Parole éducative et sujet existentiel
 
 

René Barbier (Centrede Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation, UniversitéParis 8, novembre 1998)
 
 

L'Approche Transversale (1) pose d'embléele sujet de l'action ou de l'observation du réel comme une personneen situation, douée de parole, c'est-à-dire un individu nécessairementcirconscrit et relié à un ensemble culturel, social, politique,technique, mais également naturel et cosmique. Le concept de "situation",central dans cette problématique et emprunté à lapensée sartrienne, signifie que le sujet ne saurait être évaluéquant à ses actions et ses représentations, en dehors decette "totalité-en-acte" dans laquelle il s'insère, en fonctionde laquelle et sur laquelle il agit et qui le constitue. Ce concept exclutdonc toute possibilité de "séparation", de "réduction"du réel à un élément simple détachéde l'ensemble. Il n'empêche pas cependant de savoir "distinguer"dans cet ensemble des parties reliées éclairées, d'unemanière à la fois multidimensionnelle et multiréférentielle.

1. Etre en situation

La personne est d'abord reliée à elle-même, àson corps, à ses émotions, à ses désirs, àses pensées, à ses souvenirs, à son univers de significationsinternes, à ses conflits et contradictions intrapsychiques, àtout ce qui fait sens pour elle. Cette "reliance" (Marcel Bollede Bal) (2) est postulée comme fondamentale même si je reconnaissa possible méconnaissance. De toute façon, elle joue ensituation, elle s'effectue.

La personne est également située dans et par rapport àun ou plusieurs groupes (d'appartenance et de référence).Reliée à un autre, elle fait l'apprentissage de ce que JacquesArdoino nomme "la négatricité", c'est-à-direla contre-stratégie qu'un sujet doté de désir opposeau désir d'un autre (3) . Elle bute ainsi sur le réel dèsses premiers pas vers autrui. Mais elle rencontre également desdésirs apparemment semblables ou convergents, des connivences provisoiresque d'aucuns nommeront "amour" en les inscrivant dans l'éternité.Avec le groupe, la personne développe la stratégie collective,le conflit à dimension supra-personnelle, le jeu des alliances etdes leaderships, les effets des ruses et des défis, la mise en oeuvredes mécanismes de défense individuels et collectifs.

Située dans un ou plusieurs groupes, la personne l'est, le plussouvent, au sein d'une organisation que les sociologues contemporains distinguentde l'institution. L'organisation exerce une "emprise" singulièresur ces membres (Max Pagès)(4) . Les sociologues de l'organisationont montré le type d'action stratégique spécifiqueauquel les groupes se confrontent en son sein (Michel Crozier et ErhardFriedberg)(5) . L'organisation représente la base matérielleet fonctionnelle de l'institution. La personne est également situéedans une "institution" conçue comme un réseau symboliquesocialement sanctionné et comportant une dimension réelle-fonctionnelleet une dimension imaginaire. Cette institution est l'expression symboliqued'un "imaginaire social" qui ne peuts'appréhender que par une logique des magmas.

Jacques Ardoino a proposé un schéma éclairant fondésur cinq perspectives d'approche des situations éducatives qui rejointla mise en situation indiquée ici (6) . Je dois ajouter àce schéma ardoinesque une reliance supplémentaire, une autremise en situation : celle de la personne avec la terre et le cosmos quiouvre alors tout le questionnement sur le plan des mythes, des symbolessociaux, du sens du sacré mais aussi des influences cosmo-morphologiqueset psychologiques (Michel Gaugelin)(7) .

L'Approche Transversale, avec sa propre manière d'être("écoute sensible"), pose commepostulat que toute science repose sur une base philosophique sans cesseà expliciter, c'est-à-dire, en dernière instance,sur un certain regard sur le monde et la place de l'homme dans la nature.Elle s'appuie à la fois sur différentes traditions philosophiqueset spirituelles, notamment, orientales (Taoisme, Bouddhisme Zen, AdvaïtaVedanta, Soufisme)(8) et sur les données contemporaines des sciencesanthroposociales.

La personne doit être considérée comme un sujetexistentiel capable de parler.

Mais qu'est qu'un "sujet existentiel"(9) ?

Tout processus qui vise à la pleine expression du "projetimplié" d'une personne ou d'un groupe aura à appréhenderles "espaces transversaux" du "sujet existentiel".

Par "projet implié" dont l'adjectif qualificatif est repris dulangage du savant anglais David Bohm (10) j'entends un projet repliéà l'intérieur de l'être-au-monde, potentiel et créateur,lié à la force de vie, doté d'un sens non-déterminéet frangé d'incertitude. Ce projet est avant tout un appel de l'êtrevers un plus être et se traduit par un savoir-contenu, un savoir-faire,un savoir-exister et un savoir-se-situer, c'est-à-dire un éveilde l'intelligence des situations problématiques. Le "projet implié"est toujours présent et actif, même quand nous n'en avonspas pris conscience. Le "projet implié" est avant tout "croissance",tension vers un degré supérieur de complexité du vivant.Il reste "flou" ou mieux "poétique", c'est-à-dire àla fois métaphorique et praxéologique. Il se donne àvoir dans l'épreuve, au sens artistique et existentiel du mot. Ilse déploie dans l'histoire sans y être asservi en s'actualisantd'instant en instant dans des formes variées et des micro-réalisationsplus ou moins rationalisées. Il n'a aucun maître et est parfaitementlibre comme le vol de l'aigle poursuivant son ombre sur la montagne. Ainsiil va vers l'assomption de son "vrai self" au sens où D.W. Winnicottparlait de "la nature humaine"(11) .

La fonction principale de l'Ecole n'est-elle pas d'encadrer, voire d'encasernerle "projet implié" de chaque enfant, de chaque adulte en formationau nom d'une raison d'Etat pédagogique ? Cette fonction s'effectuepar le truchement de rituels, de règlements, de sanctions, dontla logique interne tente de masquer leur caractère inscrit, maisnon-dit, dans un dogmatisme en fin de compte à dominante religieuse,au sens le plus institué du terme.

Le sujet existentiel.

Je nomme "sujet existentiel" la personne (ou le groupe) définiepar un certain nombre de qualités identitaires structurantes etdestinées à être mises à l'épreuve dela réalité.

La première de ces qualités est la Liberté,c'est-à-dire la capacité fondamentale d'une personne de fairedes choix de vie, quels que soient les événements qui peuventla contraindre. Il s'agit là d'un postulat nécessaire pourne pas traiter une personne en "objet" de connaissance, vite réduità un simple "vecteur de rapports sociaux" (Althusser) ou àune illusion spéculaire archaïque (Lacan). Certes, cette capacitéde liberté est d'autant plus exprimée que le sujet détientle maximum d'informations sur les choix à effectuer. On sait quedans la vie courante, et en particulier pour les membres des classes socialesles plus défavorisées, ce stock d'informations est souventréduit à sa portion congrue. Néanmoins il n'est jamaiscomplètement annihilé dans les sociétés pluriellescomme les nôtres. En cela, l' "habitus" n'est jamais parfaitementréalisé. Il est toujours "raté", c'est-à-diretravaillé par la contradiction et aux prises avec l'ambivalence.La capacité d'entrer dans la liberté a pour conséquencel'émergence du "conflit" à la fois intrapsychique et interpersonnel.Choisir est toujours précédé d'une phase d'angoissed'autant plus forte que les enjeux sont vitaux. C'est pourquoi le sujetexistentiel - être libre - est nécessairement soumis àl'angoisse du choix où se profile inéluctablement le risquede l'erreur possible au coeur d'une trajectoire temporelle irréversible.Mais choisir, au delà de son lot d'angoisse, permet au sujet existentield' "agir" sur lui-même et sur le monde dans une connaissancetoujours relative des mises et des enjeux. Certes le sujet existentielest, par nature, "impliqué" par les relations avec son environnementnaturel, social, économique, politique etc. Son implication devientun "engagement" lorsque il est capable de la nommer et de la resituerdans un ordre symbolique doté d'une intentionnalité explicitéecollectivement et animée par un projet de développement personnelet communautaire. Par cet engagement, le sujet existentiel devient àla fois responsablede son action et solidaire de tous ceuxqui l'accompagnent dans sa réalisation. Ainsi la Liberté,l'Angoisse, le Conflit, le Choix, l'Action, l'Engagement, la Responsabilitéet la Solidarité sont des notions-clés et reliéespour comprendre la nature du "sujet existentiel".

D'un point de vue psychique, le sujet existentiel développe,à travers l'action, un ensemble de capacités propres àl'homo sapiens-sapiens.

Par l'Agir (du Monde sur lui et/ou de lui sur le Monde) le sujetexistentiel éprouve des "sensations" d'ordre somatique par le truchementdes percepts neuro-physiologiquement programmés. Ces sensationsperçues vont donner naissance au "concept" en passant par la facultéde "raisonner"; au phantasme et à l'émotion (affect) en s'étayantsur celle d' "imaginer"; et au sentiment ( distinct de l'émotion) en s'inscrivant dans la faculté de "contempler" ( phase ultimede la méditation, sans concepts ni images) .

Le sujet existentiel est toujours cet existant total qui met en oeuvre,consciemment et inconsciemment, l'ensemble de ces capacités fondamentalesdans les situations problématiques auxquelles il est soumis au coursde son itinérance. Quatre "espaces transversaux" déterminentl'existentialité du sujet existentiel :

- 1) un espace personnel, dans lequel le sujet existentiel etun "être de relations humaines", porté par un univers pulsionnelconflictuel et doté d'une "parole" spécifique.

- 2) un espace organisationnel dans lequel il est avant toutun "acteur" social et un être parlant le "langage" souvent techniquede son groupe.

- 3) un espace institutionnel, dans lequel il est alors un "agent"principalement reproducteur de structures sociales conformes, mais égalementun "déviant" doté d'une négatricité instituante.(Ardoino) , un "dissident" qui n'hésite pas à interpellerl'institution par sa seule action. (Moscovici)(12) .

- 4) un espace cosmo-écologique, dans lequel le sujetexistentiel se reconnaît comme un "élément relié"d'un ensemble plus vaste et transpersonnel avec lequel il interagit d'unemanière holistique.

Tout essai de "compréhension multiréférentielle"d'un sujet existentiel aura pour tâche de mettre au jour le jeu desinterférences entre ces quatre espaces transversaux dans la plusbanale des activités quotidiennes du sujet, par une approche avanttout d'ordre phénoménologique dans un premier moment et d'ordreherméneutique, éventuellement, dans un second temps. Il estévident qu'il s'agit là de dialectiques partielles qui peuventvarier en fonction du moment et du lieu. Le chercheur aura toujours àtenter d'élucider comment elles jouent en situation et comment elless'étayent de manière multiple.

2. Expérientialité existentielle et pratiquesde formation.

Au cours de sa formation, tant personnelle (autoformation) que définieavant tout par la société (hétéro-formation)ou par l'interaction avec son environnement (éco-formation)( G.Pineau, Marie-Michèle)(13) , le sujet existentiel va faire l'épreuvede ses capacités fondamentales à exister dans la réalité.

Je nomme expérientialité existentielle (E.E) le processusde remise en question qu'une personne (ou un groupe) appréhendedans cette mise à l'épreuve de sa nature de sujet existentiel.

Cette expérientialité existentielle (E.E.) peut êtredéfinie par un certain nombre de traits caractéristiques,dans la ligne directrice déjà tracée par l' "apprentissageexpérientiel" de Carl Rogers, dans Liberté pour apprendre(14) :

L'expérientialité existentielle s'exprime dans la formationavant tout par une implication personnelle de l'ordre d'une miseen jeu d'une totalité ontologique reflétant des aspects affectifs,cognitifs, spirituels etc., et débouchant sur un "engagement"c'est-à-dire une relation aux autres et à soi-mêmeà la fois solidaire et responsable.

L'expérientialité existentielle suppose que le sujet prendl'initiative de sa formation, en fonction d'un désir authentiquele plus proche possible de sa vérité, même si cetteformation est conditionnée par les institutions sociales.

L'expérientialité existentielle a pour effet un changementen profondeur de ce que j'ai nommé son "existentialitéinterne", c'est-à-dire de cette constellation de valeurs, desymboles et de mythes, de représentations individuelles et sociales,de pensées, d'émotions et d'affects, de sensations, conduisantà des comportements et des opinions spécifiques et donnantdu sens ( en terme à la fois de signification, de direction et desensation) à la vie quotidienne du sujet.

Enfin l'expérientialité existentielle dans la formationn'admet, en dernière instance, comme seul évaluateur quele sujet lui-même. Cette auto-évaluation n'exclut pas l'influencecritique des autres. Mais en aucun cas elle ne saurait être de l'ordredu "contrôle" par autrui d'un changement d'existentialitéinterne en référence à un système de normespréétablies. Je m'inscris totalement ici dans la distinctioneffectuée par Jacques Ardoino et Guy Berger entre "contrôle"et "évaluation"(15) . L'expérientialité existentiellerelève dans son changement d'une "évaluation" impliquantla temporalité et le rapport au sens, effectuée avant toutpar le sujet en personne, selon une optique multiréférentielle.Ainsi Implication, Désir, Changement profond et Auto-Evaluationmarquent les déterminants de l'expérientalité existentielleen situation de formation.

Les effets de cette expérientialité formative peuventêtre distingués sous quatre angles de vue :

L' expérientialité sensorielle et corporelle.

L'épreuve de formation va permettre au sujet de vivre son corpset ses sensations d'une manière nouvelle. Il est utile de préciserque dans nos sociétés ce rapport au corps est souvent appréhendédans un esprit compétitif et mercantile. Dès la fin des années1960 le Mouvement de Psychologie Humaniste a suscité, non sans critiquesparfois justifiées, un autre mode d'approche de la sensorialitélié au nouveau paradigme, dit des Enfants du Verseau (MarilynFerguson)(16), qui n'a cessé de s'approfondir. La représentationdu "corps" se structure selon plusieurs dimensions dans ce nouveau cadre: le "corps rencontré", le "corps déployé", le "corpscontemplé" et le "corps approfondi" comme j'ai tenté de l'analyserdans un article de la revue Informations Sociales(17) . Du corpsde rencontre et de contact, corps sexuel, corps massé, corps "spontané"au "corps déployé" renversant la toute-puissance aliénantedu "corps bafoué" (Alexander Lowen), corps bio-énergétiséaffirmant sa force vitale; du "corps contemplé" à traversses multiples formes d'expression (gestalt) confronté à l'épreuvede réalité du regard des autres (dans la "reality therapy")au "corps approfondi" à travers le "cri primal" de Arthur Janov,la "sophrologie" de Alfonso Caycedo ou des "séminaires Alpha" deCharles Godefroy, le psychosociologue pouvait alors s'interroger sur lesens de ce retour au corps comme "charnier de signes" dont parlait Baudrillard(18) ou comme "réification" comme l'écrivait J. Ardoino (19). Il me semble pourtant que, depuis cette époque, le rapport aucorps, à nos sensations, a vraiment changé, comme a changépetit à petit notre volonté toute-puissante de mainmise surla nature. même Didier Anzieu ou certains psychanalystes freudienssont

contraints d'entrouvrir les portes de leur cabinet à une dimensioncorporelle non enfermée dans une parole symbolique (par exempleen réintroduisant la dynamique de la respiration dans le "rebirth"(C.Jallan) (20) .

L'expérientialité conceptuelle.

Par ce terme j'entends un type d'expérientialité intellectuelle,une experientia, dont le formé fait l'épreuve dansun travail de réflexion construite, en découvrant la joiede donner du sens à ce qu'il vit par un acte de pensée etd'écriture. Il ne s'agit plus simplement de savoir faire des "dissertations"mais de faire parler son existence, de dégager des théoriespartielles de sa pratique dans une ligne déjà proposéeà la fois par un marxisme humaniste, un existentialisme rigoureuxet une recherche-action contemporaine.

L'expérientialité imaginative et émotionnelle.

Les processus actuels de formation existentielle redonnent vie àl'imagination créatrice chère à Gaston Bachelard.A partir de thèses sur l'imaginaire social ou sur l'imaginationradicale de Cornelius Castoriadis, le concept d' "improvisation"devient indispensable à tout formateur d'adultes. J'ai beaucoupinsisté sur cet aspect de l'apprentissage depuis plus de dix ans.Il constitue l'essentiel de ma pratique d'enseignant et de chercheur ensciences de l'éducation . Il en va de même pour l'expressiondes "émotions", leur "mise à plat" et une certaine façond'apprendre à les observer sans rien forcer, de les laisser coulerde source en les contemplant comme si un Témoin bienveillant etaimant siégeait en notre être intime. Par cette méthodenous faisons l'apprentissage d'une mise à distance de l'excès,de l'hubris et nous découvrons la valeur d'un "équilibre"fondamental et serein dont nous sommes l'expression en dernièreinstance. Ce faisant nous entrons dans un "sensibilité" d'un nouveaugenre, dans le "sentiment" dégagé de la tonitruance de l'émotion.

L'expérientialité méditative.

Elle correspond à la recherche de cette nouvelle sensibilitéau monde. Il s'agit d'apprendre à évaluer ce qu'on appelle"penser". David Bohm, à la suite de Krishnamurti,parle d'une distinction à effectuer entre "la pensée" et"l'intelligence". La pensée est dans son essence une réponseactive de la mémoire dans chaque phase de vie (réponses intellectuelles,émotionnelles, sensorielles, musculaires). La pensée dansce cas est fondamentalement d'ordre mécanique, répétitifet combinatoire. L' "intelligence" suppose une tout autre qualitéd'appréciation de la pertinence, de la "relevance" comme l'écritD. Bohm. L'intelligence "est capable de percevoir un nouvel ordre ou unenouvelle structure qui n'est pas simplement une modification de ce quiest déjà connu ou présent dans la mémoire.Par exemple, on peut travailler sur un problème délicat depuisune longue période de temps. Tout à coup, dans un flash decompréhension, on peut voir l'"irrelevance" d'une façon depenser tout entière que l'on a eue au sujet du problème,en même temps qu'une approche différente dans laquelle tousles éléments se tiennent dans un nouvel ordre et une nouvellestructure. Un tel flash est essentiellement un "acte de perception" plutôtqu'un processus de pensée...Ce qui est impliqué dans cetacte est la "perception" à travers l'esprit d'ordres abstraits etde relations comme identité et différence, séparationet connexion, nécessité et contingence, cause et effet, etc."(21) . C'est ce que Jiddu Krishnamurti nomme l'éveil de l'intelligencequiexclut la peur et assume la liberté intrinsèque de l'existanten dehors de toute option "religieuse" institutionnalisée car "lavraie religion est...la culture de la liberté dans la recherchede la vérité. Il ne peut pas y avoir de compromis avec laliberté...La vraie religion n'est pas une forme de conditionnement.C'est un état de tranquillité en lequel est la réalité...L'espritimmobile n'est pas un esprit conditionné, il n'est pas disciplinéou entraîné à être immobile. L'immobiliténe survient que lorsque l'esprit comprend son propre processus qui estle processus du moi " (22) . J'ai compris depuis longtemps qu'il s'agitlà de l'essentiel d'un processus créateur en éducationet il me paraît indispensable de développer, par tous lesmoyens, le sens de cette "expérientialité méditative"chez les étudiants et les adultes qui veulent bien travailler avecmoi, ce qui ne va pas sans difficultés et incompréhensiondans le milieu professionnel d'appartenance.

L'être humain doit être défini comme l'extrêmepointe d'une évolution de la complexité du monde vivant,lui-même prolongement de la complexité de la matièrecosmique (23) . Il est cette structure hyper-complexe inachevéequi donne du sens, avec d'autres, à son insertion et à sonaction dans le monde. Il est avant tout relations et mouvances, imprévisibleet indéterminable. Il est ce processus de Vie qui va de la naissanceà la mort. Sa seule pulsion fondamentale reste la pulsion de vieanimée par un besoin de ressentir la joie d'être, au-delàdu plaisir (24) .

Pour moi, la pulsion de mort n'est pas de l'ordre personnel mais ducollectif aliéné, éventuellement intériorisédans une personne. L'être humain vit dans la joie d'être quandil se perçoit comme relié à l'ensemble de ce qui est- le Réel-Monde - (le Tao des anciens Chinois) nécessairementinexprimable et "voilé" (25) . Il existe alors en tant que Soi,élément transpersonnel du Je, dont les dimensions font miroiterles différents "moi" dans le leurre et le conflit.

Mais une partie du Je demeure a-conflictuelle dans la mesure oùle Je est relié au Réel-Monde par le Soi. Il atteint la joied'être par la voie du coeur, c'est-à-dire du sentiment dégagéde l'émotion paralysante. Sans doute faut-il avoir beaucoup connud' émotions pour pouvoir éprouver un seul sentiment. Pouratteindre le sentiment le plus haut, qui est amour et qui n'a pas de contraire,l'être humain utilise sa faculté d'observation tranquilleet de discrimination vigilante. Il désembrouille ainsi, sans jamaisy parvenir complètement, le jeu compliqué à souhaitde son "moi intégral" composé de ses différents "moi": moi somatique et pulsionnel ; moi affectif et émotionnel ; moimental, intellectuel et phantasmatique ; moi social, idéologiqueet axiologique, qui l'entraînent dans le tourniquet de l'ambivalence,de la contradiction, de l'équivocité et du conflit permanents(cf schéma page suivante). Lorsqu'il vit le sentiment par la voiedu coeur, l'être humain devient une personne reliée et reliante,nécessairement solidaire de tous dans sa solitude radicale et inéluctable(26) . Le silence intérieur est ce qui permet à la personnede dépasser le conflit interne des formes du moi qui plombent sanscesse la nature du Je. Elle découvre alors une autre dimension duJe dans une extrême légèreté de l'être.Le Je qui s'ouvre sur le Soi, ce point de rencontre avec le Réel-Monde.

Toute forme de psychothérapie vise à aider une personneà se désengluer du jeu illusoire et parasitaire des divers"moi" pour trouver son "arbre de vie" qui fleurit dans le Soi (27) . Maiscette floraison n'est pas du ressort d'un autre, psychothérapeuteou maître spirituel. Elle appartient uniquement au chemin singulierde la personne, par un acte de conversion à la vie requalifiée.L'écoute transversale, écoute "sensible" par excellence,est avant tout l'écoute de ce cheminement .
 
 

En tant que personne humaine, qui suis-je ?
 
 
 
 
 
 


 
 

Propositions ( dans l'optique de l'Approche Transversale)
 
 

- Le Réel-Monde (Tao) est , sans pouvoir êtrereprésenté, imaginé, parlé. Il est "voilé".Il s'actualise dans des formes selon un principe énergétiqueYin/Yang. Il se potentialise par dissolution de ses formes ( mort).

- Tout ce que nous sommes, construisons, parlons, imaginons, faitpartie du Réel-Monde et a des conséquences sur sa structuredans des proportions indéterminables.

- le Soi représente l'espace du Réel-Monde quisert de transition entre l'infini de ce Réel-Monde et la forme queprend ce Réel-Monde, nécessairement circonscrite, dans samanifestation existentielle (être vivant). Le Soi est l'instancede l'ouverture sur ce qui ne peut-être déterminé, circonscrit,prévu. Sa capacité est le numineux (sens du Tout-Autre, duSacré).

- Le Je est ce qui est animé par le Soi mais il demeureen rapports étroits avec les différentes instances du Moiintégral qui tendent à le fixer dans leur univers respectif.Le Je est toujours conflictuel dans ses relations aux différents"Moi" , mais il possède une zone non-conflictuelle dans son rapportau Soi.

La capacité fondamentale du Je est l'intuition, flux reliantle Je au Réel-Monde par l'intermédiaire du Soi. Par l'intuition,le Je atteint la Lucidité ou éclairement spontanésur la nature des choses, des êtres, des situations (moments nommésflashs existentiels).

Le Je est une unité dynamique. Cela veut dire qu'il est àla fois processus, mouvement de structuration/déstructuration restructuration,et totalité relative dotée de limites.

Il représente un système ouvert aux événementsdu monde. Il est la forme psychique d'un sens de la vie personnelle : àla fois direction dans le flux du processus, ensemble cohérent designifications existentielles et assomption de l'unité sensoriellede l'être humain.

- Le Moi intégral est la totalité dynamiqueet conflictuelle de différents "Moi" en interaction (Moi social,Moi mental, Moi émotionnel, Moi physique).

- Le Moi social est constitué par tout ce que la société(les rapports sociaux) fait de nous sans que nous en prenions vraimentconscience et par tout ce que nous faisons dans la sociétépour la transformer. Le "Moi social" est dominé par les catégoriesde "valeurs", de "praxis", d' "habitus" et d' "imaginaire social".

- Le Moi mental est constitué par l'ensemble des concepts,pensées, images mentales, scenarii imaginaires, représentationsdiverses, utilisés pour donner une cohérence à notrevision du monde et à notre personnalité, selon des logiquesvariables dans l'espace et le temps.

La logique dominante en Occident, depuis Aristote, est celle de l'Identité,de la non-contradiction et du tiers exclu. D'autres logiques ou approchessont cependant indispensables pour comprendre le phénomènehumain ( logiques dialectique, paradoxale, pensée "mandala", méditation"zen", sagesse taoiste.)

- Le Moi émotionnel constitué d' "émotions"et d' "affects" est une instance de médiation entre, d'une part,le "Moi mental" et le "Moi social" dans lesquels s'exprime le "sens" et,d'autre part, le "Moi physique" , dans lequel s'imprime la "trace" desforces de la Nature dans le monde vivant et sexué.

- Le Moi physique nous relie à la Nature et àla Cosmogénèse. Il est, de ce fait, directement concernépar le Réel-Monde dans son caractère d'inconnu et, sans doute,d'inconnaissable (structure du cerveau). Il est constitué de "sensations"et des racines biologiques des "pulsions" d'autoconservation et des pulsionssexuelles.

- Le contenu et la nature exacte des différents "Moi" sonttrès largement indéterminés et indéterminables,méconnus et inconscients. Ce que nous en savons ne présenteà mon avis, qu'une pertinence relative dans l'espace et le temps.Chaque "Moi" est en rapport étroit avec tous les autres "Moi" etavec le "Je" qu'il cherche, sans cesse, à fixer, à rendreimmuable et permanent, dans son orbite. Les rapports entre les différents"Moi" engendrent un flux de conditionnements inconscients.

Trouver son identité, son "Je", va donc consister àrepérer ce flux des conditionnements du Moi intégral, aucontact de la vie ( épreuve de réalité), et àressentir sa propre unité dynamique au coeur même du mouvement, de l'impermanence et de l'imprévu qui caractérisent leRéel-Monde dont nous sommes les éléments reliés.
 
 

Inutile de dissimuler que cette conception de l'homme s'inscrit dansl'ouverture actuelle à ce que l'on nomme le Mouvement Transpersonnelavec Marc-Alain Descamps, Lucien Alfille et Basarab Nicolescu (28), sansabandonner, pour autant, sa dimension de critique créatrice. C'estun mouvement de pensée qui relie le Japon, l'Inde, l'Europe et l'Amériqueet qui conjugue à la fois la psychologie, la spiritualité,la théorie des ensembles, les religions comparées, la cybernétique,la physique théorique et subquantique, l'astronomie et la radio-astronomie,la biologie, la génétique, l'écologie, la psychothérapie,la pédagogie...Les pionniers de ce mouvement se nomment Carl GustavJung, Roberto Assagioli (1888-1974), Victor Frankl, Robert Desoille (1890-1966),Abraham Maslow, Carl Rogers, Alan Watts, Karlfried Graf Dürckheim,Stanislav Grof, auxquels il faut ajouter de nombreux chercheurs contemporains.Son paradigme central s'appuie sur quatre conceptions : de l'Energie, dela Conscience, de la Participation de l'homme aux lois du Monde, de l'ApprocheHolistique. Plus scientifiquement, l'approche transversale, dans sa multiréférentialité,est partie intégrante de l'approche transdisciplinaire tellequ'elle est développée dans le cadre du Centre Internationalde Recherches et Études Transdisciplinaires (CIRET)de Basarab Nicolescu.

4. Qu'est-ce que "penser sa vie" ?

En écrivant ces pages, quelle est ma pratique intellectuelle? Je me sers d'expériences vécues, d' anecdotes, de réflexionsphilosophiques ou scientifiques, de fragments de poèmes, mais cettepraxisthéorique me permet-elle de me dire que "je pense" ? Qu'est-ce quepenser ? Est-ce tout simplement raisonner, établir la logique deschoses ?

Penser et raisonner.

La pensée englobe le raisonnement, mais non l'inverse. D'embléeinsistons pour distinguer la pensée du fond (Grund) et la penséeexplicative qui cherche "les raisons" de toute chose et souvenons-nousde cette citation d'Angelus Silesius par Martin Heidegger:"La rose estsans pourquoi, fleurit parce qu'elle fleurit,/N'a souci d'elle-même,ne désire être vue." ( Le principe de raison ) (29).La pensée, au sens où je l'entends ici, n'est pas "le mental"comme disent les orientaux ou le jeu de l'intellect raisonnant. Le raisonnementest bâti sur une série d'éléments ajustésselon des règles préétablies. Le jeu arbitraire fondeces règles même si une démarche logique trouve sa légitimitédans une certaine pertinence par rapport à la question du réel.Heidegger nous met nettement en garde : " La pensée ne commenceraque lorsque nous aurons appris que cette chose tant magnifiée depuisdes siècles, la raison, est l'ennemie la plus acharnée dela pensée" (30). La pensée du fond est, originairement,sans concept ni image. Elle est simplement perception totale de ce quiest. Elle se confond alors avec la lucidité dès qu'elle devientconsciente de son processus.

L'intelligence est la dimension phénoménologiquede la pensée du fond quand celle-ci contacte le Monde manifesté.Elle est la pensée-en-acte de l'être vivant le plus évoluédans l'ordre de la complexité croissante de l'univers. Il se peutque cet être soit l'homme ? Mais le dauphin avec son gros cerveauet ses signes évidents de communication, que "pense-t-il " lorsqu'ilnage dans les grands fonds bleus ? Pour quelles raisons secrètesune équipe de psychologues l'utilise-t-elle, par exemple àBruges, en Belgique, pour tenter de socialiser des enfants autistiquespar le jeu ?

Jacques Lacarrière, dans "Sourates" (31) , soutient que : "laméditation, la réflexion n'ont besoin que du vide intérieur,de l' absence, de la nudité des désirs". La penséeest ouverture au jeu de la poéticité du Monde (32) . Ellene requiert aucun effort particulier, contrairement au raisonnement. Elleest donnée d'avance au contemplatif qui sourit au soleil levant.La pensée est sans fond, sans fin, soluble dans l'espace et le temps.Elle coule en un seul point et contient l'illimité. Elle est attentionabsolue et sentiment radical d'être-là. La pensée estla matrice silencieuse de toutes les logiques. Le raisonnement, qui lesexpérimente, n'est jamais qu'une fonction dérivéede la pensée. Il s'établit au second degré, sur cefond inconnu que l'imprévisible et insondable réel forme/déforme/reformeà chaque fois. La pensée est ce nuage où le chaosprimordial et magmatique du réel explose à chaque instant.La pensée ne saurait être un système, fût-ilouvert. Elle est toujours l'avant-système et, dans le système,elle se nomme bruits, dissidences, refus. L'esprit du rebelle s'affirmedès que l'on approche de la pensée. Il faut y résiderpour entrer, comme Soljénitsine au Goulag, dans ce que Serge Moscovicià nommé "la dissidence d'un seul". Le penseur, selon monacception, n'est pas celui qui a des activités de penséeselon Krishnamurti, c'est-à-dire un va-et-vient continuel de réflexions,de concepts, d'images mentales, qui se réfère toujours àun passé et qui n'est donc jamais une chose neuve. Pour moi, lepenseur s'identifie totalement à la pensée qui est elle-mêmela compréhension intuitivement vécue de la totalitédu Monde. Elle est nuit pour l'éclair et incendie pour toute banquise.Le raisonnement - son rejeton - n'est souvent qu'un avorton, face àsa carrure incommensurable. A côté du penseur, les raisonneurss'agitent comme des moineaux sur les miettes de pain.

L'homme de la pensée est toujours rassasié, l'homme duraisonnement s'enlise dans une faim de certitudes. La pensée déverrouillece que le raisonnement, peu à peu, fait rouiller. La penséeporte un manteau de silence. Elle ne provoque aucune agitation, elle animeen permanence tout ce qui vit. La pensée est une énergiesans fin. Plantes, animaux, races humaines sont baignés par sesflots. Mais l'homme raisonne pour détruire la pensée dansles autres espèces, comme chez ses compagnons. Alors il se met àbavarder et on ne peut plus l'arrêter. Le sage ne se laisse pas prendreà ce jeu : " Il y a dix commandements pour le sage. Neuf disent: - ne parle pas. Un seul dit : - parle peu !" (proverbe islamique)

Penser et imaginer.

Imaginer n'est pas raisonner. Imaginer n'est pas penser. La penséeest antérieure à l'imagination mais elle a besoin de celle-cipour entrer dans le monde des formes. A sa source, l'imaginaire draguele réel et rencontre la pensée. Il y a comme un fil invisibleentre pensée et imagination. Aristote en avait eu l'intuition, commele note C. Castoriadis. Pour imaginer, il faut , au préalable, s'êtrevidé l'esprit de toute préoccupation paralysante. La premièrephase de la création imaginaire se fonde sur une blancheur poudreusede l'esprit où la pensée est partout présente. L'espritméditatif n'est pas toujours un créateur, mais un véritablecréateur est toujours un esprit méditatif. Tout se passecomme si la pensée portait toutes les formes possibles de la créationimagée. Les images sont présentes dans la pensée,comme les fleurs dans la graine du tournesol. L'acte créateur estcette intentionnalité qui fait fructifier le terreau de la pensée.C'est pourquoi l'imaginaire s'enracine dans la pensée par une sortede "trou noir" psychique qu'aucune science ne peut vraiment réussirà cerner. On connaît l'opinion de Freud sur cette relationd'inconnu :

"Dans les rêves les mieux interprétés, on estsouvent obligé de laisser dans l'obscurité une place, caron remarque pendant l'interprétation qu'il s'y soulève unepelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêleret qui aussi n'a pas non plus fourni d'autres contributions au contenudu rêve. C'est cela l'ombilic du rêve, la place où ilrepose sur l'inconnu. Les pensées du rêve auxquelles on parvientau cours de l'interprétation doivent même obligatoirementet de façon tout à fait universelle rester sans aboutissement,et fuient de tous côtés dans le réseau enchevêtréde notre monde de pensées" (33)

L'imaginaire, en cesens, n'est pas un leurre, une illusion factice, mais ce par quoi la pensées'affirme, va se concrétiser dans des réalisations futures.Or la pensée, c'est la compréhension intuitive de la complexitéinsondable du réel. Le réel, ainsi, se "donne à voir"par l'imaginaire, dès que ce dernier s'inscrit dans un champ symbolique.Chaque symbole apparaît comme l'expression du réel liéà l'imaginaire et comme l'affirmation de la pensée la plushaute, mais nécessairement en état inadéquation permanentedans sa manifestation symbolique. D'où l'inéluctable polysémie,l'inévitable ambivalence, l'évidente équivocitéde tout symbole, et en particulier, de l'image poétique. Il estsouvent impressionnant de constater à quel point l'imaginaire effectif,inscrit dans un champ symbolique, nous révèle, aprèscoup, la réalité de ce que l'on est en puissance et qui nousétait inconscient. Si les rêves sont porteurs de ce sens del'existence, bien que déguisés par les mécanismesde l'inconscient (déplacement, condensation, retournement en soncontraire, sublimation, etc,.) l'image symbolique issue de l'imaginationcréatrice me semble encore plus pertinente pour affirmer le sensde la destinée humaine.

"Le poème - écrit Octavio Paz - évoque- plus exactement : provoque - l'apparition de la poésie... L'imagene se réfère à aucun objet : elle est commencementet aboutissement " (34) et, en même temps, "Ce que tu cherches,cela est proche et vient déjà à ta rencontre" (Hölderlin).C'est pourquoi "Etre poète signifie être dans la joie, quiabrite en parole le secret de la proximité au plus-joyeux " (Heidegger).Le poète, dans son activité d'imagination créatrice,réside au coeur de la pensée.

Ecoutons encore ce qu'écrit Heidegger à propos de FriedrichHölderlin : "La poésie a l'air d'un jeu et pourtant ellen'en est pas un. Le jeu rassemble bien des humains, mais de telle sorteque chacun s'y oublie précisément soi-même. Dans lapoésie au contraire, l'homme est concentré sur le fond deson être-là. Il y accède à la quiétude;non point, il est vrai, à la quiétude illusoire de l'inactivitéet du vide de la pensée, mais à cette quiétude infiniedans laquelle toutes les énergies et toutes les relations sont enactivité." (35)(36)

Ainsi l'image poétique est une vague de la pensée au coeurde l'être humain. Elle le remplit d'une immensité étoiléeet lui ouvre les portes vers la connaissance de son origine la plus secrète.Le poète fait danser les mots et onduler les images car il pensele rythme éternel du Monde.

Pour l'Hindou traditionnel, dans la nuit de Brahman, la nature est inerteet ne peut danser jusqu'à ce que Shiva le décide. Il sortde son ravissement et, par sa danse, envoie par la matière inerteles ondes dansantes du réveil ; et voici que la matière aussise prend à danser, apparaissant en gloire tout autour de lui. Parla danse, il maintient de multiples phénomènes. Lorsque lestemps sont révolus, toujours dansant, il détruit toutes lesformes et les noms par le feu et accorde à nouveau le repos.

Paradoxalement la pensée fait sourdre l'imaginaire et le dilueen même temps, dès que l'imagination crée l'illusiondu moi, séparé, omnipotent, immortel. " Ce que nous appelons"je" n'est qu'une porte battante qui va et vient quand nous inspirons etquand nous expirons" (Shunryu Suzuki) : ainsi parle le penseur. Et,plus loin, "Le véritable être vient du rien, d'instant eninstant. Le rien est toujours là, et tout surgit de lui" . La penséesait jouer avec son imaginaire, comme un enfant avec ses crayons de couleurs.Ce jeu n'est pas anodin, mais fondamental pour la vie même. Certainesascèses spirituelles sont fondées directement sur lui (Yogatantrique) et on sait maintenant, grâce aux travaux des Simontonet de Anne Ancelin-Schützenberger, l'importance de la représentationpositive de la lutte contre le cancer pour le malade lui-même. Certes,comme l'écrit René Char, "l'imaginaire n'est pas pur,il ne fait qu'aller". Mais l'imaginaire, justement parce qu'il estlié, d'une manière inconnue, à la pensée, c'est-à-direau réel, reste une ressource humaine inépuisable, dans lessituations les plus difficiles.

La philosophie clinique

J'appelle philosophie clinique l'activité du penseur au sensoù je l'ai entendu. Il s'agit véritablement de ce qu'on appelleaujourd'hui "la philosophie hors les murs" ou, comme Socrate, "la philosophieau café" (Marc Sautet).

Je ne saurais me résoudre à soutenir que l'activitéphilosophique est avant tout définie par la "création conceptuelle"comme le pensent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur dernierouvrage tant attendu (37) . Ces auteurs écrivent d'ailleurs "Ceserait les Grecs qui auraient entériné la mort du Sage, etl'auraient remplacé par les philosophes, les amis de la sagesse,ceux qui cherchent la sagesse, mais ne la possèdent pas formellement.Mais il n'y aurait pas seulement différence de degré, commesur une échelle, entre le philosophe et le sage : le vieux sagevenu d'Orient pense peut-être par Figure, tandis que le philosopheinvente et pense le Concept (...) On peut considérer comme décisive,au contraire, cette définition de la philosophie : connaissancepar purs concepts. Mais il n'y a pas lieu d'opposer la connaissance parconcepts, et par construction de concepts dans l'expérience possibleou l'intuition. Car, suivant le verdict nietzschéen, vous ne connaîtrezrien par concepts si vous ne les avez pas d'abord créés,c'est-à-dire construits dans une intuition qui leur est propre..."(pp.8 et 12).

Pour moi l'activité philosophique, sans nier la définitiondes deux auteurs en question, est d'abord une praxis existentielle complètementincarnée, phénoménologique, débouchant, d'unemanière imprévue, sur un sens intime de l'unité etd'une "relation d'inconnu" (38) avec le fond du réel qui opèreune véritable mutation de l'être-au-monde. L'expression philosophique,écrite ou orale, n'est qu'une tentative créatrice certes,mais toujours tangentielle, pour décrire logiquement ce sentimentde reliance et ses échecs répétés pour l'exprimeradéquatement . Comme les Gnostiques des premiers sièclesde notre ère, mais également comme les sages taoistes, oules moines zen, je pense qu'il conduit au silence, c'est-à-direà la mort de la philosophie au sens occidental du terme. Mais cefaisant, il entre en opposition avec une pulsion de Dire, d'expressioncréatrice, qui me semble être le propre de l'homme, et qu'enfin de compte, Deleuze et Guattari sous-entendent dans leur thèse.

A tout jamais l'homme restera déchiré entre le silenceet la parole. Le poète résout ce dilemme par la créationsymbolique dont le Dire est tissé de silences heuristiques. LesOrientaux sont passés maîtres dans ce créneau d'expressionsubtile.

Transdisciplinarité de l'activité philosophique

Un philosophe clinicien aujourd'hui ne saurait être un spécialisted'une discipline. Il les utilise toutes et, en même temps, il lesdépasse toutes. Il sait que ce qui est au "fond" de l'activitéhumaine et, corrélativement, des difficultés de l'homme ensociété, est "sans raison". Le philosophe clinicien ne demandeplus "pourquoi" ni "comment" . Il se contente de "voir" en étantlui-même dans le monde vu. Voir en jouant, se jouant, tout en étantjoué et enjoué par le Monde. Il est l'Enfant qui joue leJeu du Monde, comme le propose Héraclite. Il joue, car la penséeest jeu avant d'être réflexion, silence avant d'êtrebruit ordonné. Il se donne à ce Grand Jeu comme la fleurse donne à ses couleurs et à ses parfums. Le philosophe clinicienest au chevet du Monde. Non d'un Monde abstrait, idéalisé,mais du Monde composé de milliards de mondes très concrets,très présents, pour le meilleur et pour le pire. C'est parcequ'il en a une connaissance par les gouffres qu'il est "ami de la sagesse"et "savant en amour". Une connaissance événementielle, instantanéeet non reproductible. Le philosophe clinicien sait bien que l'histoirene se répète pas, même à l'échelon individuel.L'histoire n'est qu'une suite d'écarts permanents surgissant aucoeur de l'événement. Les phénomènes de "reproduction"ne sont que des illusions d'optique dues à notre perception du tempset de l'espace.

L'activité clinique consiste à travailler pour que l'êtresouffrant puisse changer de système. Au système aliénant,elle en propose un autre , qui pour un temps, change la perception deséléments pathogènes en les situant dans une autrestructure de référence. La clinique ne saurait ainsi se circonscrireà aucune des sciences à la mode, y compris la psychanalyse.Elle est, tout entière, fondée sur la propre qualitéet les propres limites ontologiques du clinicien.

Tout être humain est "clinicien" pour un autre être humain,indépendamment des systèmes de passation des grades universitairesde "psychologues", "sociologues", "psychanalystes" etc,. Sa qualitéde clinicien résulte simplement de son intégration vécueau jeu de la poéticité du Monde et de son intelligence lucideà en évaluer la portée heuristique pour la souffranceet l'interrogation de l'autre.

5. Une conception de la parole.

L'Approche Transversale que je défends se veut àla fois dans la sphère d'une certaine scientificité et ailleurs.Elle demande au clinicien, à l'animateur de groupe, au chercheur,à l'enseignant, une certaine créativité culturellequi déborde très largement la simple compétence techniqueet scientifique.

Ce qui traverse et structure la vie collective et individuelle (transversalité)est un magma de références et d'appartenances passéeset actuelles à des éléments biologiques, culturels,politiques, économiques, affectifs, fantasmatiques et imaginaires,que chaque "sujet existentiel" porte en soi et fait vivre, d'une manièreplus ou moins consciente, dans ses diverses interactions. La tâchedu chercheur-formateur est de repérer et de dynamiser positivementles éléments venus de cette transversalité du "sujetexistentiel". Au chercheur d'être un "bon boulanger" et de savoir"mettre les mains dans le pétrin !"

Ni une analyse, ni une synthèse.

L'Approche Transversale nécessairement impliquée, n'estni une analyse, ni une synthèse d'une structure de groupe mais unedémarche réflexive et une action interrelationnelle qui,à partir de l'existentialité même du groupe, tented'aider ses membres à "changer la vie" (leur vie) par un processuspermanent d'extériorisation, de création et d'élucidation.Le lecteur en trouvera une descriptionpar une observatrice participante pendant une année complète(Myriam Lemonchois)

L'Approche suppose que le chercheur et le groupe avancent selon leurrythme vers un objectif : réaliser les meilleures conditions d'épanouissementdu potentiel humain en situation, compte tenu des contraintes inéluctables,du "principe de réalité", d'une manière de situerles événements et les faits dans une totalité en mouvement.Il met en jeu une logique poétique de l'action qui pourrait se résumerdans cet aphorisme du poète argentin Antonio Porchia, dans Voix:

Je t'aiderai à venir si tu viens

et à ne pas venir si tu ne viens pas.

Elle réalise une métadisciplinarité liéeà la multiréférentialité indispensable àla compréhension de la vie complexe par le repérage actifde :

-l'éphémère : le non-durable, l'instantané,ce qui vient nier la durée, la continuité.

- l'instable : tout ce qui bouge, se déplace, change deforme, parcourt, se déstructure.

- le convergent : tout ce qui tend vers une focalisation objectivable,sans nécessairement supposer la fusion harmonieuse et l'indifférenciation,à partir d'une multiplicité d'éléments hétérogènes.

- la complémentarité dialectique : tout ce quisemble entrer dans une double polarité contradictoire et complémentaireen permettant, par ce fait même, le dynamisme des éléments.

- l'émergent : tout ce qui surgit et bouscule, soudainement,la structure apparemment la plus stable en faisant apparaître unenouvelle structure d'un autre autre.

- la singularité : tout élément qui, dansla multiplicité, la collectivité, est irréductibleau processus de massification et qui connaît son propre dynamismeet sa propre histoire en provoquant, par ce fait même, un dérangementévénementiel tout à fait spécifique pour lemeilleur et pour le pire.

- le spiralé : tout ce qui devient en intégrantles éléments de l'histoire passée, sans jamais êtretotalement identique à ce qui a été.

- l'analogique : tout ce qui renvoie à des symboles, eux-mêmeséchos d'une autre chose, présent/absent dans le symbole lui-même.

- l'incertain : tout ce qui n'est pas du domaine de l'établi,de l'assuré, du repérable immédiat, du notable.

- l'imprévisible : tout ce qui vient nier le programmatique,l'ordre fléché, et qui surprend par son pouvoir de rupture,de transgression, de mise en question.

- le relatif : qui replace les éléments dans leurmouvement incessant, leur changement, leur absence d'absolu, leur impossibleenfermement dans un ordre immuable et intemporel.

- le complexe : qui signale l'enchevêtrement incontournabledes éléments, leur interdépendance, leurs interconnexionset interactions, leur bio-éco-auto-organisation et leurs rétro-actions,leur caractère d'appartenance à une totalité dynamique.

- l'inépuisable : qui affirme l'impossibilité dedraguer, en dernier lieu, le fond du réel, de ce qui est, pour luidonner du sens.

- l'errance : qui condamne toute approche à ne jamaissavoir vraiment ce que l'on doit faire et où aller pour agir, devenir,finir, en se fondant sur l'expérience du passé.

Une parole scientifique ?

Vue sous un certain angle, l'Approche Transversale relève biendes sciences humaines "cliniques" et de la phénoménologie.Si l'expérimentaliste crée une situation et tente d'en contrôlerartificiellement tous les facteurs, de manière à étudierles variables relatives à des réponses programmables, enfaisant abstraction de l'ensemble, le clinicien qui ne peut ni créer,ni contrôler la situation vécue, s'efforce d'y parer en replaçantles facteurs intéressants à ses yeux, dans l'ensemble deleurs conditions d'existence.

Le Professeur Daniel Lagache a ramené à leurs justes mesuresles principales critiques que l'on peut opposer à la méthodeclinique : elle ne serait pas purement théorique ; elle ne seraitpas rigoureuse ; elle n'est pas généralisable. D'une partl'être humain vit dans un monde de valeurs et toute situation estpourvue de signification vitale qui déborde la sphère del'abstraction intellectuelle. D'autre part la rigueur scientifique ne seraitêtre définie une fois pour toutes. Elle doit laisser le champlibre à son accommodation aux situations existentielles nécessairementdiverses et originales. Pour D. Lagache "la conduite humaine est un-"émergent"- original, qui comporte un autre mode d'administrationde la preuve que l'objet physique, et la possibilité d'un autredegré de probabilité " (39). Quant au caractèrede généralité de la méthode expérimentale,il n'existe que dans le cadre strict du laboratoire et n'est guèretransposable à la vie elle-même, dans son imprévisibilitéet sa complexité. L'attitude clinique consiste essentiellement às'orienter de préférence, vers l'ensemble des réponsesd'un être vivant aux prises avec une situation vitale. Nul douteque cet axe préférentiel ne dépende de l'histoirepersonnelle du chercheur, voire de son "roman familial" toujours opaquemalgré une permanente élucidation. Selon D. Lagache, le chercheurclinicien essaiera toujours d'envisager la conduite humaine dans sa perspectivepropre. De relever concrètement et complètement, les manièresd'être et de réagir de la personne et du groupe humain auxprises avec une situation problématique. De chercher à établirle sens, la structure et la genèse, de déceler les conflitsqui la motivent et les tentatives, plus ou moins réussies, de solutionspar le sujet.

J'insisterai sur la dimension dialectique et paradoxale, àmes yeux indispensable, de la méthode clinique. Selon la logiquedialectique :

- Toute chose ( fait, proposition, événement) a son opposé.

- Tout objet est contradictoire, constitué de composants opposés(unité des contraires).

- Tout changement résulte de la lutte interne des opposés.

L'optique hégélienne et marxiste ajoute que le progrèsprésente une allure de spirale dont chaque niveau contient et niele précédent. Tout changement quantitatif produit un changementqualitatif.

La logique paradoxale radicalise la logique dialectique en rendant impossibletoute "synthèse" entre les pôles opposés et contradictoiresdont chacun exclut l'autre tout en étant solidaire de l'ensemble.Je me retrouve bien, en cela, sur les positions théoriques d'YvesBarel et de Nicole Mitanchey, lorsqu'ils réfléchissent surles rapports entre paradoxe et pédagogie dans le Colloque del'Association Francophone Internationale de Recherche Scientifique en Education,à Alençon, en Mai 1990, et qui résument le paradoxeen une situation, une conduite, une attitude que l'on peut présenterainsi : au départ, une alternative dont les deux pôles sontcontradictoires, s'excluent mutuellement. Il y a paradoxe lorsque le faitmême de choisir l'un des pôles déclenche un processusqui conduit au choix du pôle inverse, lequel ramène au choixpremier et ainsi de suite...C'est "l'art de faire face à l'impossible"(40) . Elle débouche sur une pensée apparemment "absurde",telle que l'énoncent souvent les célèbres koans zen(41) .

La méthode clinique (42) acceptant de suivre le vivantdans son évolution, suppose cette attitude à la fois dialectiqueet paradoxale. Elle présente un grande valeur heuristique et permetde poser des questions pertinentes au sujet (personne ou groupe) engagédans un processus d'élucidation de son histoire, de compréhensionde son présent et de responsabilité de son avenir.

Plus largement je définirai, pour conclure ce paragraphe, laparolescientifique comme celle qui tente de fonder une logique établissantune pertinence toujours située philosophiquement et socialement,de l'ordre de la preuve ou de l'argumentation rationnelle, entre ce quiest observé/écouté et ce qui se dit sur l'objet del'observation/écoute, que le cas observé soit singulier (uniqueet non répétable) ou susceptible de reproduction et de généralisation.La logique préférée dans l'Approche Transversale estsystémique et clinique. Elle inclut la dimension dialectique etparadoxale sans négliger l'intérêt pour la penséeensembliste-identitaire aristotélicienne.

Aujourd'hui, dans la mouvance d'un retour fructueux à "soi commeprojet" et dans une perspective personnaliste et communautaire (43) , j'yajouterai l'approche multiréférentielle telle quenous la préconisons dans l'équipe de l'Universitéde Paris VIII animée par J. Ardoino et G. Berger.

Une parole philosophique.

J'appelle parole philosophique celle qui vise à exprimer lesystème de valeurs ultimes - ces valeurs pour lesquelles chacunpeut accepter de risquer ce qu'il a de plus cher à ses yeux, savie en particulier - et qui fondent le sens de la vie concrètementvécue par une personne ou un groupe. Ce système de valeursultimes - nécessairement limitées - se réfèrent,plus ou moins lucidement, à un ou plusieurs systèmes d'intelligibilitédu monde établis dans l'histoire de la pensée humaine depuisson origine. L'ouverture de l'Approche Transversale à la philosophierésulte sans doute d'un état d'optimisme tragique dans lequelse trouve pris le chercheur en sciences humaines :

- Optimisme, parce que la vie humaine, dynamisée par l'imaginaire,va, se développe, change, quel qu'en soit le résultat. Ceciconduit à une tolérance et à un sens ironique de larelativité des situations considérées par certainscomme absolues et éternelles.

- Tragique, parce que, comme dit le poète, tout va versla mort et vers le froid (Eugène Guillevic), pour la penséeindividualisée, bien que les hommes s'efforcent par tous les moyensd'en méconnaître l'ultime et superbe vérité,individuelle, collective et planétaire, cosmique enfin. De toustemps, le commencement et la fin de toute chose ont suscité la réflexionet l'élaboration de produits intellectuels destinés àatténuer la rigueur du mystère de la vie et plus généralementde ce qui est. Qui est l'herbe si elle n'a pas de nom ? s'interroge lecinéaste Jean-Luc Godard dans son film "la nouvelle vague" (1990)après Leibniz et Heidegger.

L'homme vit dans un rapport de sens dont l'élément ultimeme paraît irréductible à l'investigation scientifique,fût-elle clinique. Plus exactement la scientificité qui s'appuiesur une démarche à la fois clinique et phénoménologique,dialectique et paradoxale, débouche sur un sens de la "compréhension"comme le proposait déjà W. Dilthey en 1895 dans le mondede l'esprit en proposant sa méthode de l'Erlebnis : revivre en penséeles situations significatives pour les protagonistes sociaux afin de comprendrel'expérience vécue par autrui dans sa singularité.

L'écoute et la parole philosophiques en ApprocheTransversale visent à situer les pratiques, les produits etles discours individuels et collectifs dans un univers de valeurs et derapports de sens ultimes pour les personnes concernées (44) . Cesvaleurs, ces rapports de sens sont toujours une réponse imparfaite,insuffisante, aux questions qui fondent la condition humaine : qu'est-ceque naître, souffrir, aimer, construire, mourir ? d'où venons-nous? Où allons-nous ? Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôtque rien ? Expérientielle et personnelle, la parole philosophiqueest à la fois "l'accomplissement de la pensée vivanteet réflexion sur cette pensée, ou l'action et le commentairede l'action" écrit Karl Jaspers (45) . A l'origine de l'attitudephilosophique : l'étonnement du sujet devant le monde qui s'ouvreà lui à chaque instant ; son doute sur ce qu'il croit connaître,le bouleversement de l'homme perdu dans le chaos apparent de l'universet qui l'amène à s'interroger sur lui-même. Le chercheuren Approche Transversale est, sur ce plan, une sorte "d'enfant merveilleux",au sens de Serge Leclaire (46) , qui ne cesse de poser des questions essentiellesou de reprendre à son compte et de renvoyer à la ronde, lesquestions ontologiques proposées par les vivants et les morts avecqui il communique symboliquement. Il se sert de son savoir philosophiquepour les faire rebondir, pour les amplifier, les faire circuler sur leschemins de crête. C'est la raison pour laquelle il ne saurait secantonner au seul univers de son origine sociale et ethnique. Son écouteest planétaire et interculturelle. Les philosophes des trois mondesOrient / Occident / Afrique-Amérique Latine, nourrissent ses interpellationsqui ne s'arrêtent vraiment à aucun système donné,fût-il prestigieux ou d'une cohérence rationnelle qui rassure.Son attitude profonde est celle de l'errance, de l' éthique problématiqueet du Grand Jeu du Monde, comme le propose Kostas Axelos. On comprendrafacilement que cette faculté d'étonnement rejoint alors l'écouteet la parole poétiques.

Une parole poétique.

La parole poétique est celle qui tente d'exprimer l'étonnementd'un sujet devant l'événement imprévu surgissant dansl'ordre établi d'un système et venant en bouleverser la structure.C'est une parole agissante, qui fonde une reliance symbolique de moi àmoi-même, de moi à autrui, à la sociétéet au cosmos. Elle place les produits, les pratiques et les discours del'être humain dans une totalité dynamique porteuse de sens.Elle est instituante avant tout, créatrice, en retentissement affectifet symbolique, à partir des données humaines de l'observation/écoute(47) et de l'action. Son résultat créateur s'insèredans la structure de l'observation/écoute suivant un processus derétroaction. Toute parole poétique est corde vibrante. Uneligne de haute tension en vérité. Elle articule paradoxalementune parole animus et une parole anima. Le poète a une conscienceen déchirure, à la fois perception intuitive d'une totalitéinsécable, tramée et mouvante, et perception existentielled'une séparation inaccomplie. Le poète est le trait d'unionvivant entre le fini et l'infini. Son poème exprime cette tensionentre une sagesse krishnamurtienne et une solitude existentialiste. Ilest à la fois celui qui doute et celui qui ne doute pas de l'Unitéfondamentale du Monde. Peut-être est-il sur terre pour accomplirsa destinée : Etre un passant de l'univers permettant le passagevers une sagesse contemporaine, pour ceux qui ont encore besoin du tapisvolant des symboles et des mythes.

Tout poète sait, d'emblée, qu'il s'agit de partir luttercontre "la violence structurale du code" dont parle Jean Baudrillard pourreconquérir le sens symbolique de l'existence individuelle et collective.

Evidemment nous sommes loin des sociétés du "potlach",du système de prestations totales décrit par Marcel Mauss,repris et actualisé par Jean Baudrillard dans l'échangesymbolique et la mort (48). Notre système social industrialisén'a plus grand chose à voir avec ces sociétés ditesprimitives où l'on "marchait pieds nus sur la terre sacrée"( Teri C. Mac Luhan ) (49) et où la structure sociale se polarisaitsur trois grandes catégories d'obligation : Donner, Recevoir, Rendre.Dans ces sociétés, ce qui s'échange par l'intermédiaired'objets investis de puissance magique et de relations vitales, ce n'estpas une valeur d'usage (consommer pour consommer) ou une valeur d'échangedéterminée par le temps de travail socialement nécessairepour la production de l'objet (thèse marxiste), mais avant toutune relation communautaire dont nous avons une vague idée quandnous rivalisons dans nos étrennes, nos festins, nos noces, ou dansnos simples invitations .

Dans les sociétés modernes, encore largement hétéronomeset malgré une tension vers l'autonomie comme le pense Castoriadis,le sens symbolique, territorialisé et enraciné dans une viecommunautaire, tend à être étouffé par une axiomatiquedes flux marchands mondialisés (c'est-à-dire déterritorialisés),et un code d'inscription où pèse le pouvoir d'Etat, pourreprendre une terminologie proche de Deleuze et Guattari (50) . La symboliquedu repas de la Cène, est remplacée par la sérialitédu Mac Donald. La maison communautaire où s'inscrit la symboliquedes âges, de sexes et des rôles sociaux, disparaît sousle béton armé de solitude des gratte-ciels en miroir du WorldTrade Center de New York. C'est là un des aspects du désenchantementde notre époque décrit par Max Weber jadis, mais remplacépar un imaginaire social leurrant, débridé, envahissant,contagieux, catastrophique. La destruction ou la vénalisation dela médiation symbolique ouvre la brèche aux flux spectaculaireset ravageurs de l'imaginaire.Il y a peu de temps encore, les médiasn'arrêtaient pas de déployer leurs imageries boursoufléesde la "guerre fraîche et joyeuse" à l'encontre de l'Irak,qui ne s'en privait pas non plus d'ailleurs de son côté avecles masses musulmanes. Mais l'information démocratique vraimentdiscutée et argumentée, où était-elle ?

Nous savons, depuis les événements de Roumanie, et aujourd'huidu Kosovo, à quel point on joue avec les images médiatiques.Qui et quoi stoppera ce jeu destructeur et cette infantilisation du peuple? Comment arrêter l'hémorragie du symbolique, ralentir lacatastrophe annoncée par l'ère des simulacres ? "De plusen plus , écrivait le regretté Yves Stourdzé,à l'époque de ses recherches critiques : une carapace signalétiquefait fonction de corps nouveau. Gérer des hommes comme gérerdes marchandises, c'est manipuler du signe " (51) . Ne faut-il pasvivifier les "moments poétiques" dans l'existence individuelle etsociale ?

Le moment poétique est de l'ordre de la rupture aux deux sensdu terme : injonction et agencement. Une voix intérieure parle etimpose la philosophie du non (Gaston Bachelard) (52) . Du rêve detous les possibles naît une rigueur nouvelle et créatrice.

Le moment poétique dans la recherche scientifique commedans l'éducation, est donc celui de la rupture avec la réalitéaplatie, banalisée, spectaculaire. Cette réalité,soudain, devient insupportable. Le désordre intérieur émergecomme une fusée sous-marine. L'institution tremble dans ses fondementspuisque son caractère universel, institué, imaginaire (ausens ici d'illusion), est nié par cet aspect instituant. Le "momentpoétique" dépasse celui, particulier, esthétique ettranscendant, de l'Artiste. Il devient le temps de la parole et de l'actioncollectives où jaillissent dans la surprise et la jouissance, leshautes gerbes du symbolique (53) . Le moment poétique ne sauraitexister sans le jeu. Comme lui, il est soumis à un systèmede règles librement consenti hors de la sphère de l'utilitéet de la nécessité qui permet l'expression symbolique etévite la destructivité débordante de l'imaginaire.Inscrit dans certaines limites de lieu, de temps et de volonté,le jeu débouche sur une ambiance de ravissement et d'enthousiasme,de joie et de détente. C'est pourquoi activités ludiqueset activités poétiques se retrouvent souvent dans les groupesd'expression (corporelle, graphique, musicale, sculpturale etc.,) lorsquel'animation est suffisamment subtile pour fournir un cadre à l'imaginairesans diriger pour autant son expression. Dans l'expression corporelle,langage du silence (Claude Pujade-Renaud) (54) des instants privilégiésémergent : flottement, lenteur, passages, espaces, formes, sensdu sol et de l'objet, miroir, magma, sons, regards, masque...qui permettentà chacun de ressentir le champ symbolique de la poésie etdu jeu, c'est-à-dire d'une existence personnelle et communautairereconquise.

Le chercheur en Approche Transversale n'hésite pas à l'écouteren lui et chez les autres et à se laisser porter par son flux etson reflux océaniques d'une manière créative et imprévue.Il est l'homme de la métaphore avant d'être l'homme du concept.Il relie ce qui est divisé et distingue ce qui est confondu. Ilefface la frontière introuvable entre cerveau gauche et cerveaudroit dès qu'il s'agit de comprendre la vie en acte. Il sait prendreplace dans l'étoile filante de l'événement et traversercomme un éclair les royaumes endormis de l'institué. Il estle médiateur de la nuit et du jour. Son soleil est un nuage. Sonsable ne construit pas de château. Il voyage non pas sur mais dansles images. Il laisse les cisailles du concept à ceux qui ne saventplus sourire du presque rien. Il sait que le blanc concilie toutes lescouleurs. Il a découvert dans le noir la source de toute blancheur.Il caresse dans la neige l'échine de l'incendie. Il surprend dansla flamme, une eau plus pure que l'émeraude. Il donne ce qui demeureinchangé et accueille ce qui manque à chacun. Il est l'hommerequalifié qui unifie dans tout instant amour, mort et création.Il est sans projet puisqu'il est la rivière sans rives. Il est sansprogramme puisqu'il a découvert ce qui n'est pas dans le bleu duciel. Adossé contre un arbre mort, il est la femme. Proche d'unoiseau qui s'envole, il est l' homme. Dans toutes les fleurs il revoitson enfance. Dans tout enfant il distingue un conteur vieillissant. Commeun aveugle il suit le silence, son chien errant. Son poème n'estpas message mais massage de l'âme. Ses images ne sont pas des tanksmais des lasers ou des bulles d'eau bleue.

On ne revient jamais bruyant d'un poème.

Toute parole poétique porte le losange du mot naissance.

Avec elle nous savons que la source surgit encore à l'embouchuredu fleuve.
 
 

6. Un cas concret en situation pédagogique

Toute personne vit des "moments poétiques", souvent sans s'enapercevoir. Le "moment poétique" est cet espace-temps de la viequotidienne d'un sujet qui fait entrer ce dernier dans un univers symboliquedérangeant l'ordre dans lequel il vit habituellement.

Résumons les composantes d'un "moment poétique".

- l'événement imprévu, qui provoque la surprisedu sujet

- la rupture, avec ce qu'il a l'habitude de vivre

- le trouble affectif, qui survient à la suite de l'événement

- l'émergence d'un autre ordre symbolique que celui vécuprécédemment

- la réflexion sur ce qui vient d'être vécu

- le changement éventuellement de perspective de vie àla suite de cette expérience

Prenons un cas concret dans la vie universitaire.

Un soir, vers 19 heures 30, lors du commencement d'une séancedoctorale dans une importante université, qui devait êtreconsacrée à une problématique-clé en scienceshumaines et présentée par Monsieur le Professeur Diogène(55) , responsable du séminaire, une étudiante d'une cinquantained'années l'interpelle.

L'intervention de M. Diogène était très attenduepar les étudiants de DEA, N'est-il pas, en effet, un intellectuelréputé de cette problématique ? Un collègueet moi-même devions, en quelque sorte, accompagner son exposépar notre propre manière de la voir.

Tout le monde sait que monsieur Diogène est un grand fumeur.Il fume cigarette sur cigarette, toute la journée. Il lui en coûtebeaucoup s'il doit, exceptionnellement, s'abstenir de fumer.

Ce jour-là, comme à l'accoutumée, Monsieur Diogènea pris et allumé une cigarette. Il vient faire son exposé,mais il est hors de son service statutaire.

L'étudiante, professeur de yoga, très versée dansun certain style de vie "écologique" est, malheureusement, asthmatique.

La salle, assez petite, est pleine de monde.

L'étudiante est venue suivre ce cours par intérêtpour la question débattue. Toutefois elle ne peut supporter la fuméeet apostrophe le Professeur en ces termes : " Monsieur, pourriez-vous vousabstenir de fumer, s'il vous plaît ?"

La réponse fuse immédiatement : "Non je ne peux pas !"

Il semble visiblement agacé par les propos de l'étudiante,qui ne connaît pas la manière d'être de monsieur Diogène,de toute évidence.

La réponse abrupte ne l'arrête pas. Elle continue en rétorquantqu'elle n'est pas d'accord, qu'un professeur devrait donner l'exemple etelle montre du doigt le panneau "interdiction de fumer, boire et mangerdans la salle"" apposé contre le mur de la salle de classe.

Monsieur Diogène, tout à coup, se lève en disant: "oui, vous avez tout-à-fait raison, c'est très bien, jepars !"

Il quitte sa place et sort de la salle, au grand dam des autres étudiantsdont quelques uns lui crient "attendez, attendez !"

Mon collègue et moi sommes complètement pris au dépourvu.Il faut faire face à l'inattendu.

L'étudiante est décontenancée. Des disputes commencentà naître entre des étudiants pour ou contre l'attitudede l'étudiante. Certains pensent qu'elle a bien fait de protester.D'autres soulignent qu'ils sont venus de loin pour écouter monsieurDiogène sur le thème de la soirée, en sachant trèsbien la qualité de fumeur du Professeur.

L'assemblée commence à devenir houleuse. Mon collègueet moi devons faire quelque chose. Je me doute que monsieur Diogènene reviendra pas. Il faut nous débrouiller sans lui avec cette soixantained' étudiants perplexes et assez énervés.

Je vais alors décider d'expliquer la problématique duséminaire, en même temps que l'écoute "mytho-poétique",en m'appuyant sur l'événement que nous venons tous de vivreensemble.

Je pars de la notion de "complexité" de toute situation humaine.J'analyse les "dimensions" de cette situation singulière : le nombred'étudiants, l'espace exigu et enfermant de la salle (les barreauxaux fenêtres), la fatigue des enseignants, les horaires du soir,les étudiants déjà "membres" (au sens ethnométhodologique)du séminaire et connaissant donc les habitudes de fumeur du Professeuret les autres, les "survenants" au sens psychosociologique, le rapportenseignants-enseignés dans ce type de séminaire (dépendance/soumission),la disposition des places de chacun (les étudiants en rangs et lesenseignants en face d'eux) etc., sans compter tout ce que nous ne sauronsjamais et qui appartient à l'intériorité de chaqueêtre humain en situation d'interaction.

L'événement

Il est provoqué par une interaction entre deux personnalitésdont les univers symboliques sont très différents.

D'un côté monsieur Diogène, et ses "allant de soi"concernant l'usage de la cigarette, mais également sa clairvoyanceà l'égard de la violence symbolique qui se met insidieusementen place dans la société moderne, à l'encontre detoute forme de "déviance" (aux Etats-Unis, on commence àtraquer les gens qui se parfument).

De l'autre, une étudiante mère de famille, qui a faitun travail important sur elle, dotée d'une bonne dose d'autorisationet très vigilante envers les causes de pollution de la vie.

L'événement survient essentiellement avec le départsoudain du Professeur. Il laisse, en quelque sorte, une "case vide", pourreprendre la logique de Gilles Deleuze.

La rupture

Ce qui est "rompu" par le départ du Professeur, c'est un liensocial lié à une attente de rôles. Les étudiantsattendaient la prestation du Professeur. Ce dernier s'attendait àce que tout se passe comme d'habitude, où on le laisse fumer tranquilledurant ses interventions toujours bien accueillies.

Le trouble affectif

Le départ plonge le groupe dans le désarroi. L'étudiantese sent culpabilisée mais justifie son attitude contestataire. Lesautres étudiants sont troublés et s'énervent. Uneétudiante va presque partir. Mon collègue la retiendra d'extrêmejustesse par un mot approprié. Nous sommes nous-mêmes en difficultérelative. Que faire ? Proposer un exposé comme si de rien n'était? Mais notre apport se voulait en complément plus qu'un éclairagefondateur sur la question à débattre. Par ailleurs nous aimonsbien monsieur Diogène et nous sentons que dans son départ,il se joue autre chose, une fatigue, un certain malaise (j'apprendrai plustard qu'il a failli prendre un train qui a déraillé en revenantde province).

Je connais également l'étudiante concernée, elletravaille avec moi sur un thème de recherche plutôt marginal.Je sais son enjeu dans cette université, sa bonne volonté,son sérieux. Elle n'a rien d'une écervelée.

L'émergence d'une autre logique symbolique.

L'intervention de l'étudiante a ouvert un espace symbolique différentdans le groupe-classe. Jusqu'à présent, personne n'avaitvraiment osé contester le comportement du Professeur. On l'acceptait,faute de mieux, parce que ses apports étaient attendus sur le planintellectuel.

J'interprète l'attitude de l'étudiante, en fonction dece contexte, comme instituante et instituée.

Dans un premier temps, en effet, elle a interpellé monsieur Diogèneà partir d'elle-même, mais sans dire, malheureusement, sonétat physique d'asthmatique. Sur ce plan elle a manqué decongruence. Elle était alors dans l'instituant, par rapport àl'institué qui régnait dans la logique symbolique du groupe-classejusqu'à présent ( la norme de groupe était de l'ordre"tout le monde à le droit de fumer").Peut-être se sentait-elleinconsciemment soutenue par ma présence, dans un processus transférentielmal analysé ?

Mais, dès qu'elle a désigné le panneau "interdictionde fumer, boire et manger", elle s'est appuyée sur la Loi institutionnelle,sur l'institué général de l'organisation universitaireet plus globalement sur la notion d' "ordre public". A cette époquela loi anti-tabac n'était pas encore votée.

Je fais l'hypothèse que c'est ce rappel à l'institué,pris dans le contexte d'uniformisation généraliséede la société, qui a fait réagir subitement monsieurDiogène. L'émergence en situation de la Loi généralea bousculé celle, implicite, du groupe-classe, provoquant un autreordre symbolique pour lequel chacun devait se situer, en fonction de sesintérêts et de ses ambivalences personnels. C'était,évidemment, engendrer un rapport conflictuel entre les étudiants.

L'ouverture de la réflexion collective

Cet incident nous a permis de réfléchir sur la complexitéd'une situation éducative. En l'analysant, nous avons mis en oeuvreune approche multiréférentielle qui exclut toute dimensionunivoque de l'interprétation. J'ai pu montrer l' importance, dansune telle approche, d'une écoute mytho-poétique, qui tientcompte de l'institué et de l'instituant dans leurs répercussionssymboliques, axiologiques et mythiques. Comment comprendre ce cas sansrevenir sur toute l'histoire institutionnelle de l'Université enquestion, naguère à la pointe de l'innovation éducative,et de la politique éducative contemporaine ? Comment ne pas comprendreque ce cas met en face à face, un homme et une femme aux visionsdu monde différentes, un Professeur (des Professeurs) et des étudiants,mais également se trouve déterminé par un lieu aupassé historique et un temps actuel de conformisme social, une conjoncturepolitique difficile, des frustrations inconscientes, institutionnellesou autres, qui remontent à la surface pour colorer les événements?

Toute parole multiréférentielle se doit de tenter de comprendreces différents facteurs pour les répercuter dans une viséed'élucidation et d'autonomisation des personnes et des groupes.


Le sens de la vie








(René Barbier, notes pour une conférence, mars1998)
 
 
 
 

Introduction : il faut partir d'un court poème aphoristiqueque je vous propose
 
 

Opaque ou transparente

Une larme humaine

glisse lentement

et tombe

soudain

ensoleillée

dans l'Océan








1. Ne pas parler du sens de la vie mais de la vie
 
 

Souvenons-nous de Christian Bobin répondant à une demanded'entretien sur "qu' est-ce qui donne du sens à votre vie" ?

- "Voyez vous, lorsque j'ai pris connaissance de votre mot, je mesuis retrouvé ramené à l'enfance, dans la salle d'examen: mettez votre nom en haut, à gauche de la feuille. Relisez votresujet. Vous pouvez vous servir du dictionnaire. Vous avez quinze jourspour rendre votre copie. Je n'ai jamais été très douépur les examens." (Éloge du rien, Fata Morgana, 1990, p.10)

et un peu plus loin dans le texte

"Ce mot sens permettez-moi de l'effacer. Voyez ce que devient votrequestion, comme elle a belle allure, à présent. Aérienne,filante : "Qu'est-ce qui vous donne votre vie ?". La réponse cettefois-ci est aisée : tout. Tout ce qui n'est pas moi et qui m'éclaire.Tout ce que j'ignore et que j'attends. L'attente est une fleur simple.Elle pousse au bord du temps... Ne rien attendre - sinon l'inattendu. Cesavoir-là me vient de loin. Ce savoir qui n'est pas un savoir, maisune confiance, un murmure, une chanson. Il me vient du seul maîtreque j'aie jamais eu : un arbre." (p.17-18)

Ainsi la question du sens de la vie est un faux problème, sansdoute, même si Alfred Adler, Victor E. Frankl et bien d'autres ontécrit sur ce sujet.

Un poète remet en question le questionnement même car -comme dit René Char - "on ne questionne pas un homme ému"et un poète est toujours un homme ému.

Le sens est toujours construit.

Il est construit a posteriori, par la personne elle-même, dèsqu'il est réfléchi, à partir d'événements,de rencontres, de situations, de pensées, de fantasmes, de mytheset de légendes, de théories philosophiques ou scientifiques,de religions instituées, qu'elle a traversés et qui l'ontaffectée d'une manière ou dune autre. Le sens est fondésur du déjà-là, du figé, du connu, du passé.Le sens, d'emblée, est toujours du dépassé. Ce quine l'est pas, surgit - soudain - dans l'acte même de vivre, irréductibleà tout "connu", à toute expérience de moi-mêmeou d'un autre.

La vie, c'est le jaillissement de l'énergie, sans aucune stabilité,sans aucun "sens" structuré a priori.

Il y a donc antinomie entre le mot sens et le mot vie.

Car le sens implique la direction et l'intentionnalité, la signifiance,la sensorialité.

La vie implique le flux énergétique, le permanent changementdes formes, la dialectique de la structuration et de la déstructuration,de la naissance et de la mort.
 
 

2. La vie d'un être humain est l'expression d'uneinfinie tendresse au sein d'une infinie tristesse.

Reprenons le poème proposé au début de cette réflexion.

- Un larme humaine glisse lentement

Il s'agit bien d'une "larme", une expression corporelle d'une épreuvevécue dans un corps. La vie est incarnée. Point de vie sanscette conscience de la sensorialité. Que cette larme jaillisse brutalementde colère ou de désarroi. Qu'elle coule doucement sur unejoue après l'écoute d'un stabat mater ou la vue d'un sourirede nouveau-né, elle est la sensation même. Elle affirme ladimension sensorielle du mot sens.

Mais nous parlons de "larme" parce qu'elle fait référence,dans son surgissement, à la conscience d'une épreuve vécue,ou vivante dans l'instant. Parfois même d'une épreuve imaginéedans l'avenir.

Une des épreuves radicales à vivre pour tout êtrehumain est celle de la souffrance dont nous parle le Bouddha dans ses quatrenobles vérités.

La vie est souffrance, à travers la conscience de la misère,de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Leurs effets imaginairestissent la plus grande partie de notre champ symbolique. Ils constituentun élément majeur de notre signifiance dont le mot sens estporteur.

Il nous faut partir de là pour comprendre ce qu'est la vie. C'estune condition nécessaire mais non suffisante.

- une larme humaine

Cette larme fonde notre humaine condition. L'homme est un êtrevivant qui pleure, pour le meilleur et pour le pire. Le contraire d'unspartiate.

Il pleure de détresse. Il pleure de joie. Que ses larmes soientopaques ou transparentes, elles jaillissent de son centre vital, de sonhara dont parle si bien Karlfried Graf Dürckheim. Par les larmes jem'unifie au genre humain. Toute forme de la détresse extrême,comme le visage de cette mère ayant perdu ses huit enfants, en Algérielors des massacres récents, me touche directement, sans intermédiairede langue, de nationalité, de condition sociale. Les pleureusesafricaines le savent bien, dans leurs jeux de rôles culturels. Lespleurs font partie du monde des humains et nous socialisent dans l'humain.Gardons-nous des puissants qui ne savent plus pleurer parce qu'ils sont"blindés" comme on dit.

Mieux les larmes nous relient au monde des êtres vivants, desautres mammifères. Les enfants le savent d'emblée : Bambipleure et ils sont affectés. Comprenez-bien, ils ne le sont passeulement par narcissisme primaire, mais par une compréhension immédiated'être du même monde vivant. Le rire, certes, est contagieux.Mais les larmes également.

Ainsi est homme l'être humain qui peut pleurer sans mauvaise foi.

Par les larmes nous entrons en résonance, en échoïsation,commedit le neurophysiologiste Jacques Cosnier, avec l'humanité entièreet avec tout le vivant.

Ce faisant nous nous découvrons nous-mêmes. Nous découvronsl'infinie tendresse que nous possédons intimement depuis toujours.Une infinie tendresse qui est l'expression d'une "autreté"comme dit Krishnamurti. C'est par l'autre, par les autres, dans la relation,que nous nous sentons devenir un "vrai homme" dont nous parlent les Aborigènesd'Australie, pour qui nous sommes - Occidentaux - des "mutants".

- Une larme qui glisse lentement

Faire l'épreuve des larmes et prendre conscience de toute sanature ontologique, demande du temps. Les sociétés primitivesl'avaient compris en accordant le respect aux Anciens de la tribu. L'archétypedu sage est toujours une personne âgée. La façon dontune société traite ses vieillards, comme ses nourrissons,est un très bon indicateur de son degré de maturation ontologique.Chez nous, nous sommes loin du fameux "progrès" à cet égard.

Une personne âgée a vécu suffisamment d'épreuvesde vie, d'épreuves de réalité, pour avoir des chancesde comprendre le sens des larmes, c'est-à-dire le sens de la vie.C'est de cette façon qu'il faut entendre le mot du philosophe africainAmadou Hambâte Bâ, ce disciple de Tierno Bokar, le sage deBandiagara, au Mali, lorsqu'il dit "Un vieillard qui meurt, c'est unebibliothèque qui brûle".
 
 

- et tombe soudain

La véritable découverte de cette infinie tendresse pourle genre humain, que je situe au coeur de l'écoute sensible en éducation,résulte d'un lâcher-prise au fond de la plus extrêmesouffrance consciente. Difficile épreuve pour l'Occidental - cegrand empereur de la maîtrise des choses, des situations et des êtres.Il lui faut parvenir à cette posture d'être où il esttout écoute, tout réceptivité. Un désapprentissagetotal par rapport à tout ce qu'on a fait de lui et qui doit commencerbien avant sa vieillesse.

Le passage par le silence intérieur - la méditation -est nécessaire. Un silence qui n'a pas de fond ni de paroi. Un silencepour rien. Un silence de rien. "Mes chiffres ne sont pas faux/ils formentun zéro pur", comme dit le poète André Frénaudau soir de sa vie.

Il s'agit d'une conversion du regard sans intention, sans projet. Unpur fait événementiel.

L'émergence radicale d'une autre structure d'être qui voustransforme une fois pour toutes. "Je est un autre" comme dit Arthur Rimbaud.

- ensoleillée

dans l'Océan

C'est la plongée dans l'abîme et l'ouverture sur l'éclaircie,le clair-joyeux. Le Chaos-Abîme-Sans-Fond dont nous entretient CorneliusCastoriadis était donc cela : une Présence consciente, intuitiveet éclairante. C'est la vibration infinie en nous de l' "Autreté"de "l'Otherness" de Krishnamurti. Nous connaissons (au sens de "naîtreavec") alors que la larme, notre larme, qui vient de tomber est de la mêmenature - intrinsèquement - que l'Océan, c'est à direde tout ce qui est.

En tombant soudain, elle nous ouvre à l'immensité fluide,énergétique, mouvante, de notre être essentiel, denotre Grand Bleu comme je le nomme. Philosophiquement ce Grand Bleunous renvoie peut-être à la sagesse chinoise traditionnelle,notamment à ce "Procès" du cours du monde fort bien mis enlumière par François Jullien dans son introduction àla philosophie chinoise néo-confucéenne (Procèsou création. Une introduction à la pensée chinoise,Livre de poche, biblio essais, Seuil, 1996). Chez les anciens chinois,la tradition de la foi chrétienne comme don du coeur et récompense,ne semble pas dominer. Il s'agit plutôt pour eux - dans Le Livredes mutations - de xin ou "être digne de foi" unifiant dans l'idéogrammel'homme et la parole. Pour Confucius (et Mencius) l'homme est digne deconfiance. Sa parole peut être reconnue comme telle si l'homme xinest en harmonie, comme il se doit, avec le qi, la vertu cosmique. JuliaKristeva a bien vu cette différence de la philosophie chinoise classiquequi s'ouvre sur le vide, avec la foi occidentale moderne. Mais ce viden'est pas rien. Il s'écrit avec l'image stylisée d'un "tigre"sur un "tertre" et évoque le souffle yang prêt à bondirsur le yin. (Julia Kristeva, Au commencement était l'amour. Psychanalyseet foi, Le livre de poche, biblio essais, Hachette, 1997, 52-55).

De ce Grand Bleu, on ne peut rien dire ("Ce dont on ne peut parler,il faut le taire" comme l'écrit Ludwig Wittgenstein). Peut-êtresaura-t-on l'effleurer par la poésie et l'expression artistique?

Mais nous pouvons le vivre pleinement dans une conscience aiguëde la Présence qui est, en vérité, notre propre présenceau monde, à la vie. L'observé, l'observateur et la relationentre les deux s'unifient dans un même flux de connaissance. L'arbrede la forêt n'est plus nommé, il est connu de l'intérieur,sans effort et sans projet. La rose est sans pourquoi, comme l'affirmeAngelius Silesius. Elle est et elle demeure, simplement.

Ce moment est celui de la présence du simple et de la "joie sansobjet" (Jean Klein). Dans l'éloge du simple , le philosopheRaimon Pannikar nous parle d'une structure innée de la conscience- si proche de l'homo religiosus de Mircea Eliade - qui constituerait"le moine comme archétype universel". Il le nomme l'humanum. "Lacroyance selon laquelle l'humanum est absolument simple constituerait l'archétypedu monachisme. L'humanum a ainsi un centre, simple et sans dimension, unnoyau qui, d'une façon éminente, et pour nous relativementcompréhensible, comprend tout ce que je suis réellement."(Éloge du simple. Le moine comme archétype universel,Albin Michel, 1995, p.203)

Nous comprenons beaucoup mieux alors ce que voulait dire Jiddu Krishnamurti,lorsqu'après 1927, et l'approfondissement de l'épreuve dela mort de son frère en 1925, il soutenait : "j'ai étéfait simple".

Pouvons-nous, nous aussi, être simple, pour enfin comprendre d'oùviennent les larmes ?

Car l'infinie tendresse envers le genre humain est complètementreliée à l'infinie tristesse de constater à quel pointcertains êtres semblent ignorer leur source unitive. La pulsion demort, lorsqu'elle débouche sur la pleine destructivité, n'est-elleque cela : une méconnaissance du fait que nous sommes la Vie même,de notre naissance à la fin de notre forme corporelle dans cet espace-tempsnommé Terre ?


 
 

Sourire

Immensité de la Saveur
 
 

Le temps passe

Les formes changent
 
 

Il demeure
 
 

René Barbier












NOTES

(1) René Barbier, L'Approche Transversale, l'écoutesensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, coll. Explorationinterculturelle et sciences sociales, 1997, 357 p.

(2) Marcel Bolle de Bal , La reliance ou la médiatisation dulien social : la dimension sociologique d'un concept charnière,Actesdu XIIIe Colloque de l'AISLF, Tome I, pp. 598-611 et "Voyages aucoeur des sciences humaines : De la reliance, T.1. Reliance et théories(332 p.), T.2. Reliance et pratiques,(340 p.) , Paris, L'Harmattan, 1996

(3) Jacques Ardoino, Education et politique. Propos actuels sur l'éducationII, Paris, Gauthier-Villars, 1977

(4) Max Pagès, Michel Bonetti , Vincent De Gaulejac , DanielDescendre , l'emprise de l'organisation, Paris, PUF, 1979, réd.1992

(5) Michel Crozier, Erhard Friedberg, L'acteur et le système,Paris, Seuil 1977

(6) Jacques Ardoino, Education et politique, propos actuels sur l'éducationII,Paris, Gauthier-Villars, 1977

(7) Michel Gaugelin, la cosmobiologie, Paris, Retz, 1974

(8) Anton Kielce, Patrick Ravignant, Jean-Michel Varenne, Le grandlivre de la spiritualité orientale, Paris, MA éditions,1988; voir aussi Le grand atlas des religions, EncyclopédiaUniversalis, 1988

(9) René Barbier,Le sujet existentiel et l'expérientialitémythopoétique en situation de formation, La formation expérientielledes adultes, s.dir B. Courtois et G. Pineau, Paris, La documentationfrançaise, 1991, 348 pages, pp.243-253

(10) David Bohm, La plénitude de l'univers, Monaco, LeRocher, 1987

(11) Donald Woods Winnicott, La nature humaine, Paris, Gallimard,1990

(12) Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives,Paris, P.U.F., sociologies, 1979

(13) Gaston Pineau, Marie-Michèle, Produire sa vie : autoformationet autobiographie, Paris, Edilig, et les Editions coopérativesAlbert Saint-Martin de Montréal, 1983

(14) Carl Rogers, Liberté pour apprendre, Paris, Donod,1976

(15) Jacques Ardoino, Guy Berger, D'une évaluation en miettesà une évaluation en actes, Paris, Matrice, ANDSHA, 1989

(16) Marilyn Ferguson,Les enfants du Verseau, pour un nouveau paradigme,Paris, Calmann-Lévy, 1981, Les relations, Perspectives scientifiquessur le XX° siècle, ouvr.coll. s/dir. A.Villardo et K.Dychtwald,Monaco, Editions du Rocher, 1986, pp.148-164

(17) René Barbier, L'Emotionnalisme dans les nouvelles techniquesde groupe, Informations Sociales, Discours sur le corps, Paris,CNAF, n°5, 1977. Sur l'analyse sociologique du Mouvement de PsychologieHumaniste, voir René Barbier, La recherche-action dans l'institutionéducative, Paris, Gauthier-Villars, 1977, pp 183 à 213

(18) Jean Baudrillard, Le corps ou le charnier de signes, Topique,Sens du corps, 9-10, Paris, P.U.F., 1972

(19) Jacques Ardoino, Prendre corps : incarnation ou réification,Pour,n° 41, Toulouse, Privat, 1975. Voir plus récemment David LeBreton, Sociologie du corps, Paris, PUF, Que sais-je, 1993

(20) C. Jallan, Psychanalyse et dynamique du souffle, Paris,Dunod, 1988

(21) David Bohm, La plénitude de l'univers, opus cité,1987 p.92-93

(22) Jiddu Krishnamurti, De l'éducation, Suisse, Delachauxet Niestlé, 1970, p.34

(23) Hubert Reeves, Patience dans l'azur, l'évolution cosmique,Paris, Le Seuil, 1981, Le temps de s'enivrer, Paris, Seuil, 1986

(24) Robert Mishrahi, Les actes de la joie, fonder, aimer, agir,Paris, Puf, 1987

(25) Bernard d'Espagnat, A la recherche du réel, le regardd'un physicien, Paris, Gauthier-Villars, 1980, Un atome de sagesse.Propos d'un physicien sur le réel voilé, Paris, Le Seuil,1982, Incertaine réalité, Paris, Gauthier-Villars,1985

(26) Arnaud Desjardins, Les Chemins de la Sagesse, Paris, LaPalatine, Paris, Genève, Trois tomes, à partir de 1969

(27) Sous l'angle psyhothérapeutique, je conviens que ce pointde vue est plus près de Jung ou d'Assagioli que de Freud : CarlGustav Jung, Aïon. Etudes sur la phénoménologie duSoi, Paris, Albin Michel, 1983, Dialectique du moi et de l'inconscient,Paris, Gallimard/Idées, 1978 ; Roberto Assagioli, Psychosynthèse: principes et techniques, Paris, Epi, 1983. Sur Roberto Assagioli: Pietro Ferrucci, La psychosynthèse, Paris, Retz, 1982,191 p. et Jean Hardy, Une psychologie qui a de l'âme, Paris,Séveyrat, 1989, 267 p.

(28) Marc-Alain Descamps, Lucien Alfille., Basrabab Nicolescu, Qu'est-ceque le Transpersonnel, Paris, Trismégiste, 1987, 110 p.

(29) Martin Heidegger, Leprincipe de raison, Paris, Gallimard,coll.Tel, 1983

(30) Lucien Gardet et Olivier Lacombe, l'expérience du soi,étude de mystique comparée, Paris, Desclée deBrouwer,1981

(31) Jacques Lacarrière, Sourates, Paris, Fayard, collect.l'espace intérieur, 1978

(32) Kostas Axelos,(sur la poéticité) communication auColloqueSciences anthropo-sociales et science de l'éducation, commission6, Actes du Colloque 1983, AECSE, 1984, pp.171-173, Systématiqueouverte, Paris, les éditions de minuit, 1984, Le jeu du monde,Paris, les éditions de minuit, 1969

(33) Sigmund Freud, L' interprétation des rêves,Paris, Galimard/Idées, 1971 ; PUF, 1967 (1900), p.433

(34) Octavio Paz, L'arc et la lyre, Paris, Gallimard, 1987 (1965)

(35) Martin Heidegger, Approche de Hölderlin, Paris, Gallimard,1973

(36) Shunryu Suzuki, Esprit zen, esprit neuf, Paris, Points/Seuil,1977

(37) Gilles Deleuze, Felix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, Paris, éditions de minuit, 1991.

(38) Guy Rosolato, La relation d'inconnu, Paris, Gallimard, 1978

(39) Lagache D., L'unité de la psychologie, Paris, PUF,coll. Quadrige, 1983, p.43

(40) Yves Barel, Nicole Mitanchey, Quelques idées sur paradoxeet pédagogie, A.F.I.R.S.E., actes du Colloque international lesnouvelles formes de la Recherche en Education, dans une Europe en devenir,Alençon 24-26 mai 1990, 436 pages, pp. 244-246

(41) Izutsu Toshihiko, Le kôan Zen, Paris, Fayard, 1978

(42) Sur l'approche clinique : Alain Coulon La sociologie cliniquede l'éducation, Université Paris 8, Document du D.E.A.,1990 ; Jacques Ardoino, La démarche clinique dans la rechercheen éducation, Caen, Documents du C.E.R.S.E., N°21, mai 1987,et "de la clinique", document du D.E.A., 1989 ; Ruth Kohn,ladémarche clinique, Université Paris 8, DEA sciences del'éducation, 4 octobre 1990 (14 pages), Claude Revault d'Allonneset al, La démarche clinique en sciences humaines, Paris,Dunod, 1989

(43) René Barbier, Soi comme projet ou la métamorphosemilitante, Paris, Autrement, les révolutions minuscules, février1981

(44) Olivier Reboul, Les valeurs en éducation, Paris,PUF, 1992, qui insiste sur le sens du symbole comme langage des valeurs(chapitre IX)

(45) Jaspers C., Introduction à la philosophie , Paris,U.G.E., IO/I8, 1965, p.11

(46) Serge Leclaire, On tue un enfant, Paris, Seuil, 1975

(47) Ruth Canter Kohn, Pierre Nègre, Les voies de l'observation.Repères pour la recherche clinique en éducation, Paris,Nathan, 1991

(48) Jean Baudrillard, L'échange symbolique et la mort,Paris Gallimard, 1976

(49) Teri C. Mac Luhan, photographies de Edward S. Curtis, Piedsnus sur la terre sacrée, Paris, Denoël, 1992 (rééd.)

(50) Deleuze Gilles, Guattari Félix, Capitalisme et schizophrénie,l'anti-Oedipe, Paris, les éditions de minuit, 1972 ; Milleplateaux, Paris, les éditions de minuit, 1980

(51) Stourdzé Y., Organisation, anti-organisation, Paris,Mame, coll.Repères, 1973

(52) Bachelard G., La philosophie du non, Paris, PUF, Quadrige,1981

(53) Hélène Cixous écrit à propos de cesêtres du "masculin futur", capable de vivre des moments poétiques,"Il y a des exceptions. Il y en a toujours eu, ce sont ces êtresincertains, poétiques, qui ne se sont pas laissés réduireà l'état de mannequins codés par le refoulement impitoyablede la composante homosexuelle. Hommes ou femmes, êtres complexes,mobiles, ouverts. D'admettre la composante de l'autre sexe les rend àla fois beaucoup plus riches, plusieurs, forts et dans la mesure de cettemobilité, très fragiles. On n'invente qu'à cette condition: penseurs, artistes, créateurs de nouvelles valeurs, "philosophes"à la folle façon nietzschéenne, inventeurs et briseursde concepts, de formes, les changeurs de vie ne peuvent qu'être agitéspar des singularités - complémentaires ou contradictoires".La jeune née, écrit avec Catherine Clément, Paris,UGE, 10/18,1975, p.153-154

(54) Claude Pujade-Renaud, Expression corporelle, langage du silence,Paris, ESF, 1974

(55) J'ai cherché à rendre anonyme cette anecdote, parsouci déontologique.