Une infirmière décritle travail qu'elle mène avec des élèves de six àdouze ans et leurs enseignants sur ce thème difficile.

Paroles sur la mort   . Cahiers Pédagogiques, éditions CRAP, n° 401, février 2002, Paris, p. 61.

Marie-Ange ABRAS (CRISE)
M-A.Abras@wanadoo.fr

Afin de contribuer à la réintégrationde la mort dans nos sociétés occidentales, je fonde ma réflexionsur mon expérience en qualité d'infirmière en soinspalliatifs. J'utilise la méthodologie de la recherche-formationexistentielle pour évaluer des changements d'attitude par rapportà la mort et au deuil. Des psychiatres ont constaté que lesenfants s'éveillent de plus en plus tôt sur des notions univer-sellestelles que la vie, la sexualité, l'amour et la mort, bien que cettedernière soit taboue. Seulement, lorsque l'enfant aborde la mortparce qu'il est endeuillé et parce que la question est soulevéeà l`école, l'enseignant ne sait pas toujours comment rebondirsur les besoins de l'élève. Il est nécessaire d'aiderles enfants à mettre des mots sur les senti-ments qui les perturbent,que ce soit lors de la perte d'un objet au lorsqu'un décèssurvient. C'est pour-quoi, durant l'année 1999, j'ai mis en placedouze groupes d`expression sur le thème de la mort avec des enfantsâgés de 6 à 12 ans dans des écoles en régionparisienne.
La problématique
Ma recherche en sciences de l'éducation est uneréponse à un renouveau du deuil et de l'accompa-gnement desendeuillés qui apparaît dans nos socié-tés àla suite des progrès en sains palliatifs, de- l'épidémiedu sida et des suicides collectifs dans les sectes. Dans l'ensemble, lespersonnes pensent qu'il est paradoxal de parler de la mort avec des enfantsqui représentent la vie, alors que c'est justement parce qu'ilssont en vie qu'ils ont besoin d'apprivoiser la mort. Même si le thèmede la mort fait partie des enseignements reçus par l'enfant telsque le français, l'éducation civique et à la santé,les sciences de la vie et de la terre, il est rarement le sujet d'une réflexionapprofondie. Pourtant, il est important de signaler que toute action préventivesoulève la problématique de la mort. II semble inconcevablede faire de l'édu-cation à la santé sans parler dela mort et de la vie.
Méthodologie
Le groupe de recherche-formation sur la mort que j'aiproposé prenait la forme d'une activité de réflexionet de partages lors de laquelle un adulte {professeur des écolesou chercheur} suscitait les interrogations exis-tentielles des enfants.L'action consistait à mettre en oeuvre une fois par semaine, pendantun à deux mois, un groupe d'expression sur la mort avec les enfants.Les professeurs des écoles étaient préparéspour coa-nimer ce genre de réflexion, puisqu'il ne s'agissait paspour ces derniers de donner des réponses, mais de permettre auxélèves de prendre en charge leurs propres questionnements.Les questions des enfants s'exprimaient à travers des exemples dela vie jour-nalière telle la mort d'un arbre, d'un petit insecte,d'un animal aimé ou d'un humain. Par cette démarche, lesenfants ont pu mettre des mots sur ce qu'ils vivaient autour de la mort,n'ayant pas de mots pour nommer ce qu'ils ressentent. Nous avons ainsiréalisé trois objectifs au cours des séances en recherche-formationexistentielle avec les enfants de ces classes. D'abord, « nous avonsélaboré des activi-tés pour faciliter la distinctionentre le deuil et la mort » (exemple : projection et débatsur un film ayant traité la problématique du deuil chez l`enfant).Puis nous avons suggéré des activités pour leur fairecomprendre que nous ne vivons pas l`événement de notre mort(exemple : débats sur des thèmes autour de la mort : sida,cancer, guerre, violence scolaire, etc.). Enfin nous avons utilisédes contes, des récits, des poèmes, des histoires écritespar les enfants « pour amener l'idée que tous les humainssont mortels » (Abras, 2000).
Les résultats
Les résultats se sont observés dans l'attitudedes pro-fesseurs des écoles puisqu`ils se sont formés àrépondre aux besoins pédagogiques des enfants sur la mort.Quant aux élèves âgés de 6 à 7 ans, ilsétaient très enthousiasmés par les débats,ils posaient de nombreuses questions sur la mort et la vie. Ils abor-daientla mort avec ce qu'ils vivaient dans leur famil-le ou par les médias.Les élèves plus âgés, de 8 à 12 ans vivaientun paradoxe entre ce qu'ils entendaient dans leur entourage (du type :« Il ne faut pas parler de ta mort, car tu es trop jeune »)et ce qu'ils ressen-taient. Seulement, lors d'activités comme lapeinture, leur créativité se révélait fructueuse,car ils se sen-taient libres de s`exprimer sur des sujets qui leur étaientinterdits comme la violence et la tristesse. II semble que l'intérêtdes enfants résidait dans la natu-re même des questions posées,dans le défi d'affron-ter et de comprendre la mort. Aprèsmes interventions, il est apparu que non seulement les enfants avaientpu parler de la mort ouvertement tout en créant des repères,du sens existentiel, mais qu'ils étaient encore plus vivants. Marecherche a montré que les enfants s'exprimant sur le sujet de lamort ont été un soutien pour leur famille, en révélantparfois des événements jusqu'alors cachés. Le simplefait d'avoir parlé de la mort avec les élèves a dénouédes nuds émotifs, les a soutenus à mieux accepter une crisefamiliale au une séparation et les a persuadés de l'efficacitéde l'expression des émotions intenses. II est un fait que le débatsur la mort a permis aux enfants de parler de leur vie et des difficultésqui vont avec, comme la maltraitance, la violence, les compli-cations dudeuil, le racket, la drogue ou le tabagisme des parents. Ils ont pu observerleurs émotions et leur vécu avec des adultes.
Les enfants ont ainsi pu s'exprimer sur la mort avecleurs propres mots, en présence de leur enseignant, et en famille,nous permettant de changer notre atti-tude face à la mort et d'arriverà donner sens (au non) à l'existence dans nos sociétésoccidentales.

Marie-Ange Abras, chercheuse associée, Centre de recherche surl'imaginaire social et l'éducation, Université Paris VIII.

Référence :
Abras Marie-Ange, « Une recherche-formation sur la mort en milieuscolaire », La mort au tableau noir, Frontières, Universitédu Québec à Montréal, volume 13, numéro 1,automne 2000, Canada, p. 33-35.