Michel Maffesoli (université Paris 5-Sorbonne)
L’intolérance gagne
du terrain, et l’esprit inquisitorial semble avoir de beaux jours devant
lui. Et ce, comme c’est toujours le cas en la matière, au nom du
bien, du juste, du vrai. Venu d’un pays où le maccarthysme avait
fait des ravages, le " politiquement correct " a, maintenant, contaminé,
en France, bien des domaines. Rien n’échappe à son influence
délétère. Il n’est jusqu’à la " pensée
" française que l’on s’emploie à mettre au pas.
Et pourtant, des décennies
durant, son influence internationale avait été réelle.
Elle exerçait une attraction indéniable. Et ce, justement,
parce qu’elle était audacieuse, quant à ses sujets, ses analyses,
ses méthodes. Ce n’est plus le cas. Le conformisme la guette. Et
l’on peut se demander si ce n’est pas pour cela que, telle une incantation
magique, l’on insiste tant sur la supposée " exception française
".
Le président Bush
lançant la croisade contre le mal est bien le symbole triomphant
d’une police de la pensée qui va, aussi, traquer tout et tous qui
ne pensent pas bien. Et en proclamant " nous sommes américains ",
un célèbre journal du soir, bulletin paroissial d’une basse
intelligentsia en déshérence, n’a fait que vendre la mèche
: il faut rentrer dans le rang et chausser les godillots de tous les pense
petit. Mais si le son du clairon fait curieusement des adeptes là
où on l’attendait le moins, il ne saurait satisfaire les esprits
les plus ouverts.
Il est temps de se rebeller
! Et ce, non pas comme le montre si bien, Alfred Schütz, en étant
des Don Quichotte enfermés dans l’illusion d’un monde tronqué,
fût-il réputé " scientifique ". Mais en s’ouvrant à
une réalité plus vaste, celle de la surréalité
sociétale. Il ne faut certes pas lancer des défis inutiles,
mais il faut se résigner à relever ceux qui nous sont lancés
par les conformistes de tous poils qui, veulent décréter
ce que doit être le monde et comment il faut l’analyser.
Ces petits " bush ",
au pied levé, concentrent leurs basses œuvres purificatrices dans
ces crapaudières que sont les multiples commissions censées
réguler (régir ?) la recherche et l’enseignement. Ne respectant
même pas, la plupart du temps, les critères " objectifs "
qu’ils se sont données pour légitimer leurs jugements, ils
s’emploient surtout à se venger. Oui, tout simplement c’est de la
vendetta ! Mécanisme bien connu, consistant à projeter sur
autrui l’étrange, l’étranger, l’ombre qui nous taraude. Sans
faire appel à la psychologie, souvenons nous ici, de Pareto et des
mécanismes de rationalisation ou de légitimation servant
à justifier le ressentiment dont ils sont pétris.
Car, outre une élection
hasardeuse, sur quoi repose leur légitimité ? Leurs œuvres
? Certes, elle existe pour certains d’entre eux, qui œuvrent avec honnêteté
et générosité d’esprit. Mais pour la majorité
de ces commissaires ", elle est inexistante. Dès lors, ces " pop
artistes " de la sociologie trouvent leur " quart d’heure de célébrité
" où ils peuvent. Et essaient de se faire un nom en stigmatisant,
disqualifiant tout ce qui échappe à leurs petits comptes
de boutiquiers. Disqualification souvent provisoire d’ailleurs, car force
est de constater que nombre de termes, de références, de
notions, qu’ils avaient en leur temps stigmatisés, reviennent,
sans qu’ils citent jamais leurs sources, quelques années plus tard,
sous leurs plumes ou celles de leurs affidés : ainsi de la floraison
actuelle des références aux " réseaux ", au sentiment
d’appartenance, , aux tribus ;aux émotions communes ainsi de ceux
qui se sont intéressés aux pratiques homosexuelles, quand
elles sont devenues " des mouvements sociaux " qui peuvent rapporter gros
en terme de notoriété, après avoir hurlé au
scandale des premières recherches sur l’homosocialité. Et
longue pourrait être la liste de ce que l’on pourrait nommer, au
choix, un " suivisme inconscient "ou un pompage grossier.
" Cathos de gauche "
recyclés, staliniens nostalgiques des camps de rééducation,
anciens gauchistes en mal de respectabilité, ils ont pris par arrivisme
et magouilles, la place à laquelle ils aspiraient : celle des notaires
repus du savoir, devenant ainsi les protagonistes de ce que Georges Bataille
appelait le tout petit monde de la " vulgarité instruite ". Pour
reprendre l’expression weberienne, petits engrenages bureaucratiques, ils
connaissent bien l’art de l’assassinat anonyme, et le pratiquent avec délice.
En jouissant même.
Peu importe, dès
lors, la " libido sciendi " à l’œuvre dans toute démarche
intellectuelle. Ils l’ont troqué contre une " libido dominandi ",
à l’efficacité instantanément plus payante. Mais tout
à l’immédiateté de leurs petites pratiques honteuses,
ces libidineux frustrés ne voient même pas l’aspect dérisoire
de leur " réaction ".
Car ce sont bien des
réactionnaires. S’employant à colmater les brèches,
ils sont totalement inconscients de la force vive de la vraie pensée.
Pensée sauvage et anomique, qui risque d’être le canonique
de demain. Le vent fou de la découverte ne se laisse, jamais, enclore
dans les petites certitudes ou évidences scientifiques du moment.
Tous les créateurs ont subi les foudres de l’establishment.
En déclarant des
sujets, des méthodes, des sensibilités théoriques
taboues, les bureaucrates universitaires ont pour ambition de créer
un " Ordre " corporatiste, hiérarchisé, légitimant
les sujets théoriques et les méthodes pour les aborder. Ayant
peur de l’inconnu, ils " maréchalisent " en quelque sorte.
Mais, nous n’avons pas
à être toujours obnubilés par ce que G.Tarde appelait
les veilles " sociomachies " mythologiques, ce perpétuel combat
des forces du bien contre celles du mal, les bons contre les mauvais sujets
de thèses, les bonnes " méthodes contre les mauvaises " …
Pas plus que nous n’avons à discriminer, a priori, les étudiants
dont nous pensons qu’ils peuvent faire une thèse.
Je l’ai dit, une
telle attitude réactionnaire n’est plus en phase avec la sensibilité
des jeunes chercheurs qui, parfois en en payant le prix, n’acceptent plus
les oukases surplombant. L’écroulement des tours phalliques de New
York en est le symbole, le pouvoir vertical n’est plus ce qu’il était.
Et vouloir " professionnaliser " la sociologie, c’est-à-dire la
faire rentrer dans un ordre marchand, est un objectif (un fantasme du pouvoir)
daté qui subira le même sort.
De manière diffuse,
l’on sent une exigence de la pensée n’acceptant plus les enclosures
conceptuelles a priori. Pas plus que les exclusions d’écoles d’ailleurs.
Et la chasse aux sorcières que mènent les " commissaires
", experts et autres apprentis bureaucrates, si elle traduit bien l’état
d’esprit arrogant d’une caste au pouvoir, ne pourra rien contre la déferlante
du relativisme théorique dont les indices sont légion.
Ce relativisme, en son
sens simmelien, est bien l’écho, pour ce qui concerne la découverte
intellectuelle, du polyculturalisme ambiant : la mise en relation de manières
d’être, de formes de penser, de goûts sexuels, culturels, cultuels
qui ne se reconnaissent plus dans la " reductio ad unum " du fantasme totalitaire
de l’époque moderne.
Au pouvoir patriarcal
vertical, répond la puissance des débats horizontaux. Et
Internet aidant, les sujets anomiques mettant l’accent sur les divers aspects
du quotidien, sur les multiples tribus urbaines, les " cyberattitudes "
et autres formes du dionysiaque diffus, ne pourront plus être, durablement,
réprimés. Tout simplement parce qu’ils correspondent à
la socialité postmoderne.
Le pluralisme des méthodes,
des intuitions, des sujets, la transversalité des approches, tout
cela fait écho à la pluralité des vécus sociaux.
Tout cela nécessite de l’audace théorique, voire des hypothèses
et des analyses risquées. Mais tout cela qui est la condition nécessaire
pour être " l’intellectuel organique " de son temps. Peut-être
même, tout cela impose-t-il, ainsi que Descartes l’avait proposé
au début de la modernité, de faire " tabula rasa " des dogmes
" scientifiques ", des croyances et autres doxa académiques.
L’inquisition n’a qu’un
temps. Et, dans le style de l’Almanach Vermot, rappelons que les vrais
croyants ne sont, après tout, que des fosses (fausses) sceptiques.
En se vengeant anonymement, en appliquant l’immorale loi du talion, en
bref, en refusant le débat, et en promulguant leurs édits
sur la bonne science contre le Mal environnant, les propriétaires
de la " Science française " se déconsidèrent aux yeux
de la communauté internationale, ils se nombrilisent aussi, et surtout,
ils portent un mauvais coup à la connaissance sociale qu’ils affirment
défendre.
Rébellion ai-je
dit contre ces bureaucrates et leur hypocrisie. Et cela peut se faire en
les reconnaissant pour ce qu’ils sont : des curés, noirs ou rouges,
mal défroqués et transposant leurs rêves ou cauchemars
d’antan en un lieu où devrait régner la laïque liberté
de pensée ; des totalitaires avides de pouvoir, bien dérisoire
il est vrai, et n’ayant aucun état d’âme pour l’imposer. Pour
les démasquer, il suffit de se souvenir de l’adage populaire : ce
n’est pas parce qu’une pute change de trottoir qu’elle cesse d’être
une pute.