René Barbier (CRISE, université Paris 8)
Faut-il avoir peur de la liberté en éducation
? Bien des gens, d’un côté et de plus en plus aujourd’hui,
répondent affirmativement. D’un autre côté, ceux qui
approuvent la liberté, s’empressent trop souvent de la réduire
au silence dès qu’ils se hissent au pouvoir.
En fait, la liberté n’existe pas. Il n’existe
que des conditionnements de toutes sortes dont nous méconnaissons
la profondeur de champ.
Pourtant, en éducation, la liberté est
indispensable. Aucun élève, aucun étudiant, ne s’éduque
sans un sens aigu de la liberté. Le savoir ne se transmet qu’au
moment où le formé est demandeur, au plus profond de lui-même.
Dès lors, la discipline est intérieure à la personne,
au “ s’éduquant ” comme disent les Canadiens. Il est inutile de
demander de faire un effort à celui qui désire apprendre.
Cela va de soi. Comment un éducateur peut-il faire émerger
le sens de la liberté chez son élève si lui-même
ignore sa véritable nature ?
La liberté, pas l'anarchie
On le sait depuis longtemps : la liberté n’est
pas l’anarchie, comme le rappelait, naguère, A.S.Neill. Les détracteurs
de la pédagogie active qui n’arrêtent pas de gesticuler au
nom de la transmission des savoirs et de la discipline, ont fait leur cheval
de bataille de la lutte pour imposer un héritage culturel légitime,
malgré la mise en évidence de sa relativité sociale
par les sociologues. Des intellectuels de renom les ont suivis. Des ministres
de l’éducation également. Selon eux, le savoir se perd, l’incivilité
gagne les rangs des élèves dans les banlieues et ailleurs...
On est étonné de voir à quel
point les intellectuels qui criaient en 1968 “ il est interdit d’interdire
”, s’empressent aujourd’hui de jeter l’anathème sur tous ceux qui
tentent désespérément de poser des questions à
la pédagogie militaire que ces penseurs veulent restaurer.
Il ne s’agit pas, pour autant, de se voiler la face.
Il est vrai que la violence existe et même se développe dans
certains établissements. Il est patent que des enseignants sont
déprimés, fatigués, insultés. Nous voudrions
tous une école protégée du “ désordre établi
” extérieur dont parlait E.Mounier. Mais ce n’est pas le cas puisque
ce désordre est, avant tout, dans nos têtes. La violence du
social fait rage dans nos classes et s’infiltre dans nos universités.
Certains collèges ou lycées deviennent invivables, mais beaucoup
d’autres sont plutôt traversés par une interrogation diversifiée
et nourrie par une information extrascolaire, sur le bien-fondé
de notre société. Nos élèves et nos étudiants
ne sont plus des gobe-mouches. Ils réfléchissent et ils parlent
avec leurs mots, avec leurs images, avec leur cœur. Les “ disciplinaires
” doivent se rendre compte que nous ne reviendrons plus à l’état
scolaire de la Troisième République. De plus en plus le lycée
deviendra - non un havre de paix - où la “ scholè ” grecque
la plus pure pourrait se déployer, mais un lieu d’interpellation
permanente et conflictuelle sur la réalité économique,
sociale et culturelle de notre temps.
L’éducateur doit s’y préparer, mais
comment ?
Etre libre ?
Toute la question est là : qu’appelle-t-on être
libre ? Que veut dire “ éduquer les éducateurs ”, tâche
première, à mon avis, de l'Éducation Nationale.
En vérité, il s’agit de la même
chose. L’éducation consiste à découvrir, en soi-même,
le sens de la liberté. De cette liberté reconnue surgira
le comportement pertinent. Même si autrui peut nous y aider, il s’agit
d’une démarche personnelle, d’une expérience toujours d’autoformation.
Seule une personne approchant ce sens de la vie peut
réellement devenir un citoyen, c’est-à-dire un être
participant à la vie et à l’organisation de la cité.
Mais la cité d’aujourd’hui n’est plus la cité d’hier. Elle
s’étend à l’organisation de la vie collective au niveau planétaire.
Nous sommes à l’ère de la “ Terre-patrie ” comme la nomment
E.Morin et A-B.Kern. La France n’est pas le monde et la Chine n’est plus
“ l’Empire du milieu ” entouré de “ barbares ”. On sait avec F.Braudel,
que “ l’économie-monde ” a commencé à exister dès
le XVIe siècle et perdure aujourd’hui dans l’essor de la “ mondialisation
”. Nous nous découvrons de plus en plus, si ce n’est de mieux en
mieux, des êtres inéluctablement reliés, interdépendants
les uns des autres. Or, en même temps, la mondialisation mercantile
s’étaye sur un individualisme forcené animé par le
profit. Un paradoxe s’ensuit qui devient de plus en plus évident
et suscite des réactions. A Seattle, lors de la réunion de
l’Organisation Mondiale du Commerce, en 1999, un mouvement social né
de la société civile, refuse d’être cantonné
dans l’ère de la marchandise.
Dimensions de la liberté.
La reliance n’a de sens que dans une perception de
ce qu’est réellement la liberté.
La liberté implique le non-attachement. Il
n’existe aucune liberté dans le désir de possession de biens
économiques ou symboliques, encore moins des êtres humains
que l’on dit “ aimés ”. Ce désir débouche sur la dialectique
du maître et de l’esclave, traduit aujourd’hui dans celle du salarié
et de son employeur. Tout discours sur la liberté enfermé
dans ce désir n’est qu’une tromperie, y compris le célèbre
discours des juristes proclamant “ le principe de l’autonomie de la volonté
”.
La liberté n’est pas le contraire de la contrainte
et de l’autorité.
Elle s’épanouit à l’extrême pointe
de l’instant, dans un espace mental qui est hors temps, hors image, hors
concept.
Elle s’improvise à chaque fois dans sa forme
en fonction de son contexte.
Elle ne recherche pas la séduction ou la reconnaissance.
Elle apparaît quand on ne l’attend pas. Elle
disparaît sans qu’on s’en aperçoive.
Elle représente une qualité du silence
intérieur.
La liberté se confond avec l’action juste,
c’est-à-dire celle qui surgit très exactement au moment même
où la liberté s’affirme. L’action juste de “ l’homme de bien
” du sage chinois traditionnel animé par le Ren, la vertu
d’humanité dont parle Mencius, ne passe pas par le concept et le
savoir, sinon nous le saurions et la barbarie ne serait pas à notre
porte.
Elle est donnée par la liberté jaillissante
qui est un autre nom pour amour et compassion.
La liberté est attention permanente à
ce qui est.
Toute l’éducation
radicale consiste à passer de l’intention à l’attention.
En finir avec les projets illusoires et hypothéqués
par nos innombrables conditionnements. Une pédagogie du projet devrait
être celle qui remet en question toute idée de projet. Partir
de la réalité, de sa violence, de son énergie déployée,
de ses désirs, de ses actes et VOIR, sans aucun préjugé,
sans aucune comparaison. Voir sans idée préconçue,
sans travestissement imaginaire. Voir en ne faisant qu’un avec la chose
vue. Alors la pensée peut prendre sa source dans cette vision souveraine.
La pensée est toujours secondaire et dépendante de ce sens
de la liberté. Pour penser vraiment, il faut être immergé
dans le calme de l’esprit qui est reliance à la totalité
du monde. Un philosophe d’origine indienne Krishnamurti l’avait bien compris.
Un savant renommé, David Bohm, partageait ce sens de la liberté
avec lui ? Tous deux se questionnaient en permanence sur “ les limites
de la pensée ” (Stock, 1999) au nom de l’homme relié, c’est-à-dire
de l’homme libre.
Le poète est-il un homme libre ?
Est libre, le sujet qui ressent, en son for intérieur, que la vérité du monde est l'expression de l'intelligence. Non de l'intelligence comme simple expression de la raison, mais comme une perception directe de la réalité. Le poète, dans son développement personnel, accomplit peut-être vraiment ce processus éducatif qui le conduit à poser la question de la vérité.
La question de la vérité
La poésie ne saurait être du ressort de
la vérité car la vérité est sans chemin et
la poésie est une voie de connaissance fondée sur l’expression
créatrice.
La vérité est un mot que la philosophie
occidentale a pris pour argent comptant. C’est le maître-mot de la
quête philosophique dans notre région du monde alors que ce
concept n’a pas la moindre importance dans la pensée chinoise. D’ailleurs
celle-ci ne connaît pas le verbe être et ne s’intéresse
qu’à l’efficacité.
Au nom de la vérité, la religion, puis
ses successeurs, la politique et la science, ont engendré un siècle
de barbarie, notre siècle. La vérité implique que
“ce qui est” se présente comme nécessaire divisé :
il y a celui qui la connaît et les autres, il y a la vérité
et l’ignorance. Or, dans le domaine de la vie spirituelle, ce qui divise
éloigne toujours de la connaissance de “ce qui est”.
Lorsque la poésie veut singer la philosophie,
elle parle de la vérité et plaque ses catégories dans
sa trame expressive. Ce faisant, elle devient lourde et ennuyeuse. Au mieux,
elle peut servir d’outil mnémotechnique pour les étudiants
philosophes.
Lorsque les philosophes s’intéressent à
la poésie, c’est toujours pour “parler sur” elle et jamais pour
la pratiquer. Certes, parfois, leurs propos sont particulièrement
subtils dans l’ordre de l’intellect. Songeons à Heidegger dissertant
sur Hölderlin. Mais, trop souvent, que de mots creux pour éclairer
la transparence poétique.
Quelques uns, comme Bachelard, se refusent à
discourir sur la poésie et préfèrent retentir. Une
image ne peut être comprise que par une autre image. Parler de poésie
revient, finalement, à en écrire.
Chercher la vérité, dans le domaine
spirituel, consiste à faire comme si elle était à
atteindre quelque part et selon un certain chemin. Les religions instituées
veillent à ce qu’on n’oublie jamais ce désir. Nous devenons
alors des chercheurs spirituels. Mais ces deux termes sont antinomiques.
Un être authentiquement “spirituel” ne cherche rien, ne veut rien,
n’attend rien. Partir à la quête d’un bien spirituel, c’est
se dérouter par rapport à ce qui est. C’est penser en terme
de futur et, du même coup, refuser de voir le présent face
à face. C’est comparer entre ceux qui connaissent (les “éveillés”)
et les pauvres hommes que nous sommes. Les philosophes pensent qu’avec
les mots, les concepts, nous atteindrons sans doute un jour une région
de nous-mêmes qui nous intégrera au monde. Ils ne ressentent
pas ce que pressent le poète : le concept n’est-il pas toujours
plus ou moins l’artisan d’une fuite, comme le remarque Yves Bonnefoy ?
Il n’y a pas de “recherche” spirituelle. Il n’y a
que des individus insatisfaits qui ont besoin d’imaginer autre chose que
ce qui est. Mais “ce qui est” commence à vivre dans le banal et
le quotidien, dans notre souffrance la plus immédiate, dans nos
rencontres les plus inattendues, dans nos joies les plus simples. S’ancrer
dans cette immédiateté de la vie quotidienne, sans chercher
autre chose et faire transparaître la réalité : telle
est la tache de l’être spirituel.
Mais n’est-ce pas également la fonction
du poète ? Plus exactement, n’est-elle pas de tenter d’exprimer,
justement, cet ancrage bouleversant et instantané ? A travers les
mots, les images, les rythmes, les situations décrites ? Il ne s’agit
pas de chercher la vérité pour le poète, mais de vivre
la réalité et de la mettre au jour. Le langage manque toujours
pour parfaire l’expression et le poète doit l’inventer. La réalité
n’est ni la surréalité, ni la sous-réalité
pour le poète. Elle est à sa place. Elle est ce qui, sans
cesse, advient. Elle est ce qui ne demeure pas. Elle est le “procès”
du monde. Le flux ininterrompu de l’être dans lequel et par lequel
il n’y a jamais ni naissance, ni mort. Seules les formes surgissent et
finissent pour retomber dans le fond, le Sans-Fond, de ce qui est. Le poète
contemple plusieurs niveaux de réalité à la fois.
Sa passion consiste à faire passer une émotion qui relie
un niveau de réalité à un autre. Une simple image,
parfois, et c’est le miracle: “fascinante, on la tue en l’émerveillant”
écrit René Char à la mort de l’alouette en plein vol.
Image rare, car la contemplation simultanée de deux niveaux de réalité
est improbable, inattendue, secrète et son expression pertinente
encore plus difficile à trouver. On écrit dix mille vers,
comme les dix mille êtres de la pensée chinoise et seul un
vers, correspond à la surprise.
Le poète n’est pas un créateur, au sens
habituel du mot. Il n’exprime rien de son petit moi pour “créer”.
Il est plutôt la voix de la création du monde par lui-même.
A force de contempler les bambous, il est devenu le bambou et peut parler
en son nom. Il sait crier car il est devenu le cri de ceux qui ne crient
plus. Il entre dans le rire car il peut entrer en soi-même, c’est-à-dire
dans le rien qui contient tout les possibles. Le poète parle parce
qu’il ne peut pas faire autrement. Demande-t-on à la rose pourquoi
elle donne son parfum au monde ? Il ne parle pas pour dire la vérité
mais pour continuer à être, pour continuer à vivre.
Son dernier souffle est encore une parole d’être.
Et l’éducateur ?
L’éducateur d’aujourd’hui ira-t-il jusqu'à
ce point d’être où il disparaît en tant qu’enseignant,
instructeur, pour demeurer un homme de la complexité ?
L’enseignant acceptera-t-il de laisser parler en lui
l’éducateur libre pour inventer, sans cesse, de nouveaux modes de
transmission du savoir et découvrir les formes émergentes
de savoirs et de savoir-faire étrangers à son habitus ?
Si l’enseignant ne réussit pas ce coup de maître
(de véritable maître), on peut s’attendre à un accroissement
de la violence, du désintérêt pour les études
et de leur transmission, de la dépression des professeurs comme
des élèves.
Si l’éducateur ne réussissait plus à
rester dans l'Éducation Nationale, du fait de la méconnaissance
de cette question difficile, on peut s’attendre à un bel avenir
pour les écoles privées.
La relation d’éducation
Il faut distinguer la relation d’éducation
du rapport au savoir, et de la relation pédagogique. Aujourd’hui,
les chercheurs en éducation ne parlent plus simplement du “ savoir
” mais plutôt du “ rapport au savoir ” plus personnalisé.
Le rapport au savoir se définit par
l’approche existentielle que le formé comme le formateur entretient
avec ce que la société juge indispensable de transmettre
d’une génération à l’autre (savoir académique
et savoir-faire légitime). La relation pédagogique
est axée sur le savoir-faire lié à la transmission
et à l’acquisition de connaissances. Il s’agit de savoir mettre
en place et d’inventer des dispositifs éducatifs et de groupes les
plus efficaces pour la réalisation du projet éducatif.
La relation d’éducation
est centrée sur le système “ formé-formateur-objet
de connaissance à transmettre ou à construire ensemble ”
pour la réalisation du projet éducatif. Elle est d’abord
une relation faite d’interactions réciproques et s’affirme comme
un processus soumis à l’imprévu et à l’incertitude.
Dans la relation éducative la plus radicale, le “ moi ” des personnes
concernées disparaît. Seule vit la relation alimentée
par l’objet de connaissance. Ce dernier peut-être un savoir académique
ponctuel, un savoir-faire, ou un élément de savoir-être
liés à la connaissance de soi.
Éloge de l'incertitude
Le caractère d’imprévisibilité
de la relation d’éducation ne permet pas de savoir d’instant en
instant, ce qui sera l’objet de connaissance en acte dans le système
relationnel. La relation d’éducation est portée par l’incertitude
et s’inscrit dans une prise de conscience de la complexité du vivant.
Le rapport au savoir concerne surtout l’enseignant,
la relation pédagogique, le pédagogue, et la relation d’éducation,
l’éducateur, si nous acceptons de distinguer ces trois termes.
Les idéologues du rapport au savoir veulent
essentiellement se limiter à ce domaine dans l'Éducation
Nationale. Il faut cependant ajouter que les chercheurs en didactiques
des disciplines, inspirés des sciences cognitives, ne négligent
plus aujourd’hui la dimension affective et sociale dans la transmission
des connaissances.
Les pédagogues dans la relation pédagogique
sont en perpétuelle quête de connaissances. Ils développent
un mouvement dit d’“ éducation nouvelle ” qui est loin de laisser
de côté la transmission du savoir, comme le stigmatisent les
“ disciplinaires ” de l'École de la République.
Comprendre l'éducateur
L’éducateur est sans doute plus difficile à
comprendre. En effet, il ne se forme guère à l’université,
dans les IUFM, encore aujourd’hui. Sa formation très personnelle
lui vient d’un approfondissement méditatif des épreuves de
la vie au jour le jour, en liaison avec un savoir philosophique, psychologique
et spirituel actualisé.
Mais plus encore l’éducateur est un être
de connaissance qui a fait l’expérience consciente de la vraie relation,
au moins une fois dans sa vie, quand le moi s’évanouit dans l’acte
même de la relation et que seule demeure cette relation agissante.
L’éducateur est littéralement sans projet sur son élève.
Il ne cherche pas à le former suivant un programme déterminé.
Il l’accompagne dans un dialogue continu par lequel lui-même apprend
à se connaître. Il est, par excellence, l’être du questionnement
plutôt que le grand Affirmateur de la vérité du savoir.
Son approche est fécondée par la pensée négative
: qu’est-ce qui n’est pas dans ce qui est, sans pour autant s’arrêter
à la pensée dialectique.
La liberté au coeur
La liberté est au cœur de l’existence de l’éducateur.
Son questionnement surgit de ce vécu libertaire de chaque instant.
Mais on aura compris qu’il ne s’agit aucunement de la liberté narcissique
d’un moi séparé et séparateur. Son sens de la liberté
provient d’un espace mental proprement “ religieux ” au sens étymologique
d’être relié. Un espace mental sans fragmentation et sans
conflit que très peu de psychanalystes freudiens ont accepté
comme réel. Cornelius Castoriadis nous le confirmait encore, il
y a quelques années, dans un entretien sur la méditation
et l’éducation qui vient d’être publié dans son dernier
“ Carrefour du labyrinthe ” (Tome VI, Seuil, 1999).
L’éducateur se vit comme étant le monde
et le monde est lui. Il peut accompagner un élève dans la
peur, de ne pas savoir par exemple, parce que cette peur, il la connaît
de l’intérieur, mais elle a été dépassée
par son observation radicale.
Évidemment, dans la réalité scolaire
et universitaire, les trois figures de l’éducation (enseignant,
pédagogue, éducateur) sont plus ou moins conjuguées,
suivant la qualité ontologique des personnes concernées.
Pourtant, dans les combats actuels pour accentuer l’un ou l’autre pôle,
les enjeux sont d’importance et toute une philosophie de la vie est diffusée,
imperceptiblement, non sans arrière plan économique et politique.
L’éducateur est de tous, le plus “ dangereux ” car le plus libre.
Aucune figure d’autorité ne peut le contraindre si les directives
ne vont pas dans le sens de son expérience éducative. Il
est le “ rebelle ”. Non celui qui dit “ non ” mais celui qui questionne
jusqu'à l’ultime, le bien-fondé de toute décision.
De plus, c’est ce qu’il fait passer à son élève, à
son étudiant, à son stagiaire adulte. Il leur apprend à
vivre un esprit réellement critique, pas une esprit qui s’étaye
de citations. Il est libre parce qu’il ne s’enferme pas dans un capitalisme
du savoir dont il connaît toute la relativité culturelle et
sociale. Si un enseignant peut oeuvrer dans un milieu de transmission d’objet
et de savoir technique, il est particulièrement faillible dès
qu’il s’agit de problèmes humains, de sciences humaines. Parler
de l’amour, à partir du savoir psychologique par exemple, ne permet
pas de comprendre ce que veut dire aimer, même si nous pouvons avoir
l’illusion de savoir. En quoi savoir théoriquement les ressorts
subtiles de la soumission à l’autorité (savante), par la
lecture de la célèbre recherche de Stanley Milgram, nous
permet-il vraiment d’être plus libre dans notre existence concrète
? Par contre, ce savoir, scientifiquement nécessaire, nous offre
la possibilité de mieux manipuler nos semblables.
Examinons deux cas précis
de relation d’éducation telle que je l’entends.
Un cas est pris dans la vie quotidienne non scolaire,
l’autre à l’université.
Un cas tout simple
Un jour que je remonte la rue des Pyrénées
dans le XXe arrondissement de Paris, je croise une vieille femme, adossée
contre un mur, seule, la main tendue. Spontanément je plonge dans
ma poche et je lui donne une pièce de monnaie, en la regardant dans
les yeux. Elle prend la pièce et garde ma main dans les siennes.
Ce geste me fait sortir d’une relation de simple sollicitude pour entrer
dans la compassion. Sans réfléchir je prends cette vieille
femme dans mes bras et je la serre chaleureusement pendant quelques minutes,
sans rien dire. J’éprouve une joie très calme, mystérieuse
et profonde. Puis nous nous séparons et elle me dit merci. Ce “
merci ” à une saveur incommensurable parce qu’il exprime une relation
humaine si simple. Je la quitte en lui disant “ courage ” ... “ Oh ! oui,
il m’en faut beaucoup ”, dit-elle en s’effaçant.
Simple scène de la vie quotidienne que chacun
peut vivre, mais authentique relation d’éducation. Le vécu,
dans ce fait, est une relation dans laquelle, pour un moment, je n’étais
plus en tant que “ moi ”, pas plus que cette femme. Elle était moi
et j’étais elle. Nous étions la relation vivante, au delà
des contingences de statut social, d’idéologie, de représentations
imaginaires. Aucun savoir ne s’échange dans cette histoire. Mais
nous réalisons ce que vivre veut dire : n’est-ce pas l’essentiel
de l’éducation ?
Cette expérience m’a beaucoup appris pour ma
relation avec les étudiants. Je sais qu’il me faut être toujours
à la hauteur de ce sentiment, de cette “ écoute sensible
” comme je la nomme. Ce qui n’est pas facile.
Prenons un autre cas, plus scolaire.
Dans mon unité d’enseignement consacrée
à l’œuvre de Jiddu Krishnamurti en Sciences de l’éducation,
à l’université Paris 8, je pratique une pédagogie
de groupe, seule manière à mon avis, de pouvoir partager
le questionnement propre à cette œuvre. Dans un des groupes d’étudiants
où je suis participant, une jeune fille maghrébine, portant
le voile islamique, m’interpelle sur le sens de l’observation et de l’attention
chez Krishnamurti. Comment lui faire comprendre, sans l’ensevelir sous
les citations érudites, le sens de la méditation chez Krishnamurti
? Lui dire que son attention est du même type que ce qu’un scientifique
digne de ce nom peut vivre, n’a pas grand intérêt. Je dois
trouver l’exemple qui la concernera directement. Partir d’un fait. Ma propre
attention à ce qui se passe entre nous est extrême. Je trouve
spontanément ce que je vais dire. J’aborde in situ un sujet tabou
: la question du voile islamique. Non comme un historien, un sociologue
ou un psychologue, mais comme un éducateur.
“ Supposons que je sois un enseignant un peu rigide
- lui dis-je - je te vois avec ton voile sur la tête. Immédiatement,
des images me viennent à l’esprit, positives ou négatives
suivant mes inclinations sociales et spirituelles personnelles. Je vais
alors réagir en fonction de cet imaginaire que tu contribues à
former par ta décision de porter le voile. Je pourrais invoquer
tel ou tel argument d’autorité instituée dans l’établissement
pour échapper à ma propre responsabilité. Nous sommes
tous les deux concernés. Ensemble nous construisons la division
(ou la fusion illusoire) entre nous, entre nos peuples, sans nous en apercevoir.
Nous maintenons un état de guerre de religion. En aucun cas nous
ne pouvons réellement dialoguer. Nous ne sommes pas en relation.
Supposons maintenant que j’ai une autre attitude.
Je te vois avec le voile, c’est un fait. Je ne cherche pas immédiatement
à expliquer ta conduite par la référence à
des théories psychanalytiques ou sociologiques. Encore moins à
brandir un règlement. Je me borne à constater ce qui est.
Je me vois moi-même avec les sentiments divers qui m’agitent, me
traversent, obscurcissent mon observation. Je ne les juge pas. Je les vois
simplement sans m’y attacher. En même temps je “ nous ” vois dans
un champ de relations, dans cet espace d’éducation, dans cette unité
d’enseignement, avec tous les autres étudiants d’origine culturelle
plurielle, dans cette université historiquement située, dans
cette société française particulièrement xénophobe,
voire raciste. Je suis, tu es, un élément de cet ensemble
que nous construisons tous les deux à chaque instant par notre comportement,
par nos propos. J’ai une conscience aiguë de ce fait et de ma responsabilité
personnelle et politique. Si tu peux réellement m’écouter
à ce moment, nous sommes en relation éducative et nous pouvons
commencer à nous parler et - peut-être - à changer.
”
L’attention est l’essence de l’éducation dès
que nous sommes dans le domaine où la psyché est impliquée,
c’est-à-dire la quasi totalité des interactions humaines.
L’attention est une modalité de la liberté radicale de l’être
humain dans la mesure où cette liberté surgit du silence
méditatif sans objet. Il n’est point besoin de convoquer l’image
d’un dieu pour vivre ce point d’être. Être attentif à
tout ce qui vit et interagit constitue l’essence du vivant humain. C’est
- il me semble - le point d’ancrage de toute pensée scientifique.