LE HAIKU

 

Alexandre Lhotellier

Celui qui n'est témoin que de ses échecs, ses erreurs, ses fautes, etc dit : "Qu'est-ce-que tu vas faire avec la sagesse ?" Cela m'a beaucoup troublé, et j'ai accepté par amitié et parce que je me suis dit : "Il faudrait, tout de même, une fois dans sa vie, se confronter avec cette affaire" Quand j'en ai parlé autour de moi, cela a été de légères plaisanteries : "Enfin, ce n'est pas sérieux ; qu'est-ce-que tu vas faire avec ces gens là ?" Et je n'ai pas su faire court, car plus j'avançais, plus je trouvais à aller plus loin et je m'étonnais d'étonnement. J'étais d'abord parti avec les stoïciens à cause de tous les malheurs contemporains que nous avons, et puis, je n'ai pas trouvé là d'éléments, et surtout, parce que je trouvais là une sagesse peut-être un peu sévère. Ce qui m'intriguais c'était une sagesse un peu païenne, un peu festive.

Je voudrais vous lire un petit texte de FREEDMAN dans ce livre : "La Puissance et la Sagesse". Cela a à voir avec mes Haikus. "Prendre son vol chaque jour, au moins un moment qui peut être bref pourvu qu'il soit intense. Chaque jour a un exercice spirituel, seul ou en compagnie d'un homme qui lui aussi veut s'améliorer. Exercice spirituel : sortir de la durée, s'efforcer de dépouiller tes propres passions, tes vanités, fuir la médisance, dépouiller la pitié et la haine, aimer tous les hommes libres, s'éterniser en se dépassant. Cet effort sur soi est nécessaire, cette ambition juste. Nombreux sont ceux qui s'absorbent entièrement dans la politique militante, la préparation de la révolution sociale. Rares, très rares ceux qui pour préparer la révolution veulent s'en rendre digne."

 

Donc, arriver en dernier, chercher, oser. Ce qui m'importe, c'est une démarche. C'est à dire que je ne suis pas ici au spectacle, je suis un peu gêné d'être sur une estrade, je ne suis pas un exemple comme chacun d'entre nous. Mais comment parler d'une démarche, comment chercher une démarche concrète et quotidienne. Voilà ce qui m'amène. Et le Haiku n'est qu'un exemple parmi d'autres. Mais il y a trois choses qui m'importe dans la démarche, dans cette voie : il y a une visée de valeur et une vision, et puis une écoute des flux et des processus, et puis troisièmement, il y a une rythme analyse d'opération de méthode.

 

Je voudrais donc regrouper ces choses là, et c'est vraiment la démarche, et non pas un survol, qui m'intrigue. Et cela me plaît que ce soit une petite chose, la petite chose, l'éclair, le détail. Vous vous souvenez que Dieu est dans les détails. Et puis partir de cette démarche parce que sinon, c'est impudique. On est un peu de mauvaise foi, ou vanité des vanités.

 

Alors, comment oser parler de sagesse ? Celui qui parle ne sait pas, et celui qui sait ne parle pas. La sagesse s'éprouve, mais ne se dit pas et je suis en train de parler. D'où la contradiction qui m'importe. Et BAZAINE; le peintre; m'aide. Il me dit : "Rien de plus inquiétant que cette sagesse qui guette vers la cinquantaine les anarchistes de la vingtième année." Alors, je me dis : Qu'est-ce-que tu es en train de raconter ? Il faut que tu attendes cet âge pour parler de ça. Et puis alors on parle des enfants sages et des vieux sages qui vont remplacer les experts, comme vous le savez. Mais est-ce-que cette sagesse est engendrement de vie longue ? Et je pensais à toute la somme des conneries que l'on a faites dans son existence.

 

Et puis, je suis intrigué par YOURCENAR, qui est une dame que l'on peut aimer par ailleurs, qui disait : "Pourquoi la sagesse française est-elle un peu courte, un peu terne ou plutôt de trop confortablement installée en soi ? J'allais toujours chercher SENEQUE, Marc AURELE, enfin les anciens, sans la sagesse des nations.

 

J'ai trouvé dans un roman policier la demie réponse. Je vais citer l'auteur après car c'est un auteur profond, une femme en plus. Elle dit : "Il est facile d'acquérir une réputation de sagesse, il suffit de vivre assez longtemps, de parler peu, et d'agir moins encore." C'est Billie JAMES.

 

Alors, ce que je voudrais vous dire, c'est comment je cherche, comment j'ai cherché pour ce rendez-vous avec vous. Pourquoi ça m'a embêté. Et parce qu'en réalité, je ne peux pas séparer une sagesse poétique d'une sagesse pratique, et d'une sagesse tragique. Et ce dont je vais parler surtout aujourd'hui, c'est plus d'une une sagesse poétique.

 

J'ai du mal avec une sagesse importée pour moi, qui viendrait d'ailleurs. J'ai du mal avec une sagesse qui serait un peu molle. Je cherche une invention réelle de ce quotidien de sagesse, mais qui intégrerait naturellement ce rapport à la souffrance, à la violence et à la question du sens.

Je voudrais enfin m'asseoir, respirer, me reposer un moment. Et un moment confiant, non avide de résultat. Je suis perturbé car je cherche, c'est tout. Je cherche, et je n'ai pas trouvé. J'ai compris qu'il me fallait peut-être chercher en solitaire, que je suis sorti des églises avec les prêtres ouvriers, qu'après tout, l'université est une autre église, même peut-être avec beaucoup de chapelles.

 

Alors, j'ai été en Inde, en ashram près du Népal, et là je me suis rendu compte que j'étais celte, que les Celtes étaient là-bas. Cela m'a beaucoup perturbé. Je me suis dit que je suis breton et pas d'ailleurs. Je ne voulais pas mettre des schémas venus d'ailleurs. J'aurais voulu habiter ma parole qui a une culture, ici, inscrite en Europe, et qu'il y a plein de mystique...Je trouvais cela important.

 

Ce qui me trouble le plus, c'est que, tâtonnant dans cette recherche en miettes, c'est vrai que le non dialogue des sagesses me trouble. C'est à dire que je peux aller faire mon marché ou ma quête dans plusieurs domaines, mais je trouve beaucoup de gens enfermés dans leur langage, comme moi peut-être dans le mien.

 

Alors comment chercher, comment avoir une recherche active de cette sagesse là, qui ait du sens plein ? Et SPINOZA dit : "Mais l'amour d'une chose éternelle et infinie nourrit l'âme d'une joie sans mélange et sans tristesse, ce qui est très désirable et mérite qu'on le recherche de toute ses forces." Alors, si on ne peut pas se présenter comme maître de sagesse, face à la crise que nous avons, est-ce-que la sagesse a du sens dans cette affaire ? Cela signifie que : qui ose parler de sagesse, n'est pas sage. Voilà mon commencement. Prendre ce risque, c'est aussi refuser de banaliser ou de lénifier la sagesse. La sagesse n'est pas sage comme les enfants du même nom. La sagesse est une présence réelle, une énergie d'accompagnement, d'accomplissement. Et c'est autour de ça que je cherche. Et pourquoi, et comment la société...?

 

Alors, j'ai appelé mon propos : La Voie du Haiku ou La Sagesse comme Voie de l'Extrême Ordinaire. C'est à dire, la sagesse comme pratique de soi, non pas comme discours. Au fond, je voudrais habiter une petite maison, et non pas un grand palais abstrait. Un éveil et une veille de l'extrême ordinaire.

 

En un sens, ce serait la sagesse comme écoute de l'instant, comme ouverture à l'être, comme enracinement dans le silence, ce que j'appelle : l'unique concret. Mais, la sagesse aussi comme centration sur l'essentiel, comme oeuvre de discernement. La verticalité, le singulier universel. Et puis, troisièmement, la sagesse comme simplicité extrême du vécu partagé, le dénuement dans la rigueur du dire, comme accès à son désir.

 

En conclusion, je voudrais la sagesse comme ardente passion de joie, de joie vivifiante, vitalisante. En n'oubliant pas que j'ai besoin d'une sagesse poétique, pratique, et tragique.

 

Alors, qu'est-ce-que je suis aller faire avec les Haikus ? Pendant des années, je me suis intéressé aux Haikus par la littérature, et je rappellerai que les japonais ont emprunté aux Chinois, à l'Inde,..... Et je pense à DEGUY, le poète, qui dit : "Nous sommes tous criminels par inattention."

 

Donc, je cherche le Haiku comme exercice spirituel, comme exercice de soi, mais loin de toutes les grandes théories ou orthodoxies, comme exercice du seuil. En exergue aussi, René CHAR dit : "L'essentiel est toujours menacé par l'insignifiant." Et c'est ce signifiant que je cherche à travers tout cet exercice là d'approfondissement quotidien. Mais je me souviens aussi de DOSTOÏEVSKI qui demandait dans l'Adolescent : "Qu'est-ce donc, d'après vous, que cette vie vivante ?" "Je ne sais pas non plus, Prince, je sais seulement que ce doit être quelque chose d'infiniment simple, de tout à fait ordinaire, qui saute aux yeux chaque jour, à chaque minute. Si simple que nous avons peine à croire que ce soit si simple, et que nous passons naturellement devant depuis bien des milliers d'années sans le remarquer, ni le reconnaître."

 

Le Haiku est un exercice simple, rapide, efficace, quelle que soit la culture de base. Je l'ai fait autant avec des ouvriers, qu'avec des cadres, ou des étudiants. Rappelons, peut-être, pour ceux qui ne le savent pas, juste quelques éléments. C'est un petit poème japonais. Un poème bref en trois vers, 17 syllabes.

 

Le Haiku, c'est l'ellipse, le trait, la pointe, le hors glose, le no-comment. Tout est dit dans ce qui est dit. Extirpés tous les métalangages. Et cela rejoint la poésie de COLLERIDGE : "Un état d'émotion plus qu'ordinaire joint à une rigueur plus qu'ordinaire." Et cela ramène BACHELARD : "La poésie est une métaphysique instantanée. Le principe d'une simultanéité essentielle où l'être le plus dispersé, le plus désuni, conquiert son unité."

Le Haiku, c'est l'art du bref, une sorte de dire minimal, qui rend compte aussi fidèlement que possible de l'immédiat du vécu, de l'instantanéité d'un geste, d'une émotion. Cet art que l'on a appelé, et c'est RILKE qui le dit, un bref étonnement, et fait, cependant, de telle manière qu'il peut retenir longtemps celui qui le lit.

 

Le Haiku est une parole fulgurante, un jaillissement soudain, une parole méditante qui m'étonne moi-même. C'est une parole fondatrice, une parole qui commence, qui érige et qui fonde, qui inaugure l'espace de l'ouvert.

Le Haiku est une quête de l'essentiel. Il n'est pas tant préoccupé de faire semblant. C'est une parole matinale, une parole première, toujours commençante et neuve, un surgissement inaugural, quelque chose d'imprévu que j'ai en moi et qui manifeste cette fulgurance de l'instant dont je vais parler.

 

Le Haiku est un avènement du sens dans événement de l'immédiat. C'est l'éclair, c'est blitz, le coup d'oeil, la foudre, l'intense dans l'instant, quelque chose qui a surgit et que je n'imaginais pas. Donc, c'est plus qu'un poème. Même au sens fort qu'on peut donner au mot, et naturellement, ce sera proche de l'Ikebana, de la calligraphie, du tir à l'arc, de l'art des jardins, etc.

 

Donc, le travail du Haiku, c'est à la fois, d'entrer en silence avec soi, d'entrer en écriture, d'entrer en parole et d'entrer en dialogue.

 

Le Haiku a plusieurs objectifs. C'est un exercice de l'essentiel parce que nous bavardons trop autour de nous. C'est un exercice du temps, trouver l'instant. C'est un exercice de forme. Et les trois pour travailler l'éveil, la nécessité, la simplicité et la brièveté. Je retrouve là Maître ECKART : "Pour celui qui cultive la sagesse, la plus petite chose devient la plus grande." Nous avons naguère prié pour un maintenant, aujourd'hui, nous prions pour une petite chose seulement pour un soir. Ce qui rejoint Anthonin ARTHAUD quand il dit dans ses oeuvres complètes : "Le plus petit acte de création spontané est un monde plus révélateur et plus complexe qu'une quelconque métaphysique."

 

Un Haiku, c'est un microcosme, une miniature aurait dit BACHELARD, un éternel entre Apollon et Dionysos. Et c'est aussi une manière de vivre. Cela se fait dans le métro, n'importe où. BASHO dit à propos des cigales : "Sa mort prochaine, rien ne l'a fait prévoir dans le chant de la cigale."

 

Le Haiku est aussi très ironique : "Après le chrysanthème, hors le navet long, il n'y a rien." "Ils sont sans paroles, l'autre, l'invité et le chrysanthème blanc." "Brumes du soir, pensant aux choses du passé, comme elles sont loin."

 

Je cherche toujours une démarche concrète, commode, qui ne demanderait pas de bible énorme, ni de littérature savante, et que je pourrais pratiquer sans rien. Et c'est mon histoire de Haiku.

 

Il y a trois dimensions : il y a la centration sur l'instant, la centration sur l'essentiel, et puis la centration sur l'extrême simplicité du dire.

 

Centration sur l'Instant

 

"Si nous habitons un éclair, dit CHAR, il est le coeur de l'éternel." L'attitude juste fait l'instant réussi. Maître ECKHART dit : "Le fond de l'âme, c'est l'étincelle ou l'unité." Je serais tenté de dire à propos de Haiku : c'est l'étincelle et l'unité puisque c'est cela que je suis en train de chercher. Et BACHELARD dit à propos de la dialectique de la durée : "Ce n'est pas le temps qui nous est donné, c'est l'instant. Avec un instant donné, c'est à nous de faire le temps."

 

Donc, ce sur quoi je suis à la recherche, c'est : l'être humain n'a jamais le temps d'être, il n'a jamais que le temps de devenir. Je cherche l'instant comme méthode. L'instant comme ascèse. L'instant comme discipline, comme vigilance, comme, à la fois, concentration et disponibilité. La respiration, et les anglais ont un mot très beau, la resiliance : c'est à la fois cette flexibilité de rigueur et de fluidité.

 

Chaque instant est la meilleure des occasions. L'instant, ce n'est pas un fragment du temps. Il ne dérive pas du temps. Il est, au contraire, le point de départ du temps. "Le problème changerait de sens, écrit BACHELARD, si nous considérions la construction réelle du temps à partir des instants, au lieu de ses divisions toujours factices à partir de la durée."

 

Chaque instant est un commencement, une naissance. Penser l'instant pour lui-même, c'est le considérer; non pas comme un simple point sur une ligne du temps, ou comme une unité discrète découpée dans un continuum temporel, mais un commencement. Le sens de l'instant, c'est l'instance du sens, et l'intensité du vécu pour que le temps prenne sa dimension processuelle, c'est à dire, dynamique. L'instant, c'est la vigilance du temps, un examen où il est impossible de tricher. Ce n'est le temps qui nous est donné, c'est l'instant, et à nous de construire le temps.

A l'époque des communications instantanées, même lointaines, il n'est pas étonnant de se préoccuper de l'immédiat. Mais, on peut penser aux musiciens, aux danseurs, aux sprinters, à l'artiste, à tous les arts de l'expression, à tous les arts de l'instant. Donc, faire de l'instant comme méthode, un art, un art de vivre ce qui n'a rien à voir avec une impulsivité consommatoire.

 

Donc, l'instant ainsi visé n'est pas un risque de spontanéisme aveugle, de vision parcellaire, mais, au contraire, l'ancrage de mon expérience concrète qui permettra de pénétrer plus à fond dans l'existence.

 

Tout cela, c'était la piste de l'instant.

 

 

Centration sur l'Essentiel

 

Deuxième piste dans le Haiku, c'est la centration sur la verticalité, c'est à dire, l'essentiel, le discernement. Ecouter, ce n'est pas ramener de l'inconnu à du familier, ni banaliser faussement les différences radicales. Le laminage du sens ne produit que des contresens.

Ce que je cherche, c'est l'âme, comment donner de l'âme à des moments.

Le sacrifice du moi ou je, laisser parler l'autre en moi, tout cela est au centre de la recherche : aller à l'essentiel, arriver à maintenir son âme.

 

Il y a des choses très intéressantes avec THOROUGH, qui rejoint des tas de vieux grecs, contre la dispersion et le divertissement. Retenir le vertical, l'interrogation du sens, pas de certitude, la conscientisation. Et ce qui est le plus immédiat, ce qui est le plus foncièrement d'être en nous, c'est cela précisément que nous devons voir. Rien n'est plus simple et rien n'est plus ardu.

 

Donc, cette centration pour l'essentiel dans chaque situation, dans chaque petit moment, l'essentiel est la recherche de : quelle est ma place dans ce monde ? Quelle est ma place ? Quel est ce vertical qui va donner sens à de l'horizontal ?

 

 

Centration sur l'Extrême Simplicité du Dire

 

Il y a là un troisième élément plus difficile par rapport aux méditations orientales ou occidentales.

 

En fait, dire dans le but de donner forme à mon expérience, mais aussi d'accepter le dialogue, de chercher le dialogue avec l'autre. Soigner par le logos. La fonction thérapeutique du logos. Répondre à notre maladie quotidienne de bavardage pour créer une nouvelle attitude à l'égard du langage. Et là WITTGENSTEIN, dans les investigations philosophiques, mais aussi avec les anciens. Il y a un livre extraordinaire d'un philosophe suisse qui est mort VOELKE : "La Philosophie comme Thérapie de l'Ame" et qui reprend les anciens grecs. "Ecrire, écrire, accepter d'écrire et pas seulement de parler pour inventer à chaque fois une innocence, découvrir que c'est possible, inventer quotidiennement une poétique de l'existence."

 

Nous avons à valoriser une écriture praticienne, une écriture théorique, une écriture qui donne forme à mon expérience concrète. Passer de la minute heureuse, de l'instant circonscrit à la parole, évidemment, c'est descendre de l'éternité dans le temps parce que cet instant est illumination et fécondité. Mais cette minute peut vivre en nous, libérer la parole, le moment de cette relation nouvelle dont je parle. Et je crois que s'est créé en nous un état d'alerte en permanence, un tâtonnement autour de la tonalité originelle du minimum de l'intuition que j'ai pu avoir.

Ce passage du vécu au dire peut être aussi tragique, mais le poème éveille plus encore à la plénitude d'être. Le dire, c'est accepter de manifester ma présence avec tous les inconvénients et incomplétudes que cela représente. C'est ce travail du sens. Le symbolique et l'énergie de la parole dans le fini. C'est ce moment là et pas un autre moment.

 

Dans le Haiku, on est obligé de ne pas céder à l'ornement, d'éliminer ce qui n'est pas essentiel. Au fond, il y a une réduction à l'os. Une simplicité, une pauvreté affirmée. Manifester la vie la plus dépouillée, sous la forme la plus dénuée de littérature. L'oeuvre te dira d'accepter ta forme, elle deviendra cri d'amour quand les formes trouveront leur langage. Et je crois que c'est ce travail, ce service là de l'amour rendu visible. Mais avec la réserve de bonne foi, le poète émet la perfection parce qu'elle est le seuil, mais la nier si tôt connue, l'oublier morte, l'imperfection est la cime. Donc, ......de le dire, c'est refuser de banaliser le quotidien, exprimer le maximum de ce qui se révèle.

 

Donc la voie du Haiku, c'est une visée de dénuement. Je cherche du simple, accessible à tous, qui n'est pas basé sur un langage déjà constitué, et qui arrive à évoluer sans cesse. Les Haikus d'il y a des années ne sont pas les mêmes, et je peux suivre tout ça. Et chaque Haiku qui est écrit, qui est situé, qui est daté est une semence d'éternité. Donc, il y a une visée de dénuement, d'arracher les peaux mortes, les dépouilles sociales.

 

Ce que je cherche, en fait, et j'entendais HENNEZEL par rapport à la mort de la même manière, quelle pratique rituelle pour le créateur personnel avons-nous en 1995 ? "Le bonheur a sa méthode", disait NOVALIS. Je cherche un fil rouge, comme je le cherche avec la marche, je le cherche dans les cérémonies du quotidien, comme on pourrait le retrouver avec les récits Hassidiques, avec les contes. Le Haiku japonais traite davantage du cosmos et des saisons, mais pourquoi ne pas l'étendre aux saisons de l'âme, aux saisons de la vie, aux moments des jours de chaque jour. "Tous les matins du monde sont sans retour."

 

Le Haiku , c'est une histoire d'amour. C'est un choix, une aventure, ce n'est pas une corvée scolaire. C'est un volontariat, un exercice spirituel, un entraînement à l'éveil.

 

L'effort du Haiku, c'est de nous rassembler, de nous unifier pour arriver finalement à ne faire qu'un avec l'expérience au plus intime de l'être. Un travail tout de tenue, de retenue, chargé de silence jusqu'à la gueule. Mais, on lit entre les mots au bord du silence, l'amour de la vie.

 

Le Haiku, c'est une méthode d'éclaircissement de nos images, de nos émotions, de nos pensées. Attention à l'instant, attention à l'essentiel, attention à l'unique.

 

J'ai besoin d'une démarche, pas d'une construction abstraite. Ce travail de construction et de sagesse dont je suis au seuil, ne consiste pas à construire des arrières mondes, des systèmes vidéo transcendants à la réalité ou des systématisations d'idéal. Là, c'est plutôt ARISTOTE que PLATON.

Mais ce qui m'intéresse, c'est le contentement dans le sens présent de vivre en accord avec soi. J'entendais l'autre jour, "le sage cherche la sagesse et l'idiot l'a trouvée". La sagesse, au point de départ, nous disons bien art de vivre, une pédagogie du bonheur, une capacité de faire face aux différentes situations de la vie.

 

Mais ce terme là vient de l'artisan, c'est aussi l'adresse, l'habileté manuelle. "Penser avec les mains" (Denis de ROUGEMONT). Le sage, celui qui excelle dans tout ce qu'il fait, y manifeste une grande habileté. Et c'est aussi le discernement, le tact, l'attitude juste. Peut-être que nous avons à réfléchir à ces points de départ dans tous les livres de sagesse.

 

Pour moi, la sagesse, ce n'est pas le détachement, ou la sérénité selon NIETZSCHE ou HEIDEGGER. L'attitude que doit prendre l'homme devant le temps, l'événement, la vérité ou l'histoire qui produit tout ou efface toute vérité. Le stoïcisme a encore des choses à nous dire, peut-être. Mais la sagesse n'est pas la résignation du devoir, ni l'habileté technique de la prudence qui calcule la réussite de son action et en accommodant ses fins aux moyens disponibles..

 

Mais ce n'est pas davantage pour moi non plus un leurre idéaliste, un mythe pour enfant sage, un pavillon de contrebande. Je crois que la sagesse c'est vivre pour l'homme qui dans son existence concrète possède le sens, arrive à donner sens. La sagesse est, à la fois, aboutissement et fondement. Je crois que la sagesse c'est le sens de la présence, "d'être auprès de" La sagesse ce n'est pas une morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible.

 

Je crois que la sagesse ce n'est pas un ensemble d'idées générales, vagues et légèrement mystérieuses et cachées. C'est un mouvement pour se tenir debout, vertical et pas en miettes. Une sagesse ne peut pas être abstraite, au dessus de l'existence ; ce n'est pas un survol. La sagesse est un art de vivre dans une attitude concrète en situation, c'est un exercice continu de soi, c'est une convertion continue, une métanoïa, une métamorphose, une mutation, que sais-je, une maturation, une transformation continue de ma vision du monde, une métamorphose de l'être. Ma sagesse est existentielle et non pas anonyme, c'est une préparation continue à mon existence vraie, et non pas une évasion, une fuite ou une projection idéalisée ou divinisée.

 

Mais si elle n'est pas une platitude moralisante, pas un sermon, c'est une présence concrète et une poésie dans une situation historique. Etre sage, c'est savoir ce qui importe et s'y tenir sans confusion. La sagesse n'est pas de l'ordre de l'incantation. Alors je commence par là où je peux, là où je suis. Et tenir, tenir.

 

Ce que je cherche, c'est une propédeutique à...: un passage à une voie traditionnelle. Une prise, mais qui ne me dévoie pas de mes racines bretonne, celte, européenne et judéo-chrétienne. Une voie étroite possible pour chacun d'entre nous, mais en même temps, une voie qui ne m'enferme pas dans des catégories étrangères où je ne me sente pas à l'aise, où je ne puisse plus communiquer qu'avec des initiés. Cette expérience que je voudrais sensible doit pouvoir inclure tous les êtres, me remettre en contact avec eux et avec tout le monde. C'est créer une expérience de relation. Une sagesse vive, vigoureuse, tonique, qui n'ignore rien de ce qui se passe : misère, torture, despotisme, la bêtise, la connerie et la bestialité. Une sagesse pour faire face autrement que dans l'impuissance. Une sagesse en agonie permanente, cette lutte pour l'espérance.

 

Donc, je cherche, mais dans l'expérience propre, non pas dans une nébuleuse de discours abstrait. Pas de grand palais mais une petite maison ou plutôt comme dirait BACHELARD, une image de chemin : cette dimension spirituelle que vise la sagesse, une dimension d'âme. C'est un mot que je trouve de plus en plus beau. Il a été caricaturé, dépoétisé. Je crois qu'on y revient un peu. C'est pour manifester notre plénitude d'exister. Voilà la sagesse, plénitude d'exister pour ramener au centre d'existence avec l'imaginaire, l'émotion et autant que la rationalité. Ne pas être déconnecté du sens et de la joie en nous, trouver le lien entre tous ces éléments là, et pour dépasser la désespérance tranquille, ou le cauchemar climatisé. La désespérance tranquille, c'était un mot de THOROUGH, il y a déjà un siècle. Mais, Le cauchemar climatisé, c'est de MILLER, c'est tout à fait de nos jours.

 

Discerner pour soi ce qui est central, mais ce qui est central ça a à voir avec notre vitalité. Et là, on reprend DELEUZE : la vie comme oeuvre d'art, la sagesse comme mode d'existence, une joie païenne dans la recherche des saveurs, la saveur de l'instant et non pas le salut. Je vis comme avec un dieu absent, possible, inconnu, je vis athée et non pas incroyant, je cherche je n'attends pas. Mais je n'aime pas les extases alanguies, les pâmoisons énervées, les préciosités esthétiques, etc.

 

L'ami de la sagesse ne peut être qu'un apprenti, un débutant. Il est un homme qui cherche, qui doute, qui s'exerce, mais qui considère le beau comme une vertu pratique. La sagesse jamais acquise, etc.

 

La sagesse, et je prends un mot de BART, comme saveur, savoir et sérénité. Ce n'est pas l'exclusion raisonnable de la douleur. La sagesse est une pratique silencieuse, à la limite de la chair et du monde. Et on pourrait aussi citer Gabriel GERMAIN. Mais cette transmutation là, je voulais vous trouver le mot de DELEUZE. Alors, on pourrait voir la sagesse de BACHELARD : " La flamme d'une chandelle, l'être qui cherche de l'être et tend dans l'invraisemblable besoin d'être un autre être, un plus qu'être." Je crois que c'est tout cela que je cherche à travers la sagesse.

 

La sagesse n'a pas d'uniforme, elle a mille formes. La sagesse n'est pas une sucrerie, c'est une vitalité. C'est la recherche du minimum de soi, du moi minimal, au lieu de se parer de plumes, de galons. Et je crois que la sagesse, c'est le grand décapage. Elle ne consiste pas à vivre le moins possible par précaution, par prudence, par assurance tout risque, confort garanti. La sagesse n'est pas quelque chose de rassi, de stagnant. Le devoir envers soi-même se détermine comme le devoir d'être heureux, en tant qu'être raisonnable. C'est un vieux Maître, Eric VEIL, que j'ai eu à l'Ecole des Hautes Etudes qui le disait : "Je crois que la sagesse est une ardente patience. C'est posséder la vérité dans une âme et un corps." C'est déjà du RIMBAUD.

Conclusion

 

Quand j'ai fini ce travail, je me suis demandé : "Mais qu'est-ce-que tu as fait ?" Je me suis dit qu'il y a sûrement une part que je ne dis pas et qui est quelque part du côté mystico, et c'est la part de l'oiseau, c'est la part de l'océan, je crois.

 

La sagesse a à voir avec la bonté dans chacun d'entre nous. Je crois que sinon, cette sagesse n'a pas de sens.

 

Voilà, et je vais vous lire RIMBAUD : "Cependant, c'est la veille, recevant tous les influx de vigueur et de tendresse réelle, et à l'aurore, armé d'une ardente patience, nous entrerons au splendide ville."