Université de Paris VIII

Sciences de l'éducation

Centre de Recherche sur l'Imagfinaire Social et l'Éducation

2, rue de la Liberté

93526 Saint Denis &endash; cedex 02

 

Sheela Pimparé

 

Rapport au savoir des intouchables

L'imaginaire créateur des écoles communautaires

 

 

Projet de thèse

Sciences de l'Education

 

 

Directeur de recherche

René Barbier

 

 

 

Première Année 1999-2000

Problématique

 

 

Le Rural Development Trust (RDT), une organisation non-gouvernementale fondée en 1969, dans le district d'Anantapur dans l'Etat d'Andhra Pradesh au sud de l'Inde, s'est donné pour objectif de se mettre au service des mala et des madiga, castes d'intouchables de la dite région, et des tribaux.

Dans cette région, retenue pour la recherche, il y a vingt ans, les intouchables, pour la plupart n'acceptaient pas d'envoyer leurs enfants à l'école publique. Parmi les raisons évoquées, se trouvent notamment celles qui se situent dans un imaginaire des castes. 'L'éducation est pour les autres (castes)' disait-on. RDT met en ¤uvre différents programmes destinés à l'amélioration des conditions de vie des intouchables et des tribaux mais considère avant tout, l'éducation comme l'outil de base nécessaire à l'ascension des populations cibles. Initialement l'action de RDT consistait à convaincre les populations d'inscrire leurs enfants à l'école publique présente dans chaque village, mais ils ne rencontrèrent pas un grand succès. On décida donc de changer de stratégie et d'introduire une école informelle dans le quartier de la population cible de chaque village d'intervention. Cette institution, introduite en 1980 et appelée à l'époque 'école supplémentaire' était implantée dans le 'territoire' des intouchables. Elle a connu, au cours de ces vingt dernières années, une évolution mais surtout un succès parmi les populations. Le contenu pédagogique reste identique à celui des écoles de l'Etat mais son projet pédagogique réside essentiellement dans l'ascension sociale des intouchables et des tribaux. Ceux-ci acceptent 'l'instituant' qu'est l'école communautaire mais aussi 'l'institué' qu'est l'école publique. L'éducation 'formalisée' intègre 'l'habitus' des populations cibles et un nouveau rapport au savoir est créé.

Alors, en quoi une école territorialisée, donne-t-elle lieu à un rapport au savoir différent ? Au sein de cet ensemble de significations que constituent le système des castes et qui créent le rapport de la société hindoue à celui-ci, en quoi le rapport au savoir, a-t-il été altéré ? Ce nouveau rapport au savoir, a-t-il à son tour, altéré le rapport aux castes et au karma ?

Hypothèses

Une première hypothèse réside dans l'inertie des populations cibles quant à l'acceptation d'un nouveau mode de vie, inertie largement due à leur imaginaire sacral. La pénétration du lieu d'acquisition de savoir dans l'habitus des intouchables a contribué à altérer leur rapport au savoir au sein de l'ensemble constituant l'imaginaire sacral. En ce qui concerne les enseignants brahmanes, l'imaginaire pulsionnel de survie aurait également permis une altération dans ce même imaginaire. Les enseignants sont, en effet, souvent très pauvres et doivent survivre dans un monde dont la règle primordiale et avant tout est économique. Dans les premiers entretiens, bien que très brefs, à ce sujet sur le terrain, l'imaginaire sacral paraît important pour les populations.

Dans l'imaginaire des castes, le savoir est destiné aux hautes castes et lié à leur devoir sacral dans la société. L'intouchable n'a autre devoir que de servir les hindous de caste. Dans ce système 'socio-religieux' où il vit, l'acquisition de ce savoir lui est totalement étrangère. De plus, les différents groupes sociaux de la hiérarchie ne peuvent se retrouver ensemble dans un lieu de savoir.

Pour l'intouchable, accepter de vivre sa situation qui est la conséquence de ses propres actes dans des incarnations antérieures, constitue une façon de payer ses 'dettes' vis à vis de son karma et d'espérer ainsi une meilleure vie dans le cycle des réincarnations. Pour l'enseignant brahmane traditionaliste, ce qui est bien souvent le cas, le simple fait de toucher un intouchable sans envisager de lui transmettre un savoir, suffit à nuire à son avenir dans ce même cycle de réincarnations. Des milliers de générations ont vécu avec cet imaginaire de l'avenir.

Se pose alors la question de savoir comment faire pénétrer la valeur fondamentale (du colonisateur d'abord et de la Nation indienne par la suite), qui est celle de l'égalité des hommes, au sein d'un imaginaire qui explique les inégalités inhérentes à la vie humaine et qui propose une explication 'rationnelle' de l'irrationnel. Comment expliquer sinon, pourquoi un enfant qui n'a pourtant encore fait aucun acte intentionnel dans sa vie, souffre d'une maladie grave ? Comment expliquer qu'une fillette de quelques mois sort vivant des décombres trois jours après le tremblement de terre en Turquie cette année qui a fait plusieurs milliers de morts ? Au fond, pourquoi ce sans-fond, décrit par Castoriadis, serait-il 'source de création' pour certains êtres humains et 'source de destruction', pour certains autres ? Pour l'hindou, c'est le parcours spirituel de chaque individu qui en serait la cause, donc une conséquence de ses actes spirituels. Chaque individu est lui seul, responsable de son parcours dans l'ordre socio-cosmique. L'enseignant a ainsi parcouru un certain chemin dans la dite ordre pour être porteur d'un savoir. La valeur d'égalité des hommes de la civilisation judéo-chrétienne est donc en contradiction avec l'hindouisme et son système de castes.

L'esprit laïc des écoles du colonisateur et ensuite de la nouvelle Nation indienne aurait tout simplement mis de côté ces interrogations de l'homme en les qualifiant d'irrationnelles (par le colonisateur) et d'être en dehors des ambitions de la nation par la suite. L'ambition du pays à son indépendance, est de fournir une école primaire pour tous par village. Aujourd'hui, en effet, 95% des habitations rurales sont dotées d'une école primaire. Les intouchables, longtemps privés de tout accès au savoir, doivent inscrire leurs enfants dans un établissement public accueillant tous les groupes sociaux dans les mêmes conditions. La société n'est pas prête à ce changement de règles sociales. L'imaginaire du système des castes répondait à un certain nombre de questions que l'homme se pose par rapport à sa vie intérieure. L'égalité des hommes comme valeur à défendre, semblerait alors difficile à approprier par les hindous mais aussi par ceux qui se sont convertis au christianisme. Ceux-ci maintiennent leur imaginaire des castes, les rites et les rituels de leur religion précédente, ce qui laisserait à penser que leur questionnement profond n'a pas eu de réponse. L'Etat propose l'éducation de base comme clef pour un meilleur avenir. Mais cette proposition d'amélioration de l'avenir ne propose pas d'éclaircissement sur la question sacrale. Elle n'est donc pas facilement assimilable.

RDT ne cherche pas à changer cet imaginaire. Il décide de modifier le rapport au savoir des intouchables en créant un lieu de transmission de savoir dans le quartier de ceux-ci et en le leur réservant exclusivement. " L'imaginaire pulsionnel " de Vincent Ferrer l'aurait poussé durant toute sa vie à 'aider le défavorisé' ?. Il institue l'école communautaire. La pénétration ainsi du lieu d'acquisition de savoir dans l'habitus des populations cibles aurait permis d'altérer l'imaginaire social et peut-être sacral. Cette nouvelle institution serait au c¤ur de leur nouvel imaginaire social.

Pourquoi et comment les intouchables, se sont-ils appropriés ce lieu abritant le savoir ? Comment se sont-ils appropriés la personne possédant le savoir et qui pour ce faire, avait parcouru un certain chemin (dans l'ordre socio-cosmique) ? Comment cette institution, a-t-elle altéré l'imaginaire lié aux castes ? En quoi est modifié leur rapport au destin, qui aurait été pourtant si clair dans l'imaginaire traditionnel ?

Méthodologie de recherche

La recherche pour le mémoire de DEA était, pour une très bonne partie, une recherche documentaire. En ce qui concerne la question des dalits et celle de l'imaginaire de la politique éducative menée en Inde, à part quelques entretiens menés au National Institute for Educational Planning and Administration, la recherche a été menée sur la base de documents. Pour ce qui concerne le père Ferrer et RDT, j'ai pu avoir de longues entretiens avec Anne Ferrer (femme de Vincent Ferrer et Directeur Associé de RDT), Malla Reddy, Tippeswamy, Hari Narayan.

Pour la recherche en thèse, je propose de procéder par l'approche transversale proposée par René Barbier tout en adoptant la méthode de l'entretien profond avec 4 ou 5 personnes, dont Vincent Ferrer lui-même. Celui-ci a aujourd'hui pas loin de 80 ans. Il me semble nécessaire de saisir l'histoire de vie et l'imaginaire créateur de cet homme qui aurait permis de percer le magma de significations liées aux castes pour en créer peut-être un autre. Les autres personnes seront à choisir conjointement avec RDT : un ou une jeune intouchable de la première génération " d'éduqués "; une femme intouchable, mère d'un enfant ayant fréquenté l'école supplémentaire ; un enseignant de l'école supplémentaire au début de l'action ; une femme appartenant à une caste privilégiée. Ces entretiens seront menés en plusieurs fois (pendant la deuxième et troisième année de thèse).

Je propose de faire une thèse sur une période de quatre ans. La première année (1999-2000) sera consacrée à une recherche théorique dans le domaine du 'rapport au savoir' et de 'l'imaginaire'. La deuxième année (2000-2001) sera consacrée aux entretiens sur le terrain et ainsi qu'à une recherche documentaire sociologique sur la caste des mala . En effet, je serai installée en Inde pour une durée d'un an dans le cadre d'une recherche menée par l'association Aide et Action. Je pourrai en consacrer quatre mois aux entretiens pour la thèse. Ces entretiens poursuivront pendant la troisième année (lors des missions ponctuelles) et la quatrième année à la rédaction de la thèse.