Transversalité

J.Ardoino (université Paris 8)
 

L'émergence et le devenir des sciences humaines et sociales ont permis, en près d'un siècle, un changement assez radical du statut même de la scientificité. Nous sommes, aujourd'hui, assez éloignés du modèle canonique : champ, objet et méthodes, à partir duquel se définissait habituellement une discipline d'enseignement ou de recherche. Beaucoup plus que les territoires et les cloisonnements, encore largement conçus en termes de réalité des objets par les découpes positivistes, ce sont des perspectives holistiques et des lectures plurielles s'interrogeant et se fécondant mutuellement, admettant les hypothèses de l'hétérogénéité et de la complexité, explicitement situées au niveau des regards portés sur les objets, conjuguant les points de vue de la particularité et de la singularité avec celui de l'universalité, faisant place à une temporalité-historicité-durée, articulant le politique, le praxéologique et le scientifique, qui constituent aujourd'hui les formes les plus heuristiques d'une connaissanc également soucieuse d'action, de mise en pratiques et d'ancrages de terrain.

L'idée de transversalité telle qu'employée dans nos episteme vient justement s'inscrire dans un tel contexte. A l'origine, l'adjectif "transversal" et l'adjectif "transverse" viennent du latin trans-versus (tourné en travers), racine vort (tourner),  et resteront étroitement parents de l'action de traverser (verbe et substantif). Les premières acceptions se référent plutôt à un horizon géométrique ou à un cadre géographique. Tranversal tantôt représenté comme perpendiculaire, tantôt comme oblique, s'oppose ainsi à longitudinal ou à vertical. En tant que dimensions (hauteur, longueur, largeur...), on y verra facilement une caractéristique, voire une propriété d'objets, représentés de façon réaliste. La qualité du lien y tend à une consolidation et à une homogénéisation de l'ensemble ainsi constitué. Ainsi en ira-t-il des barres ou des poutres transversales. Tout de même traverser une forêt ou un océan, une période de la vie ou une époque de l'histoire, impliquent déjà des nuances plus qualitativement hétérogènes, en même temps que l'intuition d'une durée. Mais les formes figurées du terme vont encore accentuer la richesse de sa polysémie. Ce qui est mis, ou se met, "en travers" du chemin préfiguré, de l'ordre préétabli, peut aussi servir à contrarier, peut conduire à regarder autrement. Les "travers" d'une personnalité en constituent une illustration encore mal dégagée de la coupure réificatrice : normal/pathologique, d'où leurs connotations péjoratives (défauts, imperfections). Nous sommes néanmoins sur le chemin d'une "pensée à côté" qui ne s'abîme pas nécessairement dans l'aliénation. Se retrouvent, alors, sans peine, un certain nombre d'acceptions figurées bien entrevues par Le Robert : anomalies, incorrections, bizarreries, écarts par rapport à la norme ou au bon sens. C'est donc, tout aussi bien, un retour à une "fantaisie" dyonisiaque dans un univers peut être devenu exagérément appolinien, une forme de négatricité, de refus et de contestation, l'intuition de rationalités plurielles (multiréférentialité) s'opposant à la suprématie d'une raison unique (encore théologique), héritée dans notre culture de l'âge d'or des lumières. La transversalité ainsi comprise devient, alors, une démarche intentionnelle, une méthode alternative, pour regarder, relire et relier autrement ce qui apparaissait jusque là dans un ordre donné volontiers pensé comme immuable. En ce sens, elle est inhérente aux conceptions de la complexité développées par Edgar Morin recommandant de chercher la réforme au niveau des modes de connaissance et se prolonge jusqu'à la transdiciplinarité de Bassarab Nicolescu qu'elle explicite bien (transversalité, beaucoup plus que transcendance).

Dans le champ des sciences humaines et sociales, et plus particulièrement dans les domaines de la psychiatrie et de l'éducation (psychothérapies et pédagogies institutionnelles) on doit à Felix Guattari l'usage du terme transversalité dans un sens précis. C'est la lecture commune permise à partir d'une prise de conscience (faute de laquelle elle demeurait impossible) d'intérêts communs tenant à des façons de vivre et d'être (la condition ouvrière, par exemple). La métaphore employée était celle de chevaux que les oeillères, qui font partie de leur harnachement habituel,  empéchaient de voir de côté, latéralement, leurs congénéres. Nous retrouvons bien, avec cet exemple, les caractéristiques de réinterrogation, de lecture autre et de contestation plus politique sur lesquelles nous avons voulu insister. Certes l'intention de Guattari est d'atteindre, ici, quelque chose de structural, donc encore universel, à tout le moins général, masqué ou dérobé. Mais, en même temps, Guattari  s'insurge contre une lecture dominante et, à ce titre assume la particularité. Au sein de ce même courant institutionnaliste, Georges Lapassade et René Lourau reprendront et travailleront cette notion qui contribuera évidemment à un remaniements des rapports traditionnels, plus verticaux, entre centre et périphérie. René Barbier, à son tour, esquissera une approche transversale faisant explicitement place à la multiréférentialité, en tant que lecture plurielle pouvant ouvrir à une culture de l'inattendu (il faut encore mentionner parallélement à ces démarches, le complémentarisme de Georges Devereux). Au fond, les collages suréalistes du début du vingtième siècle etaient autant d'esquisses d'approches transversales. Si l'étonnement est bien pour Alain, suivant Aristote, comme pour Louis Legrand, à l'origine de la démarche scientifique, ce sont beaucoup plus les effets de la surprise qui sont attendus de ces lectures contrastées. L'étonnement peut se penser indépendamment de l'autre, ou avec un autre trascendental ou épistémique toujours plus ou moins représenté en termes d'objet. L'autre concret, incarné, historique, vécu, est toujours présent et actuel dans la surprise A l'ambition de cohérence d'une logique ensidique risquant parfois l'insignifiance, a force de procédures et de rituels, une lecture transversale voudrait justement opposer un retour aux interrogations sur le sens.

Notes

(1) Guattari, Felix, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspero, 1972.
(2) Lourau, René, L'analyse institutionnelle, Paris, éditions de Minuit, 1970
Lapassade, Georges et Lourau, René, Clefs pour la sociologie, Paris, Seghers, 1971
(3) Barbier, René, L'approche transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, collection exoloration interculturelle et science sociale, Paris, Anthropos, 1997 ; cf., également, L'approche multiréférentielle en formation et en éducation, in Pratiques de formation-analyses, n° 25-26, Paris, Université Paris VIII, 1993 et Le devenir de la multiréférentialité, in Pratiques de formation-analyses,  n° 36, Paris, Université Paris VIII, 1999
(4) Devereux, Georges, Essais d'ethnopsychanalyse complémentariste, Paris, Flammarion, 1972 et De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Nouvelle bibliothèque scientifique, Paris, Flammarion, 1980
(5) Legrand, Louis, Pour une pédagogie de líétonnement, Paris, Delachaux et Niestlé, 1960.
(6) "La science est fille de l'étonnement"
(7) Ardoino, Jacques, "Discernement entre pédagogie de líétonnement et pédagogies de la surprise†(A propos díune articulation entre formations initiales et formations continues) Communication au colloque de l'AFIRSE, Pau, 2002, Actes à paraître.
(8) Cornelius Castoriadis
(9) Cf. Edgar Morin et les cinq tomes de la Méthode, Paris, Seuil
(10) Ardoino, Jacques et Peretti (de), André, Penser l'hétérogène, Paris, Desclée de Brouwer, 1998