“ L’ombre bleuede l’argile ”  de Florence GIUST-DESPRAIRIES
 

. Il n’est pas habituel de voir un (ou une) psychosociologue“ taquiner la muse ” suivant la formule d’Aristide Briand à soncollaborateur aux affaires étrangères, Alexis Léger,dont tous les goûteurs de poésie connaissent bien le nom deplume : Saint-John Perse. Cette intimité avec la poésie semblaitdavantage le fait de diplomates-voyageurs tels Claudel, Morand ou Perseque de spécialistes des Sciences Humaines.
Florence Giust-Desprairies met à bas cette idéereçue. Son ouvrage “ l’ombre bleue de l’argile ” est celui d’unvéritable écrivain qui sait, comme disait André Breton,que “ les mots font l’amour ” et qui nous donne à voir un mondehanté par sa présence et sa respiration.
  Florence Giust-Desprairies a eu la chance de fairepublier son recueil par un éditeur grec, AMMOS, grand amateur àla fois de poésie grecque contemporaine, d’Elytis en particulier,le dernier prix Nobel grec, et de poésie française. AMMOSa eu un coup de cœur pour ce texte français et a décidéque la première publication en Grèce par ses soins, d’uneœuvre française, serait cette ombre bleue…C’est ainsi que sans voyager,Florence Giust-Desprairies nous envoie ces poèmes, tout baignésde la douleur et de la douceur grecque.
Douleur, car même si l’auteur ne se dévoilequ’à demi-mot, on comprend aisément que ces textes ont jalonnéle travail de deuil qui a été accompli, après la perted’un être aimé. La première épigraphe empruntéeà l’Eluard du “ temps déborde ” (poème écritaprès le décès de son épouse) ne permet aucundoute. La seconde de Cavafy “ reviens souvent me prendre dans la nuit…”est une confirmation.
Douceur, car il ne s’agit jamais d’un cri mais d’uneharmonie murmurée des mots de la nature et du corps qui nous permettentd’entrevoir les blessures de l’âme :
 

“ L’air humide du levant
gèle au fond des cimetières
l’intime inachevé… ”
ou encore,
“ ..l’ocre épaisseur des terres fauves desterres d’ombres
où chacun de tes gestes creuse une alcôve…”

 S’il est une poésie qui donne raison àla phrase de Mallarmé adressée à Degas “  cen’est pas avec des idées qu’on écrit des poèmes maisavec des mots ” c’est bien cette poésie là. Peu de mots (certainspoèmes sont presque des haïkus japonais), pas une expressionsophistiquée, mais une présence, une beauté des images,qui nous font sentir le bruissement du cœur.

“ Debout contre la vague
Je touche l’horizon
Qui résiste et consent
L’amour sans amant
Couleur de crépuscule ”

Il n’est pas que douleur et douceur dans ce recueil. Laforce également se fait sentir. Les   mots claquent , les hordes sont insoumises , les “ cloches sont avides de battant ”.
Tout un univers de contrastes et de lumière, de“ fraîcheur têtue ” et de “ violons titubant ” pour “ concilierl’absence et le vif ”
Florence Giust-Desprairies réalise une subtilealchimie entre mouvements violents, sérénité, douleur,extase, regret et enchantement.

“ Ces chevaux fugitifs
Qui traversent les nuits
A contre vent du ciel
Et tous ces mots blanchis
Qui claquent à découverts
Ou sont-ils allés boire ? ”

Cette alchimie se trouve dès le titre du recueil,l’argile, c’est ce dont nous sommes faits, l’ombre, c’est ce qui nous définitcomme être humain, bleue “ comme est, le cœur même ” écrivaitApollinaire.
Lisez et relisez ces poèmes furtifs qui parlentd’une âme et d’un corps à d’autres âmes, d’autres corps.
À la fin de l’ouvrage sont rassemblés sousle titre “ les mots-corps ” des poèmes où l’on voit ces motsconstituer une enveloppe corporelle. Florence Giust-Desprairies fait confianceaux mots. À juste raison, ils constituent ce chant profond auqueltout lecteur sera sensible car il lui fait entrer dans ces mystérieusescorrespondances qui font de tous les hommes, des semblables ivres de peineet de joie.

 
      Eugène ENRIQUEZ
 
 

L’ombre bleue de l’argile ” Editions AMMOS, Athènes,GRECE
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