"Les représentations en questions". Introduction au dossier "Les représentations sociales", Educations, n°1, 1997 ;

 

L'exigence de rigueur à laquelle la recherche doit répondre se traduit dans l'attention particulière portée aux concepts employés et à la définition de ceux-ci, définition qui porte la marque de l'identité d'une discipline.

Cet idéal ne va pas sans poser de problèmes en sciences sociales en général et dans les disciplines concernées par l'éducation et la formation en particulier. Ainsi le concept de représentation, comme d'autres concepts (le concept d'identité par exemple) nous confronte à une double difficulté: d'une part ce terme appartient autant au langage courant qu'au langage "savant"; d'autre part il échappe à l'appropriation exclusive par une discipline. On doit faire avec sa plasticité, voire sa fluidité.

Mais alors comment s'orienter dans le maquis des usages d'un terme aux connotations aussi diverses?

Les voies du "bon sens"

Les usages courants du terme permettent d'entrevoir quelques pistes qui ne sont pas sans liens avec les usages du terme dans les sciences sociales.

- la métaphore théâtrale. Une des caractéristiques de la représentation est de "mettre en scène" son "objet". La référence à l'univers du théâtre dont le terme de représentation est porteur se retrouve à d'autres niveaux. Cette métaphore constitue aujourd'hui une grille de lecture "du social" largement diffusée. Le regain d'intérêt pour l'ouvrage de Guy Debord "La société du spectacle" , traduit sans doute cette sensibilité ambiante aux effets de mise en scène des questions de société notamment par les médias.

Les sciences sociales elles-mêmes se sont emparées de cette image pour argumenter des conceptions diverses de l'"acteur". La conception de l'acteur développée paar Goffman attire l'attention sur la duplicité du sujet qui d'un côté, côté scène, accepte de se soumettre au rituel et aux règles du jeu de la vie publique, et de l'autre, côté coulisses, est très attaché à préserver son espace privé. La conception de l'acteur développée par la sociologie du même nom est toute autre. C'est la dimension créative de l'acteur qui est convoquée, son pouvoir d'action, son pouvoir d'influence sur le cours des choses, sa responsabilité, son implication dans les problèmes de société, renvoyant aux oubliettes l'"agent" soumis aux rouages de la machine sociale.

Cette première piste attire donc l'attention sur le poids de cette métaphore dans l'imaginaire social contemporain (voir encadré Casto) et sur son potentiel heuristique qui est loin sans doute d'être épuisé .

La partie pour le tout: la représentation s'inscrit dans un rapport représentant/représenté dans lequelle elle opère par délégation: une partie pour le tout. Certaines formes de ce rapport nous sont particulièrement familières: le lien entre un individu et le groupe qu'il représente, qu'il incarne et dont il est l'émanation et le porte-parole. L'élu, l'attaché commercial sont des exemples parmi d'autres. De même, dans l'usage médiatique du témoignage, ou dans la pratique du "sondage", comme dans certaines méthodologies des sciences sociales, la personne qui témoigne existe comme élément "représentatif" d'un groupe social dont elle est supposée exprimer, traduire le point de vue. Ses témoignages sont autant d'indicateurs nécessaires à la connaissance de ces groupes.

 

Les effets de sens: la piste précédente laisse échapper le pouvoir des représentations de générer des effets de sens qui dépassent l'unité représentant/représenté. L''"exclu" qui témoigne par exemple, n'alimente pas seulement des représentations à propos de son ou ses groupes d'appartenance. Il nous intéresse aussi, et peut-être surtout parce qu'il nous permet d'alimenter une certaine représentation de la société, de son fonctionnement, de notre propre place dans celle-ci .

 

L'irreprésentable

Dans une perspective couramment partagée et stabilisée, on admet que les représentations ont pour caractéristique de faire advenir symboliquement et de façon figurée un objet absent ou abstrait. Par l'intermédiaire de la représentation nous allons donc à la rencontre de l'objet de la représentation. L'objet de la représentation passe dans cette opération d'un statut de virtualité à un statut de réalité selon des modalités qui peuvent être diverses.

La représentation peut avoir par exemple un pouvoir imageant qui opère par effet de stylisation, selon des variations infinies, d'un objet aux ressources inépuisables. A titre d'exemple le dictionnaire Robert mentionne "la représentation d'une idée, d'un sentiment sous forme d'allégorie".

La représentation peut aussi aller à l'essentiel d'un objet clairement identifé, qui constitue la référence. L'exemple proposé par ce même dictionnaire est la représentation sous forme de graphe, de schéma, de figures d'un modèle théorique.

La représentation circulera d'autant mieux qu'il existe une communauté de référence entre l'auteur et le (les) destinataire(s). C'est pourquoi le "nouveau", l'"inédit" pose des problèmes particuliers. Ainsi, dans le domaine de la "vulgarisation scientifique", les spécialistes sont confrontés à cette difficulté de représenter leurs connaissances dans un cadre de référence partagé par spécialistes et non spécialistes.

Cette difficulté apparaît encore plus clairement quand il est question de notre propre expérience "vécue". Nous pouvons être confrontés à des expériences dont nous ne pouvons témoigner, qui relèvent de l'"irreprésentable". C'est pourquoi les formes de violence extrême, de barbarie, ont des effets d'autant plus dévastateurs pour ceux qui les subissent qu'elles relèvent de la catégorie de l'irreprésentable, de l'inconcevable, de l'inimaginable, qui ne peut être symbolisé, dont l'expérience ne peut être communiquée .

 

Fluidité du concept, fluidité des usages

Dans son utilisation en sciences sociales, le terme est opératoire à différents niveaux d'analyse correspondant en gros à une partition société/groupe/individu: niveau macro-sociologique, ou se pose la question des rapports entre représentations et mythes, idéologie, imaginaire; micro-sociologique et psychosociologique, la question portant en particulier sur les relations entre représentations, conduites et attitudes; psychologique où le terme entretient des relations de voisinage avec d'autres termes tels que fantasmes, scénarios, désirs pour ce qui concerne les approches cliniques, schèmes, images mentales pour ce qui concerne les approches cognitives.

Cette fluidité se traduit aussi dans la diversité des problématiques de recherche qui peuvent être éclairées par ce concept. Le champ de l'éducation et de la formation en fournit un bon exemple.

Si le concept est opératoire chaque fois qu'il s'agit "de passer d'une manière d'appréhender un objet à une autre manière" , on est effectivement en droit d'inférer qu'il est opératoire de façon très "ouverte".

Il peut ainsi être mis à contribution dans l'analyse des processus d'apprentissage, d'acquisition et de diffusion de savoirs; dans l'étude des modes de diffusion et d'appropriation des "innovations "pédagogiques"; dans l'approche des pratiques professionnelles et de leurs transformation quand il s'agit d'envisager de manière renouvelée ces pratiques professionnelles; dans l'approche des processus de communication qui mettent en relation des personnes et des groupes dont les univers de référence, les "groupes d'appartenance" divergent sur un certain nombre de points: maître/élève, mais aussi professionnels de l'éducation et de la formation ne partageant pas la même culture professionnelle; ou encore "partenaires" guidés par des préoccupations qui ne sont pas nécessairement congruentes (enseignants et parents d'élèves par exemple).

De ces usages en education et formation, une ligne de force se dégage: le concept est opératoire chaque fois qu'il est question d'appréhender les logiques d'action qui éclairent nos pratiques, et plus particulièrement :

- dans les situations inédites qui viennent remettre en question, bousculer nos représentations "héritées" et intériorisées (les "évidences", ce qui "va de soi") ou construites au fil de l'expérience; situations qui sont conjointement des situation venant bousculer nos identités (personnelle, sociale, professionnelles);

- dans les situations actualisant et radicalisant les positions d'appartenance sociales, professionnelles, culturelles, en termes de solidarités et de conflits ;

- dans les situations mobilisants des rapports de pouvoir (voir encadré Education, n°4, p.)

 

Les représentations en questions

Face aux difficultées repérées dans l'appréhension de ce concept, faire un "état des lieux" des approches des représentations selon les orientations disciplinaires est nécessaire, la spécialisation des points de vue disciplinaires étant une garantie de rigueur et de précision, mais aussi insuffisant car il ne permet pas d'appréhender l'ensemble des difficultées évoquées.

Reste à savoir par exemple si, au sein des diverses disciplines concernées le concept de représentation est clairement identifié et différencié du point de vue des autres disciplines. Reconnaître le "nomadisme" du concept, comme le font certains chercheurs, invite au "dialogue" entre les disciplines, au dépassement d'une conception "balkanisée" des territoires disciplinaires. Cette ouverture permet notamment d'aborder une question centrale: celle de l'interférence entre "visions générales" et représentations particulières, entre points de vues macrosociologiques, microsociologiques et psychologiques (voir encadré ).

Une autre question émerge qui concerne la définition même des représentations dans leur rapport à la "réalité". Les connaissances scientifiques sont-elles à considérer comme des représentations d'un genre particulier? Peut-on méconnaître le poids des diverses influences, d'ordre social ou psychique, qui infléchissent l'élaboration de ce type de connaissances? Le consensus qui prévaut depuis le début du siècle au moins, autour de l'idée selon laquelle la production scientifique rend compte du réel de manière objective, par rupture avec le "sens commun" considéré comme étant vecteur d'irrationnel, de "préjugés", tend aujourd'hui à être interrogé. (voir encadré)

Certains promoteurs contemporains de l'usage du concept de représentation s'intéressent aujourd'hui à l'ancrage de ces production scientifique dans l'imaginaire social

Question particulièrement sensible car elle pose indirectement le débat à un niveau idéologique, quand est interrogée, in fine, la légitimité des différentes formes de savoir et leur hiérarchie . Excès de relativisme?

 

H. Bezille