confucéenne traditionnelle n'avaient qu'à suivre le chemin
que les hommes avaient indiqué. Les auteurs des livres destinés
à l'éducation des femmes se méfient de l'intérêt
intellectuel que la femme porte aux affaires sociales, soi-disant "les
affaires extérieures" (L. H. Chong et al., 1985, p. 84). Les femmes
devaient s'occuper uniquement des affaires intérieures selon la
loi de la Nature. A l'époque de Confucius, on disait déjà
:
" La femme ne doit pas se mêler des affaires publiques" (le Livre
des Ondes).
" Malheur à qui épouse une femme audacieuse et forte" (le
Livre de la Mutation).
A partir du 16e siècle, on formula en Chine que
:
" Seules les femmes sans talents sont vertueuses " (Lê Thành
Khôi, 1995, p. 339).
Il suffit de prendre un seul exemple pour comprendre
les idées à propos du statut de la femme japonaise. Un premier
ministre de la fin du 18e siècle prononça :
" Il est bon que les femmes ne soient pas instruites. Cultiver les talents
féminins serait nuisible. Elles n'ont pas besoin de savoir…" (ibid.).
Contrairement à la soumission qui était demandée à
tous les êtres humains, qu'elle soit une différente manière,
la vertu de la pureté était exigée uniquement des
femmes. Cela est certainement lié à l'importance de la lignée
masculine. On sait combien le culte aux ancêtres est important dans
l'enseignement confucéen. Et c'est uniquement le fils qui transmettait
le nom de famille, et surtout, c'est le fils aîné qui était
chargé de ce culte aux ancêtres. C'est pourquoi d'une part,
la femme doit rester pure pour préserver la pureté de la
lignée masculine, et d'autre part, elle doit absolument donner naissance
à un fils à la famille de son mari. Il existait les "sept
défauts d'une épouse" à l'époque des Yi. L'époux
de la société confucéenne semble avoir été
"légitimement" exempté de ce genre de défauts parce
qu'il était tout simplement un homme. D'après le code civil
de la dynastie des Yi, les hommes étaient autorisés à
répudier leur femme, pour l'un des sept motifs suivants :
- le fait de ne pas avoir un enfant mâle, et donc
de laisser son mari sans descendant,
- la négligence vis-à-vis de ses beaux-parents,
- l'impureté (la luxure),
- la jalousie,
- le bavardage,
- le vol et
- la maladie incurable.
En effet, le fait de ne pas donner naissance à un garçon
constituait, chez la femme, un premier défaut au point d'être
renvoyée par le chef de la famille de son mari. Bien que cette coutume
ait disparu, l'importance d'avoir un garçon persiste toujours dans
la société actuelle. Le taux de natalité des garçons
pour cent filles est 115,6 en 1993 en Corée. Cela dépasse
largement le taux naturel sexuel du monde, soit 105,0 (en 1993) : dont
le Japon 105,7 (1991), Singapour 106,6 (1992), la Thaïlande 105,8
(1991), Hong Kong 107,7 (1990), la France 105,4 (1990) (le 08/01/1996 in
Journal des Femmes). Pourquoi les Coréens sont-ils si désireux
d'avoir un garçon ? Pourquoi tant de femmes sont-elles poussées
par des belles-mères ou par des maris inquiétants pour obtenir
un garçon si désiré (E-G. Belloti, ibid., p. 16) ?
Il ne semble pas très convaincant de donner comme réponse
"pour la raison de la succession de la lignée masculine", car, dans
d'autres pays confucéens comme le Japon, Hong Kong et Singapour
où la succession de la lignée familiale est aussi importante
qu'en Corée, le taux sexuel de natalité n'est pas démesuré.
De ce désir excessif, on peut supposer qu'en Corée, il semble
exister beaucoup plus d'avantages pour l'homme qu'ailleurs. J'ai fait allusion
précédemment à deux aspects qui pouvaient expliquer
la spécificité de la Corée à ce sujet : d'une
part, l'attitude conservatrice à l'égard de la culture occidentale
au 19e siècle, ce qui fait le fort maintien des valeurs traditionnelles
; d'autre part, le renforcement de l'idée de la suprématie
masculine par la culture militaire jusqu'au début des années
1990. Les caractéristiques de la culture confucéenne et de
la culture militaire ont créé une société originale,
différente de celle du Japon ou d'autres pays confucéens
dans le sens où la suprématie du sexe masculin est plus évidente
et omniprésente. Ceci dit, en Corée, l'autonomie de la femme,
voire son autorisation au sens de " décider, en connaissance de
cause, des moyens dépendants effectivement de nous comme des principes
qui gouverneront notre existence " (J. Ardoino, 2000, pp. 200-201), semble
plus difficile à réaliser qu'ailleurs.
Après avoir parcouru les valeurs confucéennes qui étaient
inculquées aux femmes asiatiques, je voudrais vous présenter
brièvement le vécu de ces femmes venant étudier en
France. J'aborderai surtout ce point en termes de l'"autoformation existentielle".
Si cette dernière est définie comme "un processus qui conduit
le sujet à se donner sa propre forme et produire du sens par la
réflexion sur sa propre expérience, son récit de vie
et/ou son propre imaginaire" (GRAF, 2000), l'expérience que les
femmes asiatiques vivent en France peut certainement se comprendre de cette
manière.
Etant donné que chaque interviewée a une conception différente
de la vie, le sens de son séjour en France est différent
chez l’une de chez l’autre, ce qui signifie la divergence de leur mode
de vie et de leur adaptation dans la société française.
Toutefois, on peut souligner deux aspects :
- D’une part, concernant les motivations de ces femmes
dans leur départ pour la France, elles énoncent l’aspiration
à une forme de liberté, le désir de vivre une nouvelle
expérience, la volonté d’approfondir leurs connaissances
intellectuelles en vue de trouver une situation sur le marché du
travail.
- D’autre part, si l’on entre dans le détail de
leurs témoignages, effectivement, la plupart de mes interviewées
sont sensibles à d’éventuels effets de leurs études
dans leur société d’origine sur le plan professionnel et
symbolique. Ce dernier aspect - l’effet symbolique des études, entre
autres, la valorisation de l’image de la famille - a été
plus particulièrement accentué chez les étudiantes
coréennes. Cela peut se traduire par le fait que nombreuses sont
des femmes coréennes qui se trouvent encore, malgré leur
haut niveau d’instruction, sous le joug des normes sociales. Autrement
dit, ces femmes, conditionnées par les valeurs patriarcales, ne
semblent pas vraiment avoir pris conscience que leur véritable épanouissement
présuppose l’acquisition de leur autonomie ; il semble que les parents
et le mari jouent toujours un rôle important dans leur condition
de vie.
Ce point peut également expliquer l’attitude et le mode de vie de
ces femmes à l’égard de la société française.
Seule la minorité de mes interviewées s’est réellement
intéressée à la création de nouvelles valeurs
par le biais de leurs expériences interculturelles, soit elles avaient
peur de se perdre en prenant les valeurs du pays d’accueil, soit elles
étaient bloquées à cause de la langue et de la différence
culturelle. La plupart de ces femmes, - surtout les Coréennes -,
sont demeurées seules ou dans leur milieu d’origine, séparées
de la population française. Elles ont fixé leur objectif
sur l’obtention de leur diplôme pour des raisons liées plutôt
aux attentes familiales et sociales, et non pas vraiment en rapport à
leur autorisation ou leur autonomisation au sens occidental du terme, qui
ne semblent pas être toujours appréciées par certains
dans les sociétés asiatiques. Ceci dit, ces femmes semblent
penser que leur épanouissement passe par l’adaptation aux normes
sociales bien établies, mais jamais par une " transgression " de
celles-ci. Les sociétés asiatiques en question fonctionnent
suivant les valeurs collectivistes, selon lesquelles l’harmonie du groupe
prédomine. Aussi, le conflit et l’attitude critique de l’individu
sont, avant tout, à éviter, il est difficile d’imaginer que
ce dernier puisse s’autoriser à enfreindre les normes du groupe.
En ce sens, s’il s’agit d’une " résistance " d’une femme chez qui
il existe plus de contraintes que chez un homme, on peut mesurer le prix
qu’elle doit payer.
C’est pourquoi le sens que les femmes asiatiques ont accordé à
leurs études dans les universités françaises, ne se
trouve pas tellement dans l’acquisition d’une nouvelle valeur ou d’une
autre attitude, c’est-à-dire la capacité de s’autoriser en
tant qu’auteurs de leur vie, chose essentielle, à mon sens, pour
acquérir leur véritable épanouissement. L’approfondissement
des connaissances intellectuelles, voire l’obtention d’un diplôme
universitaire français est certainement une valeur sûre. Cela
l’est encore plus, pour celles qui souhaitent trouver une place " correcte
" au sein du système du travail (V. de Gaulejac et I. Taboada Léonetti,
1994). Toutefois, si l’autorisation ne se réalise pas préalablement,
il semble difficile, compte tenu du " phénomène-Autorité
" (G. Mendel, 1989 (1971)) lié à la " domination masculine
" (P. Bourdieu, 1998) très présent dans ces sociétés
asiatiques, qu’elles puissent tenir la place " autorisée " qu’elles
sont susceptibles d’avoir trouvée grâce à leur diplôme.
En ce sens, la capacité de s’autoriser serait une sorte d’énergie
qui leur permettrait de continuer à résister aux normes sociales
trop codées et de ne pas se résigner à leur sort programmé
par la société patriarcale. Ce n’est pas une position qui
doit susciter systématiquement la " guerre de sexes ", - même
si celle-ci n’est pas exclue en cas de besoin -, mais plutôt qui
se rapprocherait d’un combat intérieur intrapsychique.
Ce serait réaliser une " réelle maturité humaine "
en tant que femme comme le dit Luce Irigaray : c’est-à-dire, " de
devenir féminin civilement autonome (…) et de rester femme sans
être assujettie au monde masculin ni à sa propre nature "
(1999, pp. 149-150). Si les femmes n’aperçoivent pas elles-mêmes
la nécessité de cette maturité humaine, elles ne pourront
jamais s’autoriser à " transgresser " les normes sociales qui les
astreignent insidieusement à demeurer à l’âge de la
puberté, c’est-à-dire à un moment de vie où
l’on n’est pas capable d’agir et de décider selon ses propres lois.
Mais pour cela, il semble que ces femmes, ou leur société,
aient encore besoin de temps de réflexion et de maturité.
Dans la mesure où dans les sociétés occidentales,
même en France, l’autonomie de la femme n’est pas encore réalisée
de manière profonde, malgré plus d’une centaine d’années
de combat en ce sens, on peut se demander s’il ne faudra pas encore plusieurs
décennies avant que l’émancipation féminine ne soit
reconnue dans les pays asiatiques dominés par le confucianisme.
Sous cet angle, les études supérieures des femmes asiatiques
dans un pays occidental, surtout comme la France, sont certainement un
des moyens pour raccourcir ce long chemin vers leur épanouissement,
sans doute parce que la culture occidentale questionne farouchement la
leur. Bien que ces femmes soient encore hésitantes, parfois sceptiques
à l’égard des valeurs du pays d’accueil, l’expérience
interculturelle leur permet sans cesse de réfléchir davantage
sur elles-mêmes, sur leurs propres valeurs. Il est certain que cette
situation peut être extrêmement angoissante et en même
temps enrichissante : angoissant parce qu’on a l’impression d’être
en train de perdre une partie de soi, qui ne peut jamais être remplacée
par un autre élément. Angoissant encore parce qu’on constate
un surgissement de certaines valeurs qui interrogent sans cesse ses anciennes
convictions. L’important dans cette expérience interculturelle chez
les étudiantes asiatiques est la manière de considérer
cette période interrogative et de profiter de cette occasion de
changer. Pour cela, l’attitude ouverte semble indispensable. La peur de
faire le pas vers l’inconnu est probable, avec sa part d’incertitude. Mais,
comme le dit E. Morin, si elles n’affrontent pas cette incertitude (1999,
pp. 61-70), elles ne sauront jamais ce qui pourra être inconnu, c’est-à-dire
la clef de leur possible libération.
Pour mon propre compte comme pour beaucoup d’autres femmes asiatiques,
je fais quotidiennement l’expérience de ma propre " étrangeté
" (S. Freud, 1985 ; J. Kristeva, 1988 ; H. Kordes, 1999). Résister,
céder ou accepter : il s’agit d’un combat quotidien qui ne peut
pas être gagné d’avance et dans lequel je risque de tout perdre
jusqu'au point d’être aliénée.
Cette expérience est toutefois enrichissante parce que, malgré
tous les combats que je dois mener difficilement, j’aperçois mon
changement de façon positive, plus proche de l’élan de vie
; je m’ouvre aux autres et à la nature en tant que " citoyenne du
monde " qui refuse toute sorte de sectarisme. En ce sens, j’acquière
une nouvelle " compétence " fondée sur les cultures différentes
qui m’imposent tout de même de passer par la confrontation des valeurs.
Cette compétence n’est pas forcément d’ordre intellectuel,
mais plutôt relationnel : le rapport à moi, aux autres et
au monde et s’appuie sur des formes minimisées des " intelligences
multiples " (H. Gardner, 1996 trad.). Pour cela, j’ai appris (et suis toujours
en train d’apprendre) à m’autoriser, au sens le plus digne de ce
terme : à devenir moi-même où que je sois et quoi que
je fasse, et c’est là que je vois le sens de l’autoformation existentielle.
En fin de compte, j’ai à savoir entrer dans la véritable
autorisation que Rolande Robin définit ainsi : " Devenir auteur
de soi-même pour s’approprier son existence par la capacité
à se faire confiance, à s’aimer et à aimer, dans la
congruence de sa personne globale (sexuelle, affective, sociale et spirituelle).
L’être capable d’affronter le réel, la violence symbolique
et physique, les déterminismes sociaux et familiaux, indépendant
mais relié, autonome et lucide, dans la maîtrise, l’ouverture
et l’intelligence de soi-même et des situations. C’est improviser
sa vie de moments en moments et dans la permanence de ses valeurs fondamentales
" (1988, pp. 21/29).
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