Benan HUANG
(à paraître dans un numéro spécial de
le revue Pratiques de Formation/Analyse (université
Paris8),
consacré à la Chine et l'éducation, en septembre
2003)
I. Une rencontre existentielle de l'Extrême-Orient et l'Occident, de la tradition et la modernité
Avec l'idée de vouloir apprendre quelque
chose
d'autre, je suis partie de Taïwan après avoir
terminé
mes études supérieures. Mais mon séjour en France
a été trois fois plus long que ce que j'avais
prévu
car j'ai constaté que cette vie « à
l'étranger
», qui se trouve sans cesse dans la confrontation culturelle,
était
assez séduisante et me donnait souvent l'occasion de m'enrichir
en apprenant beaucoup de choses.
Cette vie à l'étranger m'a apporté
de bonnes surprises. Pour mieux la comprendre, pour mieux y vivre, deux
choses m'ont parues indispensables : une réflexion sur
soi-même
et la connaissance de l'autre. Ainsi, je me suis lancée dans une
recherche sur l'éducation, sur la vision de l'homme et celle du
monde dans des cultures différentes (Extrême-Orient et
Occident)
et dans des contextes différents (tradition et
modernité).
A savoir s'il y a bien des valeurs à retirer dans la culture
traditionnelle
chinoise qui soient tout à fait actuelles dans notre
époque
moderne et post-moderne. Aussi, peut-il y avoir des propos sur
l'éducation
interculturelle dans les textes classiques chinois. Selon l'expression
de J. Demorgon, la culture ne peut pas être envisagée
seulement
sous l'angle du passé, elle doit aussi être
considérée
comme une production en cours (DEMORGON, J. 1999, P.84). Pour que la
culture
soit productive et qu'elle puisse faire naître quelque chose de
créatif,
au lieu d'appliquer et de reproduire sans se poser de questions, un
re-examen
permanent de la culture traditionnelle avec un regard actuel est
indispensable.
Dans le programme des cours de chinois des
collégiens
et des lycéens à Taïwan, il y a toujours la
présence
plus ou moins forte de textes canoniques traditionnels. Bien que le
regard
purement critique soit absent dans notre enseignement traditionnel, la
réflexion personnelle est exigée après une
première
lecture qui fait appel à la compréhension. Ecrits en
langue
ancienne, ces textes demandent toujours beaucoup d'efforts de
compréhension
car il y a une grande différence entre les langues chinoises
ancienne
et moderne. Cette visite de l'histoire à travers un texte
classique
au temps actuel peut engendrer un espace créatif dans lequel se
trouve un sens plus profond grâce à la confrontation
avec
l'autre culture.
II. Le sens de l'éducation dans la pensée
traditionnelle chinoise
Le terme « éducation » ou «
éduquer » au sens verbal, en langage courant chinois, Jiao
Yu, comprend le sens « enseigner » et « élever
». Selon le commentaire du premier dictionnaire
d'étymologie
des caractères chinois Shuo Wen Jie Shi, (100 ap. J.-C.),
«
enseigner » évoque l'acte de donner et recevoir (DUAN,
Y.-C.
1996, p. 127) et « élever » engendre une vie qui
aura
tendance à se développer vers le bien. (Ibid. p.744)
Or, c'est le terme « apprendre » : Xue qui
est le plus utilisé et le plus développé en tant
que
notion « philosophique » au lieu de «
éducation
» ou « éduquer » dans les textes classiques,
malgré
des propos différents partant de différents points de
vue.
N'est-ce pas qu'« apprendre » est le vrai acte qui ne peut
pas être manqué dans une activité d'enseignement ?
Une capacité active qui sera indispensable pour chaque vie qui
évolue.
Analysons le mot « apprendre » : Xue en
caractère
chinois. D'un point de vue étymographique, il signifie qu'une
personne
devant un obstacle essaie de développer ses capacités de
manière consciencieuse selon sa nature et son rythme. Par
ailleurs,
ce caractère a un lien fort avec le caractère Jue :
«
prendre conscience par soi-même et avoir la compréhension
totale » si la partie qui signifie « une personne »
dans
le caractère Xue est remplacée par « observer
».
Ainsi, apprendre commence par un effort physique et personnel, mais la
vraie destination de ces efforts est « vers une ouverture de
l'esprit
» qui est celle à la fois d'une sagesse et d'une remise en
question.
Xue : apprendre dans Lunyu : Entretiens de Confucius
Lunyu est un livre qui a été
écrit
par les disciples de Confucius après la mort de celui-ci en
hommage
à son enseignement oral. Il rassemble des discussions riches et
diverses entre le maître et ses disciples. Les
personnalités
et les préoccupations différentes de ces disciples
étant
reconnues jouaient un rôle décisif dans leurs dialogues.
Si
l'on emploie les mots de F. Jullien, l'enseignement de Confucius
«
vise à parler de la moindre chose, pour la rendre plus
indicatrice
». Ainsi, sa parole cherche à féconder
indirectement
ce qu'est la prise de conscience du disciple, le moindre détail
qui est révélateur de l'essentiel (JULLIEN, 1995 oct).
Nous
retrouvons déjà la pédagogie de Confucius, qui a
un
caractère très à l'écoute, en fonction de
l'univers
personnel de ses disciples. Une pédagogie qui a pour objectif de
faciliter une évolution personnelle liée avec la
conscience
révélée vers l'essentiel de la vie.
Lunyu est un livre qui parle de l'homme, des
valeurs
humaines. La parole de Confucius ne représente pas la
vérité
et grâce à la spécificité de la langue
ancienne,
les textes supporteraient des interprétations sous des angles
divers.
L'histoire fait que Lunyu supporte que nous vérifions si ces
phrases
peuvent être toujours valables dans des espaces/temps
différents.
Comme le souligne Anne Cheng « à chaque époque son
Confucius » (CHENG, 1981, p.12)
Dans Lunyu, autour du terme Xue : apprendre, nous
pouvons
retirer les explications suivantes :
Apprendre et réfléchir sont deux choses
qui vont de pair. « Apprendre sans réfléchir est
vain,
réfléchir sans apprendre est périlleux »
(Lunyu,
chapitre II.15). Le mot apprendre est employé ici avec le sens
de
« recevoir et comprendre ce qui a été transmis
».
En fin de compte, une simple reproduction venant d'une
compréhension
sans s'être préalablement poser de questions (ou
inversement),
ce ne sera ni l'une ni l'autre une bonne manière.
Confucius insiste également pour que ses
disciples
puissent saisir l'essentiel pour qu'ensuite ils le développent
avec
leur créativité (Lunyu, chapitre VII.8). Aussi, avant
d'intervenir
avec comme objectif d'éveiller et de guider, il laisse un temps
suffisant pour que la personne qui apprend épuise ses
capacités
au maximum. (Lunyu, chapitre VII.8).
Ceux-ci sont, je dirais, les façons d'apprendre.
Dans Lunyu chapitre I.7, le disciple Zi Xia mentionne que quelqu'un qui
est capable d'« estimer sagesse, se dévouer
entièrement
aux parents, mettre sa vie au service de son prince, tenir sa parole
avec
ses amis » est une personne qui sait apprendre. Nous trouvons ici
que « Xue : apprendre », selon Zi Xia, est lié
à
la compréhension et à la réalisation de la sagesse
de la vie et le sentiment ou le dévouement dans la relation
humaine.
Autrement dit, une attitude élémentaire en tant
qu'être
humain qui apprend.
Du fait que la vie et la société de
l'époque
de Confucius étaient moins
°ßcompliquées°®
qu'aujourd'hui, les problèmes qui le préoccupaient
étaient
plus simples et plus basiques. Toutes les questions auxquelles
l'école
est confrontée aujourd'hui : savoir lire et écrire, les
inégalités
sociales culturelles, l'orientation des élèves, etc.
paraissent
bien sophistiquées. Son enseignement basé sur le plan
éthique,
non reconnu par les rois des pays, vise par la suite à former
les
lettrés qui pourront un jour l'appliquer en politique. Son
objectif
est le bonheur de la société. Cela commence bien
sûr
par le bien-être de chaque personne. Une
sérénité
mentale et relationnelle qui n'est pas liée à la
satisfaction
matérielle.
Ce bien-être personnel est un travail où
chacun a besoin de faire des efforts. Ces efforts sont justement
«
Xue : apprendre ». Dans un sens plus positif, nous retrouvons
l'expression
« Hao Xue : aimer apprendre » dans Lunyu.
Selon Confucius, une personne « qui mange sans
chercher à être repue, qui vit sans être en
quête
de confort, qui est diligente dans ce qu'elle fait et prudente dans ce
qu'elle dit, qui se rapproche de ceux qui sont sur la bonne voie pour
rectifier
la sienne » (Lunyu, I. 14) peut être
considérée
comme quelqu'un qui « aime apprendre ». Dans un autre
passage,
Confucius admire Yan Hui, son disciple préféré,
qui
aime apprendre, selon lui, avec les indications sur ses qualités
suivantes : « ne s'emporte jamais contre quoi que ce soit s'il
n'est
pas concerné et ne commet pas deux fois la même faute
»
(Lunyu, VI. 3).
En fin de compte, selon la pensée confucianiste,
« Xue : apprendre » est toujours une activité qui
nous
aide à connaître ce que nous savons et reconnaître
ce
que nous ne savons pas encore. « Xue : apprendre » se
trouve
au passage entre s'enfermer et aller vers les autres. C'est aussi une
action
grâce à laquelle l'homme se réalise. Aussi, elle
favorise
un rapport qui se crée entre l'homme et le monde. Ainsi, le
terme
« Hao Xue : aimer apprendre » que Confucius emploie,
indique
une action qui prépare la disposition primordiale vers une vie
humaine
digne et qui devient une attitude favorable et permanente d'un humain
au
sein du monde par la suite.
L'autre point de vue, la pensée taoïste
Or, les textes de la pensée taoïste
ajoutent
un autre regard sur le même caractère « Xue »
en chinois. Xue signifie d'une part « apprendre » et
d'autre
part « étude ». Ce dernier qui se trouve du
côté
opposé à la « voie/Tao », l'essentiel de la
pensée
taoïste. Nous retrouvons l'idée traduite par «
Apprendre
à désapprendre » ou « apprendre à ne
pas
apprendre » (Lao Zi -Dao de jing, chap.64). Car ce ne sont pas
les
études accumulées qui nous aideront à comprendre
et
à accéder au Tao. Apprendre les règlements et les
théories ne font que nuire à la nature humaine
authentique
qui est un état proche du Tao. Une idée proche de la
pensée
de Jean-Jacques Rousseau à propos de l'éducation dans
Emile
ou de l'éducation.
Mais ceci ne veut pas dire que l'on ne devrait pas
apprendre
au sens large. Une fois que la vie humaine commence, elle se trouve
naturellement
dans un bain culturel et elle rentre littéralement dans l'acte
d'apprendre.
Elle ne peut pas s'empêcher de rencontrer des choses qui sont
positives
ou négatives pour son évolution. L'histoire
entière
de l'homme est écrite en nous-mêmes. Ce que nous pouvons
faire,
selon la pensée taoïste, c'est d'avoir une vision
claire permanente
pour observer la vie, aussi bien la notre que celles des autres.
Cette vision claire n'est pas liée à
l'intelligence.
Dans Dao de jing chapitre 18, « intelligence apparaît,
grande
hypocrisie naît. » C'est pour expliquer que dans la
relation
humaine, quand intelligence est appliquée d'un côté
dans l'objectif de gouverner, ceux qui seront gouvernés
utiliseront
leur intelligence pour l'éviter et la contourner. Ce n'est qu'un
jeu de supercherie où nous ne retrouvons pas la profondeur de la
vie.
Dans Dao de jing chapitre 16, nous retrouvons le terme
« Ming : la vision claire ». C'est une dissolution de
l'action
de la pensée qui nous aidera à parvenir « Ming
».
C'est un acte d'observation et de compréhension qui nous
sollicite
au retour à notre état d'origine de la vie où il y
a la vacuité et la quiétude, sans artifices qui peuvent
nous
nuire. Il va dans le même sens avec « l'observation
non-attachée
» qui se distingue avec l'observation neutre et celle
d'impliquée,
analysées par R. Barbier (BARBIER, 1997, p.188). Une
façon
de voir et d'écouter le monde comme soi-même avec
l'attention
tranquille et la lucidité sous la forme de ni ceci, ni cela.
Hua : se transformer dans la pensée taoïste
Dans la pensée taoïste, le mot «
Hua
: se transformer » reflète l'essentiel du sens de
l'éducation.
Cette transformation est allumée par « Ming : vision
claire
». Ce n'est pas le savoir qui nous donne la solution. La
transformation
se concrétise à partir de notre propre nature qui essaie
d'évacuer ce qui l'entrave.
Le sens de l'éducation dans la philosophie
taoïste
a pour but de faciliter l'évolution de chacun à partir de
leur nature et de leur moyen. Le sage dit : « Je pratique le
laisser-faire,
le peuple évolue de lui-même » (LAO TZEU, 1997,
p.132).
Education (éducateur) est comme l'eau, la bonté
suprême,
qui favorise tout et ne rivalise rien. Ce n'est pas une
éducation
anarchique, mais une éducation qui veut rendre chaque vie
transformable
dans son univers complet.
Zhuang Zi nous signale la nécessité de
laisser la vie se transformer d'elle-même naturellement. Dans le
dialogue entre le seigneur du fleuve et la mer nord : « la vie
des
êtres est pareille au galop du cheval. En chacun de ses
mouvements,
il se modifie, en chacun de ses instants, il se déplace. Eh
bien,
laissez-vous aller à vos transformations naturelles »
(TCHOUANG-TSEU,
1969, pp.138-139). Chaque vie a besoin d'être respectée
comme
elle est. Aussi faut-il la capacité d'observer la vie avec la
vision
claire pour la transformation.
Dans cette transformation personnelle, il y a trois
formes
associées : apprendre à partir de nous-mêmes (notre
nature), avec nous-mêmes (notre évolution) et par
nous-mêmes
(nos efforts). C'est grâce à l'effort que nous nous
investirons
pour retrouver notre nature initiale. En observant l'ensemble des
expériences
autour de nous, nous sommes dans l'acte de se transformer. Cette
transformation
est un processus permanent. Nous transformerons notre façon de
percevoir
le monde ainsi que notre relation avec le monde. C'est une
évolution
qui se réalise au sein de ce monde avec toute notre
humanité.
La pensée taoïste nous présente une sagesse de vivre
qui sait se détacher de tout sans pour autant se retirer du
monde.
Dans le premier chapitre de Zhuang Zi °ßXiao
Yao You : évolution au gré°®, Zhuang Zi nous fait
comprendre que la liberté chinoise (Xiao Yao) n'est pas une
révolution
dans laquelle nous nous battons pour changer le monde extérieur
ou réaliser notre desir. C'est un « dépassement de
soi » au sein de la vie et le monde de chacun. Un état
où
notre esprit et notre corps ne sont plus limités par le
conditionnement.
Chaque vie a son univers et ses limites. Pour que chacun trouve cette
liberté
selon Zhuang Zi, il est indispensable de connaître nos limites et
ne pas les comparer avec celle des autres. Chaque personne est
différente
mais elle trouvera toute sa liberté taoïste si elle
évolue
avec son propre intérieur sans dépendre des
éléments
extérieurs. C'est une liberté
°ßmentale/spirituelle°®
qui demande que nous n'observions plus la vie avec notre point de vue
personnel
et partial pour atteindre une compréhension de la vie sans nos
préjugés
ni nos préoccupations.
Ce n'est pas par la force que nous parvenons à
cet état Xiao Yao. Nous y arriverons naturellement grâce
à
notre évolution intérieure, soudainement ou
progressivement,
une fois que la compréhension est acquise. Même si nous
comprenons
par la raison, il est difficile de l'actualiser sans effort et sans
souffrance.
Car nous sommes éduqués et civilisés dans le sens
du progrès humain, hérités de la peur de perdre ou
d'échouer, affectés par la comparaison et le regard des
autres.
Notre esprit d'°ßadulte°® n'est pas serein. Plus nous
remontons vers nos jeunes âges, moins nous avons de soucis. Ce
n'est
pas pour nous encourager de ne pas apprendre. La pensée
taoïste
nous sollicite à retrouver cette authenticité humaine que
nous possédons parce qu'elle est proche de l'état
d'origine
de la vie, le Tao. C'est le moment où notre personne n'est pas
encore
divisée, où les préjugés ne viennent pas
entraver
notre vision claire. Si notre conscience rejoint cette
authenticité,
notre évolution sera proche du Tao et elle nous permettra de
devenir
Xiao Yao.
L'homme et la voie du ciel dans Zhong Yong
En Occident, avant l'époque des
Lumières,
la valeur de l'homme existait grâce à Dieu. Puis les
penseurs
des Lumières ont réfléchi sur l'individu autonome.
Avec la modernité, il y a eu l'émergence du sujet humain.
Dans la pensée chinoise, les textes parlent souvent de l'homme,
mais « l'homme » n'est pas vraiment discuté en tant
que sujet philosophique. Probablement, l'absence de Dieu dans l'origine
de la culture chinoise joue un rôle. Cependant, le Ciel qui
représente
cette puissance dans la culture chinoise n'a pas le même rapport
avec l'homme que celui de l'homme avec Dieu.
Le livre Zhong Yong, conçu vers le IVème
siècle av. J.-C., qui est un court traité dans lequel il
y a trente trois chapitres, et qui est considéré comme un
bilan de la pensée confucéenne. Dans les trois
premières
phrases du premier chapitre de Zhong Yong, nous retrouvons la relation
entre le ciel, la nature humaine, la voie et l'éducation :
«
Ce dont nous sommes investis par le Ciel constitue notre « nature
», suivre notre nature constitue la « voie », et
cultiver
la voie constitue l' « éducation » » (JULLIEN,
1993, P.35).
Il est indispensable de comprendre ces trois phrases
ensemble. La première phrase : « Ce dont nous sommes
investis
par le Ciel constitue notre nature » nous dit que notre nature
est
issue de la créativité du ciel. Ici le sens de
«Xing
: nature » est une nature globale, une nature morale
différente
pour chacun, mais tous sont investis par la même marche du ciel.
Celui-ci est partout mais il n'exerce pas un pouvoir sur nous.
Ce Ciel n'est pas un ciel difficile à atteindre.
De plus, nous n'avons plus besoin de penser à atteindre le ciel
parce que la « vitalité de ce ciel » est descendue ;
le ciel est en nous. Il nous suffit de le réaliser en nous
réalisant
dans notre vie. C'est ici que nous voyons que la pensée chinoise
est immanente. Ce que nous pouvons transcender est descendu en nous.
Comme
Mou Zongshan le dit : le « real subjectivity » de l'homme
s'est
formé. C'est un « véritable sujet » qui rend
l'homme le vrai maître de soi.
Nous retrouvons une des caractéristiques de la
pensée chinoise qui est fondée sur ce «
véritable
sujet ». Quand ce dernier prend forme, c'est le commencement de
l'autonomie
d'une personne, construit consciemment selon la logique de la
pensée
chinoise. La vie propre de l'homme prend ainsi un sens et elle annule
le
recours à toute forme d'idéologie ou de religion. C'est
ainsi
que l'homme chinois a besoin de faire beaucoup d'efforts pour
apprendre,
pour rectifier les comportements ingrats, et à devenir Jun Zi,
l'homme
de bien, selon la pensée confucéenne. Les taoïstes
philosophiques
ne tendent pas vers la morale mais vers une compréhension de la
vie. Comme la « vitalité de ciel » est descendue en
nous, nous sommes responsables de l'évolution de notre vie et de
celle du monde. L'effort de l'homme est de savoir ne plus s'attacher
à
ses intérêts limités et de savoir vivre avec le
processus
ciel-terre en cours.
Continuons à lire la deuxième phrase de
Zhong Yong sans oublier le sens de la première : « Suivre
notre nature constitue la voie ». Une fois notre nature humaine
considérée
égale à la nature du ciel en tant que fondement
transcendantal,
nous nous laissons guider par cette nature, nous sommes sur la voie.
Ici,
la « voie » est le cours de la vie et de notre existence.
«
Suivre notre nature » est comme un moteur qui assure
l'élan
et la vitalité de la nature humaine. Ainsi le cours de la vie
(la
« voie ») ne s'épuise pas. La « voie »,
dans cette deuxième phrase, est en plein développement
grâce
à la nature humaine déployée spontanément.
Cette « voie » est à la fois pleine d'énergie
et garde sa cohérence interne.
Nous avons ensuite une troisième phrase qui nous
fait comprendre que l'éducation, c'g'est cultiver cette voie. Si
nous faisons une association des deuxième et troisième
phrases,
nous obtenons une autre façon de la traduire : « Rectifier
l'élan de la nature humaine ». Cela constitue l' «
éducation
». Encore une fois, dans cette phrase nous ne pouvons pas
déterminer
le sujet du verbe « rectifier ». Est-ce que c'est
nous-mêmes
ou le maître (envers nous) qui rectifient ? Est-ce une auto
éducation
ou une éducation qui est à l'écoute de notre
élan
vital ? En tout cas, si c'est le maître qui nous rectifie,
l'éducation
qu'il nous donne aura pour but de nous aider. Elle n'a pas à
nous
être imposée.
En fonction de la syntaxe de ces trois phrases, nous
savons qu'avant de parler de l'éducation, il est indispensable
de
valoriser la nature humaine (qui varie chez chaque personne)
animée
par le cours du ciel. En fin de compte, il est important d'accepter
toutes
sortes de nature humaine. Le grand défi de l'éducation
est
d'essayer de re-positionner cette nature humaine dans la bonne
direction
si elle n'est pas sur la bonne « voie ».
Les textes philosophiques de la pensée chinoise
antique sur l'éducation ont un langage qui a la
caractéristique
d'éclairer notre esprit et de susciter des comportements qui le
respectent. C'est un langage ni scientifique ni sentimental. La
pensée
transmise dans ces textes est basée sur l'homme dans son
existence.
Elle réfléchit sur l'homme mais elle ne prend pas l'homme
comme objet d'étude. L'homme, le sujet primordial de
l'éducation
se trouve au centre de cette pensée. De plus, la pensée
chinoise,
notamment confucéenne et taoïste, discute de ce sujet avec
l'attitude de préserver l'homme comme un véritable
sujet
vivant et toujours inscrit dans un processus de changement.
L'éducation
dans ces deux pensées chinoises est une question de pratique. Le
vrai sens valable ne sera pas seulement la comprendre, mais la
réaliser.
Bibliographie
BARBIER, R., (1997) L'approche
transversale, l'écoute
sensible en sciences humaines, Paris, Editions Anthropos
CHENG, A. (1981) Entretiens de Confucius,
Paris,
Ed. du seuil.
DEMORGON, J. (1999) "un modèle global
dynamique
des cultures et de l'interculturel" in l'interculturel en formation,
Paris, Retz.
DUAN Yu Cai (1996) Sho Wen Jie Zi Zhu
(Commentaire
de Shuo Wen Jie Zi), Taïpei , éd. Tian Gon Shu Ju
(éd.
1815).
JULLIEN, F. (1993) Zhong Yong, La
Régulation
à usage ordinaire, Paris, Imprimerie nationale
éditions.
JULLIEN, F. (1995, oct.), Le
détour et l'accès
Production déléguée, art & éducation.
production
exécutive Studio vidéo Paris 7. Denis Diderot.
LAO-TZEU, (1997) La voie et sa vertu
Tao-tê-king,
traduit par François Houang et Pierre Leyris, Paris, Seuil.
TCHOUANG-TSEU (1969) oeuvre complète, traduction,
préface et notes de Liou Kia-hway, Paris, Gallimard/Unesco
