L’ENFANT JADIS INGENU

Arno Stern

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autres photos d'ateliers d'enfants : en NouvelleGuinée, en Afghanistan,en Afrique, au Mexique
oir également L'éducationcréatrice et Krishnamurtisur le site du Groupede Recherche sur l'Enseignement de Krishnamurti
 

Depuis 50 ans que je fais peindre des enfants, j’envisagechaque heure d’atelier comme une merveilleuse aventure. Année aprèsannée, le Closlieu était plein de petits êtres actifset enthousiastes, et rien ne les aurait retenus de venir peindre. La présencede 15 personnes, (des nouveaux venus qui découvrent la liberté,des anciens pour lesquels tout va de soi) animait cet espace d’une vertigineuseactivité, tandis que mon affairement, pour servir chacun, me donnaitla conviction d’exercer le plus beau des métiers, un métierau service de tant d’enfants dont la vie était transforméegrâce au Closlieu.

A l’âge où d’autres se sont retirésdes affaires et essaient de s’adonner à ce que leurs obligationsprofessionnelles avaient longtemps empêché, je continue àfaire avec conviction ce que j’ai eu tant de plaisir à faire 50années durant. Une infirmité aurait pu y mettre un terme;il n’en est rien. Je suis aussi leste et habile que par le passéet si, dans le feu de l’action, il arrive qu’un enfant m’appelle : Papa,on ne m’identifie jamais à un grand-père. Je suis toujoursce praticien qui se meut avec assurance, voit de près et de loin,même s’il entend moins bien qu’il y a dix ans et s’approche de celuiqui lui raconte quelque chose.

Le Closlieu ne change jamais; il est un espace de permanence.Il invite à la concentration. Certains viennent s’y exprimer depuisplusieurs décennies et leur désir le plus profond est quece lieu demeure ainsi longtemps encore.

Et cependant, rien n’est plus comme avant, et cela donneà réfléchir, c’est à dire à s’interrogersur la situation des enfants d’aujourd’hui. Lorsque je rencontre un ancienenfant du Closlieu, il se souvient de son plaisir d’il y a 20 ou 30 ans.Lorsque je regarde les tableaux qu’ont faits les enfants il y a 20 ou 30ans, ils m’enchantent. Comme tout y est naturel ! Ces enfants jouaient.La feuille leur était un espace pour vivre une aventure. Ils jouaientavec conviction. Ils étaient eux-mêmes, sans trouble, sansdistraction, sans limites. Lorsqu’un enfant, il y a 20 ans, prenait unpinceau, c’était pour tracer ce qu’il portait en lui. Et ce quinaissait de son geste, c’étaient ses images, les images et les figuresde la Formulation.

Dans le Closlieu viennent des enfants, aujourd’hui commedans le passé. Sont-ils comme ceux des années 60 ou 70 ?Je les regarde comme des rescapés. Ils n’ont aucun plaisir àêtre dans ce lieu fait pour leur plaisir. Ils récitent làce qu’on leur a fait apprendre par cœur à l’école, ils fontseulement un devoir de plus; ils tracent le contour d’un gabarit ? mêmesi celui-ci n’est pas, matériellement, posé sur la feuille.Comment pourraient-ils trouver le moindre intérêt àces exercices? Comme ils ne savent plus fonctionner que sur ordres et parcomparaison avec des normes, ils sont désarçonnéspar la liberté. Ils l’ont désapprise. Ils s’ennuient. Jamais,même un enfant de 5 ans, ne fait plus surgir de lui la moindre figurede la Formulation; jamais, dans l’espace de la feuille, ne se créeun monde à la mesure de l’enfant.

Ce qui se perd là est irremplaçable. Vousavez voulu cultiver les enfants avant l’heure. Vous avez voulu en fairedes surdoués. Vous leur avez seulement enlevé une naïveté,source de bonheur, et vous avez aussi desservi la culture, car vous lesen avez dégoûtés. Ils ne lisent pas, ils n’aiment quela brutalité des sons et des images. Epuisés, vides, indifférentsaux autres, indifférents à tout, ils utilisent les seulesénergies qui leur restent à saccager, à souiller,et à s’assourdir.

Belle réussite culturelle ! Et vous trouvez qu’iln’y en a pas encore assez. Vous voulez encore en ajouter ! Et les écologistes,qui pleurent sur les arbres malades et sur les rivières souillées,ne savent même pas que le plus grand péril qui menace l’humanitéest ailleurs: Chaque fois qu’un enfant n’est plus un enfant à forced’avoir été cultivé, il nous donne une image terrifiantede l’avenir de l’humanité.

L’ingénuité propice à la Formulationn’empêche pas l’intelligence; et cette part de l’être, quiéchappe à la raison, doit exister pour la santé del’enfant. Cette part ne pourrait être investie dans une autre fonction.La supprimer n’est pas surdévelopper l’intellect. C’est seulementmutiler l’être.

Combien d’organismes se sont constitués pour lasauvegarde ou la défense, pour l’amélioration, pour le progrès...que de causes pour lesquelles s’activent des militants engagés:contre l’esclavage, contre l’inégalité, l’exploitation, lamaladie, l’ignorance...!

Moi, je suis tout seul à crier: Avant la fin dusiècle, la Formulation aura disparu. Un bien précieux auraété éliminé, dont on ignore la nature et lesavantages.

La Formulation a vocation de donner à tous lesêtres humains ? petits et grands ? un équilibre vital. Celuiqui vivra pleinement la force de sa trace n’aura besoin d’aucun artificepour exister. La Formulation exprime ce que les mots ne peuvent dire.

Ce ne sont pas les réformes, ni les innovationspédagogiques qui résoudront les problèmes de la jeunesse.Les problèmes sont mal posés. Il n’est donc pas étonnantque les réponses soient nulles. Peut-être préfère-t-onsoigner les conséquences plutôt que de supprimer les causes.Mais, dans cette société des apparences, même les thérapiessont des faux-semblants qui n’apportent aucun remède.

Chaque être a en lui, inscrites dans son programmegénétique, les figures de la Formulation. La capacitéde les faire surgir ne s’apprend pas. Elle se manifeste parmi les premiersgestes qu’exerce le petit enfant et ne s’épuise pas au fil de sondéveloppement. Si l’on néglige la fonction de l’expression,elle s’ankylose jusqu’à la paralysie. Si, au contraire, l’on accordeà l’enfant la liberté de jouer avec les moyens de la Formulation,ils se développent et l’accompagnent à travers tous les momentsde son existence.

Chez les enfants d’il y a 20 ou 30 ans, cette facultéétait intacte; elle pouvait facilement être portéeà son plus haut degré de développement. Pourquoi lesenfants d’aujourd’hui devraient-ils être mutilés de cettefonction ? Soulagez-les de ce qui l’écrase et la déforme.Redonnez-leur une vraie enfance, une enfance créatrice !

Pour sauver l’humanité, il n’est point besoin decoûteuses organisations internationales. Et ce n’est pas au loinqu’il faut commencer. (On est toujours assuré de l’assentiment universellorsqu’on apporte une cargaison de nos surplus à des gens dont nousavons causé la misère. Mais c’est ? là aussi ? s’occuperdes conséquences et non des causes.) Les problèmes les plusalarmants sont tout près. Le problème le plus pressant estcelui des enfants de notre société ? non point leur sous-alimentation,mais le déséquilibre de leur développement. Libérezles enfants du poids de vos exigences et de vos idées d’avenir.N’en faites pas des surhommes ! Ils seront des monstres. Votre éducationest catastrophique. Il ne s’agit plus de leur niveau de connaissances lorsquec’est leur santé ? leur survie ? qui est en cause. Laissez-les vivre!

Si vous saviez ce qu’était le plaisir des enfantsdu Closlieu il y a 20 ans, vous en feriez une priorité. Ces enfantséquilibrés, qui s’exprimaient et qui développaientleur esprit créatif étaient aussi très cultivés.Car la vraie culture est créatrice, et elle n’est pas l’objet d’unprogramme. Elle est d’autant plus vraie qu’elle ne se nomme pas et qu’ellen’est pas imposée.

Tout comme on revient à des aliments naturels,à un mode de construction respectant l’environnement, à unemédecine humaine... il faudra, en supprimant les pesanteurs de laculture-enseignement, rendre aux enfants la disposition de leurs capacitésnaturelles.

Pourquoi éliminer cette merveilleuse périodede l’existence, celle des émerveillements et des élans créateurs? Que gagne-t-on à faire commencer l’âge adulte dèsles premiers gestes, dès les premiers mots. Ainsi se perd l’enfance.Elle devait être féconde et durable. Lorsque les enfants seremettront à jouer la vie changera pour tous. L’avenir est àce prix.