Une
(r)évolution conservatrice ?
Une
équipe de direction de la Formation doctorale se met en place. Le
précédent a démissionné devant, à première
vue, les critiques persistantes de quelques collègues, la critique
"réglementaire" de certaines pratiques, l'exaspération devant
la lutte de "clans", les revendications d'étudiants mises sous le
boisseau pendant plus d'un an et qui voulaient pouvoir "dire leur mot".
Quel bilan faut-il en tirer ? Au crédit d'un tel bilan il faut noter
la volonté de constitution d'un espace critique où des questions
auparavant "taboues" ont été amenées être mises
en avant à défaut d'être amplement discutées.
Chaque collègue peut-il décider seul de l'entrée en
DEA, auquel cas le responsable est amené à signer des acceptations
qu'il réprouve ?Même
logique au niveau des jurys de diplôme, des jurys de soutenance de
mémoire et de la mention "apposée".De
fait sont visés un certain type de comportements qualifiés
de "laxistes" : difficulté à dire "non" ou acceptation trop
large d'étudiants qui n'ont pas le "niveau", suivi insuffisant amenant
à accepter de faire soutenir des mémoires nettement insuffisants
du point de vue de la qualité scientifique. Les effets d'un nombre
important d'étudiants peuvent, faute d'investissement temporel considérable
c'est à dire de dévouement, avoir des répercussions
dommageables et critiquables d'un point de vue déontologique.
Dans
cette logique est même apparue l'idée que l'éventualité
à diriger des DEA puisse être "retirée" par les instances
légitimes.
L'essentiel
des conflits de ces dernières années et de l'énergie
collective tourne autour de ces questions. Mais un certain nombre de remarques
sont ici nécessaires. A défaut de vouloir ou de devoir investiguer
sur les pratiques réelles de direction de recherche il semble très
nettement que ce type de pratiques violemment dénoncées comme
"totalement inadmissibles" soient le fait d'une faible minorité
de collègues. On peut déjàse
demander comment plusieurs collègues défendent des collègues
minoritaires qui n'ont pas les même pratiques pédagogiques
qu'eux. Quelles valeurs défendent-ils ? S'alarment-ils de ce qu'ils
ressentent comme une atteinte à la nécessaire liberté
académique qui préfigure des formes d'interdictions professionnelles
?
Du
passé faisons table rase ?
Comment
se fait-il que ce qui est dénoncé, à tort ou à
raison, comme "laxisme" soit dans un passé tout proche une positionpeut-être
"majoritaire" ou tout au moins relativement partagée par plusieurs
collègues dont des responsables mêmes de la formation doctorale
? Faut-il ici "faire du passé table rase" ? Nous pouvons nous interroger
sur le paradoxequ'il y a à
critiquer unilatéralement un mode de direction de recherche alors
même que nous avons, pour beaucoup, été formés
par elle. Que nous le voulions ou non plusieurs collègues sont des
héritiers. Hériter symboliquement ne veut pas dire reprendre
et vénérer les modes et les valeurs de ceux qui nous ont
précédé. Pour qu'une collectivité avance elle
se doit de faire le tri dans les modalités antérieures, elle
se doit suivant une expression célèbre d'effectuer "un devoir
d'inventaire". Hériter symboliquement c'est prendre et c'est laisser.
Accepter de reprendre avec fierté et au contraire refuser certaines
pratiques, certaines valeurs. Mais il semble ici que ce qui se joue dans
l'histoire immédiate relève plutôtd'une
violence unilatérale, celle de "jeter aux orties" des modalités
de direction de recherche, de "vouer aux gémonies" des types de
pratiques, d'instruire des procès inquisiteurs. Les quelques rares
minoritaires qui revendiqueraient encore ce qui serait ce "maudit" héritage
font dès lors figure de "boucs émissaires" et sont à
"neutraliser", voire à éjecter si possible du corps collectif.
Depuis les temps immémoriaux l'arrogante prétention de la
génération montante à avoir toujours raison n'a d'égale
que la stupide propension de l'ancienne de penser que la nouvelle est moins
cultivée, moins centrée sur les valeurs (les bonnes, les
leurs), moins ceci, moins cela...
Interroger
les pratiques de direction de recherche ?
Avant
de dresser une caricature disqualifiante de pratiques de direction de recherche
convient-il d'instruire le doute. Nous qui refusons de nous inscrire dans
des pratiques antérieures sommes-nous si sûrs d'avoir raison
? Cette posture de direction de recherche n'a-t-elle pas aussi des bénéfices
importants ? N'a-t-elle pas produit de belles réussites intellectuelles
? Ne s'appuyait-elle pas sur des valeurs qui méritent estime et
considération ? Avec le départ de ces collègues comment
ne pas s'apercevoir que ceux qui ont le plus à subir les conséquences
sont en grande majorité des étudiants étrangers et/ou
des étudiants plus ou moins en difficulté ? Il me semble
clair qu'une des conséquences de ce qui se joue actuellement au
niveau institutionnel ait pour effet de "vider" une bonne partie de ces
étudiants qui demandent, souvent mais pas toujours, plus d'efforts
pédagogiques et de soutien[1].
Il ne s'agit pas de "blâmer" tel ou tel collègue mais d'interroger
de manière critique des types de pratiques de direction de recherche,
questions avec lesquelles nous sommes inévitablement TOUS confrontés,
que cela suscite ou non dilemmes et états d'âmes. La position
pédagogique qui consiste à soutenir et à faire soutenir
des étudiants qui ont des difficultés importantes relève
presque d'un certain héroïsme sacrificiel de résistance
: celui de se faire montrer du doigt par l'ensemble de la communauté,
cloué au pilori, marginalisé, mis à l'index. La survalorisation
du choix contraire vire au cynisme : élitisme intellectuel du recrutement,
rapidité de l'accompagnement, prestige du résultat.
Personne
ne parle de la généralisation de la position de refus élitiste,
celle-ci nous la pratiquons presque tous et nous y sommes contraints, parfois
de plus ou moins bon gré, ni vus ni connus, "pas vus, pas pris".
Elle est "normale". Personne n'en parle mais, par sa systématisation
ségrégative, ses effets dévastateurs peuvent être
importants. Elle consiste au mieux à refuser franchement purement
et simplement les étudiants. Et souvent à les inciter à
l'abandon. Plus grave est l'attitude de plus en plus répandue qui
consiste à faire sentir à l'étudiant déjà
là qu'il n'a pas sa place, qu'il est "hors science", qu'il n'est
pas fait pour ça, qu'il a été accepté grâce
au "laxisme" de certains. Personne ne semble s'étonner du décalage
qu'il y a entre le nombre d'étudiants en DEA qui se réduit
et le nombre toujours plus important de collègues susceptibles d'effectuer
un encadrement en DEA alors que le catastrophisme est mis sur le "niveau
scientifique faible". Une chose est la noble ambition de contribuer par
son travail pédagogique et ses critiques à rehausser la qualité
de la formation, une autre est de faire sentir à l'étudiant
directement ou indirectement que son travail est "nul" et à le disqualifier
unilatéralement. La nécessaire critique s'est muée
en critique systématique, en "criticaillerie".
Pour
ma part il m'apparaît que bien des dysfonctionnements du second cycle
sont à chercher du coté de l'accroissement de cette ségrégation
entre, symboliquement ceux qui sont reconnus comme "aptes" à assurer
un séminaire ou un atelier en 3ième cycle, et les autres,
exclus de l'intérieur, dans le sens où on leur fait sentir
"qu'ils ne devraient pas être là", qu'ils n'y ont pas leur
place. Si c'était une entreprise privée ils seraient "virés".Pour
qu'une communauté vive est nécessaire un esprit de collégialité,
de cordialité, de confiance minimale. Je propose qu'une certaine
rotation sur trois ou quatre ans au niveau des prises en charge pédagogique
et intellectuelle de la formation doctorale serait nécessaire et
aurait le mérite d'introduire de la fluidité en lieu et place
d'une crispation sur les places.Les
effets cumulés (augmentation du nombre de collègues, baisse
du nombre d'étudiants) risquent de provoquer des crises importantes
et à terme des redéploiements de postes.Dans
cette réflexion sur les pratiques de direction de recherche on peut
se demander aussi comment il n'y a pas si longtemps des manières
différentes de direction de recherche aient pu coexister voire vivre
au mieux dans une relative harmonie, au défaut de tolérance
de
bon aloi. Faut-il parler ici d'une liberté académique avec
pour chaque position, ses bénéfices et ses errements ? Faut-il
parler d'un type d'un management subtil et/ou d'un laisser faire laxiste
? Bien sûr les réponses vont différer suivant les points
de vue.
Autant
nous avons peut-être des raisons de nous lamenter, autant nous avons
aussi des raisons d'être fiers. Il est temps de se rendre compte
que ce travail orthodoxe et hétérodoxepeut
produire des recherches de qualité.
Lors
du pot organisé dans nos lieux après la remise du prix Le
Monde de
la recherche universitaire à Anne Perraut-Solivères en mars
dernier, le président de notre université faisait remarquer
que depuis cinq ans que ce prix existe notre université (donc tous
départements inclus) n'a été sélectionnée
que deux fois. Orles deux fois se
trouvent en sciences de l'éducation, la première étant
pour la présélection de Christian Verrier qui a obtenu par
la suite le Trophée de la formation. Au lieu de continuer à
colporter ses éternels clichés destructeurs pourquoi ne pas
avoir un sentiment de fierté légitime, non seulement des
directeurs de recherche en question, mais plus généralement
des équipes de recherches, des ateliers de travail où s'élabore
une vraie formation par compagnonnage. Force aussi est de constater que
les épistémologies sous-jacentes dans le cas du dernier Prix
Le
Monde n'auraient
pas été dans l'orthodoxie épistémologique du
moment de notre formation doctorale avec sa valorisation déterminante
de l'implication comme démarche première, son tâtonnement
empirique d'un chemin de recherche qui se fait en marchant, ses dilemmes[2],
ses incertitudes éthiques et épistémologiques. Nous
sommes ici aux antipodes de la problématique "bétonnée",
de la distanciation froide comme critère ultime de "scientificité".
Avec ses deux thèses nous sommes aussi dans ce qui fait le noyau
de notre mythe fondateur, celui de recherches qui sont amorcées
au départ par des sans-grades de la reconnaissance professionnelle
de la recherche, des circuits de légitimité de la culture
dominante, bref de ses étudiants/travailleurs/chercheurs dont les
recherches n'hésitent pas à l'audace intellectuelle tant
sont considérées comme de peu d'importance les "courbettes
épistémologiques" aux tendances dominantes du moment.
Mettre
en exergue ces deux "distinctions" qui viennent d'un "ailleurs" ne saurait
nullement mésestimer d'autres pôles de recherche de qualité
par ailleurs reconnus dans notre communauté scientifique mais seulement
montrer la spirale suicidaire qu'il y a à entretenir une réputation
désastreuse alors que des indicateurs comme ceux-ci montrent le
contraire.
Comment
ne pas relier les débats ci-dessus et ceux qui font la une des médias
: les mises en cause de l'esprit de 68, les dénonciations des "pédagogues"
au nom du savoir pur, les renforcements des disciplines (dans tous les
sens du terme), les résistances à modifier le concours unique
d'entrée à l'IEP, la mise en cause de la direction de thèse
de tel professeur de la Sorbonne ; sans oublier l'accueil des étudiants
étrangers, question qui, à défaut de faire la une,
fait le quotidien de notre université pour ceux qui veulent ne pas
l'occulter.
Cette
période d'après élection à la direction de
la Formation doctorale est le moment idéal de débattre de
ces questions. Il ne s'agit pas d'une affaire de personnes mais de pratiques,
de responsabilité institutionnelle autrement dit de politique d'enseignement
et de recherche de notre collectivité. Dans nos débats, apparemment
"internes", se jouent ni plus ni moins que la question de savoir quelle
université voulons-nous pour quelle société.
Jean-Louis
Le Grand, 21 mai 2001
CRISE
- LEC