KRISHNAMURTI

ET L’EDUCATION CREATRICE

Arno STERN
oir également l'enfant jadisingénu
 

 Un jour, dans les années 60, un de mes amis,Jacques Greys (qui est un musicien-éducateur) est venu me voir avecun livre dans la main en me disant : " On vient de me l’offrir, mais jene peux pas lire ça tout seul. Ça nous concerne tous lesdeux ! C’est tellement ce que nous pensons, chaque phrase y est àsouligner ! "

Et nous l’avons lu et approuvé mot à mot.C’était " De l’Education " de Krishnamurti.

Le jour même, je suis allé chez l’éditeur(qui était Jean Touzot) j’ai acheté tout ce qui lui restaiten stock et je l’ai mis dans la main de toute personne qui venait me voir,rue de Grenelle, à l’Académie du Jeudi.

Ensuite, je l’ai fait rééditer par l’éditeurde mes propres livres, Delachaux & Nieslé et, depuis, il y aeu au moins dix réimpressions.

Voilà ce qu’à été mon premiercontact avec la pensée de Krishnamurti.

Par la suite, j’ai connu ses traducteurs, et j’avais surtoutdes rencontres régulières avec René Fouéréet son épouse.

René Fouéré me disait : " Il faudraitque vous vous rencontriez ! " Il " serait tellement d’accord avec ce quevous faites ! "

C’était vrai, sans aucun doute. Mais est-ce qu’ilne suffisait pas de le savoir ? (de savoir que cet accord existe)

(Vous connaissez ce regret qu’on a en rencontrant l’œuvred’un auteur disparu avec lequel on se sent en accord parfait. On se dit" Si seulement je l’avais connu ! Et l’on imagine ainsi toute une amitié.)

Et cependant, je n’ai pas cherché à approcherKrishnamurti, j’ai respecté sa solitude.

Mais à bien des réflexions de Krishnamurtirépondent des faits concrets dans le lieu que j’ai crééil y a maintenant plus de 40 ans.

Et, peut-être, si Krishnamurti avait pu connaîtrece lieu, aurait-il eu le plaisir de constater que la sociétéqu’il envisageait pour demain existait déjà à l’étatde prototype vivant (ou d’échantillon) dans ce lieu dont je vaisvous parler.

Car, si j’ai été invité àce colloque, c’est précisément pour parler de ce qui, fautede mieux, est appelé " l’éducation créatrice " c’esteffectivement le nom que j’avais jadis donné à mon activité.

Et puis, j’en suis venu à aimer de moins en moinsces deux termes. Parce que, même si l’on oppose " Education " à" Instruction ", ou à " Enseignement ", il contient, dans sa racine,l’idée d’une direction ­ éduquer, c’est conduire !

Ce n’est pas du tout ce que je fais. Et le mot " créatrice" n’a pas, à l’évidence, le sens que je lui ai attribuéen l’appliquant à cette activité.

Je voulais opposer un esprit actif, créatif, àl’attitude consommatrice, docile, passive, soumise…à laquelle conduitle traitement de l’écolier.

Mais, le danger, c’est qu’on confonde l’appellation "créatrice " avec les capacités créatrices de l’artiste; et que l’on croie qu’il s’agit d’un développent du savoir-faireartistique, ou d’une éducation à la beauté créée.

Ici, bien sûr, auprès d’interlocuteurs quisavent comment Krishnamurti entendait le terme " éducation " j’hésitemoins à l’employer. Et même le second terme, si l’on se réfèreà Krishnamurti risque d’être bien compris.

Je disais, en commençant, que je recevais des visiteursdans le lieu que j’avais installé, juste après la deuxièmeguerre mondiale.

Ce lieu s’appelait d’abord " Atelier ". Plus tard, jelui ai donné son vrai nom : maintenant, il s’appelle " le Closlieu".

Et tel je l’ai créé, il subsiste, invariable,dans une perfection définitive, un lieu de permanence, une enclavedans le remue-ménage de la société, un havre de viepréservée, au milieu de tout ce qui est factice. Mais, jedois tout de suite ajouter que ce n’est pas un lieu de refuge oùl’on se retire du monde, comme dans un couvent.

Krishnamurti dit que nous projetons sur ce que nous rencontronsnos préjugés et que nous l’oblitérons avec nos attentes.Ainsi, nous évitons de prendre des risques. Ainsi, nous ne sommesjamais pris au dépourvu.

L’homme instruit sait immédiatement ranger le nouveau­ qui devrait le surprendre ­ auprès du connu.

Moi, j’ai eu la chance de n’être pas un homme instruit,lorsque j’ai fait la grande rencontre qui a décidé de mavie, j’étais un jeune homme que la guerre avait empêchéde faire des études.

Et lorsqu’elle était terminée, aprèsla clandestinité et l’internement dans des camps, je me suis trouvélà, un jeune homme plein d’ardeur, plein du désir de faire,prêt à faire des rencontres et qui " entrait dans la vie ",comme on dit, les mains vides.

C’est alors que me fut proposé de " m’occuper "d’enfants dans une maison pour orphelins de guerre, j’ai accepté,mais je n’avais aucune idée. Je n’avais rien appris concernant lapédagogie, ou la psychologie, je n’avais rien lu - car, àcette époque, ce n’étaient pas des sujets répandusjusque dans les magazines, comme aujourd’hui.

Je devais occuper une cinquantaine d’enfants, je ne savaispas comment. Il y avait là, dans un placard, de la peinture, demauvais pinceaux, des mines de couleurs. J’ai fait peindre et dessiner.C’était l’enthousiasme !

Et moi qui découvrais, j’étais seulementle témoin d’une activité exaltante ­ j’avais l’innocencede l’enfance ­ j’assistais à ce jeu, je devais veiller àson bon déroulement. Je n’avais rien de plus à faire. J’aidécouvert alors qu’il faut créer les conditions permettantcette liberté.

Lorsque j’ai aménagé l’espace pour ce jeu,j’avais à résoudre des problèmes pratiques.

C’est seulement bien plus tard que j’ai découvertles vraie vertus du lieu que j’avais créé.

Souvent c’est parce que je devais répondre àdes questions qu’on me posait que j’ai, moi-même, réfléchiet que j’ai trouvé pourquoi les choses se passent ainsi dans celieu.

Pourquoi un espace fermé ? Pour des raisons pratiquescertes ­ je l’ai dit. Mais aussi parce qu’il s’agit d’isoler la personnedes habitudes de la vie quotidienne ; la placer dans une situation différente; la soustraire aux pressions et aux influences. Ici l’on ne reçoitrien de l’extérieur, on fiat surgir ce qu’on porte en soi. Et ilfaut cet isolement, qui coupe de toute impression, pour que le mouvementen sens inverse puisse avoir lieu.

Il faut cette rupture avec la société dudehors ­ que j’appelle le Monde des Autres ­ rupture d’avec cequ’on sait, qu’on fait, qu’on envisage ailleurs, rupture avec les valeurscourantes dans notre société de références,de jugements, de comparaisons, de spéculations, donc de dépendance.

Car à l’intérieur du Closlieu sont d’autresmanières. Ici sont réunis les participants d’un jeu sanscompétition, sans maître, sans produit, donc sans récompense.

Il faut que je dise quelque chose d’important àpropos du groupe : vous savez que les enfants sont élevésà l’intérieur de catégories. Ils sont mis dans desclasses, groupés par niveaux, c’est à dire par âges,­ ceux de cinq avec ceux de cinq ans, ceux de six avec ceux de six,ceux de douze avec ceux de douze et ainsi de suite…

Les enfants apprennent ainsi l’uniformité, l’espritde secte, le mépris des autres ou l’envie. On les enferme dans desclasses parce qu’on les croit et qu’on les veut comparables. Et il y ales bons et les mauvais, les premiers, les derniers de classe, ceux quiréussissent, ceux qui échouent, ceux qui cadrent avec leprogramme et les irréductibles…

Dans le Closlieu ­ dont je viens vous parler ­c’est exactement le contraire.

Ici sont réunis des gens de tous âges. Detrois ans, de cinq ans, de douze ans de vingt ans, de trente cinq ans,de soixante ans.

Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi ?

Ici chacun est une personne parmi d’autres personnes,dissemblable, incomparable ; nul n’est un modèle, nul n’est inférieur.

Chacun a mis une feuille sur le mur du Closlieu et c’estson espace. Un espace qu’il ne partage avec personne, un espace qui exclutles autres. C’est l’espace dans lequel la personne se projette àl’exclusion de tout autre et elle ne doit rendre compte à aucuncenseur de ce qu’elle émet.

Et elle n’a a craindre aucune intrusion. Personne n’émetun avis, personne n’interroge. Cela va si loin que la personne ne jugepas elle-même ce qui émane d’elle. Elle laisse se faire cettetrace dans d’espace de la feuille ­ une feuille qu’elle abandonne àla fin du jeu pour que nul n’en soit le récepteur. Car, àla différence de l’œuvre d’art ­ qui contient un message ­ce qui est tracé dans le Closlieu ne sert pas à la communication­ C’est là que je devrais employer le terme " Expression " maisj’ai peur qu’on se méprenne sur son vrai sens. Dans le Closlieu­ et seulement ici, et pour la première fois depuis qu’existela trace sur un support, la personne se laisse aller à une émissiondont il est certain, -dès avant l’acte, que cette trace n’a pasde récepteur.

Je parlerai de la nature, de l’origine et des conséquencesde cette " émission " ­ on peut aussi l’appeler une " émanation" ; cependant je voudrais, au paravent, encore parler de la qualitéde l’acte que suscite le Closlieu.

J’avais indiqué que chacun fixe sa feuille surla paroi du Closlieu. Ce qui suit est d’une grande originalité.Une fois que la personne " s’est installée ", elle se dirige versla Table-Palette, qui est au centre de l’espace.

La Table-Palette est un merveilleux instrument qui offresa gamme de couleurs avec les pinceaux qu’il est si facile de prendre danssa main. C’est un instrument irrésistible. Même les plus timides,même ceux qui n’osent rien, ceux que retiennent trop d’idées…nepeuvent résister à l’envie que suscite ce clavier de couleurs.

Donc, la personne prend un pinceau, le trempe dans legobelet d’eau et le godet de peinture qui lui fait face, et s’en va tracersur la feuille.

La feuille est l’espace exclusif de la personne. La Table-Paletteest le lieu de la rencontre avec les autres, du partage. L’espace de lafeuille c’est l’espace de liberté. L’instrument c’est le lieu dela rigueur, des règles du jeu, du respect de l’outil, du respectde l’autre…

Cet aménagement crée un parfait équilibreentre liberté et règles, entre l’individuel et le collectif,entre un geste exercé à la maîtrise instrumentale etl’abandon à un acte qui est au-delà de l’intention ­au-delà du raisonné.

Et c’est là qu’il faut parler encore une fois demon rôle.

Car ma présence est indispensable, elle est stimulante.Les règles, dont j’ai parlé (qui ne sont pas des entraves,mais des habitudes fécondes), ont été introduitespar moi, et mon rôle est directement lié à ces règles.

Je ne suis pas le maître qui dispense un savoir(ou un savoir-faire). Je ne suis pas un juge qui apprécie. Je nesuis pas le destinataire de la trace sur la feuille. Je suis le servantqui crée les conditions d’un confort au-delà de toute idée,je dispense chacun de toute tâche qui pourrait le distraire de l’essentiel: un enfant a besoin de peindre tout en haut de sa feuille, je place untabouret sous ses pieds ; le pinceau rencontre la punaise qui maintientla feuille sur le mur, il appelle " Arno, punaise ! " et, aussitôt,je suis là, avec mon couteau pour déplacer l’obstacle.

Il manque une goutte d’eau, il faut une feuille supplémentaire,un coussin pour s’agenouiller, une goutte menace de devenir une coulée…Je suis là pour que la personne puisse se concentrer sur la seuletrace, sans se laisser distraire, sans devoir s’interrompre pour résoudreun problème technique.

Est-ce que vous mesurez l’importance de ce rôle?

Est-ce que vous imaginez l’effet immense de petits actescomme par exemple, le fait de déplacer les punaises !

Vous pourriez dire : quelle importance cela a-t-il ? Lespunaises peuvent rester là, on les contourne, et s’il reste desmarques, tant pis, puisque ce n’est pas une œuvre, personne ne la regarde!

C’est vrai. Mais…Chaque fois que l’enfant m’appelle pourque je retire cette punaise, cela crée une relation centre nous.Cette relation est souhaitée, elle est indispensable.

Et si elle n’avait pas lieu à travers les punaises,alors l’enfant m’appellerait pour que je contemple ce qu’il a peint. C’estcela qui ne doit justement pas se produire.

Et c’est à cause de ce transfert de notre relationsur les punaises que la trace est exempte du rôle de communication.

Je connais la Formulation. Et cela est important.

L’ignorer, c’est être surpris par la trace sur lafeuille et, donc, quelque part, manifester son étonnement. Ne pasconnaître la Formulation, c’est avoir toutes sortes de préjugéset d’arrière-pensées.

Mon regard est libre et mon attitude est franche.

Si je me laissais entraîner dans un dialogue surla trace, cela deviendrait une habitude, tout le monde réagiraità ce qui est tracé.

Et, par voie de conséquence, celui qui trace envisageraitce commentaire (ou cette réaction) et alors se produirait ce quia lieu partout ailleurs. Vous voyez l’importance de mon rôle et,pour ce rôle, l’importance de la connaissance de la Formulation.

Cela ­ bien sûr, est primordial pour toute personnequi apprend le métier de praticien et désire s’engager danscette pratique.

Le rôle que je joue plairait beaucoup à Krishnamurti,lui qui, à propos des relations humaines, parle de domination, depouvoir, et de dépendance, de conditionnement. Il apprécieraitl’attitude du servant.

Personne, dans le Closlieu, ne parle de la trace et n’enpense rien, ni de la trace qui se fait dans sa propre feuille, ni de latrace d’un autre.

Lorsque le tableau est terminé, je le retire dumur et je le mets à l’abri dans un carton. La personne sait, aumoment d’émettre, que nul ne recevra cette trace. Aucune attenten’est liée à cette emission car elle ne produit d’effet surpersonne, elle ne suscite ni sentiment, ni pensée. L’acte traceurn’aboutit pas à un objet ­ à une œuvre. Ce qui comptec’est le moment où l’acte s’accomplit, après, il n’y a rien.

Cette gratuité ­ et cette absence de spéculation­ sont une réalité concrète telle que l’a souhaitéeKrishnamurti, sans avoir imaginé ce jeu qui la rend effective etexemplaire.

S’investir dans un acte, ne plus raisonner en termes devaleurs, accomplir un acte avec tout son être, avec toute sa foi,un acte qui est hors du doute, dicté seulement par une nécessitéincontestable. Voilà le jeu dont je parle.

Ce que le Closlieu permet à la personne n’avaitjamais été consenti précédemment.

Ici, je dois dire quelques mots sur ce qui est communémentappelé " le dessin enfantin ".

Voilà un siècle environ que l’on s’intéresseau dessin de l’enfant et qu’on le suscite, l’observe, le cultive.

Dès le premier instant de cet intérêtpar le dessin enfantin, (je veux parler de Ricci, Luquet, Cisek et ausside Paul Klee et Kandinsky on s’est trompé sur son caractère
- Ricci compare les dessins d’enfants à l’artprimitif

- Luquet parle d’un réalisme intellectuel et d’unréalisme manqué

- Cizek voulait renouveler l’art grâce àl’apport rafraîchissant des enfants…

Tous ont vu là une manifestation artistique.

L’art enfantin s’expose comme celui des peintres. L’artenfantin s’interprète, il parle à un public, déclenchedes sentiments, il parle à des psychologues qui y projettent leursfantasmes et prétendent y trouver un secret contenu.

Et puis, ce que les premiers auteurs ont écrit,leurs descendant l’ont repris, c’est encore vrai pour les publicationsles plus récentes. Il en paraît sans relâche !

N’importe qui se croit autorisé à avoirson opinion sur le dessin de l’enfant et à la publier. Je suis sûrque, pendant que je vous parle de cet effroyable phénomène­ de l’incompétence des auteurs dans ce domaine ­ quelquepart dans le monde, est en train de paraître un nouveau livre ledessin de l’enfant, les dessins de l’enfant, le dessin des enfants, lesdessins des enfants etc

Les auteurs sont peut-être de bons pharmaciens,d’excellents kinésithérapeutes, des acteurs géniaux, des architectes patentés…

Mais qu’est-ce qui les rend compétents dans cedomaine ? Dans l’optique générale, ce n’est pas un domaine,mais une manifestation fantaisiste résultant d’une imagination débridéeet qui, avec l’âge de raison, disparaît tout naturellement.Quelque chose comme les balbutiements de l’art. (Plusieurs auteurs parlentd’Enfance de l’Art)

Ainsi considéré, le dessin enfantin estquelque chose d’imparfait, mais de perfectible grâce à l’éducationartistique. A côté de ceux qui placent les peintures d’enfantsà côté des œuvres d’artistes modernes ­ et quise trompent radicalement ­ il y a toujours ceux qui pensant que l’enfantfait des images malvenues parce qu’il est encore bête et doit apprendrede ceux qui savent bien dessiner.

Et, de toute façon, on pense que le dessin sertà communiquer.

Vous savez ce qui se passe lorsqu’un enfant dessine etque survient un adulte ? Il dit : " raconte-moi ton dessin ! " Il dit :" Qu’est-ce que tu as voulu représenter ? " D’un dessin d’enfant,on dit couramment : " C’est déjà bien dessiné, oncommence à reconnaître ce qu’il a voulu représenter! "

Tout cela concorde, et cela confirme le fait qu’on s’estradicalement trompé sur ce phénomène.

Imaginez le changement dans la conception de l’universqu’à produit la révélation que la terre n’est pasun territoire plat entouré d’un océan infini et autour duqueltournait le ciel avec ses astres. Mais une sphère qui tourne autourdu soleil…

C’est un changement de même ordre, (appliquéau domaine dont je parle) qui va être produit par la révélationde la vérité, à la place de toutes lis idéesfausses qui se sont installées au cours des décennies.

D’abord, il s’agira d’abandonner les appellations ancienneset d’employer un tout autre vocabulaire. Je ne parle pas de dessin enfantin,ni d’enfance de l’art…mais d’une manifestation appelée " la Formulation".

La Formulation fonctionne avec ses propres composanteset selon des lois qui n’appartiennent qu’à elle.

On s’était trompé sur ces composantes commequelqu’un qui, ne connaissant pas le système auquel appartiennentles hiéroglyphes, les jugerait comme des élémentsdécoratifs et se prononcerait sur leurs caractéristiquesesthétiques : " Ces oiseaux, ces fleurs… sont joliment disposés,l’espace est harmonieux… ! " Celui qui en connaît le systèmetrouve ces appréciations stupides.
1) la Formulation est autonome,
elle n’est pas une espèce artistique, àcôté du cubisme ou de l’expressionnisme.
2) la Formulation est structurée
elle n’est pas un surgissement hasardeux issu de la fantaisieou de l’imagination. Elle fonctionne selon des lois semblables aux loisde la biologie
3) la Formulation est universelle
elle n’est pas tributaire des conditions particulièresde la personne. Ni l’ethnie, ni le climat, ni la culture n’ont une influencesur la Formulation.

Ce n’est pas là une affirmation abstraite. Pendantune douzaine d’années, j’ai parcouru le monde ­ moi, qui avaisrencontré la Formulation dans le Closlieu et qui sais la susciteret la respecter ­ j’ai fait peindre et dessiner des enfants non-scolarisésqui n’avaient jamais tenu un crayon, ni un pinceau dans leur main. Celaétait encore possible il y a une vingtaine d’années, avantla scolarisation généralisée.

Ce que trace l’enfant de la foret vierge, ce que tracele nomade du désert, l’enfant de la brousse, l’enfant de la ville­ pourvu qu’il n’ait pas été dénaturé parles apprentissages ! ­ est tout à fait semblable.

Si je mettais devant vos yeux des exemples de ces enfantsvous seriez obligés de réviser bien des idées qu’onvous a certainement inculquées, notamment sur l’importance déterminantedu milieu soscio-culturel dont on parle partout. Des idées qui développentet perpétuent la mise en catégories ici les normaux, làles non-normaux, ici les doués, là les sous-développés.

La vie quotidienne est certes marquées par le climat,par la culture… Mais la Formulation est au-delà des faits extérieurs,et du vécu actuel. Elle est absolument identique pour tous les êtreshumains et elle n’excepte personne dans cette universalité.

L’étude de la Formulation a abouti à lacréation d’un domaine scientifique appelé la Sémiologiede l'Expression. Son objet est l’étude des mécanismes decette manifestation, non pas la recherche et l’interprétation deson contenu. Si vous acceptez que la comparaison s’arrête aussitôtaprès ce constat, je dirai que c’est une " étude grammaticale". (J’ai dit qu’il ne fallait pas pousser plus loin la comparaison, parceque la grammaire s’applique à la langue qui sert à communiquer,tandis que la Formulation ­ ainsi que je l’ai déjà indiqué­ est caractérisée par le fait qu’elle n’est pas un moyende communication.

Krishnamurti s’extasiait dans la contemplation d’une fleur.Il fait même d’une telle contemplation un principe éducatif.Tout enfant, s’il n’est pas obligé de se livrer à une observationprogrammée, est capable d’émerveillement. Mais c’est uneerreur de vouloir transformer cette découverte et ce plaisir enun exercice d’inspiration et de reproduction. Même si les rencontresque fait l’enfant autour de lui, donnent lieu à des mises en scènedans ses jeux, ­ donc aussi dans ses tableaux ­ cela ne constituequ’une partie de la manifestation. Cela constitue la partie la plus banale,la moins originale. Car la Formulation est multiple, elle est stratifiée: L’une des couches qui la composent est celle des Objets-Images ; uneautre couche est celle des Tracés.

Les Objets-Images naissent de l’intention de représenterdes choses mais la configuration de ces Objets-Images est typéeet elle n’est pas du tout la reproduction plus ou moins réussiedes choses observées.

Cette configuration est surtout tributaire des Tracésauxquels les Objets-Images ne servent que d’habillage, des Tracésdictés par une nécessité interne, une nécessitéorganique.

La Formulation ne commence, d’ailleurs pas avec les Objets-Images.

Bien avant leur apparition, l’enfant trace et joue avecce que j’appelle des Figures primaires ; des figures qui ne représententrien. Elles s’imposent à tout enfant, qui les laisse se produireselon un ordre chronologique défini. Ce n’est que plus tard quel’intention de représenter s’ajoute au plaisir de tracer. Et lesFigures Primaires n’en sont pas éliminées pour autant, maiselles deviennent des Tracés dans les Objets-Images.

Si je montrais des tableaux d’enfants pour illustrer lesphénomènes de la Formulation, il est certain que la premièrequestion posée serait : " quel âge ? " Les gens incompétents,qui ont écrit les contre-vérités sur le dessin del’enfant, font croire que le dessin est tributaire du développementintellectuel de l’enfant. C’est une erreur totale, ­ encore une fois­ qui conduit à ce raisonnement : " Pour un enfant de cinq ans,c’est déjà pas mal dessiné, mais un enfant de sixans doit faire les maisons ou les personnages autrement ! "

L’origine des Tracés de la Formulation est dansles enregistrements de la Mémoire Organique, dans le vécudu fétus, dans le passé de la personne et ces Tracésressurgissent dans la Formulation lorsque leur manifestation est nécessaire,ressurgissent chez l’enfant de trois ans, celui de treize comme chez celuide trente ans, dans a Formulation du premier en tant que Figures Primaires,dans celle du second, en tant que Tracés dans les Objets-Imagesqu’il met en scène, dans celle de la grande personne en tant queFigures Essentielles ; figures qui s’imposent, au-delà de toutereprésentation et qui sont une partie étonnante de la Formulation­ étonnante pour ceux qui (une fois de puis) ont cru ce quise dit dans des livres à propos du tarissement de la merveilleusesource d’inspiration et de la nécessité de relancer le goûtcréateur chez l’enfant prétendument devenu stérile.

Erreur encore ! ­ ou mensonge ?

Rien ne tarit, surtout pas une source d’inspiration quin’existe pas ?

L’adulte qui oblige l’enfant à lui raconter sondessin, à lui expliquer ce qu’il a voulu représenter, faitcroire à l’enfant que dessiner, c’est entrer en communication avecles autres, et qu’il faut être compréhensible, donc adaptéau récepteur… Il fait croire à l’enfant que, tel qu’il areprésenté les choses, elles ne sont pas évidemmentcompréhensibles (sans cela, on ne lui demanderait pas d’expliquer)…L’adulte se pose en maître. Demandez-lui : pourquoi il questionnel’enfant. Il répondra : " Pour lui témoigner de l’intérêt! pour participer à son jeu ! "

Même si l’adulte se fait croire que c’est avec cessentiments généreux qu’il oblige l’enfant à lui fairece compte-rendu, il n’en demeure pas moins qu’ils se sent le maître,celui qui exerce un pouvoir, le droit d’apprécier et d’accaparer.Il se place, avec ses prétendues qualités, au-dessus de l’enfantqui a de vraies qualités.

La Formulation abolit les hiérarchies. L’enfantn’est pas plus doué que l’adulte, mais, face à la Formulation,l’adulte n’est plus en état de supériorité. Son âgene lui confère aucun avantage. L’expérience de la vie n’enrichitpas la Formulation. La personne de dix ans, la personne de trente ans,a été un fétus qui a enregistré les faits desa formation. Que le moment de leur émergence soit dix annéesplus tard ou trente années, cela est sans grande importance ( etce qui s’est passé entre temps, n’a pas d’effet sur la manifestation).

Pour revenir à ce que j’ai dit du prétendutarissement des facultés de l’enfant ­ que les uns situent àquinze ans, d’autres à douze…c’est une observation qui s’expliquebien sûr. Et l’on pourra bientôt dire que ce tarissement alieu dès huit ans, dès six ans, dès quatre ans, parceque avec ce qu’on appelle " l’éveil culturel des petits ", on dénatureles enfants avec des moyens de plus en plus brutaux.

Le tarissement est le résultat du traitement del’enfant ; il n’est pas un fait naturel.

C’est dans une nécessité organique intarissablequ’est, véritablement, l’origine de la manifestation. Mais c’esten introduisant le doute dans l’esprit de l’enfant ­ qui croyait toutentier à ses facultés ­ c’est à force de lui direqu’il doit fabriquer un dessin conforme à l’idée qu’en al’adulte, et cesser de dessiner selon son impulsion naturelle, qu’on adégoûté l’enfant de ce jeu. Il n’est pas étonnantqu’il n’y trouve plus de plaisir et, même, qu’il se croit tout àfiat incapable. Cette incapacité, induite par les adultes, devientla justification de leur rôle de sauveur.

Ils disent que l’enfant ­ être démuni­ les appelle à son secours. Alors ils peuvent lui inculquerles notions qu’ils ont élaborées selon leurs théories.C’est cela l’éducation artistique. Son but est de mettre de la Culturelà où il y avait un élan spontané. De la culturede consommation, bien sûr, distribuée comme une aumôneà des gens qu’on dit sous-développés. Cette culturemercantile a belle figure et tout le monde y souscrit. Sauf ceux qui saventce qu’est la Formulation et que cette pseudo-culture s’installe àla place des vraies nécessités de l’être et le priventd’un moyen vital de vivre en harmonie avec lui-même.

Ainsi la Formulation est-elle menacée. Les enfantsde cette société sont devenus incapables de jouer, de selaisser aller à des actes dont le produit n’est pas monnayable.La Formulation, qui accompagne toute la vie, la Formulation, seule manifestationpossible de la Mémoire Organique, disparaît de la vie de l’enfant.

Seuls ceux qui la retrouvent dans le Closlieu peuventla régénérer. Pour touts les autres, elle est perdueet ils ne le savent même pas. Ceux qui retrouvent la Formulationdans le Closlieu, à dix ans, à quinze ans ou à cinquante,deviennent des êtres plus accomplis. Ils font la découvertede leurs capacités naturelles ; ils apprennent à agir selonde vraies nécessités ­ non selon de possibles propositionsarbitraires ; ils prennent conscience de l’existence, en chaque être,d’une vérité incommensurable, et qui échappe àtout jugement.

Ces enfants du Closlieu n’ont besoin d’aucune thérapie.Ils ont développé des énergies qui les placent au-delàde toute dépendance.

Krishnamurti parle de " beauté " il parle d’art.

Il ne savait pas qu’une manifestation peut exister quiest plus pure encore que l’exaltation de la beauté. Une manifestationhors de tout critère d’appréciation dont l’unique fonctionest d’être. Car même l’idée de beauté sous-entendcelle de son contraire. D’autre part, la beauté est une notion relative,arbitraire. Ce n’est pas une réalité universelle. Tandisque la trace qui se produit dans le Closlieu ­ outre qu’elle n’estpas accompagnée de l’attente de produire un effet chez autrui etdonc de l’influencer, de le conquérir en quelque sorte ­ cettetrace correspond à une réalité universelle. Et elleest, davantage que l’art, en conformité avec la philosophie de Krishnamurti.

Car elle place la personne hors du jugement, hors de lacomparaison, du modèle culturel. Elle développe sa conscienced’être incomparable ­ parmi les autres qui le sont également.

Elle le place dans l’essentiel au-delà du factice,(des faux-semblants) de l’éphémère, de l’arbitraire,de tout ce qui s’offre à la consommation boulimique pour cacherle vrai, l’essentiel, pour se consoler de son impuissance apprise et acceptée.

Je vous le disais, j’évite de plus en plus àemployer l’appellation " éducation créatrice ". A celui quime demande à quoi sert le Closlieu, je réponds : il est l’espacede l’initiation au Plusêtre.