Enseignement supérieur et sentiment européen au Moyen Age

Christian VERRIER (LEC-CRISE)

Europe et enseignement supérieur?

Le sentiment d’appartenance à un ensemble  européen dans l’enseignement supérieur serait-il à l’aube d’un réveil après un long assoupissement? Un grand quotidien français (Le Monde) annonçait en mai 2001 que l’Europe des étudiants était en marche, et qu’elle venait de recevoir de la part des ministres de l’enseignement supérieur de 32 pays réunis à Prague une très sérieuse impulsion. L’objectif est que d’ici à 2010 se définisse et se réalise un espace universitaire européen, suivant l’idée lancée en 1998 à la Sorbonne par Claude Allègre, ministre français de l’Education nationale, et ses homologues allemand, italien et britannique. L’année suivante, Bologne voyait le rassemblement de 29 pays se sentant concernés par l’objectif de permettre à tous les étudiants d’Europe  d’effectuer à l’étranger tout ou partie de leurs études supérieures. Une harmonisation des cursus s’avère indispensable, consistant à réorganiser les études selon trois niveaux (licence ou bachelor de niveau bac + 3 ; le mastaire ou master de niveau bac + 5 ; le doctorat de niveau bac + 8), avec accompagnement de modules sanctionnés par des “ crédits ” (ECTS), sorte de monnaie européenne universitaire commune. Traversant toute l’Europe, ce chantier est censé bouleverser des traditions parfois séculaires. Sur 3000 établissements supérieurs en Europe, seulement 200 aujourd’hui utilisent cette “ monnaie universitaire ”, mais la France par exemple devrait en voir la généralisation dans quelques années. Naturellement, des obstacles devront être franchis, car dans l’état actuel des choses, comment rendre équivalent un enseignement comme celui d’Oxford ou de Heidelberg à celui d’une université de rayonnement local moins prestigieuse? Il semblerait pour l’instant que l’on s’engage vers des  “ reconnaissances ” mutuelles, des échanges se sont déjà développés entre grandes écoles françaises et de nombreuses universités européennes, des diplômes communs ont été créés ici et là. Toutefois les programmes d’échanges en vigueur, Erasmus ou Socrates, ne profitent en France qu’à seulement 17.000 étudiants sur près de deux millions. Du chemin reste à parcourir, et il est recommandé que les gouvernements, les universités, les associations d’étudiants, les instances de l’Union européenne, tendent vers le même objectif, l’ “ Europe des étudiants ”.
Il se peut que ce début de XXIe siècle soit plus ou moins consciemment à la recherche d’un passé universitaire lointain, qui vit se dessiner une sorte de sentiment d’appartenance à un ensemble correspondant à ce que nous appelons actuellement l’Europe, même si cela eut lieu jadis sous des auspices politiques, économiques, religieux, nationaux, philosophiques, intellectuels et universitaires très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.
S’il est vrai que tentative est réalisée de le raviver, à de nouvelles fins et sous de nouveaux traits, les quelques lignes qui suivent tentent de brièvement restituer ce que put être un sentiment européen dans le contexte de l’enseignement supérieur universitaire durant la longue période du Moyen Age, en des temps où l’Europe ne cherchait pas encore à se construire selon les modalités qui nous sont contemporaines. Comment, sur plus de dix siècles, de l’Antiquité tardive à la Renaissance, un sentiment européen a-t-il pu naître, se développer, puis dépérir progressivement, pour finalement déboucher sur une époque moderne, qui a de multiples points de vue devait se placer en rupture avec lui, mais pour progressivement donner naissance à un autre sentiment nouvellement européen ?

L’enseignement supérieur et le sentiment européen : une vieille histoire

L’antériorité romaine

D’une certaine façon, c’est peut-être l’Empire romain, englobant dans ses frontières la majeure partie de l’Europe actuelle, qui, durant l’Antiquité tardive, conféra un semblant d’unité “ européenne ” à un enseignement supérieur s’implantant dans les régions progressivement conquises. Des centres d’enseignement supérieur dans cet occident romanisé qu’on trouve disséminés dans les provinces de l’Empire à Autun, Bordeaux, Cologne, Marseille, Naples, Rome, Trèves (Marrou 1948, p. 104),  délivraient des contenus assez semblables, centrés sur la rhétorique, considérée avec la maîtrise du droit comme le sommet de l’enseignement, dont ne bénéficiaient que de rares élèves, généralement fils de familles nobles. S’il avait tendance, principalement pour des raisons financières, à se reposer sur les communes, l’Etat jouait un rôle d’entraînement important, considérant l’enseignement (supérieur, mais aussi élémentaire et secondaire) comme un élément indispensable d’acculturation et de romanisation, facteur de civilisation. Cet ensemble d’institutions d’enseignement supérieur conduisait déjà les maîtres et leurs élèves à se déplacer à l’intérieur de l’Empire pour rejoindre les lieux d’enseignement les plus réputés, souvent inexistants sur place (Rouche, 1981, p. 127). Le déplacement géographique des élèves de cet enseignement supérieur, qui sera si déterminant au Moyen Age, jouait vraisemblablement déjà un rôle d’importance dans le développement d’un espace géographique réel et mental européen, malgré l’anachronisme que représente  l’utilisation de ce terme. Les maîtres de renom et les mieux connus des historiens de l’éducation tels Ausone, Eumène, Volcacius Moschus, Emilus Magnus Arborius (Coulon, 1994, p. 125 ; Rouche,, Ibid., p. 126) doivent déjà, à l’occasion de diverses circonstances, parcourir les provinces de l’Empire, pour jouer le jeu de la concurrence, pour servir l’Etat et l’Empereur.

L’aube du sentiment européen chrétien

Du Ve au VIIIe siècle, le chaos s’empare de l’Europe. La chrétienté va s’efforcer de jouer sur le plan scolaire le rôle qui avait été celui de l’Empire romain à présent disloqué, mais en se donnant cette fois pour mission l’évangélisation et la christianisation de l’aire européenne. La culture gréco-romaine disparue, ainsi que détruits ou tombés en déshérence les grands centres d’enseignement érigés durant l’Antiquité tardive, la chrétienté va peu à peu au fil des siècles tisser un nouveau réseau d’enseignement supérieur (bien représenté par les écoles cathédrales ou épiscopales mais aussi certains des monastères importants implantés dans toute l’Europe). Tenant à distance, pour diverses raisons, les savoirs intellectuels de jadis, une nouvelle culture va s’enraciner, de l’Italie à l’Espagne, de la France à l’Irlande. Là aussi, les apports de régions diverses seront nombreux, ainsi que les déplacements de maîtres et d’étudiants. La cour de Charlemagne (calquée en partie sur ce qu’avaient déjà partiellement réalisé  les cours mérovingiennes (Riché, 1995,  p. 360), signalera sa volonté de propager plus largement un enseignement qu’elle jugera indispensable de répandre, pour des raisons religieuses aussi bien que politiques. Durant la tentative carolingienne de reconstitution de l’Empire (à nouveau aire géographique à peu près équivalente à l’Europe), l’entreprise de l’Eglise se voit confortée, appuyée et renforcée par la mythique école palatine (Ecole du Palais) qui peut apparaître comme un centre d’enseignement supérieur et même selon quelques commentateurs comme un lieu de réflexion pédagogique itinérant ayant vocation à rayonner sur l’ensemble des régions assujetties. Même si ces périodes sont troublées régulièrement par malheurs et tragédies mêlant guerres, famines et épidémies, les maîtres et les étudiants de ce qui correspond à l’enseignement supérieur continuent, grâce à l’homogénéité de la doctrine chrétienne, à dispenser et à recevoir au sein des écoles cathédrales une culture relevant de mêmes principes, de mêmes méthodes, avec peu de variations. Leurs déplacements, très vraisemblablement entravés périodiquement par les vicissitudes du temps, demeurent une des caractéristiques majeures de leurs vies. Jacques Le Goff parle de “ vagabondage intellectuel ” pour qualifier les étudiants pauvres du XIIe siècle qui n’ont pas de domicile fixe, qui s’en vont à l’aventure intellectuelle, s’attachant à un maître qui leu a plu, se déplaçant vers celui dont la renommée les a atteints, recherchant de ville en ville les enseignements qu’on y donne (Le Goff, 1985, p. 30).
Dans le creuset de cet enseignement, par l’intermédiaire de leurs représentants dans les centres d’enseignement, les régions d’Europe se rencontrent, se côtoient, se connaissent mieux. Le ciment chrétien aide au rapprochement, la puissance montante de l’Eglise assure un sentiment de force et d’unité, l’un des rares durant les phases les plus troublées du Haut Moyen Age. Depuis le VIIe siècle, l’évangélisation du territoire bat son plein, l’Europe acquiert une nouvelle identité chrétienne. On parlera de Charlemagne comme du  “ chef véritable de l‘Europe ”, du “ père de l’Europe ”, même si après sa mort l’idée d’Europe est absorbée par celle de chrétienté, et si cette Europe est en réalité dissoute par les divisions de la chrétienté.  Edgar Morin rappelle que c’est durant cette période que le mot “ Europe ” lui-même semble disparaître, jusqu’au XIVe (Morin, 1987, pp. 43-44).
Même si aux alentours du XIe siècle on voit des “ écoles privées ”, qui se cherchent une identité et une certaine autonomie, qui se déplacent en fonction des événements et entraînent maîtres et étudiants sur les chemin, les écoles en Occident avant la fondation des premières universités sont aux mains de l’Eglise, et à côté d’un public local, elles accueillent des élèves étrangers, que ce soient des clercs recherchant l’enseignement d’un maître illustre ou de jeunes nobles en quête de formation intellectuelle (Beaune, 1999,  p. 76).
Cependant ces centres délivrant un enseignement supérieur se répartissaient différemment selon les régions, avec des déséquilibres. De larges territoires, comme l’Allemagne, étaient à peu près vides, peut-être en raison de la carence épiscopale germanique, tandis que l’Italie du Nord était bien pourvue avec des écoles laïques et des écoles ecclésiastiques mêlées, ou encore la région allant de la Loire au Rhin.
Ce quadrillage inégal de l’Europe par l’enseignement supérieur n’est pas totalement fermé sur lui-même, comme un espace clos. Avec Venise, une partie de l’Italie entretient des contacts avec l’Empire grec, ce qui permet de travailler sur des textes grecs originaux. A l’extrême sud, la Sicile connaît le latin, le grec, l’arabe, et est une région d’élection pour les traducteurs concernés par les manuscrits scientifiques. En dépit des heurts entre musulmans et chrétiens, l’Espagne fournit de nombreuses traductions, produites par le croisement de la civilisation musulmane espagnole et des savants et philosophes hellénisants, en un creuset pluriculturel très riche. Dans ce brassage intellectuel et culturel, ce basculement civilisationnel, les étudiants continuent de voyager à la recherche de ce qu’ils estiment nécessaire à leur enseignement. Séjournant dans cette ville de 1136 à 1148, Jean de Salibury rapporte que maîtres et étudiants affluaient de toutes parts à Paris. De façon significative, on voit dans la seconde moitié du XIIe siècle s’ouvrir dans cette même ville des écoles de droit et de médecine, à l’initiative de maîtres formés en Italie. De fait, en plusieurs régions, un caractère international s’affirme dans les structures d’enseignement supérieur européennes, dès avant la fondation des premières universités. Quelques événements circonstanciels poussent aux migrations, aux déplacements renforçant ce caractère international, comme lorsqu’à la suite d’un différend avec la justice du roi, maîtres et étudiants Parisiens se dispersent dans la France du Nord et jusqu’en Angleterre (Verger, 1999,  pp. 12-33)..
Depuis l’Antiquité tardive semble donc diffusément s’organiser sur le territoire européen les conditions nécessaires pour qu’un sentiment d’appartenance commun puisse peu à peu se dégager de l’enseignement supérieur, avec l’enrichissement venant de régions côtoyant de près d’autres civilisations. Bien que des cultures diverses puissent ici et là s’imprégner d’influences extérieures, maîtres et étudiants, par l’intermédiaire de la chrétienté, sont plongés dans une civilisation allant s’homogénéisant et unifiant du même coup âmes, pensées et conceptions du monde.

Enseignement supérieur et universités « européennes »

Comme autant de foyers intellectuels et culturels, naissent en Europe de nombreuses universités au XIIIe siècle. Après celle de Bologne, sont créées celles de Valence en 1209, d’Oxford en 1214, de Paris en 1215, de  Cracovie  en 1347,  de Budapest en 1383, mais aussi celles de Naples, Padoue, Cambridge, Prague, Heidelberg, Aberdeen… villes européennes devenant des lieux importants de savoir, de pensée et de débats. Sans que soient gommées tout à fait des caractéristiques propres à certaines universités - sur le terrain juridique les modus parisiensis (manière de Paris) et modus boloniensis (manière de Bologne) repris tantôt ici, tantôt là - les universités en Europe au Moyen Age présentent une unité  devant être soulignée.
Tout d’abord elles apparaissent selon des modalités et au gré d’événements et de circonstances simultanés, de l’épuisement et des dysfonctionnements des écoles en place, d’un besoin de se regrouper des étudiants et des enseignants. Toute l’Europe est touchée par la naissance des corporations universitaires, selon des modes légèrement différents, mais qui ne sont pas susceptibles de remettre en cause une homogénéité souvent remarquée. Des universités naissent, comme à Bologne, de la volonté étudiante, d’autres, comme à Paris, de celle des maîtres. Certaines naissent spontanément d’une volonté collective (Bologne, Paris, Montpellier), d’autres sont créées sur décision de l’empereur ou du pape (Naples, Toulouse, Palencia, Salamanque). A coté de ces universités “ spontanées ” et “ créées ”, d’autres encore apparaissent à la suite du départ des maîtres et des étudiants d’un lieu donné pour s’installer dans un autre, à l’instar de la sécession de Paris entre 1229 et 1231, de l’université de Cambridge en Angleterre qui est fondée consécutivement à une sécession survenue à Oxford en 1208 ou de l’université de Padoue en Italie, née en 1222 d’une importante migration du personnel de Bologne (Verger, 1999,  p. 43)..
Un brassage de populations étudiantes est à l’œuvre dans ces premiers centres universitaires, et leur l’organisation en nations en rend compte. Ces nations sont des sortes d’associations mutualistes - auxquelles, dans les grandes villes universitaires,  il faut ajouter des confréries d’étudiants de même origine géographique (Beaune, Ibid., p. 140) -. qui regroupent des étudiants d’une origine à peu près semblable, répondant à un besoin d’entraide entre compatriotes. Si on n’en trouve pas  dans toutes les universités, on en connaît par exemple à Bologne, où l’inscription dans une nation tient lieu d’immatriculation universitaire,  ou  à Paris, où on en dénombre quatre : la nation de Picardie, la  nation de Normandie (correspondant au duché de Normandie), la nation d’Angleterre (regroupant des étudiants anglais, scandinaves, des pays slaves), et la nation de France où se rassemblent des étudiants de la sphère parisienne élargie, mais aussi du Midi, d’Italie, d’Espagne.
L’unité de ces premières universités à travers l’Europe (enseignement partout quasi identique, en latin, traits juridiques, caractère démocratique de leur organisation) vient en grande partie du fait que, les Etats ne disposant pas encore de fonctionnaires attachés aux affaires universitaires, statuts et privilèges sont délivrés par des légats pontificaux selon de grands modèles analogues, auxquels les Etats ne s’opposent généralement pas.
La papauté voit dans les universités un outil puissant de renforcement idéologique. S’alimentant à la source d’une certaine modernité (traductions récentes de textes grecs ou arabes) elles doivent rechercher les éléments d’une dialectique venant renforcer la foi, défendre les canons de l’orthodoxie savante, et le cas échéant lutter contre les hérésies menaçantes. Pour faciliter l’unification de cet enseignement, la papauté crée au XIIIe siècle pour les universités la licencia ubique docendi, dont la valeur est universelle, et qui se substitue à la précédente licencia docendi, droit d’enseigner délivré par chaque diocèse (Heullant Donnat, 1999, p. 78).
Bien entendu il est difficile de décrire exactement ce que pouvait être la formation intellectuelle d’un étudiant du XIIIe siècle, étant donné que les paroles magistrales pouvaient varier en fonction des maîtres et des lieux, mais cependant l’unité de l’enseignement trouve sa source dans une doctrine chrétienne affirmée, dont les universités se font les garantes. L’enseignement repose fondamentalement sur la connaissance et le commentaire des autorités reconnues par chacune des disciplines (réparties dans les facultés des Arts, de Droit, de Médecine et de Théologie -  ceci  pour les universités les mieux  pourvues, toutes ne disposent pas de ces quatre facultés). Les exercices se répartissent en lecture (lectio), question (quaestio) et dispute (disputatio), les grades successifs étant le baccalauréat, la licence et le doctorat.
Les étudiants sont d’origines diverses, une même université pouvant, par l’intermédiaire des nations, regrouper des représentants d’ensembles européens régionaux, cela n’allant pas sans quelques heurts de nature xénophobe : à Oxford, en 1274, les nations septentrionales et méridionales sont supprimées à la suite de conflits (Verger, 1999, p. 95). Ces étudiants fréquentent souvent successivement plusieurs universités, et l’usage d’une seule et même langue culturelle, le latin, facilite les échanges. Si ces déplacements internationaux de pays à pays semblent davantage concerner les grandes universités (Bologne, Paris, Montpellier, le recrutement étant plutôt régional à Toulouse, Salamanque ou Oxford), les étudiants voyageurs transportent avec eux livres, idées, connaissances, une façon sans doute commune de penser, d’envisager le monde, participant ainsi au mouvement intellectuel dans toute l’Europe. De la sorte, étudiants et universités sont étroitement imbriqués dans la société, imprégnés des tensions et évolutions que connaît l’Europe du temps. Selon la formule d’Edgar Morin s’organise alors une sorte de marché commun des idées, où la chrétienté offre un espace intellectuel et culturel commun. Des courants artistiques (le roman puis le gothique) dans le même temps gagnent les régions, constituant une Europe culturelle polycentrique.
 
L’importance du voyage dans l’enseignement supérieur

A partir du XIe siècle, même s’il connaîtra de nombreux affrontements guerriers à l’intérieur de ses frontières, l’espace européen ne sera plus l’objet d’agressions extérieures, ce qui va faciliter les communications et les échanges du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, le long des côtes de la Méditerranée, de l’Atlantique, de la mer du Nord (rôle ici des foires de Champagne, de Gène, Pise, Venise, Londres, Paris, Bruges, Madrid). Simultanément voyageurs et commerçants lointains rapportent d’Asie des découvertes modifiant les pratiques (attelages, labour, boussole, poudre à canon). Apports intérieurs et extérieurs, intellectuels et techniques, se diffusent par l’intermédiaire de sortes de réseaux “ transeuropéens ” (Morin, 1987, p. 49). Les universités nouvellement créées et les étudiants qui circulent de l’une à l’autre participent de ce dynamisme européen, s’en faisant les acteurs. Facilitée par l’absence de frontières, par une langue commune, par le caractère universel des grades universitaires, des structures globalement semblables d’une université à l’autre, la peregrinatio academica, même si elle ne touche pas l’ensemble des étudiants, fait partie de la vie étudiante et du sentiment européen qui en découle. En certains lieux, très tôt, elle pose même des problèmes très concrets, comme en témoigne cet élève italien d’Anselme de Laon qui écrit qu’il est devenu difficile de se loger à Laon tant les étudiants affluent de diverses régions (Heullant Donnat, 1999, p. 378). Nombreux parmi les étudiants les plus voyageurs sont originaires des pays d’Empire et d’Europe centrale, et leurs déplacements les voient se concentrer de façon privilégiée en Italie (Padoue, Bologne, Sienne), mais aussi en France (Paris, Orléans, Montpellier). Pour les penseurs du Moyen Age, il est de coutume de voyager, depuis longtemps on se déplace de monastères en universités, ainsi Duns Scot qui enseignera à Oxford puis à Paris, et mourra à Cologne, ou Thomas d’Aquin qui dit-on parcourut onze mille kilomètres à pied ou à dos d’âne, partageant ses activités intellectuelles entre Cologne, Paris et Naples (Verger, 1994, pp. 289-301). La faculté de médecine de Montpellier doit très vraisemblablement dès ses débuts (1220) une partie de sa réputation aux relations entretenues par ses maîtres avec ceux des écoles de Salerne, qui s’étaient largement inspirés des sources grecques et arabes. Ce phénomène continuera de se remarquer encore durant l’humanisme de la Renaissance, avec un Erasme parcourant l’Europe des Pays-Bas à la France, de l’Angleterre à Bâle en passant par Turin, Florence, Venise, Rome, ou encore Descartes qui travaillera en France, en Hollande, en Suède. Ce à quoi on assiste avec ces pérégrinations, c’est à une sorte d’européanisation de la pensée, le recrutement international des étudiants est partie prenante de la mentalité universitaire. Le sentiment européen dans l’enseignement supérieur est alors mêlé d’un sentiment de déracinement, et l’autonomie des universités, leur organisation en nations, en sont en partie la conséquence. Pour les maîtres et les étudiants éloignés de leur pays, de leurs proches, l’université est l’Alma mater qui doit répondre à ces manques dans le creuset d’aventures personnelles intellectuelles et physiques (Verger, 1999, p. 146).               ..
Si un peu plus tard la coupure confessionnelle de l’Europe viendra restreindre la peregrinatio academica, des universités importantes (Padoue côté catholique, Leyde ou Göttingen côté protestant) continueront néanmoins d’accueillir des étudiants de l’autre religion. Simultanément se développera aussi une mobilité professionnelle. Les jeunes catholiques allemands, hollandais, écossais, irlandais ou anglais trouveront un bon accueil à Louvain, Douai, Paris, Salamanque, Rome, Cologne. En Italie, France, Espagne, des collèges accueilleront des catholiques indésirables dans leur pays, tandis que des protestants français recevront une formation dans des académies et universités réformées à Genève, Bâle, Heidelberg ou Leyde.
Bien que d’une importance moindre, les déplacements étudiants dureront encore passé le siècle d’or des universités, des étudiants de Leyde iront décrocher leurs grades à Harderwijk ou Duisburg, des deux côtés de la frontière entre l’Allemagne et la Hollande, ceux de l’université de Louvain se rendront à Pont-à-Mousson. Au XVIIIe siècle, le Continent attirera toujours des étudiants en médecine d’Ecosse et d’Angleterre, qui viendront se former à Leyde ou Paris, obtenant ensuite aisément leur doctorat à Reims ou à Caen (Charles, Verger, 1994, pp. 43-46). Ces pérégrinations, bien entendu, participent des études, en deviennent un élément important.
Durant son “ Grand Tour ”, l’étudiant du Moyen Age se déplace de ville universitaire en ville universitaire, suit des cours de maîtres réputés, et sur le chemin du retour, prend ses grades dans des universités dont il est dit par plusieurs historiens qu’elles se montrent parfois “ complaisantes ”. Progressivement, les pérégrinations deviennent en elles-mêmes, comme tout voyage, rencontre de paysages, de villes, de sociabilités, de l’Autre européen. Les étudiants voyagent et logent ensemble, se font des amis durables venus d’ailleurs, tandis qu’ils transportent avec eux manuscrits et livres, diffusant la connaissance (Beaune, 1999, p. 141). Quand elle intègre le voyage, la formation universitaire, on le pressent, se fait formation expérientielle, épreuve existentielle, rite d’initiation et de passage. Dans l’espace européen, la pérégrination exerce indéniablement une fonction éducative propre. Au Moyen Age comme en d’autres temps, ainsi que le souligne Bernard Fernandez, le voyage n’est pas que déplacement dans l’espace et le temps, il se fait découverte d’une connaissance plus vaste, universelle mais aussi personnelle. Bien avant les universités médiévales, il était de tradition chez les sophistes et les socratiques de voyager et de s’entretenir de leurs savoirs et rencontres. Le “ voyage intellectuel ” est élément de la réflexion et quête de la connaissance, et il se pourrait bien que la formation idéale de l’homme passe par le voyage, opérant en lui une transformation insoupçonnée et insoupçonnable. Si on la repère dans la corporation universitaire européenne, on peut noter cette tradition du voyage dans certains corps de métier, où elle fait partie d’une formation à la vie, participant d’une pédagogie de l’ouverture et conduisant sur plusieurs années le novice à se former en vivant des  transformations d’ordre personnel, tout en construisant parallèlement un capital culturel et symbolique (Fernandez, 2001, pp. 237-269).
Principalement durant le Moyen Age, cette circulation universitaire, ce développement d’un sentiment d’appartenance à une mosaïque de pays, se déroule sur fond de christianisme. Europe et christianisme cheminent côte à côte sur les itinéraires empruntés par les étudiants, c’est ce qui leur donne leurs ressemblance et unité, même si par ailleurs cette Europe médiévale est depuis longtemps désunie par diverses ruptures historiques (séparation entre Empire d’Orient et d’Occident en 395, schisme entre Orthodoxie et Catholicisme en 1054). Mais, si l’on adopte le raisonnement d’Edgar Morin, c’est parce qu’elle porte en elle-même la division religieuse, parce qu’elle assume la pluralité ethnique, parce qu’elle provoque le marquage de premières diversités nationales, que l’Europe chrétienne, celle dans laquelle s’inscrivent universités et pérégrinations, constitue une matrice géographique et historique d’où naîtra l’Europe moderne (Morin, 1987, p. 48). Cette Europe moderne, différente, verra la naissance de nouvelles universités marquées du sceau des nouveaux Etats, qui sera accompagnée de l’affaiblissement du sentiment religieux au profit de la Raison, de la mise en discussion de la scolastique dominante par la science expérimentale, et du déclin des pérégrinations parallèle à celui du sentiment européen au sein de l’enseignement supérieur.

Effacement du sentiment européen dans l’enseignement supérieur

Désireux de contrôler la formation de leurs élites et soucieux d’éviter la contagion hérétique, les Etats, naissant et s’affermissant face à la papauté, vont fermer leurs frontières et prendre des ordonnances faisant interdiction d’aller étudier à l’étranger, et ne seront plus reconnus les diplômes obtenus au-delà des frontières, ce qui marque la fin du caractère universel des diplômes universitaires. Si au XIIIe siècle les universités apparaissaient sur volonté pontificale ou spontanément, la plupart des nouvelles universités des XIVe et XVe siècles vont naître sur l’initiative de princes locaux, de  gouverneurs de régions, d’ordres religieux, de communes urbaines, en une transformation qui précipite la disparition de leur caractère supranationa (Brizzi  1999, p. 27). En plus de prendre en main la recherche et la rémunération des professeurs, des villes vont tenter de garantir le recrutement des étudiants par des mesures contraignantes : en 1349 Florence interdira d’étudier ailleurs que dans l’université qui vient d’être créée dans la ville, et en 1407 le gouvernement vénitien empêchera à ses sujets d’aller autre part qu’à Padoue (annexée en 1405). Le recrutement universitaire va se régionaliser, se nationaliser, marquant un début de tarissement de la véritable peregrinatio academica. Si quelques bourses visent à faciliter les déplacements, la pérégrination ne va plus concerner que des étudiants très minoritaires et privilégiés, originaires de pays périphériques (Beaune, 1999, p. 141). C’est le temps de la naissance de nouvelles universités, secondaires, comme Saragosse, Valence ou Grenade, Turin, Halle ou Göttingen, qui viennent passablement affaiblir les anciennes (Charle, Verge, 1994, pp. 43-46), avec cependant au total une croissance continue du nombre d’universités, qui passent d’une quinzaine vers 1300 à près de 70 en 1500, puis à 143 en 1790 (en 1900, l’Europe en comptera environ 130), avec des écarts importants ici et là, reflet du retard de certaines régions, comme la Russie d’Europe (Brizzi, 1999, p. 27). Le bouleversement vécu par les universités durant l’époque moderne n’est pas d’ordre quantitatif, mais bien plutôt d’ordre organisationnel, des changements importants surviennent dont l’un des principaux sera l’abandon au XVIIIe siècle du latin comme langue universitaire commune au profit de langues locales. Contrairement à une identité commune précédente, c’est maintenant la diversité qui va de plus en plus marquer les universités européennes, et y contribuent la rupture de l’unité religieuse, l’affaiblissement des pouvoirs universels, la sécularisation du monde universitaire, la révolution scientifique (Brizzi, 1999, pp. 32-34). La Renaissance est aussi le temps d’une pensée rationnelle qui tend, par paliers, à s’autonomiser de la sphère religieuse, avant de finalement s’opposer à elle, alors que le sentiment européen universitaire s’était initialement établi dans un contexte ou la foi dominait. A côté d’autres changements se désagrège une pensée universitaire européenne qui avait fait de la théologie et de la scolastique sa clé de voûte.
Le XVe siècle voit s’affirmer au sein de l’Europe des Etats souverains et des Nations commencent à se concrétiser en France, en Angleterre, en Espagne, avec comme corollaire la montée des identités nationales. L’Etat national va désormais l’emporter sur la religion, ce qui va lui permettre au besoin d’édifier sa propre religion. La chrétienté, en tant qu’élément fédérateur en Europe, à vécu., et Edgar Morin rappelle que c’est précisément à cette époque que le mot savant “ Europe ” vient supplanter celui de “ chrétienté ” (Morin, 1987, p. 58).. Conséquence parmi d’autres : à la suite de prises de positions de la faculté de théologie de Paris, la plupart des étudiants étrangers partisans du pape de Rome quittent la ville et rentrent en Italie, Angleterre, Allemagne, et se “ régionalisent ”.
Alors qu’au XIIIe siècle des étudiants venaient de toute l’Europe à Paris ou Bologne, le recrutement géographique des universités devient régional, voire local. Plutôt que d’aller  rechercher des enseignements et des grades à Paris ou Bologne, à Oxford ou Cambridge, les étudiants vont maintenant se rendre à l’université la plus proche, où l’on trouvera, à moindre frais, les mêmes enseignements et grades. L’affaiblissement du système des nations à la fin du Moyen Age concrétise cette évolution, les anciennes nations perdent l’essentiel de leurs raisons d’être, et elles seront absentes des nouvelles universités (Verger, 1999,, p. 146). Aussi bien les conditions de leur fondation que les spécificités de leur recrutement géographique montrent que désormais les universités vont jouer un rôle nouveau, qui ne peut se comprendre que dans le cadre des Etats territoriaux qui se développent en Europe et la morcellent. Ce mouvement ne peut que modifier le sentiment que partageaient jadis les étudiants d’appartenir à un cadre universitaire européen unifié par la chrétienté, par l’universalité des diplômes et du latin comme langue culturelle savante universelle, par l’expérience du voyage et la rencontre de l’Autre comme formation existentielle.

Conclusion

Les universités médiévales et leurs antériorités (écoles supérieures avant les premières fondations universitaires) peuvent certainement être considérées comme une des premières manifestations d’institutions européennes, sans que la conscience en ait été claire chez leurs protagonistes. Grâce à la  pérégrination des professeurs et des étudiants, l’enseignement supérieur est facteur d’unification de l’activité intellectuelle. D’une certaine façon, avant qu’elles ne perdent de leur élan et ne parviennent qu’avec difficultés à intégrer progressivement le courant humaniste, les universités médiévales ont pu fonctionner comme une sorte de boussole, de point fixe pour les différentes régions de l’Europe, pour des populations de cultures diverses qu’unifiait cependant la chrétienté. Ces universités médiévales ont donc sans doute été une caractéristique importante, peut-être fondamentale de l’Europe du Moyen Age, sur les plans religieux, intellectuels, scientifiques. Elles assuraient une circulation des idées, d’apprentissages multiples. Entre étudiants, une sorte de “ confraternité ”, voire parfois de convivialité devait s’en dégager (principalement par l’intermédiaire des différentes  nations universitaires). L’affaiblissement de la suprématie idéologique de la chrétienté, la montée en puissance des Etats et des monarchies absolues, l’irrésistible avancée de la Raison et de l’idée de science expérimentale, le déclin progressif des voyages étudiants, marquent la fin des universités dans leur version médiévale en même temps que la fin d’un cycle d’européanisation de la culture de l’Eglise.
Après 1945, l’idée d’une Europe méta-nationale éclipsée depuis le XVIe siècle va retrouver un début d’incarnation. Un néo-cosmopolitisme concentré sur l’Europe va trouver un terrain d’élection dans certaines sphères culturelles et sociales (représentants de la finance, de l’entreprise, du management se déplaçant pour affaires) et les universitaires vont voyager pour se rendre à des colloques, des congrès, des stages, pratiquant la rencontre inter-européenne  (Morin, 1987, pp. 159, 166-167). Dans ce contexte, l’unité que les réunions ministérielles du début des années 2000 visent à redonner à une Europe de l’enseignement supérieur irait dans le sens d’un sentiment européen se devant, entre autres, de passer à nouveau par l’échange et la collaboration universitaire, la migration étudiante. Les institutions et villes choisies pour les réunions entre ministres européens évoquées en début d’article (la Sorbonne, Bologne, Prague, hauts lieux prestigieux de l’enseignement universitaire durant le Moyen Age), semblent en être un signe symbolique sans ambiguïté. Avant que les Etats ne se consolident et ferment leurs frontières, la chrétienté sur le plan idéologico-religieux, la scolastique sur celui du raisonnement, la pédagogie sur celui de l’enseignement, les modes de vie étudiante et les pérégrinations sur celui de l’éducation expérientelle et existentielle, constituaient probablement quelques éléments fondamentaux du sentiment européen dans l’enseignement supérieur, dont nous serions actuellement en train de partiellement redécouvrir l’intérêt, sur des fondements idéologiques, politiques, scientifiques, intellectuels et interculturels renouvelés.

C. Verrier, Paris VIII, 2003

Bibliographie

Beaune (C),  1999,  Education et cultures. Du début du XIIe siècle au milieu de XVe siècle, Paris, Sedes

Brizzi (G P), 1999, Les universités européennes à l’époque moderne. Premières synthèses, Histoire de l’éducation, n° 81, pp. 23-34, janvier 1999.

Charles (C), Verger (J), 1994, Histoire des universités, Paris, PUF

Coulon (G), 1994, L’enfant en Gaule romaine, Paris, Editions Errance

Fernandez (B), 2001. L’homme et le voyage, une connaissance éprouvée sous le signe de la rencontre, sous la direction de Barbier R. in Education et sagesse : la quête du sens, Paris, Albin Michel..

Heullant Donnat (I), (dir.), 1999, Education et cultures. Occident Chrétien XIIe-mi XVe siècle, Paris, Ed. Atlande .

Le Goff (J), 1985, rééd de 1957, Les intellectuels au Moyen Age, Paris, Seuil

Marrou (H-I), 1948, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, tome 2 : Le Monde romain, Paris, Le Seuil, p. 104). 

Morin (E), 1987, Penser l’Europe, Paris, Gallimard.

Parias (L-H) (Dir.), 1981, Histoire générale de l’enseignement en France, tome 1 : Rouche (M), Des origines à la Renaissance, Paris, Nouvelle Librairie de France, p. 127

Riché (P), 1995, rééd de 1962, Education et culture dans l’Occident barbare VIe-VIIIe siècle, Paris, Seuil.

Rouche (M), Des origines à la Renaissance, in Parias (L-H) (Dir.), 1981, Histoire générale de l’enseignement en France, tome 1, Paris, Nouvelle Librairie de France. 

Verger (J), 1973, rééd 1999, Histoire des universités au Moyen Age, Paris, PUF,

Verger (J), 1994, Thomas d’Aquin, un universitaire au Moyen Age, in Berlioz (J), Moines et religieux  au Moyen Age, Paris, Seuil

Verger (J), 1999, rééd de 1973,  Histoire des universités au Moyen Age, Paris, PUF