CORPS ET SENSIBILITE (1)

 

 Myriam Lemonchois (CRISE)

 

La pensée, en tant que lieu d'émergence du sens, navigueentre le sensible, les Idées(2) et l'Imaginaire(3) .

Le sens peut être plus ou moins imprégné de cestrois pôles - Idées, Sensible et Imaginaire :

* près du pôle des Idées, au plus proche se trouvele sens mathématique et ses unités indistinguées (sans" corps "), sens idéal des sciences ;

* près du pôle sensible, le sens est lié au corps(4), dans l'approfondissement de l'instant, par exemple dans des expériencespoétiques ou dans des expériences mystiques (5);

* près du pôle de l'imaginaire, évoluent les mythes,les archétypes, les rêves, etc.

La formation de l'être se déroule dans des relations desens avec lui-même, avec l'autre et avec son environnement, grâceà sa faculté de donner du sens et de l'exprimer de la naissance(6)à la mort(7) . Tout ce qui ce vit dans le corps est source de sens,tout comme l'est tout ce qui se vit dans les Idées et/ou dans l'imaginaire.

L'usage abusif du verbe avoir(8) , à la place du verbe être,avec des substantifs tels que corps ou mémoire, révèlel'oubli du corps dans notre représentation de nous-mêmes.Pourtant aucune activité ne peut se jouer sans un corps en mouvementdans l'espace au gré de l'aquatilité de la vie &emdash;mouvement irréversible où les poussières retournentà la poussière, baignées à la fois dans lamême eau et dans une eau différente(9).

La nourriture influe sur la formation de l'être humain, en modifiantson apparence et sa santé, mais aussi le mode de reliance àl'environnement. Un bon repas nous donne du sens grâce à nossens, tout comme un mauvais repas nous en donne un autre, pouvant mêmenous mettre de mauvaise humeur, par manque de vitamines et de sels minérauxdiraient des médecins, à mon avis, à cause de l'absencede goût, c'est-à-dire de sens issu de la sensibilité:Babette prépare son festin pour ses invités, afin de donnerdu sens avec des nourritures terrestres.

Le nouveau-né forme sa sensibilité par son alimentation,les soins reçus, les ambiances vécues dans les environnementsressentis. L'uniformisation commence au berceau pour les nombreux bébésnourris avec le même biberon de lait (même marque, mêmegoût), de la naissance jusqu'à leurs premières expériencesde nourriture diversifiée, vers 4/5 mois(10) . L'oubli de la formationde la sensibilité par la diversité, se remarque dans lesproduits de l'agro-alimentaire et dans celles de bien d'autres industries,comme celle du tourisme(11).

Alors que le voyage, en tant que déplacement à l'étranger,est un enrichissement de la sensibilité grâce aux nécessairesadaptations du corps à son nouvel environnement(12), les voyagistesne sensibilisent pas leurs clients : l'environnement étranger estidentique, en grands nombres de points, à l'environnement initial,reproduit par la climatisation, la traduction, la nourriture, l'hébergementet les mode de transport(13) occidentalisés.

Nombreux sont les exemples qui montrent que notre époque négligela sensibilité, oubliant que la personne se forme aussi dans desplis(14), des mouvements unaires(15), par transduction(16) ou avec le sensexprimé dans la matière de l'œuvre poétique(17).

Jusqu'ici nous continuons à bien peu prendre en compte la sensibilité,ou alors au service des Idées, c'est-à-dire selon la penséede Descartes que toute connaissance vient du sensible mais ne devient connaissancevéritable qu'une fois filtrée par les Idées. Des activitéscomme le sport sont pratiquées non pas comme source de sens, maiscomme moyen d'épanouir les Idées, d'avoir un esprit saindans un corps sain. Le sport, tel qu'il est pratiqué actuellement,sans sens issu des sens, uniformise la sensibilité : les appareilsde musculation ne font travailler que certaines parties du corps.

Les innovations techniques raréfient la diversité, parl'uniformisation (consommation d'objets culturels diffusés en masse,telles la langue et la " pensée unique ").

Dans un univers pollué, au bord des grands axes routiers et àproximité des centres industriels, les habitants des citésforment leur sensibilité dans un environnement naturel restreint: le biotope est en partie détruit et les matériaux de constructionssont uniformes. Il y a, certes, une diversité culturelle, mais lesdifférentes cultures présentes ne peuvent pas exprimer lesens qu'elles donnent à leur vie et intervenir sur leur environnementpour partager avec ceux qui vivent dans le même espace, un sens particulier(une même sensibilité?), le chômage et le travail faiblementrémunéré ne permettant pas aux résidents deces cités d'investir dans des moyens de réalisation de soi,avec tout juste de quoi assouvir leurs besoins primaires.

Pour les jeunes, l'urgence est de " bouger son corps " malgrétout, restent la musique, la danse, les embardées entre copains,la défonce, etc. Mais le désœuvrement, l'absence de sens,suscite de la violence autour de soi et dans son corps. Celle-ci se joueà toutes les occasions, jusque dans les établissements scolairesqui se croyaient protégés en laissant l'imaginaire et lesensible à leurs portes pour ne transmettre que des Idées.

Les cités, situées en grande banlieue comme le Mée-sur-Seine(Seine-et-Marne), dites " installées au cœur de la campagne ", nesont pas non plus dans un environnement diversifié. Aux alentoursdes citées, les espaces cultivés sont réservésà une agriculture extensive, les forêts et les bosquets surfréquentés,les environnements préservés étant inaccessibles sansmoyen de transport personnel. Toujours pour les mêmes raisons économiques,aggravées par l'émigration des défavorisésvers la grande périphérie de Paris, les habitants de cescités ne peuvent pas enrichir le sens issu du sensible par de ladiversité, leurs excursions dans la nature se limitent aux environsdes gares, aux endroits fréquentés. Les transports collectifssont un autre facteur d'uniformisation : les déplacements se réalisenten fonction des lignes de bus et des rails de tram ou de train &emdash;Métropolis n'est pas loin avec ses ouvriers automates.

La diversité du vivant est source d'enrichissement de la sensibilité,de formation de la personne. Par notre corps, nous sommes vivant dans levivant, produisant du sens des Idées et de l'imaginaire, mais ausside la sensibilité.

La naissance d'un enfant (un nouveau corps/un nouvel être au monde)est un moment de formation de la sensibilité. Durant sa grossesse,la femme est à la fois un et deux corps, un corps qui n'est pasdevenu étranger pour autant, à la fois même et différente.Par expérience, je peux dire, ici, ce que j'ai su de ce vécu,énoncé par mon corps avec sensibilité, c'est-à-direpar intuition, sans en avoir l'idée, et l'expliquer rationnellement,en apportant des preuves médicales par exemple. Deux jours avantl'accouchement, j'ai ressenti que mon corps se modifiait ; j'ai " su "qu'il se préparait et j'ai eu confiance sans vraiment pouvoir expliquerpourquoi, alors que, jusque là, par crainte de l'inconnu qui m'attendait,je n'avais suivi aucune séance de préparation, sauf cellede la péridurale d'où j'étais ressortie écœuréeet encore moins rassurée, après la description sur une cassettevidéo de l'accouchement comme acte médical. J'ai décidéde continuer à écouterles conseils de mon corps et de celuide l'enfant avec sensibilité, lorsqu'ils se manifesteraient. Lelendemain de l'observation de ce changement, lors de la visite de routineà l'hôpital, les analyses n'ont relevé aucun signeprécurseur, la date de la naissance restait pour l'équipemédicale incertaine, pouvant être dans trois jours comme danstrois semaines. L'hôpital où je me trouvais, étudiait,à cette époque là, les rapports entre la productiond'une hormone et la date de l'accouchement. Cette étude n'a pasquestionné le vécu " intuitif " des patientes dans leur proprecorps. En considérant que le sens n'est pas issu seulement des Idées(par empirisme et dialectique), mais qu'il peut venir aussi de la sensibilitéet/ou de l'imaginaire, l'écoute sensible des parturientes peut faireévoluer l'obstétrique avec interdisciplinarité etavec transdisciplinarité(18).

Toutes les sciences, quelques soient leurs objets d'investigation, sontconcernées par la réhabilitation de la sensibilité,mais aussi toutes nos expériences individuelles ou collectives,et de là, toutes les décisions politiques.

La complexité du sens implique de penser non seulement un éco-citoyenmais aussi un éco-gouvernement responsables de l'environnement commelieu de vie et comme lieu d'éducation où la personne enrichitsa sensibilité.

L'Éducation prépare l'être humain à apprendreà donner du sens et à l'exprimer, selon son pôle d'attraction,elle n'est pas restreinte aux premières années de la vieet aux murs des établissements scolaires et de formation, elle intervientà tout moment, dans n'importe quel lieu.

 

 Mars 1999

 

1 Ce texte a été écrit suite à la vidéo-conférencedu 5 mars 1999, sur le thème " Quel Université pour demain? ", entre René Barbier, Edgar Morin, Basarab Nicolescu, JérômeBindé, Hélène Trocmé-Favre au studio de Radioet de Télévision de l'UNESCO à Paris, et Roberto Lanz,Norma Nuñez, la responsable de la Bibliothèque du centrede recherche de l'Université centrale, le Ministre de l'Éducationet le Ministre des Sciences et Technologies du Venezuela, dans les locauxde l'université de médecine de Caracas.

2 Le mot " idées ", écrit avec une majuscule, désignece que, depuis Platon, les philosophes appellent " esprit ", " raison "," pensée scientifique ", etc., et qui, jusqu'à présent,a eu autorité sur tous les autres modes de fonctionnement de lapensée et par conséquent sur tous ceux de l'éducation.

3 Voir la définition de l'Imaginaire de René Barbier.

4 Voir les ouvrages du philosophe Michel Henry, en particulier Phénoménologiematérielle, PUF, Paris, 1991, et Voir l'invisible. Essai sur Kandinsky,Fr. Bourin, Paris, 1988.

5 Le " mystique " désigne ici tout ce qui se rapporte àdes expériences " religieuses ", c'est-à-dire de reliancedivinisée à l'environnement : transes, possessions, révélations,illuminations, phénomènes magiques, miracles, etc.

6 Des études de médecine observent des expressions decommunication du fœtus : dès sa conception, l'être auraitcette faculté de donner du sens et de l'exprimer. En grandissantl'enfant va apprendre à s'exprimer dans la langue de son environnement.Mais avant cela, une écoute sensible permet d'échanger danssa " langue ", en sentant son corps et ses moindres réactions, lessignes encore incodés culturellement, mais qui dénotent uneexpression de sens. Avant que l'enfant apprenne à s'exprimer avecdes idées et/ou de l'imaginaire, ses échanges avec le mondesont sensibles, sens issu de ses sens.

7 L'expérience de la mort, par sa proximité ou par sonampleur, forme la sensibilité : le vide laissé par l'autrecorps, inertie et absence d'expression, ne suscite pas un non-sens, maisdu sens, le sens de notre propre mort à venir, le sens de la vie.

8 Voir les travaux de linguistiques de Hélène Trocmé-Favre.

9 Ici, volontairement, le mot " temps " n'est pas cité, conceptcomplexe dont je développe les variations selon la polarisationdu sens, dans une partie ma thèse (en cours), intitulée "L'éducation des créateurs : expériences de saisissementet apprentissage du discernement ", sous la direction de René Barbier,Département de Sciences de l'Éducation, U. Paris 8.

10 Des études de neurologie montrent que le développementde l'appareil neuronal (l'outil de notre corps nécessaire àla pensée), se constitue en grande partie de la naissance àtrois mois,

11 René Guénon montrent que les produits de l'industrietendent à la quantification, c'est-à-dire à l'uniformisationdes consommateurs (unités indistinguées), au détrimentde la qualification, c'est-à-dire du processus d'individuation,la reconnaissance de chacun dans ce qu'il a d'unique (unités distinguées),dans Le règne de la quantité. Signes des temps, ÉditionsGallimard, coll. idées NRF, 1945.

12 Voir la thèse en cours de Bernard Fernandez, sous la directionde René Barbier, Département de Sciences de l'Éducation,U. Paris 8.

13 Le mode de déplacement influe bien sûr aussi, sur lesens : à pied, à cheval, en bateau, en voiture ou en avion,ça change tout ! à la fois l'adaptation au changement d'environnementmais aussi sa durée.

14 Gilles Deleuze : Le Pli - Leibniz et le baroque (1988).

15 Dany-Robert Dufour, Le Bégaiement des maîtres, Fr. Bourin,Paris, 1988 et dans Folie et démocratie &emdash; Essai sur l'unaire,Coll. Le Débat, Éditions Gallimard, Paris, 1996.

16 René Loureau : Implication / Transduction, Coll. Anthropos,Ed. Economica, Paris, 1997.

17 Le discernement, la compétence nécessaire àl'évaluation de l'œuvre poétique à partir de ses matériaux(mots, peinture, pierre, etc.), est une forme de pensée polariséepar la sensibilité. Voir ma thèse citée ci-dessus.

18 Voir les travaux de Basarab Nicolescu sur l'interdisciplinaritéet la transdisciplinarité, et ceux de Jacques Ardoino sur la multiréférentialité.