Philippe Meirieu
Merci d’abord à l’UTLS de m’accueillir et de reconnaître ainsi implicitement l’existence de ce que l’on pourrait appeler des savoirs pédagogiques qui ne sont pas des savoirs scientifiques, qui ne sont pas non plus des savoirs philosophiques, qui sont sans doute plus proche de ces " Arts de faire " dont parlait Michel de Certeau.
Enseigner : le devoir de transmettre et les moyens d’apprendre
Saint Augustin écrivait au Ve siècle
de notre ère " Qui donc, disait-il, chercherait le savoir de manière
si insensée qu’il envoie son fils à l’école pour apprendre
ce que pense le maître ". Dans un univers marqué aujourd’hui
par un pluralisme que tout le monde s’accorde à reconnaître,
dans un univers qui voit vaciller beaucoup de certitudes et de consensus,
paradoxalement la question d’Augustin est plus que jamais d’actualité.
" Qui donc chercherait le savoir de manière si insensée qu’il
envoie son fils à l’école pour apprendre ce que pense le
maître ". Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l’école
? Que voulons-nous qu’on leur transmette ? Notre héritage, disait
René Char, n’est précédé d’aucun testament
et il est vrai qu’aujourd’hui nous ne savons plus très bien ce que
nous devons léguer à nos enfants. Parents, enseignants, experts,
politiques semblent incapables de s’accorder sur les finalités de
l’enseignement.
L’école, et je parlerai d’une manière
spécifique de l’école obligatoire pour tous jusqu'à
seize ans, de telle manière à ne pas mélanger les
niveaux. Je ne parlerai pas de l’Université ni de la Formation Continue.
L’école est écartelée entre des fonctions multiples
et contradictoires : enseigner la maîtrise des langages, initier
aux nouvelles technologies, transmettre un patrimoine, permettre la compréhension
des situations contemporaines, prendre en compte des différences
de plus en plus flagrantes et garantir aussi une culture commune, faire
réussir aux examens et apprendre les règles de la vie en
société, former au respect de l’environnement, à la
sécurité routière, éduquer à la santé,
informer sur le Sida et le danger des toxicomanies et bien d’autres choses
encore. Et l’école doit faire faire cela à de plus en plus
d’élèves car, et c’est tout à notre honneur, la société
tolère de moins en moins que subsiste des poches de résistance
et d’ignorance auxquels nos prédécesseurs se résignaient
avec plus ou moins de facilité. Mais, de fait, il y a bien une inflation
des missions de l’école qui aboutit inévitablement a une
difficulté en matière de légitimité des savoirs
enseignés.
Au point que, beaucoup de situations d’enseignement
que je suis amené à observer en me déplaçant
dans les établissements scolaires, en particulier dans les collèges,
ressemble parfois et très étrangement à des sortes
de conflits d’opinion. Le maître à une opinion, il l’a défend.
L’élève en a une autre, il l’a défend plus ou moins.
Mais un des deux doit céder dans un rapport de forces que plus rien
ni personne ne semble pouvoir arbitrer. Certes, c’est le plus souvent l’élève
qui cède. Mais, en parlant avec eux on s’aperçoit que c’est
essentiellement sur un mode concessif. Il consent à se plier, provisoirement,
à l’enseignant et à ce que celui-ci lui dit. Il consent à
croire et à faire ce qu’on lui demande, tout en se réservant,
par ailleurs, la possibilité de dénier la moindre valeur
à ses activités scolaires dès qu’il franchira la porte
de la classe.
Ainsi, un des éléments qui me paraît
caractériser beaucoup de situations scolaires aujourd’hui, c’est
que l’enseignement, même quand il s’effectue dans une école
publique, se joue bien souvent dans une enceinte et dans un registre privé.
Privé, parce que sur le mode du conflit d’opinion, privé
d’une légitimité externe , privé de cette légitimité
au point que l’enseignant doit souvent, à chaque instant, chaque
fois qu’il entre dans la classe, réussir à imposer l’ordre
scolaire, à imposer les savoirs qu’il enseigne, et à s’imposer
comme enseignant.
S’il y a crise de l’Ecole, comme on le dit ici où
là, peut-être est-elle d’abord ici, dans cette difficulté
de trouver une référence stable, un enjeu commun accepté
par toute les parties. Dans cette montée que j’appellerai des situations
d’affrontement, ouvertes ou sournoises, qui me semble bien plus caractériser
l’école française que les situations plus visibles et plus
médiatisées de violence. Affrontement entre des enfants,
des élèves, des adolescents qui refusent ou rechignent à
entendre ce que leur disent les enseignants, à subir ou à
accepter la discipline scolaire, à jouer le jeu que leur impose
l’institution.
Une telle situation avec la multiplication de ces
affrontements et des effets à la fois sociologiques et psychologiques
sur les enseignants qui sont importants, requiert de toute évidence
un traitement d’abord politique. A mon sens, la question des savoirs à
enseigner et des objectifs de la scolarité obligatoire ne pourra
plus être traitée de manière empirique, au gré
des rapports de force des différents groupe de pression. Les soubresauts
réguliers de l’institution scolaire montrent à quel point
il est impossible de faire évoluer les choses si l’on travaille
par ajouts et amputations de circonstances. De telles méthodes ne
parviennent qu’à stabiliser de fragiles équilibres au détriment
de véritables cohérences et d’une véritable cohérence
de la formation. Plus grave encore cette situation instable au sein de
l’institution scolaire doit susciter un débat qui ne doit pas, ne
peut pas être tranché en interne.
Ma conviction, c’est que la légitimité
des enseignants et des savoirs qu’ils enseignent ne peut provenir que de
l’extérieur de l’institution scolaire. Leur mission, la mission
des enseignants, intellectuelle, sociale, politique, doit être définie
par la nation. Et, chaque fois qu’ils cherchent à se substituer
à elle, alors qu’ils croient renforcer leur légitimité,
ils l’affaiblissent en croyant trouver en eux-mêmes la force nécessaire
pour imposer ce qu’ils sont chargés de faire, leur mission dans
leur métier. Affaiblis dans leur métier, les enseignants
doivent ensuite s’imposer aux élèves et à leurs parents,
s’imposer à un corps social qui n’a pas été partie
prenante de la définition de leur mission et qui apparaît
de plus en plus étranger à celle-ci.
Il m’apparaît donc urgent et beaucoup d’experts
s’accordent sur ce point, que la représentation nationale, le Parlement,
se saisisse d’un certain nombres de questions essentielles de l’Education
Nationale et en tout premier lieu, des questions afférentes à
la mission de la scolarité obligatoire. Il me semble essentiel d’en
stabiliser très vite aussi bien les contenus, programmes et objectifs
de fin de cycles, que les modalités, en particulier dans le domaine
de l’hétérogénéité des classes où
règne la plus totale hypocrisie, les recours en cas de difficultés
pour les élèves ou même les procédures d’orientation.
Mais aussi nécessaire que soit cette entreprise
à caractère politique, elle ne permettra pas de faire l’économie
d’une réflexion proprement pédagogique sur ce qui se joue
dans le rapport entre l’enseignant et l’apprentissage. Dès lors
que nous voulons, et notre société le veut frénétiquement,
démocratiser l’accès au savoir et ne pas réserver
ceci à ceux qui en font la demande ou qui savent pourquoi et comment
se les approprier, il n’est plus possible de laisser fonctionner massivement
ce qui a été décrit longuement par les sociologues
comme l’aléatoire des complicités sociologiques. Il nous
faut nous doter d’outils d’intelligibilité de la chose éducative
et en particulier de moyens pour comprendre la résistance des élèves
qui refusent ou qui ne parviennent pas à apprendre. Entendons-nous
bien, il y a toujours eu des élèves qui refusaient ou ne
parvenaient pas à apprendre, mais notre société tolérait
parfaitement leur existence et disposait de recours en externe pour encadrer
ces enfants. Ce qui me paraît caractérisr, et c’est tout à
l’honneur de notre société, notre démarche aujourd’hui,
c’est que, aussi bien les parents que le corps social tout entier, ne tolère
plus cette résistance et cherche à faire apprendre ceux qui
ne demandent plus spontanément à le faire.
Or, en tant qu’historien de l’éducation et
de la pédagogie, il me semble que les pédagogues ou ce que
l’on a appelé comme tel, qui ne sont pas les didacticiens, ont une
petite avance dans ce domaine. Tout simplement parce qu’ils se sont donné,
chacun à leur époque et dans un contexte particulier, le
projet d’enseigner à ceux qui alors étaient réputés
inéducables.
A cet égard, la modernité éducative
commence avec un homme comme Henri Pestalozzi (1746-1827) quand ce disciple
de Rousseau, confronté à ce qui était alors des barbares
qui ne voulaient pas de lui, décide délibérément
de ne pas les abandonner, mais de ne pas non plus les instruire aux forceps.
Il s’entête au contraire à les accompagner pour que chacun
selon la belle formule qu’il propose " puisse se faire œuvre de lui même
". L’entreprise de Pestalozzi inaugure la modernité éducative
parce qu’elle est pour la première fois l’effort d’un homme pour
aller enseigner à ceux qui le rejettent ou à ceux qui
ne le demandent pas. Une telle entreprise se poursuit, le plus souvent
aux marges d’une institution qui tolère mal les barbares, avec des
hommes et des femmes aussi différents que le docteur Itard, que
Joseph Jacotto, que Fröbel en Allemagne, Francisco Ferrer en Espagne,
Anton Makarenko en Union soviétique, Maria Montessori en Italie,
Korsczac en Pologne, Freinet en France, Don Milani en Italie encore, Paolo
Freire au Brésil ou Fernand Oury ,en France, qui est décédé
récemment. Chaque fois le pédagogue, ceux-là et bien
d’autres, fait le pari que celui qui a été rejeté
hors du cercle du langage et de la culture, celui qui a été
réputé inéducable peut accéder à la
fois au langage et à la culture si on lui en donne les moyens, si
l’on réussit à trouver un chemin entre l’abandon et le dressage,
si l’on sait inventer les moyens pour susciter le désir d’apprendre
et de grandir. On voit ici que c’est bien dans la tradition proprement
pédagogique que je m’inscris beaucoup plus que dans la tradition
qui marque mon appartenance à une section universitaire qui est
celle des Sciences de l’éducation. Je me réclame de cette
tradition pédagogique et je crois, j’espère, que celle-ci
peut nous permettre de comprendre, à travers des textes qui sont
largement oubliés et méconnus, un certain nombre de difficultés
que nous rencontrons encore quand il s’agit d’enseigner.
Trois éléments,
trois séries de remarques :
première série,
que je rappellerai, mais c’est une banalité, une évidence,
que transmettre est pour l’homme un impératif et que la transmission,
nous ne pouvons pas y échapper ; deuxième série, j’essaierai
de montrer que pour les pédagogues transmettre est à la fois
un impératif mais aussi une impasse. Et enfin dans une troisième
série, je tenterai de montrer que pour les pédagogues, transmettre
c’est proposer des moyens d’apprendre.
Première série de remarques, donc, transmettre
est un impératif et ne pas transmettre une démission. Il
n’est aucun exemple d’être humain qui est pu atteindre le statut
d’adulte sans que soient intervenus dans sa vie d’autres êtres humains,
adultes ceux là. Le livre de la Jungle de Kipling est une fable
où les animaux sont plus humains que les humains et tous les enfants
sauvages qui ont été identifiés ici où là,
ont abouti dans tous les cas à des échecs en matière
d’éducation. L’enfant vient au monde infiniment démuni. Il
ne peut grandir que s’il est introduit dans le monde, si les adultes font
les présentations et prennent en charge son arrivée dans
la maison. Là, il lui faut apprendre les règles de ceux qui
l’accueillent, ce qui n’est jamais facile. L’intégration dans la
" domus " est toujours une entreprise de domestication, une affaire d’horaire
à respecter, d’habitudes à prendre, de codes à acquérir,
d’obligations auxquelles il faut bien se soumettre.
L’Homme se caractérise, expliquent aussi bien
les anthropologues que les chercheurs en sciences cognitives, par son fabuleux
pouvoir d’apprentissage, mais le revers de la médaille c’est
que l’enfant doit tout apprendre de ce qui lui permettra de vivre avec
ses semblables. C’est pourquoi celui qui est éduqué ne peut
pas choisir lui même ce à quoi il doit être éduqué.
Nos enfants ne choisissent pas la langue dans laquelle ils vont s’exprimer,
les coutumes avec lesquelles ils vont vivre, pas plus qu’ils ne pourront,
à l’école, choisir les disciplines qu’ils vont devoir apprendre
pour s’intégrer dans la société. Si l’enfant, si l’adolescent,
si l’élève pouvait choisir ses objets d’apprentissages c’est
qu’il serait déjà éduqué. Aucun appel au "
respect " ne peut justifier ici l’abstention éducative. L’adulte
a un impératif devoir d’antécédence, il antécède,
il ne peut jamais abandonner l’enfant sans l’inscrire dans une histoire.
Sans doute, la question de la transmission se posait-elle
moins aux maîtres, aux enseignants, hier, quelle ne se pose aujourd’hui.
C’est Hanna Arenth dans un texte célèbre sur la crise de
la culture qui explique en effet que les écoles héritent
maintenant d’un rôle qui était traditionnellement dévolue
aux familles. Il n’y a pas si longtemps, en effet, les différences
entre une génération et une autre étaient relativement
minimes. Les générations se superposaient assez largement
l’une sur l’autre de telle manière que le lien entre elles était
assuré par imprégnation. Il se transmettait dans les premières
années de la vie, dans la quotidienneté de ces premières
années, toute une culture qui sédimentait et permettait à
la culture scolaire de se développer sur un acquis relativement
stabilisé. Entre nos parents et nos grands parents, beaucoup de
choses n’ont pas été délibérément apprises.
Elles ont été transmises dans une lente assimilation, sans
que l’on y pense vraiment et soit le résultat d’une action ordonnée
et systématique. Mais, néanmoins, c’est parce qu’il y a eu
cette lente assimilation que l’enseignement scolaire a pu se développer
d’une manière efficace.
Or aujourd’hui, ce que l’on pourrait appeler le tenon
familial, pour employer une métaphore de menuiserie, est évidemment
défaillant, plus gravement qu’il ne le fut jamais, même s’il
est profondément injuste de stigmatiser la démission des
parents qui subissent, eux aussi, une situation tout à fait inédite
et difficile. Mais les pédagogues, ceux que j’ai cité et
bien d’autres, ont travaillé toujours avec des enfants réellement
ou symboliquement orphelins. Makarenko, Don Milani, Freinet, Don Bosco
même, en Italie, fondant les premiers patronages et introduisant
le football dans les banlieues italiennes, travaillaient avec ceux qui
étaient dans cette déliaison trans-générationnelle
que les sociologues repèrent aujourd’hui comme étant un phénomène
de génération non plus marginal mais massif. Et c’est parce
que des pédagogues ont travaillé depuis longtemps, avec des
allemands, avec des enfants réellement ou symboliquement orphelins,
qu’ils savent, au moins qu’ils tentent de savoir, comment s’y prendre avec
eux. Ils proposent, non pas de supprimer ou d’éluder la transmission
culturelle, mais au contraire, de réaffirmer l’importance de cette
transmission culturelle afin de réarticuler le sujet dans une histoire,
de lui permettre de comprendre le présent à la lumière
du passé pour inventer le futur.
Loin d’avoir renoncer à la transmission, ceux
que j’appelle les pédagogues historiques dont j’ai donné
quelques noms - on pourrait en donner bien d’autres - sont des obsessionnels
de la transmission. Au nom du principe d’éducabilité qu’ils
proclament, ils veulent absolument transmettre. Et depuis Itard inventant
les premiers jeux pédagogiques pour l’instruction de Victor de l’Aveyron,
jusqu’au praticien de ce que l’on appelle la pédagogie par objectif,
la pédagogie de la maîtrise qui découpe les savoirs
en de savantes taxonomies pour garantir leur appropriation, les pédagogues
apparaissent comme des gens qui s’entêtent à enseigner et
à faire apprendre au point d’en devenir parfois même malades
et de basculer, au nom de l’importance de la transmission, dans la violence
et la manipulation.
Parce qu’ils ont été en contact avec
les enfants les plus réfractaires, les pédagogues historiques
ont vécu, et avant nous, l’emballement de la volonté éducative.
Les tentations de l’éducateur, aux prises avec la résistance
et le refus de ceux qui n’en veulent pas, sont nombreuses : tentation de
passer en force, tentation de se satisfaire d’une soumission de façade,
tentation d’abandonner, tentation d’exclure les réfractaires, tentation
de circonvenir leur liberté par d’habiles manipulations. En ce sens,
ces pédagogues historiques témoignent en des écrits
souvent très maladroits, le plus souvent des écrits hybrides
entre narration d’expériences, prescription, rappel de savoirs scientifiques
de leur époque mal stabilisés. Mais ils témoignent,
dans ses écrits curieux, de ce que vivent aujourd’hui bien des enseignants,
cette difficulté de faire face à une situation où
l’autre résiste à la volonté que l’on a de l’éduquer
et de l’enseigner. Et à leur manière, ces pédagogues
historiques expriment la même nécessaire et difficile découverte
qu’il faut impérativement transmettre, mais rien ne se transmet
vraiment si ce n’est ressaisi par la liberté de celui qui apprend.
Deuxième série
de remarques, transmettre est à la fois une nécessité
et un impératif absolu, mais cela peut devenir une impasse
éducative. Le malheur en effet, nous l’avons tous vécu au
moins en tant que parent, c’est quand une volonté s’affronte à
une autre volonté : tu vas travailler, je m’en porte garant, je
ne lâcherai pas prise jusqu'à ce que tu ai compris, je réexpliquerai
jusqu'à ce que tu saches faire, que tu me le prouves. Ma détermination
ne faillira pas et tu finiras bien par céder. Nous sommes là
dans l’attitude de l’adulte qui croît pouvoir soigner l’anorexie
par le gavage. Tu mangeras parce que je le veux, tu dormiras parce que
je le décide, tu grandiras parce que j’en ai envie. Une volonté
se cabre et renforce la détermination en face d’une autre volonté.
La relation bascule alors dans une partie de bras de fer, infernale, à
laquelle les enseignants ne sont pas préparés aujourd’hui
et dont ils sortent bien souvent blessés. Car, quand ils se laissent
happer par la relation duelle - ce que j’appelle le conflit, l’affrontement
- les maîtres doivent affronter des jeunes qui disposent d’armes
terribles, les armes des exclus : ceux qui savent identifier les faiblesses
de l’autre et faire saigner ces blessures. Mais beaucoup d’enseignants
subissent une violence parce qu’ils s’enferment dans cette relation là.
En réalité, la fonction de transmission,
essentielle, fondatrice, quand elle prétend s’effectuer par décret,
comporte toujours une sorte de déni implicite de la place du sujet
dans sa propre éducation. Car je ne peux jamais, en dépit
de tous mes efforts, contraindre quiconque à apprendre. Il est sans
doute possible de l’obliger à répéter une phrase,
à exécuter un geste, à se soumettre à une règle,
mais il n’y a rien là qui ressorte d’un apprentissage proprement
humain. Nous restons ici dans l’ordre du dressage ou celui de la " mécanique
" sociale. Bien des philosophes, en dépit d’une théorie de
la connaissance solidement charpentée, révèlent l’existence
d’une brèche irréductible dans tout apprentissage. Les philosophes
sont très bavards en manière de théorie de la connaissance.
Il sont plus discrets à juste titre sur les théories de l’apprentissage.
C’est que, peut-être, l’apprentissage se prête mal au traitement
théorique. Déjà Platon dans le Ménon, au paradoxe
de la cithare, du Nicomaque d’Aristote, du De Magistro de Saint Augustin
que je citai , à Descartes, Pascal ou Rousseau, de Bergson en particulier
qui à mis le doigt sur cette question, à Jankélévitch
ou, dans certains textes, Foucault ou Deleuze, on trouve comme rémanent
le thème de l’apprentissage comme prise de risque, irréductible
aux conditions qui permettent son émergence. La plupart des pédagogues
ne disent pas autre chose. Montessori, Freinet, Cousinet ne cessent de
répéter que le maître doit accompagner, mais qu’il
ne peut qu’accompagner. Il ne peut jamais faire à la place de l’autre.
Jusqu’aux pédagogues plus radicaux comme Rogers, chez qui le refus
d’enseigner, qui a été longtemps identifié comme non
directif, n’est sans doute que l’expression conjoncturelle et très
largement littéraire, dans le contexte de la psycho-sociologie américaine,
d’une certitude fondatrice qui est que l’on apprend rien que ce que l’on
a appris soi-même.
Et Joseph Jacotot enfin, qui dans une provocation
ultime, pousse jusqu'à une extrême limite la ruse rousseauiste,
prétend que l’on ne peut enseigner que ce que l’on ignore et n’embauche,
fait travailler des enseignants qu’à condition d’être sûr
qu’ils ne connaissent rien de ce qu’ils auront à enseigner. " Quand
on sait on explique et on empêche d’apprendre ". Certes, Jacotot
pousse la roublardise jusqu'à laisser croire que c’est l’ignorance
qui opère alors que c’est bien évidemment pas l’ignorance
qui opère, y compris chez Jacotot, mais plutôt une sorte de
rétractation, une retenue, qui au moment même où l’on
transmet laisse à l’autre la place suffisante pour qu’il apprenne,
rétractation et retenue dont on pourrait trouver des exemples presque
à chaque page dans un certain nombres de dialogues de Platon.
Apprendre n’est pas facile à réduire
aux catégories traditionnelles de la causalité. Car apprendre,
c’est chercher à faire quelque chose que l’on ne sait pas faire
en le faisant. Et il faut le faire alors qu’on ne sait pas le faire pour
apprendre à le faire. Il s’agit là d’une décision
que personne ne peut prendre à la place de quiconque. Je ne sais
pas parler et je ne peux apprendre à parler qu’en parlant. Je ne
sais pas résoudre des équations mais je dois apprendre à
le faire en surmontant mes inquiétudes, comme quand je m’engage
dans un livre en ignorant toutes les difficultés que je vais y rencontrer.
Et il en est ainsi de tout ce que je pourrais apprendre à faire,
des savoir-faire les plus triviaux aux activités les plus essentielles
de l’homme. On ne peut pas attendre de savoir nager pour aller à
la piscine pas plus que l’on attend de savoir pour faire l’amour, pour
faire la cour. Nous sommes là en face d’une difficulté qui
constitue le cœur même de ce que les pédagogues ont rencontré
dans leur travail. Je dois être fidèle à l’impératif
du devoir de transmettre et en même temps je dois permettre à
l’autre de s’approprier lui-même, dans une démarche dont il
est l’acteur, les connaissances que je dois lui transmettre.
Ce qui me paraît caractériser la démarche
de ces pédagogues historiques, c’est qu’ils refusent de choisir
entre ces deux affirmations. Ils acceptent tout à la fois que nous
ne pouvons pas refuser de transmettre mais que nous ne pouvons pas non
plus imposer cette transmission. Et ils cherchent à trouver une
ligne de passage, un chemin possible, qui rende compatible ces deux exigences
contradictoires : transmettre parce que ne pas le faire serait une démission
; et transmettre en laissant l’autre s’approprier ce que l’on transmet
parce que ne pas faire cela ne serait pas éduquer mais manipuler
ou dresser.
Troisième série
de remarques : à partir de ce paradoxe, il me semble que
ce qui caractérise le travail pédagogique c’est d’inventer
des moyens pour surmonter cette contradiction qui sans doute est théoriquement
insurmontable mais pratiquement négociable. Eduquer serait ainsi,
pour reprendre l’expression de celui que j’ai considéré
comme le fondateur de la modernité éducative, Pestalozzi,
faire de la médiation, inventer des moyens d’apprendre pour que
chacun fasse œuvre de lui même. C’est devenu une banalité
aujourd’hui que d’attribuer la crise de l’école à la perte
du sens des savoirs scolaires. La tradition pédagogique avait pourtant
souligné depuis longtemps que, suivant la vieille formule de Dewey,
" toute leçon doit être une réponse ". Mais la pédagogie
a longtemps confondu le sens et l’utilité. S’efforçant de
faire apparaître les savoirs comme nécessaires pour résoudre
des problèmes et comprendre des situations concrètes, elle
a privilégié les savoirs instrumentaux, quand ce n’était
pas les savoir-faire les plus empiriques. Au nom du " tâtonnement
expérimental " prôné par Freinet, elle a parfois totémisé
le bricolage, risquant d’écarter les explications théoriques
plus complexes au nom de l’efficacité immédiate. Pourtant,
dès 1960, Louis Legrand, qui a été beaucoup critiqué
pour cela, avait plaidé - dans un superbe livre initié par
Paul Ricoeur - pour une pédagogie de l’étonnement, insistant
déjà sur une symbolique des savoirs et refusant que la pédagogie
les réduise d’une manière utilitariste.
Cette perspective me paraît d’autant plus d’actualité
que le caractère utile des savoirs scolaires est récusé
aujourd’hui par les élèves eux-mêmes tant pour ce qui
relève de leur propre réussite (l’école n’étant
plus guère perçue comme un outil de mobilité sociale)
que pour ce qui concerne leur capacité à comprendre le monde.
Il est très difficile, et je l’observe au quotidien, de démontrer
à des élèves l’utilité des savoirs scolaires.
Ces savoirs sont, pour beaucoup d’entre eux, à l’avance, disqualifiés,
instrumentalisés. Ce sont des savoirs purement scolaires et on ne
fait pas entendre raison, comme le dit Platon au tout début de La
République, à celui qui n’est pas dans le registre de la
raison.
La difficulté aujourd’hui, c’est d’abord, peut-être,
de réinstaller le savoir dans l’ordre du désirable et du
symbolique, de lui redonner une place dans l’espace symbolique des élèves.
Or, je suis convaincu que l’école a abandonné trop vite le
symbolique au marché. Walt Disney, les Mangas, les " thrillers "
américains et les films d’horreur font fortunes en exploitant l’espace
laissé vide par une école un peu frileuse dans ce domaine.
Ainsi, après avoir dépensé leur argent de poche dans
des jeux vidéos ou des super-productions cinématographiques,
les élèves retournent en classe " parce que c’est obligatoire
" et pour obtenir, si possible, quelques notes leur permettant, comme ils
disent, de " limiter les dégâts ". Plus rien de ce qui est
essentiel à l’homme ne leur apparaît vibrer dans les savoirs
scolaires, tout entier récupérés parce que Paolo Freire
appelle la " pédagogie bancaire ".
C’est sur ce terrain là qu’il faut travailler
si nous ne voulons pas laisser l’école se vider de sa substance,
de son sens. J’ai la conviction qu’elle ne trouvera le chemin du désir
d’apprendre que si elle permet la découverte d’une culture qui restaure
la filiation de l’humain dans l’enseignement des savoirs eux-mêmes.
Il faut s’attacher, pour cela, à ce qui, dans les cultures diverses,
résonne au delà de chacun, touche aux invariants anthropologiques
et qui relie un être singulier à ses semblables. Il n’y a
pas de renonciation dans cette démarche, bien au contraire, mais
une exigence forte qui articule l’intime à l’universel. Et c’est
bien là l’enjeu de l’éducation : on aide pas un homme à
se construire en renonçant à son histoire et à ce
qui nourrit son désir. Mais on ne l’aide pas non plus à se
construire en le privant de ce qui peut donner forme à son désir
et son histoire, c’est-à-dire en l’inscrivant dans l’histoire des
hommes, dans une filiation où trouvent place les grandes œuvres,
les questions fondamentales de la science, les créations les plus
marquantes de l’histoire humaine : Lascaux ou le calcul infinitésimal,
Gandhi ou l’arbre à palabres, les cartes au trésor et la
Déclaration des droits de l’homme, Homère ou Einstein, Hérodote
ou Mozart.
C’est pourquoi il faut, comme nous y invite le psychologue
Jérôme Bruner dans son dernier ouvrage, retrouver ou inventer
avec les élèves " l’art d’exploiter les questions et de les
garder vivantes ", les questions premières, les questions fondamentales.
Car ainsi, non seulement on restaure la liaison entre les générations
mais on apprend également à se relier à ceux qui,
aujourd’hui, posent les mêmes questions même s’ils n’y donnent
pas les mêmes réponses. Entre le relativisme différentialiste
d’une part, qui assigne les individus à résidence sociale
et culturelle, ce qu’on appelle parfois dans le langage commun " la pédagogie
couscous ", et l’universalisme dogmatique d’autre part, qui poursuit la
colonisation de l’intérieur, il y a place pour une pédagogie
où les élèves se reconnaissent ensemble, fils et filles
des mêmes questions, capables d’assumer, sans violence, la différence
de leurs réponses.
Je dis " sans violence ", dans un monde pacifié
et serein, là justement où est le problème pour un
certain nombre d’enseignants. Car nous assistons aujourd’hui à la
montée en puissance d’un phénomène difficile : des
élèves, au quotidien, arrivent de plus en plus " sous pression
" au seuil de la classe. Les difficultés économiques, sociales,
affectives qu’ils vivent par ailleurs, les rendent pour beaucoup très
peu disponibles à des savoirs scolaires qui s’exposent dans une
sorte de transparence rationnelle. Tout leur est à " fleur de peau
". Pour ces élèves, ce sont des écorchés vifs
pour qui la moindre réflexion, insignifiante pour l’enseignant qui
la profère, va les faire sortir de leurs gonds. Que la maîtresse
les fixe trop longuement du regard et ils sont persuadés qu’on les
espionne ; qu’on ne les regarde pas assez et ils sont persuadés
qu’on les ignore et qu’on les méprise. Les rapports, au sein de
la classe, n’ont jamais été aussi chargés - chargés
affectivement, sociologiquement - et dans bien des cas, la classe n’a jamais
été aussi vide d’objets capables de venir lester des relations
qui s’exaspèrent.
C’est pourquoi les pratiques pédagogiques qui
s’inspirent de ce que l’on a appelé les méthodes actives,
que ce soit la " pédagogie Freinet " ou ce que Georges Charpak a
lancé tout récemment sous le nom de " La main à la
pâte ", me paraissent intéressantes. Ce sont des méthodes
actives, mais elles ne sont en rien " non directives ", bien au contraire.
Elles rendent possible l’accès à la loi, aux règles
de la vie collective et aux savoirs fondamentaux qui deviennent nécessaires
pour mener à bien la tâche commune. Quand des enfants sont
confrontés à une expérience scientifique, quand ils
disposent d’un protocole de travail et peuvent observer eux-mêmes
" ce qui marche " et " ce qui ne marche pas ", ils sont bien obligés
de sortir du simple rapport de forces. Pour autant que le maître
soit attentif à ce qu’aucun membres du groupe ne dissimule des résultats
ou n’impose le silence à quiconque, les élèves, même
très jeunes, peuvent accéder à une délibération
où la vérité se construit progressivement, en extériorité
par rapport aux tensions affectives et aux problèmes sociologiques
qui peuvent exister par ailleurs.
De la même façon, le travail sur les
textes littéraires représente une occasion extrêmement
précieuse de se trouver confronté à un objet qui existe
et résiste, qui dit ce qu’il dit, auquel on ne peut pas faire dire
n’importe quoi mais tout en nous donnant le droit de l’investir dans des
interstices et d’oser des interprétations dans les espaces ouverts
entre les mots et les phrases. On pourrait dire la même chose d’une
carte de géographie, d’un graphique économique, ou d’une
page en langue étrangère. Ce sont là des objets culturels
sur lesquels peut s’éprouver un rapport constitutif de la construction
de l’intelligence, entre intériorité et extériorité
: la réalité extérieure est " dure ". Elle nous résiste
et nous ne pouvons jamais lui imposer complètement notre loi mais
elle nous permet néanmoins de " nous mettre en jeu ", de dire "
je comprends ", " je sais ", " j’hésite ", " je veux y voir clair
".
Et c’est parce que l’école fait exister des
objets culturels qu’elle permet l’existence de sujets.
Il s’agit donc, à l’école, c’est ce
que nous disent les pédagogues, de sortir du face-à-face
entre des opinions, qui cherchent à s’imposer par la force, la tradition
ou l’autorité, pour arriver à faire arbitrer ces opinions
par des objets tiers, par des tiers médiateurs. C’était déjà
le sens que Jules Ferry et Ferdinand Buisson donnaient à la leçon
de choses. Dans le dictionnaire de Ferdinand Buisson il explique que, quand
le maître apporte une balance ou un faisan empaillé, c’est
parce qu’il veut dire aux élèves : ne me croyez pas sur parole
; vérifier ce que je dis à ce que je vous apporte. Comme
le dit si bien Bernard Rey, l’école est, par essence, " le lieu
où l’on apprend que la vérité d’une parole n’est pas
relative au statut de celui qui l’énonce ". Elle est le lieu d’apprentissage
de la liberté. La vérité n’est pas relative au statut
de celui qui l’énonce, la vérité se découvre
et se construit dans une démarche exigeante de confrontation, dans
un travail où l’on se défait progressivement de sa pathologie,
comme disait Kant, psychologique et sociologique, de ses velléités
hégémoniques, où l’on accepte de se remettre en question,
d’avoir tort - le miracle, à l’école, c’est quand l’élève
reconnaît qu’il a tort - de reconsidérer son point de vue
pour accéder à un point de vue plus élaboré.
L’école est bien un lieu où il faut se dégager de
la tentation du " c’est à prendre ou à laisser " parce que
c’est un lieu où il y à discuter et à examiner avant
d’adhérer.
Ainsi , si l’école a pour mission de socialiser
les élèves, les pédagogues l’ont toujours dit, c’est
bien à travers la mise en place progressive de situations d’apprentissages
où la confrontation des personnes peut être régulée
par l’exigence de vérité. C’est dans ce cadre que doit se
faire l’apprentissage fondamental du " sursis " : sursis à l’immédiateté
de l’impulsion, sursis à l’expression non régulée
des affects, sursis aux préjugés, aux règles du clan
ou de la communauté d’appartenance. Il faut d’abord - dit Marcel
Mauss, à la fin de l’Essai sur le don, en reprenant la métaphore
des chevaliers de la Table Ronde - " poser les lances ". C’est peut-être
là un des problèmes essentiels que rencontrent les enseignants
au quotidien : faire en sorte que l’enfant, en rentrant dans la classe,
pose les lances. Il y faut pour cela des dispositifs pédagogiques
qui rendent possible la construction d’un espace scolaire permettant le
travail intellectuel et formant au débat démocratique. Il
faut apprendre à distinguer ce qui relève de la vérité
stabilisée - même provisoirement - par des hommes, de ce qui
constitue des arguments réfutables - grâce auxquels on progresse
individuellement et collectivement dans la construction de la vérité
-, et de ce qui renvoie, enfin, à des choix personnels - des préférences
individuelles légitimes mais qu'on ne peut imposer à personne.
Voici quelques moyens qui me paraissent des invariants
de la tradition pédagogique. J’en ai identifié sept et je
vais me contentais de les énoncer. Que nous apprennent les
pédagogues dont j’ai parlé ?
D’abord, refuser systématiquement
la relation duelle, mortifère : nous ne sommes pas en classe
dans une situation conflictuelle. L’objet de la transaction pédagogique
n’est pas le rapport que le maître entretient avec l’élève.
L’objet appartient au Monde et il comprend des exigences propres qui échappent
au pouvoir, aux caprices et aux affinités électives de ceux
qui sont là. L’objet dont on parle n’est pas la relation entre les
personnes qui sont présentes.
Deuxième point fondamental,
distinguer la tâche et l’objectif. La tâche, c’est ce
que l’on fait, c’est la copie de documents élaborés. L’objectif,
c’est le progrès effectué par chacun, la façon dont
il a progressé, il a grandit Le rapport entre la tâche et
l’objectif différencie d’ailleurs la situation de formation de la
situation de production. En formation, c’est toujours l’objectif qui est
premier, ce qui s’acquiert. En production, c’est évidemment la tâche
qui structure les rapports entre les personnes.
Troisième axe, organiser
les échanges de telle manière que cette organisation serve
la progression de chacun au lieu d’autoriser l’oppression de quelques-uns.
J’ai dit qu’apprendre c’est prendre le risque de faire ce que l’on ne sait
pas faire. Pour cela, il est bien évident qu’il faut un espace où
ce risque est minime. Il faut garantir que les autres élèves
n’utiliseront ni la moquerie ni l’humiliation quand quelqu’un tentera quelque
chose qu’il ne sait pas faire et qu’il ne réussira pas du premier
coup. Il faut un espace qui évite de décourager ce que Jankélévitch
appelle le courage des commencements sans lequel personne ne peut tenter
de faire ce qu’il ne sait pas faire.
Quatrième élément,
différentier les temps et les lieux. Vivre ensemble à
l’école, c’est apprendre que tout n’est pas possible tout le temps
et partout, qu’il y a des moments pour travailler, des moments pour discuter,
des espaces d’initiatives mais aussi des regroupements pour entendre des
consignes collectives. C’est savoir qu’il y a un temps pour tâtonner
où l’on n’est pas évalué et un temps où l’on
est évalué où l’on ne tâtonne plus. Vivre ensemble
et apprendre ensemble c’est respecter le quant à soi et savoir en
même temps produire des structures d’échanges.
Dans la même perspective,
cinquième point, ritualiser le fonctionnement, car je suis
convaincu que nul l’accède, à l’école, à la
véritable parole sans rîtes. On a, sans doute avec raison,
abandonné les anciens rituels scolaires parce qu’ils étaient
désuets ou refusés par les élèves ou les parents,
voire les enseignants. Il me semble que l’absence de rituels scolaires
nouveaux pèse considérablement sur les enseignants et sur
l’école et contribue à rendre les situations beaucoup plus
difficiles.
Sixième point, multiplier
les ressources. C’est le corollaire de l’obstination dans la volonté
d’atteindre les mêmes objectifs. Multiplier les ressources, c’est
offrir autant de prises possibles pour susciter et appuyer la détermination
à apprendre.
Et enfin, offrir des recours,
car personne ne parvient d’emblée aux objectifs qu’on lui fixe.
Sur le chemin, les difficultés sont nombreuses, les erreurs inévitables.
Ces erreurs ne sont pas des scories dont il faudrait se débarrasser,
difficultés et erreurs, nous disent les pédagogues, sont
des occasions d’analyses, des moyens de comprendre, des opportunités
pour offrir d’autres explications, proposer d’autres entrées.
En conclusion, je rappellerai
très brièvement Pestalozzi, dont j’ai dit qu’il inaugurait
la modernité éducative. Et pour évoquer une image
qui n’est pas celle de la classe traditionnelle, je voudrai commenter brièvement
cette classe [projection d’une gravure]. Nous sommes en 1798. L’armée
du directoire a ravagé le canton de Nidoile et, comme toujours,
a laissé sur place des orphelins, des femmes violées et très
peu de ressources. Le Directoire et la nouvelle République Helvétique
envoient Pestalozzi récupérer ces orphelins et tenter de
les éduquer. Cela n’est pas facile, car Pestalozzi représente
- en plus il est protestant dans un canton catholique - cette révolution
française qui vient de passer en force sur ce territoire en le laissant
complètement dévasté. Et pourtant, là où
d’autres auraient, pudiquement, recouvert la misère du monde d’un
vernis scolaire, Pestalozzi va ouvrir un institut capable d’accueillir
tout à la fois les enfants tels qu’ils sont et de répondre
à leurs besoins et aussi, surtout, de leurs proposer d’apprendre.
Apprendre, finit-il par dire dans la fameuse lettre de Stans que je considère
comme un texte fondateur, était, pour eux, une chose entièrement
nouvelle. Et dès que certains s’aperçurent qu’ils arrivaient
à quelque chose, leurs ailes devinrent alors infatigables. Et regardons
cette classe de Pestalozzi, telle qu’elle apparaît sur une gravure
d’époque. Le maître, Pestalozzi, ne parle pas. Vous voyez
qu’il montre à trois jeunes filles une planche d’architecture, on
voit mal ici, mais il s’agit bien d’architecture. Et l’échange qui
est là subvertit, en 1798, toutes les formes de préjugés
sociaux de l’époque : ce sont des filles du peuple, debout dans
une classe, qui travaillent sur des questions traditionnellement dévolues
aux hommes et aux nantis, l’architecture, et qui plus est, ne se contentent
pas de recevoir un enseignement mais elles interrogent et elles discutent.
On voit même si vous regardez en détail, que c’est la plus
jeune qui interpelle le maître. Le maître, tout en enseignant,
tient la main d’un enfant malade, les enfants étaient très
malades à Stans. Un autre élève le regarde attentivement
et semble le protéger. Celui qui ne peut pas apprendre parce qu’il
est malade n’est pas exclu. Il reste présent, objet des soins d’une
collectivité qu’il aspire à rejoindre. Au pied de Pestalozzi
une jeune fille apprend à lire à deux autres enfants. Le
maître a délégué son pouvoir à une de
ses élèves. De toute évidence, celle-ci accomplit
sa tâche avec une ardeur qui force l’attention des plus jeunes. A
côté d’elle, au-dessus de la fenêtre, un enfant dort.
Il ne trouble pas la classe. Il semble qu’il sera ni puni ni sanctionné.
Peut-être son heure d’étude viendra pour autant que le maître
soit là à son réveil. Un autre travaille seul, debout.
Il écrit et la détermination sereine que l’on peut lire sur
son visage laisse supposer qu’il continuera, bien après la classe,
à travailler. De l’autre côté, on voit un jeune garçon
qui lit à ses camarades un ouvrage à haute voix. Cela n’a
pas l’air de très bien marcher. Les élèves sont peu
attentifs. Il y en a un qui s’étire pour marquer son ennui tandis
qu’un autre se laisse attirer par un garçon au regard sceptique
vers des activités sans doute plus attractives. Apprendre n’est
pas facile et les tentations de s’y soustraire sont nombreuses. Pestalozzi
ne semble pas choqué : à quoi bon assujettir les corps quand
de toute façon les esprits vagabonderont. Il vaut mieux garder son
énergie pour saisir ou créer des occasions plus favorables.
Sur le seuil, une mère attend. Dehors, on se bat encore, mais peut-être
que le jeu de règles a-t-il déjà supplanté
la violence brute.
J’ai terminé, car la classe de Pestalozzi est
un mythe, bien sûr. C’est un mythe absolu mais je lui trouve pourtant
quelques éléments qui nous permettent de comprendre ce que
pourrait être une situation d’enseignement, de passage de culture.
Un maître qui garantit la loi, préserve l’intégrité
des personnes, qui marque les limites qui permettent de ne pas se dissoudre
dans un espace/temps frontière. Quelqu’un qui aide chacun à
reconnaître dans la culture les échos et les réponses
de l’humanité à ses propres interrogations. C’est la raison
pour laquelle, je suis relativement fier d’appartenir à une République
qui, par un décret de l’Assemblée Nationale du 26 août
1792, considérant que les hommes qui, par leurs écrits et
par leur courage, ont servi la cause de la Liberté, préparé
l’affranchissement des Peuples, ne peuvent être regardés comme
étrangers par une Nation que ses Lumières et son courage
ont rendu libre, déclare, dit l’Assemblée Nationale, conférer
le titre de citoyen d’honneur français à Henri Pestalozzi.
Qu’un pédagogue ai été fait ainsi citoyen d’honneur
de la République française devrait rassurer tout ceux qui
s’inquiète des menaces que la pédagogie ferait peser sur
la République.