Rapportsur la thèse de Davi Gonçalves, intitulée “L’éducationdu travailleur en santé professionnelle: la situation des travailleursbrésiliens”, Sciences de l’éducation, Université Paris8, 1 décembre 1997.
 

René Barbier (UniversitéParis 8)
 

Davi Gonçalves (voir son articlesur la réforme de la formation des médecins àBrasilia, en pdf)

C’est lors d’un voyage d’étudede six semaines au Brésil en 1992, pendant lequel j’ai donnéune série de conférences dans une dizaine d’universitéset effectué plus de huit mille kilomètres à traverstout le territoire, que j’ai rencontré Davi Gonçalves àBrasilia. Immédiatement j’ai été impressionnépar sa carrure intellectuelle. J’ai bien volontiers accepté de dirigersa thèse lorsqu’il m’a proposé d’être son directeurde recherche. Pourtant il ne parlait pas français. Mais je savaisque son goût des langues et sa facilité pour leur apprentissage,allaient jouer d’une manière bénéfique dans son cas.N’avait-il pas appris le japonais, après l’allemand et l’anglais,lors d’une année d’étude en Extrême-Orient ?
Le sujet de recherche qu’ilme soumit me faisait renouer avec d’anciennes amours intellectuelles :les sciences sociales du travail. N’avais-je pas commencé mes premierstravaux de recherche en sciences sociales dans ce champ scientifique, d’embléepluridisciplinaire, dans les années soixante, à l’universitéde droit du Panthéon ? Et puis la problématique de Davi Gonçalvesme rappelait également un sens de la justice sociale qui est restétrès présent chez moi encore aujourd’hui.
Pourtant mes intérêtsde connaissance actuellement sont assez éloignés, àpremière vue, de ceux de Davi Gonçalves, puisqu’ils tournent,avant tout, autour de la question du conflit de valeurs entre la traditionet la modernité éducatives en Orient et en Occident. Néanmoinsla problématique du métissage culturel, que j’avais déjàreconnue au Brésil en 1992, nous a permis de trouver un terraind’entente. Tout une partie de sa thèse, ouverte à la dimensionmagico-religieuse de la culture ouvrière au Brésil, représenteassurément un thème commun d’investigation.
Une autre orientation derecherche commune est sans doute constituée par notre intérêtpour l’imaginaire. Ici Davi Gonçalves va travailler sur les icônesde prévention des accidents du travail pour en cerner l’imaginaireleurrant. Mais j’aurai l’occasion de lui poser quelques questions àce sujet. L’imaginaire ne saurait se réduire à la dimensiond’idéologie et rentrer dans les “appareils idéologiques d’État”d’Althusser.
Après une premièrepartie introductive dans laquelle Davi Gonçalves nous livre sonimplication personnelle pour son objet de recherche, sans fuir la réalitéparfois dramatique de son itinéraire, il va s’attacher àtypologiser les grandes figures de la constellation religieuse de son pays.Après des données générales sur l’histoirepolitique, économique et sociale du Brésil, Davi Gonçalvesexamine la structuration de la dynamique symbolique issue du pluralismereligieux à partir du monisme et du dualisme philosophiques. L’influencedu catholicisme, du protestantisme, des cultes charismatiques, du spiritualismeAlan Kardec, des cultes négro-africains et amérindiens, fortementétayée par une littérature anthropologique exhaustive,le conduit à la conclusion d’une dominante : le dualisme interactionnistecorps/esprit dans la mentalité brésilienne.
La thèse centralede l’auteur apparaît alors clairement : en quoi l’univers religieuxdu Brésil joue-t-il pour masquer la responsabilité des chefsd’entreprise et du libéralisme économique dans les accidentsdu travail, en imposant aux travailleurs, sous la forme d’une culpabilisationpersonnalisée, une violence symbolique, instituée dans laméconnaissance des conditions d’inculcation ?
C’est à partir decette conclusion qu’il va démontrer, dans le tome 2, les manièresde faire, par l’examen empirique du système de préventiondes accidents du travail en acte dans les institutions du Brésil.
Il ouvre le débatpar une réflexion philosophique sur les relations qui unissent travail,nature, société et homme. Un tétraèdre symbolisece système de relations essentielles.
Cette orientation de recherchele conduit à réintroduire des théories diverses quiéclairent la question du travail dans sa dimension symbolique :Cornelius Castoriadis, Louis Althusser, Pierre Bourdieu et Jean-ClaudePasseron, Antonio Gramsci etc.
Une analyse sémiologiquede 23 icônes de prévention des accidents du travail est présentée,avec leurs photocopies en couleurs. L’auteur n’a pas de mal à lesfaire “parler” dans le sens de sa thèse.
L’analyse à dominantequantitative et de type “cafetaria” de 526 entretiens portant sur la représentationdes accidents du travail dans une grande entreprise sidérurgiquede l’État du Minas Gerais permet à Davi Gonçalvesde montrer qu’ un peu moins de trois-quarts des ouvriers attribuent lacausalité des accidents du travail à des forces non-contrôlablescomme le destin divin, l’oeuvre diabolique, la sorcellerie, la malchanceetc. Seul un quart des ouvriers pensent à des causes proprementhumaines (inattention, inhabileté, négligence, conditionsinappropriées de travail etc.).
L’auteur s’attache ensuiteà analyser les grandes orientations des théorie du managementde Taylor, Fayol, des tenants de la Qualité totale et de l’économiede l’éducation (Theodore Schultz). Il démontre en quoi cesthéories reflètent les implications de l’économiecapitaliste dans la façon de considérer les relations humainesdans l’entreprise. Les données contemporaines sur la globalisationde l’économie internationale renforcent encore les phénomènesd’aliénation, notamment au Brésil, pays dans lequel les donnéesstatistiques pertinentes sont souvent inexistantes et les inégalitéssociales de plus en plus évidentes.
En fin de compte la thèsede Davi Gonçalves découvre la logique suivante de l’aliénationdu travailleur au sein des processus de prévention des accidentsdu travail :
1) Un acte à risque,plus ou moins lié à un condition à risque, relevantexclusivement du fait du travailleur.
2) Un accident caractérisédu travail.
3) Une culpabilitépersonnelle complètement intériorisée par le travailleur.
4) Une “explication” del’accident par le travailleur en termes de fatalité, de destin,de “mauvais oeil” relevant d’une attitude magico-religieuse, au dualismeinteractionniste, propre à la conscience collective du peuple brésilien.
5) Un évitement detoute responsabilité de la logique interne du capitalisme axésur le profit par la mise en oeuvre d’un appareil idéologique d’Étatspécifique à l’imposition de cette méconnaissance.
Pour apprécier l’argumentationdémonstrative de Davi Gonçalves, sans doute faut-il la replacerdans la culture en sciences sociales des intellectuels brésilienscontemporains. Ces derniers sont quelque peu divisés entre ceuxqui se rattachent à une dominante nord-américaine, pragmatiqueet structuro-fonctionnaliste et ceux qui sont plutôt des adeptesd’une sociologie encore fortement marquée par un marxisme humanisteet les thèses des sociologies critiques européennes. DaviGonçalves doit être resitué parmi ce dernier courantde pensée. Sa thèse s’en ressent en France où la sociologiemarxiste a beaucoup perdu de terrain depuis les années 1980.
Plusieurs questions peuventlui être posées à cet égard.
D’abord les points sur lesquelsnous pouvons aisément nous accorder avec son argumentation.
- La réalitéplus ou moins dissimulée de l’importance des accidents du travailau Brésil.
- L’habile discours de l’institutionde l’éducation à la prévention des accidents du travail,tant linguistique que sémiotique, qui personnalise la causalitéen terme de culpabilité individuelle.
- La réduction systématiquedu politique à la psychologie des acteurs, thèse bien dégagéepar la sociopsychanalyse mendélienne.
- L’importance de l’étayaged’une culture de mondialisation capitaliste avec la tradition religieusemétissée du Brésil.
Mais, une fois reconnuecette orientation dominante de la logique interne à ce type d’institution,ne peut-on réfléchir sur quelques points obscurs dans l’argumentationde Davi Gonçalves.
D’abord l’impasse quasitotale des apports psychanalytiques dans l’interprétation des faits.
Chacun sait que je ne suispas un fanatique du regard psychanalytique, mais il me paraît difficiled’exclure l’interprétation de la causalité des accidentsdu travail sous cet angle. Le jeu de la pulsion de mort ne peut êtreécarté a priori dans le risque pris parfois dans l’entreprisepar des individus, travailleurs ou chef d’entreprise. Un psychosociologuecomme Eugène Enriquez, si proche de Castoriadis, nous fournit deséclairages théoriques saisissants au sujet de cet imbricationde l’institution et de la pulsion de mort. Il semble que Davi Gonçalvesn’ait pas voulu aller voir de ce côté théorique ? N’est-cepas parce que cette perspective aurait nuancé la force convainquantede sa thèse ?
Cette remarque pose la questiondu principe de l’approche multiréférentielle à laquelleDavi Gonçalves veut se rattacher. La multiréférentialiténe saurait se réduire à l’utilisation de disciplines diversesprises dans les sciences sociales relativement proches (par exemple lasociologie, l’économie, l’anthropologie culturelle). Elle devientbeaucoup plus réelle lorsque les disciplines convoquées sontpresqu’à l’opposé comme la sociologie et la métapsychologie,à condition d’en examiner les étayages multiples et les interférences.Ce que font un sociologue comme Vincent de Gaulejac ou un psychosociologuecomme Max Pagès.
Une autre question àla thèse de Davi Gonçalves : j’ai le sentiment que l’apportfort subtilement utilisé de l’anthropologie religieuse pour typologiserla constellation des représentations mythiques du sacré dansla conscience collective au Brésil reste un peu en deçàde son tracé effectif dans les institutions éducatives deprévention des accidents du travail. Peut-être aurait-il fallualler plus loin dans les structurations concrètes de ce type d’institutionspour en discerner les nervures symboliques et mythiques.
Une autre question portesur la nature de l’imaginaire et de l’idéologie. Si l’on suit Castoriadis,l’idéologie est la forme rationalisée et rationalisable del’imaginaire social. L’imaginaire, toujours premier et radicalement créateur,est beaucoup plus complexe. Il apparaît en même temps que lelogos.
Si Enriquez distingue l’imaginairecréateur et l’imaginaire leurrant dans l’imaginaire social, en liaisonavec l’institution, Davi Gonçalves n’a-t-il pas privilégiél’imaginaire leurrant au détriment de l’imaginaire créateurdans l’analyse des documents proposés ?
Dans l’analyse du Mouvementdu Potentiel Humain, dans les années soixante-dix, j’avais montréque la double analyse était nécessaire pour saisir la complexitédynamique de sa logique interne.
De même les donnéesfournies par Davi Gonçalves relèvent assurément del’imaginaire leurrant et de l’idéologie, dans la mesure oùelles sont quasiment explicites de l’exploitation des travailleurs. Maisne peut-on pas repérer dans l’institution de l’éducationà la prévention des poches de résistance, des analyseurs,qui impliqueraient une autre logique de l’imaginaire ?
Et pour aller plus loin,au sein même des figures de prévention présentées,faut-il y voir uniquement la marque de l’aliénation systématique? J’ai parfois l’impression que le regard de Davi Gonçalves esttrès porté à dialectiser les données d’unemanière macrosociologique (rapports sociaux et lutte de classessociales) mais n’arrive pas à voir une autre dialectique plus locale,voir plus personnelle. Toute action de prévention n’est pas nécessairementréduite à l’asservissement du travailleur à la rentabilité.
Elle peut égalementrefléter un véritable intérêt pour le bien-êtrehumain, à partir d’une philosophie de la vie plus ouverte àla fraternité chrétienne ou à la compassion des sagessesorientales.
Je sais que cette perspectivedoit être prise avec beaucoup de prudence sous peine de tomber dansla naïveté puérile. Mais toutes les actions humainessont-elles condamnées à n’être que le résultatd’un machiavélisme outrancier de l’homme conçu comme un louppour l’homme ? Je ne peux m’y résoudre et c’est pourquoi je ne saisrester sur des positions psychanalytiques ou d’un marxisme en terme d’appareilidéologique d’État.
C’est peut-être cequ’aurait pu montrer une enquête à base d’entretiens non paspré-codés mais centrés sur la personne. En somme,d’entretiens cliniques sur un petit nombre de personnes, travailleurs etdécideurs. L’enquête de Davi Gonçalves, trèsintéressante, mais également très quantitative, demeuremalgré tout entachée d’un pré-codage enfermédans la problématique critique de l’auteur. N’y-a-t-il pas làun risque d’artefact ?
Ces remarques montrent queDavi et son directeur de thèses sont à la fois trèsproches et parfois un peu différents. Mais n’est-ce pas le jeu dela direction de recherche ? Je pourrais d’ailleurs reprendre la discussionqu’il a commencé avec moi dans sa thèse au sujet de la notiond’ “appareil” idéologique d’État que je conteste effectivement.Qu’on le veuille ou non, la notion d’appareil induit une philosophie dela mécanique du vivant, même si les spécialistes parlentd’appareil respiratoire ou d’appareil digestif. Cette terminologie va dansle sens de la pensée dualiste fort prisée dans les milieuxmédicaux occidentaux. En Chine, récemment, j’ai fait remarquerà une jeune traductrice du VIDAL en chinois, le célèbremanuel qui recense tous les médicaments en allopathie, qu’elle nevoyait pas que sa traduction entrait dans un processus de violence symboliqueà l’égard de la culture traditionnelle de l’Empire du Milieu.Mais le VIDAL ne fait aucune place à la médecine homéopathiqueou naturopathique et, se faisant, impose une vision de la légitimitéde la médecine occidentale.
Les termes employésne sont pas innocents. Le concept d’appareil est marqué du sceaude la pensée occidentale dualiste et non dialectique. Il s’opposeà la représentation du corps humain et de la nature en termede “processus” permanent. Ce “Procès” du monde est justement l’axecentral de la vision de la réalité des Chinois depuis desmillénaires comme le soutient l’oeuvre du sinologue FrançoisJullien.
L’envie de polémiqueravec Davi Gonçalves démontre l’intérêt et l’originalitéde sa thèse. Son sérieux également et sa richessede documentation théorique. Au total, une recherche bien menée,par un tout jeune francophone, dont je veux saluer l’intelligence et l’ardeurau travail. Une recherche dérangeante aussi pour les pouvoirs établis.Mais tout chercheur ne devrait-il pas être dans la posture décritepar René Char “Celui qui vient sur terre pour ne rien troubler nemérite ni égard, ni patience”.