Lettres échangées avec un étudiant à propos de la guerre israélo-palestinienne et ses retombées dans notre université (Paris 8)


© Munch-museet/Munch-Ellingsen gruppen/BONO 1998
" Cri ", œuvre de l’artiste peintre Edvard Munch
      (1863-1944).

Les guerres qui se suivent au Moyen-orient affectent très certainement l'ambiance des unités d'enseignement dans une université comme Paris 8. Du temps de la guerre du Golfe, j'ai pu constater des états dépressifs et la colère parfois d'étudiants arabes qui voyaient fondre leur idéal démocratique attaché à la France. Il en fut de même, à l'égard de l'Occident, lors des guerres dans les Balkans et des atrocités commises par des "chrétiens" à l'égard des musulmans, sans une intervention immédiate des troupes de l'ONU. Il a fallu à chaque fois, notamment dans mes cours centrés sur le sens de la vie à la lumière d'un philosophe comme Krishnamurti,reconnaître leur souffrance etresituer les événements dans une dynamique de connaissance de l'être humain aux prises avec la complexité sociale et psychologique.
La guerre israélo-palestinienne de 2002 ravive de nouveau ce processus de révolte. Je sens que le communautarisme arabe ou juif se fige sur des positions de plus en plus rigides. Les étudiants sont de plus en plus attirés par les groupes les plus extrêmistes de part et d'autre. Bientôt, si nous n'y prenons pas garde, la faille deviendra trop infranchissable, dans notre pays même.
Pouvons-nous prendre des distances avec des attitudes animées par la pulsion de mort ? Pouvons-nous indiquer à nos hommes politiques qu'il est urgent de faire quelque chose d'autre que de prononcer des mots spectaculaires ?
Un de mes étudiants en troisième cycle, d'origine juive, mais laïque, qui est loin d'être un fanatique, m'a conduit à correspondre avec lui sur ce sujet. Je suis frappé de voir son désarroi, lui qui a été un des étudiants les plus clairvoyants sur la sagesse universelle et fondamentalement non croyante et humaine de Krishnamurti.

Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation (CRISE)

Date : mercredi 3 avril 2002 12:22

Cher René,

(...) Au passage, je t'avoue avoir été franchement choqué hier de trouver un grand nombre d'arabo-musulmans appelant au meurtre des juifs au sein de l'université, et sans que cela ne semble révolter qui que ce soit ! Des affiches avec : "les juifs sont des nazis " et des amalgames très rapides et en disant long sur le peu de culture et d'information des crétins qui menaient l'action (la réaction serait plus juste) montrent bien que les sentiments archaïques et complètement conditionnnés, ceux-là mêmes qui génèrent la barbarie) nous promettent de beaux jours ! D'autant que personne ne réagit. Que l'université autorise cela me fait froid dans le dos. Ne pas réagir, c'est cautionner l'inacceptable. Je vais adresser un courrier dans ce sens au Président de l'université. Qu'il y ait des débats, des désaccords, oh oui, mais des appels au meurtre et des désignations de boucs émissaires simplement parce que quelqu'un est né dans telle famille ou dans tel endroit, on croit rêver, en 2002 !!!
Il va de soi que cela me ferait tout autant enrager si on pointait du doigt les Palestiniens, ou les Chinois, ou les Tibétains, etc. Est-ce que demain, à Paris 8, on pourra appeler au meurtre de quiconque n'est pas bien né (c'est à dire mal né dans cette logique perverse), de quiconque n'est pas bien pensant (ne partageant pas l'anti américanisme primaire et le pro arabisme tout autant primaire), de quiconque est hors masse dominante ? Je ne voudrais pas voir la laïcité perdre du terrain, et si à la fac, où nous sommes supposés former les cadres et les intellectuels, nous nous lavons les mains et aboyons avec la meute, je crains le pire...et peut-être me retirerai-je d'un lieu qui aura perdu une grande partie de ce qui en fait à mes yeux la sauvegarde de la liberté...Amitié, Marc

Cher Marc,

Lis ce message que je viens de recevoir de Ramallah et tu comprendras pourquoi tant de haine chez les jeunes arabes de la Fac. Toutefois, le fanatisme aveugle de Ariel Sharon ne doit pas nous faire accepter ce que tu disais dans ton message à propos de l'appel au meurtre des juifs dans la fac. J'ai envoyé un mél à Christian Verrier (un des deux responsables du département des sciences de l'éducation) pour qu'il fasse une rapide enquête à ce propos.

Amitié

René Barbier

J'ai reçu ce message ce matin, que je m'empresse de vous faire parvenir.
Edgard Garcia       APPEL ET TEMOIGNAGE DE RAMALLAH    
À vous tous,   Je suis la directrice du Centre culturel Khalil Sakakini de Ramallah (http://www.sakakini.org).    Assiégée chez moi dans Ramallah, j'envoie ce témoignage aux journalistes, amis et autres personnes pour leur demander de retransmettre ce message à d'autres personnes.   J'espère qu'il n'alimentera pas une chaîne d'e-mails pour susciter la piété, demander des prières ou des dons, mais plutôt des actes. Nous faisons notre part en résistant ou en restant constants dans l'adversité et nous demandons au monde de faire sa part au nom de l'humanité à laquelle nous appartenons tous.   
Nous ne voulons pas devenir les Peaux-Rouges du monde arabe, nous voulons tout simplement vivre libres sur cette terre, dans la paix et la dignité.   Je commencerai pas un survol rapide de la situation «en direct» et je vous proposerai 9 suggestions de ce que nous aimerions voir se concrétiser dans les médias et ailleurs dans le monde.  
Tout d'abord ce soir, dimanche, nous avons entendu de plusieurs sources que des soldats israéliens avaient exécuté de sang-froid 30 policiers palestiniens dans un bâtiments de la rue Irssal de Ramallah où ils s'étaient réfugiés. Cela fait suite à l'exécution de 5 policiers palestiniens tués d'une balle dans la tête et dont les corps ont été jetés dans la rue et y sont restés pendant des heures vendredi. On empêche les ambulances de se rendre à destination et les Israéliens sont entré de force dans un hôpital (Arabcare) et ont tiré dans un autre (Nazer Maternity Hospital). Si cela continue, ce sera une autre Tchétchénie ou un autre Sarajevo.    
En ce qui me concerne, je suis confinée chez moi depuis vendredi matin, comme les dizaines de milliers d'habitants de Ramallah et El-Bireh, sans éventualité que cela finisse bientôt. Nous n'avons pas eu d'électricité pendant une journée, mais grâce à Dieu, aujourd'hui dimanche, le courant est rétabli.   L'armée israélienne a pénétré hier dans le village (Kobar) d'un de nos employés du Centre Sakakini. Elle a détruit leurs affaires et arrêté son plus jeune frère avec 30 autres jeunes du village.  
La femme de ménage de notre Centre vit dans une maison dont les toilettes sont à l'extérieur. Pendant trois jours, les Israéliens se sont postés à la porte de chez elle en empêchant toute sortie. Quand l'aîné de la famille s'est glissé dehors pour aller aux toilettes extérieures, ils l'ont attrapé et l'ont battu. Son père, un enseignant, a essayé d'intervenir, les Israéliens l'ont battu et arrêté.  
Un de membres du conseil de notre Centre a été arrêté avec tous les employés de l'immeuble à bureaux où il travaillait jeudi soir tard. Ils ont tous eu les yeux bandés et les mains liés, on les a confinés dans une pièce pendant 16 heures. Les Israéliens ont détruit du mobilier de bureau et volé les disques durs des ordinateurs. Ils se sont tous détachés quand ils ont réalisé que les Israéliens étaient partis à la recherche d'une proie plus intéressante...
Mon beau-frère, sa femme et leurs 3 enfants de moins de 10 ans n'ont ni téléphone ni électricité depuis vendredi et ne peuvent pas aller vivre chez quelqu'un d'autre car on leur tirerait dessus.  
Le père de ma voisine immédiate a 70 ans et habite près des bureaux d'Arafat. Les Israéliens ont fait irruption chez lui vendredi, ils ont tout cassé à coups de crosses de fusil (TV, évier, meubles, etc.) puis ils ont volé de l'argent. On dit aussi que des soldats israéliens ont pénétré dans des banques, bureaux de change et bijouteries et qu'ils ont volé argent et bijoux.    
À El Bireh, ils ont arrêté samedi 150 homme des 16 à 45 ans, après leur avoir intimé l'ordre de sortir et ils les ont regroupés dans la vieille ville de Ramallah.  
La seule station de TV locale privée (Watan TV) qui nous donnait des bulletins toutes les heures a été saisie vendredi par la Israéliens qui diffusent désormais des films pornographiques. Les journalistes ont dû quitter Ramallah aujourd'hui dimanche.  
Vous trouverez ci-dessous 9 suggestions et demandes modestes et utopiques:  
1 - Il s'agit d'un long siège, s'il vous plaît faites des pressions continuelles, racontez nos récits et lancez des appels pour des actions continuelles.  
2 - La directrice administrative et responsable des finances du Centre, Mme Manal Issa a recueilli près de 10 témoignages d'enfants de son entourage décrivant leurs conditions de vie sous le siège et des dessins qu'elle a scannés. On peut se procurer ces témoignages en arabe en écrivant à issamanal@yahoo.com. Je les traduirai demain en anglais et vous les transmettrai. Je demande aux personnes qui reçoivent cet e-mail par envoi direct ou par retransmission de nous demander des copies de ces témoignages et de les diffuser le plus largement possible. (Voir ci-après)  
3 - Veuillez faire pression sur la communauté internationale et sur les décideurs pour faire lever le siège dont nous faisons l'objet. Nous avons besoin de dizaines et de centaines de lettres à la Maison Blanche: president@whitehouse.gov et vice.president@whitehouse.gov  
4 - Si vous ne voulez pas le faire, veuillez écrire aux grands journaux américains au sujet du siège.  
5 - Il faut des manifestations quotidiennes devant les ambassades israéliennes.  
6 - Il faut des appels des artistes arabes aux artistes de l'Europe de l'ouest pour qu'ils fassent des concerts, manifestations et appels aux décideurs pour faire lever le siège.  
7 - Nous avons besoin que les artistes de l'Europe de l'ouest agissent et fassent des événements pour demander la levée du siège dont nous faisons l'objet.  
8 - Si vous travaillez pour une publication, veuillez consacrer une section aux nouvelles quotidiennes ou hebdomadaires sur le siège, faites des interviews des témoins de la répression ou du siège, diffusez des témoignages d'enfants et des informations provenant des hôpitaux.  
9 - Vous pouvez obtenir des informations sur la situation sanitaire désastreuse en appelant l'Hôpital de Ramallah pour parler au Dr Atari (directeur) ou au vice-ministre de la santé qui s'y trouve (Dr Munther Sharif) au (972 2) 298 2220.  
10 - Donnez-nous vos suggestions pour agir et dites-nous ce qu'il vous faut pour mieux nous aider.   Merci au Muharraq Club, aux TV de Bahrein et au Nadwat al Thaqafa de Dubai qui nous ont déjà entendus.   Merci à toutes et à tous, nous espérons avoir bientôt de vos nouvelles.  

Adila Laïdi   Traduit en français par Danièle Ouanès à Montréal.  

DES TÉMOIGNAGES D'ENFANTS  

À vous tous,   Je suis la directrice du Centre culturel Khalil Sakakini de Ramallah, je vous écris de chez moi pendant le siège. Vous trouverez ci-joint 13 courts témoignages d'enfants palestiniens qui vivent sous le siège à Ramallah.   
Veuillez les publier et les diffuser immédiatement.  
Ces témoignages ont été transcrits en arabe par Mme Manal Issa, préposée aux finances et à l'administration du Centre Sakakini, et ils ont été traduits en anglais, puis en français. Nous espérons que vous pourrez les publier comme «instantanés» sur le sort qui est nôtre, nous les Palestiniens assiégés par les Israéliens.  
Merci et salutations   
Dimanche 30 mars 2002  

Je m'appelle Alayyan Zayed, j'ai 9 ans. Je ne peux pas jouer dans ma cour. Je ne peux pas sortir devant la porte d'entrée de ma maison à cause du couvre-feu. J'ai caché mes jouets parce que j'ai peur que les soldats israéliens m'emmènent parce que j'ai des fusils jouets et des tanks jouets. Je ne peux même pas aller au magasin acheter des bonbons à cause du couvre-feu.  

Voici une lettre de Rana au monde entier: En ce moment, mon père est au loin. Quand j'ai remarqué pour la première fois que ma sur et ma mère pleuraient en regardant la TV où on voyait les soldats israéliens qui tuaient les hommes qu'ils avaient arrêtés, j'ai cru que mon papa était l'un d'eux. J'ai commencé à pleurer et pleurer et puis au bout d'une minute je me suis demandée pourquoi je pleure, c'est notre destinée. Mon père est policier et nous devons résister.    

Je m'appelle Lema Zayed, j'ai 11 ans: je veux aller à l'école finir mes études cette année. Je veux être libre pendant l'été, aller nager et m'amuser. Je veux que les soldats israéliens quittent notre pays, arrêtent l'occupation et arrête d'utiliser ces gros tanks. Nous n'avons rien pour les confronter. Je ne veux pas qu'ils occupent nos maisons ou qu'ils tirent des obus dessus.  

Je m'appelle Ahmed Tuqan, j'ai 7 ans. Depuis que l'Intifada a commencé, nous avons commencé à déménager d'une maison à l'autre. Chaque semaine, nous habitons une maison différente. Les Israéliens entrent dans les maisons et ils font peur aux gens. Quand ils sont entrés dans Jérusalem, nous avons déménagé à Ramallah et quand ils sont entrés à Ramallah, nous avons déménagé à Jérusalem.    

Mustafa Mulhem, 8 ans: je veux dire merci aux pays étrangers parce qu'ils veulent aider les enfants palestiniens. Notre situation est très, très mauvaise. Nos villes sont occupées, Je suis à Ramallah, c'est l'occupation totale par les soldats israéliens, la ville est pleine de tanks et de véhicules militaires. J'ai du chagrin pour les shuhada (morts) et les blessés mais nos hôpitaux et nos docteurs nous protégerons.    

Je m'appelle Ala' Jibrin, j'ai 12 ans: j'habite Ramallah dans une vieille maison d'une pièce. Il n'y a pas de toilettes, alors nous utilisons les toilettes dehors (lieux d'aisances) de nos voisins, à 30 mètres de chez nous. Les soldats israéliens nous empêchent d'y aller ou d'aller à la cuisine, qui est aussi à l'extérieur de chez nous. Nous ne pouvons même pas faire la cuisine. Nous sommes 8 frères et soeurs dans cette situation difficile. Nous n'y comprenons rien et nous ne savons pas quoi faire, si nous sortons, il se pourrait qu'ils nous tirent dessus. En plus, les soldats jettent leurs ordures, ils chient et pissent devant notre porte d'entrée. L'électricité est coupée depuis hier. Nous sommes nerveux et c'est une situation psychologiquement difficile. Nous demandons à Dieu et à toute personne sur cette terre qui a des sentiments humains de s'interposer et de mettre fin à ce cauchemar que vivent les enfants palestiniens.  

Je m'appelle Yanal Zayed, j'ai 4 ans. Je veux nager. Je veux être chez moi, avoir une maison et une fenêtre pour regarder dehors.   Je m'appelle Sara Atrash, j'ai 5 ans, Mamam, je t'aime.   Heba Burkan: 12 ans: Nous désirons ardemment la paix et la sécurité. Nous voulons de l'amour et de l'affection. Donnez-nous notre enfance et la liberté.  

Dimanche 31 mars 2002   Ahmed Atrash, 8 ans: C'est une situation très difficile. Je m'ennuie. Mes parents ne me laissent pas jouer dans la cour. Ils ne me laissent pas regarder la TV, parce qu'ils regardent les nouvelles. Je suis triste pour les shuhada (morts) et j'étais encore plus triste quand j'ai entendu que leur nombre augmentait. Mais je joue avec mes amis dans le quartier. Mon seul souhait est que les soldats israéliens partent de mon pays et c'est le meilleur vu que je fais.  

Ala' Jibrin, 12 ans: Pendant qu'on dormait, on a entendu un bruit de verre cassé. Nous avons regardé par la fenêtre et avons vu des soldats israéliens qui cassaient les vitres des voitures et qui volaient les lecteurs de CD. Ils ont cassé les vitres de notre voiture mais, Dieu merci, ils n'ont pas volé notre lecteur. Le matin, 15 soldats sont entrés chez nous en criant. Ils ont tout mis sens dessus dessous, ils ont arrêté mon père et nous ont gardés dans notre petite cuisine à l'extérieur de la maison. Je crois qu'ils ont emmené mon père parce qu'il avait un drapeau palestinien. Je les ai vus battre très fort les hommes qu'ils avaient arrêtés. Est-ce que ce n'est pas en soi du terrorisme, oh mon Dieu!    

Mizer Jibrin, 15 ans (frère d'Ala). Les soldats israéliens nous ont empêchés de sortir pour aller à la cuisine ou aux toilettes. Nous étions dans une situation incroyable. Comme les toilettes sont loin de la maison, mes plus jeunes surs utilisaient une boîte à ordure vide. J'ai refusé et insisté pour aller aux toilettes dehors. Mes parents ont essayé de m'empêcher, et comme j'insistais il ont été d'accord en me disant de faire attention. Quand j'ai eu fini aux toilettes, les soldats m'avaient encerclé et m'ont demandé de mettre les mains en l'air. L'un d'eux m'a poussé et a commencé à me questionner: Qu'est-ce que tu fais, comment tu t'appelles, quel âge as-tu? Je leur ai répondu et ils allaient me battre quand mon père a crié: «arrêtez, arrêtez, c'est un enfant qui est sorti pour aller aux toilettes». Ils m'ont relâché et ont fait irruption dans la maison. Ils ont emprisonné mes soeurs, mes frères et moi dans notre petite cuisine et ont détruit nos affaires. Ils ont arrêté mon père et l'ont battu avec d'autres hommes. Puis ils leur ont couvert la tête avec des sacs en plastique en les emmenant vers une destination inconnue. J'ai connu l'occupation et je n'oublierai jamais, jamais. Je veux dire arrêtez votre occupation, arrêtez votre tyrannie et arrêtez votre tuerie, arrêtez...  

Alayyan Zayed, 9 ans: Les soldats israéliens tuent les hommes jeunes et effrayent les enfants. Ils emprisonnent les soldats palestiniens et tuent les journalistes. Soutenez-nous et protégez-nous.    Merci de faire circuler et de diffuser largement.
 
 

Date : vendredi 5 avril 2002 14:38

Cher René,

j'apprécie ta réponse, et ta demande à Christian. De mon côté, j'adresse un courrier au Président de la fac, que je te joins. Je crois que rien ne peut et ne doit justifier une tolérance aux actes racistes en France, et qu'il est temps d'en finir avec les prises de pouvoir communautaristes ( y compris bien sûr au sein des universités). Nous sommes par bonheur une démocratie laïque, et je ne voudrais pas que des manipulations exercées sur des délinquants et autres âmes en peine parce que non intégrées (le veulent-ils seulement ?) autorisent des propos et des actes intolérables. Tu sais, si mardi à la fac, ça avait été des types d'extrême droite appelant au meurtre et à l'expulsion des arabes ou des juifs, ou de quiconque d'ailleurs, je crois qu'immédiatement l'université aurait été en ébullition, tes collègues auraient peut-être cessé leurs cours, l'administration serait intervenue. Là, rien, silence, aucune réaction. Notre mémoire est-elle si courte ? Ou n'y a t-il que des juifs pour être sensibles aux menaces qui pèsent, nos seulement sur les juifs (fussent-ils résolument laïcs voire athées, comme moi), mais aussi sur les valeurs humaines de la démocratie et de la liberté ?
Bien évidemment, je ne puis que déplorer toute cette barbarie au Proche Orient. Cependant, permets-moi de douter de la validité de ces témoignages, qui proviennent tous de Palestiniens ou de sympathisants. Pourquoi ne cite-t-on pas également des témoignages d'Israëliens, qui subissent depuis les 18 derniers mois, l'antijudaïsme des Arabes, et surtout évidemment des musulmans, qui ont un sérieux problème avec la laïcité et la liberté, n'est-ce pas? Même les gens de gauche, en Israël, qui désapprouvent la politique de Sharon, reconnaissent, pour beaucoup, que face à la barbarie infligée par ceux qui se désignent comme martyrs (mais dont les familles touchent 25000 dollars de Bagdad après leurs actes !) et sont encouragés par leurs chefs, parmi lesquels Arafat, qu'il n'y a peut-être plus d'autre moyen, au moins pour le moment. Comme sans doute la majorité des juifs, j'ai des relations avec Israël, parce que mon père et mes deux demi frères y vivent. Que crois-tu qu'ils me disent eux, de cette situation ? Comment crois-tu qu'ils vivent le fait de savoir que chaque jour peut être le dernier, alors même qu'ils sont pour la paix ? Alors même aussi qu'ils vivaient et travaillaient avec des Arabes sans problème, et que maintenant, ces relations deviennent impossibles ou dangereuses ? Il ne s'agit pas de l'opinion qu'on a de nos salons parisiens, mais de la réalité brute, telle qu'elle est vécue, selon qu'on est d'un côté ou de l'autre. Qui est barbare, et qui ne l'est pas ? Comment se fait-il que les européens ne tiennent pas compte de ce que vivent les Israëliens ? Pourquoi dit-on de Sharon qu'il est un fanatique aveugle et qu'on ne le dit pas d'Arafat ? Il nous est pourtant assez aisé en France d'accéder à une connaissance presque objective de la géopolitique, et donc de voir le sinistre rôle tenu par Arafat depuis plus de trente ans, et de ses innombrables tentatives, toutes réussies à ce jour, pour faire échouer la paix ! Faut-il rappeler combien de gouvernements Israëliens il a fait tomber à cause de cela, dont certains d'ardents partisans de la paix (comme Peres, par exemple) ?
Par ailleurs, quelle serait la position des bien pensants comme José Bové si nous subissions nous aussi en Europe ce que subissent les Israëliens : que des barbares incultes et fanatiques, dont on manipule le désespoir au lieu de tenter d'y remédier vraiment, ou mûs par la prime octroyée par l'Irak, se fassent exploser dans des bars, des restaurants, des écoles, des supermarchés, des bus, etc ? Applaudira-t-on quand, dans nos banlieues, les délinquants d'aujourd'hui, se découvrant une soudaine identité religieuse islamique, en feront autant ? La démagogie a des limites, et à mes yeux, il y a belle lurette que ces limites sont atteintes. La fac de Paris VIII est à cet égard très instructive : on peut y voir in situ les dérives idéologiques...Je ne me souviens plus dans quel essai Freud avait montré comment, durant la montée du nazisme,  même les intellectuels aboyaient aveuglément avec la meute au nom de principes idéologiques et au péril de la liberté, mais sans doute que tu connais ce texte.
Je suis plus qu'agacé par la partialité, la légèreté et la médiocrité des commentaires qui nous sont assénés ici. L'esprit critique ne nous demande-t-il pas de tenter de faire preuve de recul, de recueillir des informations des deux côtés, et pas seulement d'un seul ?
Je crois que nous sommes à un point de bien "pensance" jamais égalé ! On critique l'Amérique alors qu'on a de toute évidence complètement intériorisé ce qu'elle a de pire : le politiquement correct ! Voilà un néo-libéralisme autrement plus dangereux, parce que plus pernicieux, que le seul aspect économique.
Nos engagements idéologiques et nos croyances l'emportent sur les faits, et du coup, nous prenons le risque de cautionner des actes barbares à venir. Bien sûr qu'il faut condamner les brutalités de l'armée Israëlienne, mais à la seule condition qu'on condamne tout autant les actes barbares des terroristes arabo-musulmans et l'horreur qu'ils tentent de faire régner à présent sur le monde entier, au nom d'un soi disant rejet de l'Islam, quand ce n'est pas en invoquant une lutte anti impérialiste ! De qui se moque-t-on ?
Notre penchant généreux à systématiquement défendre les opprimés et les causes perdues me semble parfaitement pris en compte et manipulé par les terroristes et autres aspirants à une uniformisation politico-religieuse de la planète. J'ose croire encore à l'esprit critique, à la laïcité, à la démocratie, à l'expression libre des différences politiques, religieuses, philosophiques. Je refuse d'aboyer avec la meute des bien pensants, de gauche ou de droite, et je me méfie des actions spectaculaires (et tragiquement superficielles) de clowns comme Bové et ses pairs. Bové et les donneurs de leçons, qui comprennent en 24 heures ce qui échappe à la pénétration de cerveaux autrement plus pointus et informés qui s'y penchent depuis des décennies !!!
Je sais que tu accordes de l'importance à la colère en éducation, et tu vois que je suis précisément en colère. Et très inquiet aussi, face au peu d'exigence que nous avons, jusque dans le monde intellectuel. Ma critique de Damasio (à travers l'exposé de Jean-Louis D.) et de l'esprit new age allait déjà dans ce sens. J'avoue que ta réponse m'intéresse au plus haut point, mais je comprendrais que tu ne le fasses pas, faute de temps ou pour toute autre raison.
Bien amicalement, Marc

Cher Marc,
 

J'entends bien dans ta réponse une vaste colère légitime, compte tenu de ton implication familiale. Je ne me laisse pas prendre au jeu des messages reçus du côté palestinien. Mais je sais aussi que les faits évoqués ne sont pas tous faux !
Durant la guerre d'Algérie, beaucoup de mes amis ne voulaient rien entendre des atrocités commises également par l'armée française, en particulier l'emploi systématique de la torture. Maintenant on le sait. Il a fallu attendre cinquante ans.
Je ne fais aucune confiance aux militaires professionnels, qu'ils soient israeliens, arabes ou français.
Quand j'étais "secrétaire" de mon sous-commandant de compagnie (un adjudant de carrière devenu lieutenant sur le tard), au service militaire en 1964, il n'acceptait pas mon parti pris pour la révolution algérienne à la fin des années 50, lorsque j'étais encore lycéen. Il me montrait alors des photos horribles de mutilations effectuées par les "fellouzes" comme il les appelait. Je lui répondait par "la torture" d'Henri Alleg.
Il me le faisait payer...
On n'en sort pas.
Personne ne peut opprimer un peuple quel qu'il soit et qui veut être libre.
L'occupation des territoires palestiniens conduira a encore plus d'atrocités de part et d'autre. La non-reconnaissance de l'État d'Israël est également une absurdité.
Je pense que Sharon n'est pas la personne compétente pour saisir les chances de paix car sa haine d'Arafat est trop immense. Peut-être est-ce la même chose du côté d'Arafat ?
N'oublions pas "qui" a tué Isaac Rabin pour faire capoter la paix possible. Ce n'est pas un partisan d'Arafat.
Il faudrait changer les hommes...
Je suis aller à la fac de Paris 8 hier et j'ai été regarder dans le bâtiment d'accueil et le bâtiment A. Je n'ai trouvé aucune trace d'appels au meurtre. J'ose espérer qu'ils ont été enlevés rapidement par des personnes responsables.
Les événements actuels mettent à l'épreuve ce que l'on a compris vraiment de l'enseignement de Krishnamurti, pour toi comme pour moi.

Avec toute ma sympathie et mon amitié

René Barbier
 
 
 

Date : samedi 6 avril 2002 14:20

Cher René,

j'apprécie tout particulièrement ta réponse, et bien entendu j'établis également le parallèle avec la guerre d'Algérie. Certes, mon implication familiale peut contrecarrer une vision "objective", mais en vérité, ce qui me fait enrager, c'est, tu l'as bien vu dans mon propos, l'esprit partisan et la courte vue dont ceux qui s'expriment publiquement font preuve. Nous savons la réalité  de ce qui concerne l'information : il nous est très difficile de savoir ce qui relève de la propagande de ce qui est vrai. Le sachant, soyons prudent quant à nos prises de position, surtout quand celles-ci sont publiques. Et nos engagements ou nos attachements (fussent-ils nobles et généreux) ne doivent pas nous imposer systématiquement d'approuver ce qui est peut-être condamnable, ne doivent pas nous aveugler.
En ce qui concerne la fac, effectivement, dès le mardi soir, lorsque nous sommes sortis du cours de Florence, les propagandistes et leur banderole avaient disparu. Pour autant, il demeure l'affichage banal présentant Sharon comme un nazi (croix gammée sur son portrait) et Arafat comme un martyr!
Cela me semble à la fois injuste et très dangereux, d'ailleurs, les évènements antisémites (il paraît qu'on dit antijuifs à présent !) récents le montrent. Je regrette que les seuls à tenir un discours non partisan, en ce moment, soient des juifs : Bernard Henry-Levy, ton cher "ami" Finkielkraut (sourire !), Beny Levi (je ne suis pas sûr de l’orthographe de son nom)...Les autres sont systématiquement pro palestiniens, ce qu'on peut évidemment comprendre en regard de leur situation, mais qui ne doit pas occulter la réalité de la situation globale.
Jusqu'à présent, je n'ai jamais répondu aux injures raciales qui m'étaient adressées (souviens-toi par ex. du DUFA), parce que je ne m'identifie pas spécialement à un juif ! J'appartiens bien davantage à la culture française laïque, et tu sais combien je suis "indianisé". Mais là, quelque chose me pousse à parler, à agir, à ne pas laisser la seule pensée dominante s'exprimer.
Tu as tout à fait raison en ce concerne l'enseignement de Krishnamurti, mais je crois justement que la vie nous met à l'épreuve, et tu sais que l'advaïta m'inspire beaucoup, or, dans la Bhagavad Gita, j'ai toujours été titillé par le fait que Krishna enjoigne Arjuna à se battre plutôt qu'à renoncer au combat...C'est également la position de Jean Klein durant la deuxième guerre mondiale...
Cher René, je ne veux pas t'ennuyer plus, même s'il est vrai que j'aurais aimé que l'on ait un véritable débat de vive voix. Je me permets de te joindre la lettre définitive que j'ai adressée au président de la fac, modifiant certains points sur les suggestions pertinentes de Christian...
Bon week-end, et encore merci pour tes remarques et ton amitié,
bien amicalement,

Marc
 

Cher René,

je suis un peu gêné de t'accaparer, mais il est vrai que la situation semble nécessiter des prises de position (y compris celles très sages non partisanes, cela va de soi).
Je te remercie de la façon dont tu parles de moi dans ta lettre, mais il est vrai que mon désarroi ne me semble pas tant lié à une appartenance communautaire (j'insiste sur le fait que je ne m'identifie pas à un juif, et que je suis profondément laïc) qu'à un sentiment d'injustice et de manque de rigueur dans les prises de position médiatiques et autres. Il est également vrai que sans le malheureux épisode de la fac mardi 2 avril, je n'aurais probablement pas réagi plus que cela. Comme beaucoup de gens, je suis profondément affecté et désespéré de voir ce qui se passe au Proche Orient, mais j'aimerais qu'on cesse de juger hâtivement, car s'il est vrai que la politique militaire de Sharon est insupportable, il est tout aussi vrai, me semble-t-il, que la politique d'Arafat est à condamner. Il n'y en a pas un qui est un criminel et l'autre un martyr. Ce sont deux criminels ! Pour autant, je crois qu'il va aussi falloir que les intellectuels, et les relais (médias, profs...) posent la question essentielle : qu'en est-il des territoires, et ces deux peuples ont-ils de façon égale et équitable droit à une terre ?
Idéalement, je rêve d'un monde sans frontières, sans nationalismes, sans fanatisme, et LAÏC (que chacun ait le droit de culte, etc, mais que cela demeure affaire privée). Concrètement, il y a une montée des communautarismes, et j'ai le sentiment, exacerbé par les évènements actuels, que notre complexe occiendtal post-colonial nous mène à cautionner des actions et des propos qui mettent en péril ce pour quoi tant de gens se sont battus, notamment au XVIIIè siècle en France.

Donc, cher René, j'accepte bien évidemment de rendre publics nos échanges, et d'offrir la possibilité d'y réagir, mais il est vrai alors que je souhaiterais adoucir la forme, présenter autrement ce que je pense et dis. Car, comme me l'a judicieusement fait observer Christian Verrier, la forme peut nuire au fond, et justifier un refus de réflexion commune. Si tu acceptes, je corrigerai alors, et abrégerai autant que possible les mails que je t'ai adressés.
En tout cas, je te suis profondément reconnaissant, car il me semble effectivement que de telles tentatives sont essentielles...Evidemment, assis dehors à écouter les oiseaux et regarder les nuages qui flottent, tout cela semble bien dérisoire...
Je crois, comme je l'avais écrit aux amis du GREK, qu'il est important de signifier notre vision du monde, du moins ce qu'on en sait et qu'on peut formuler, et que cela nous oblige à une rigueur de pensée qui peut clarifier les choses et ouvrir à une perception élargie, voire radicalement autre...Je crois aussi, je te l'ai écrit ces jours ci, que le "politiquement correct" s'immisce partout, que adhésions et rejets en découlent sans qu'une vraie réflexion ait été tentée...
Peut-être que je me trompe, et sincèrement, je le souhaîte ardemment...
Si tu acceptes que j'adoucisse la forme pour rendre possibles des échanges, peu m'importe que mon nom soit ou non cité : j'assume mes positions, d'autant que je continue de croire que je ne veux rien d'autre que la paix...
Bon dimanche René, et encore toute ma gratitude,

bien amicalement,

Marc
 

 Cher Marc,

Voici un message que je viens de recevoir de mon collègue P. de l'université Paris 8

Amitié

rené

Merci de m'adresser les signatures que vous pourrez recueillir
Appel des intellectuels des territoires palestiniens occupés. Merci de diffuser cet appel au plus vite et le plus largement possible ! Nous, écrivains, artistes et intellectuels, lançons cet appel aux écrivains, artistes et intellectuels arabes et leurs demandons d'agir, d'élever la voix et de relayer cet appel auprès des écrivains artistes et intellectuels du monde entier, en solidarité avec les intellectuels et  le peuple palestinien que les forces d'occupation israélienne soumettent actuellement aux pratiques les plus infâmes. Invasion et réoccupation des villes, villages et camps, meurtres et exécutions de civils, destruction d'école, de bâtiments et d'institutions, de centres culturels, de lieux de culte, de toutes les infrastructures de la société palestinienne ; sévices et actes d'avilissement ; arrestation de milliers de jeunes emmenés dans des camps d'internement, laissés en plein air, torturés, terrorisés, affamés. En outre, les forces israéliennes empêchent les hôpitaux et leurs équipes médicales de travailler et d'accomplir leur devoir humanitaire, empêchent les ambulances de transporter les blessés et les martyres, empêchent d'enterrer ces derniers. Les morgues et les hôpitaux non plus de place pour accueillir les corps. À cette heure, la situation à l'intérieur des villes, des villages et des camps  présage davantage de tragédies, davantage de désastres. Les écrivains, artistes et intellectuels palestiniens assiégés avec leurs peuples dans toutes les villes, villages et camps palestiniens adressent cet appel urgent à leurs confrères et aux organisations et fédérations arabes concernées, leur demandant d'agir au plus vite et de tout faire pour condamner cette occupation, dénoncer ces pratiques et dévoiler la nature foncièrement terroriste et xénophobe du gouvernement Sharon et de ces institutions militaires et sécuritaires. Par ailleurs, nous leur demandons de transmettre au plus vite le contenu de cet appel aux hommes de culture de confiance du monde entier. Assiégés nous faisons face avec notre peuple à une situation humanitaire douloureuse. Nous vivons une menace permanente, nous sommes privés d'eau, d'électricité, de communication. Il ne nous reste que notre volonté, notre détermination, notre résistance. À tous les hommes d'honneur, à tous les hommes libres des pays arabes et du reste du monde : nous avons besoin de votre aide et de votre soutien. signataire : Marmoud  Darwich et plus de 50 intellectuels palestiniens.

En réponse à l'appel des intellectuels des territoires palestiniens occupés

Profondément bouleversés par votre appel, nous mesurons toute la gravité de la situation qui vous est infligée ainsi qu'à votre peuple et vous exprimons notre entière solidarité. Nous relayons votre appel auprès du plus grand nombre de femmes et d'hommes réalisant clairement à cette heure que le drame que vous vivez est la conséquence d'une politique d'expulsion, de soumission, d'humiliation et d'élimination de toutes résistances à la colonisation des peuples, à l'homogénéisation des consciences. À travers la tragédie que vous vivez dans votre chair et celle de vos enfants dont nous savons les sévices qu'ils subissent au mépris des droits fondamentaux de l'homme, nous nous considérons atteints nous-mêmes dans la dignité de notre pensée, de notre création, de nos espoirs, de nos engagements dont nous refusons devant l'histoire qu'ils soient jamais par le moindre silence , associés ou assimilés à l'entreprise d'expropriation, de destruction du corps et de la pensée du peuple palestinien sur la terre qui lui est due. En dehors de la sensibilisation des femmes et hommes de bonne volonté, notre aide matérielle et notre soutien moral sont à l'écoute de vos besoins urgents.
Fraternellement. Premiers signataires :  Philippe Tancelin (poète, universitaire), Geneviève Clancy (poète,universitaire) Jean-Pierre Faye-poète,Philosophe),Jean-Luc Moulène(Photographe) Annie Pontal(enseignante),Sophie Clancy(psychologue), Colette Brun(enseignante),Serge Getner (médecin)),Stéphanette Vendeville(universitaire),Albert Jacquard(Scientifique) Jean Brafman(conseiller Seine St Denis), Alain Berthot (Universitaire),Marina da Silva (journaliste), Roland Laffitte(écrivain), Jean-Claude Amara(Droit devant), Francis Combes(poète), Patricia Lacour (journaliste),Maria Poumier (Enseignante),Aïche Sif-Eddine(Pharmacien), Hosham Dawod (Anthropologue), Samir Saed (acteur),Farraj Barzan (journaliste), Imad Mansour(artiste),Eshkeyer Hajar (traducteur),Shahard Mimahog (mathématicien),Ah-Saadi Quais (enseignant),Al Saadi (secrétaire),Nawvas Jabur (étudiante),Fezhety Roszim (enseignant),Myriaml Labrousse-Mansour (comptable),Mouayad A Sail (enseignant),Raid Fahmi (directeur de revue),M.Awad (comptable),Nagat Mohamed Ati (universitaire),Azza Ahmed Bashiz (lycéenne),Khiyachi Dalal (journaliste,Isabelle Lagny-Pourmir (médecin-écrivain),Nadir Ali (ingénieur) Nadir Nadir (artiste),Knalid Al Salihi-(maquettiste), Patrick Ribau (géographe)AlMassihim (commerçant),M.Challali (géologue),Yassin Hassan (électricien),Ibrahim Salia(artiste),Mahde Youssef (VRP),Azad Awni (ingénieur),Almassoudi Salah Jiad (artiste peintre),Adnan Paulwi (étudiant), Kaddhim Jamal Nouxouz (Physicien),Salah Al Hamadani (écrivain, homme de théâtre),Kermel Al Hamdani (étudiant), M Berreby ( comédien, réalisateur),Salah-Vincent Al Hamdani (collégien),Jawad Tahar(artiste de théâtre),Abbas Sabah (instituteur),JasimMajid (architecte),Al Aloucy Hussan(chauffeur de taxi) Ricardo Arcos Palma(poète),Eric Cordier (étudiant), Pierre Delpy(étudiant), Ndinga Alphonse (étudiant)...
 

Date : lundi 8 avril 2002 10:37

Cher René,

OK pour le message précédent (relatif à nos échanges, que finalement je ne retoucherai que très peu) d'autant que ce mail-ci montre encore plus la nécessité d'autres voix, un peu plus ouvertes et questionnantes ! Il est si facile d'être du côté des  victimes... encore une fois, je constate qu'il n'y a pas de questionnement bipolaire, mais une prise de position a priori (position facile, car donnant l'image de soi comme  généreux, humain, juste, etc...Politiquement correct, quand tu nous tiens !)...
Pour ma part, je suis évidemment atterré par le contenu de ce message, je condamne bien évidemment toute cette barbarie, la souffrance du peuple palestinien. Pour autant, je ne puis laisser raconter n'importe quoi : les attentats contre des civils Israëliens (qui ont d'ailleurs totalement cessé depuis la riposte militaire, il faut malheureusement le souligner, cela justifiant hélas cette intervention que les chefs palestiniens, à commencer par Arafat, encouragent dans leur gestion des affaires), dont on sait qu'ils sont désormais financés (post-mortem pour les familles des soi-disant martyrs) 25000 dollars par Bagdad, mais avec des versements également en provenance d'Arabie Saoudite et de fonds privés arabes, sont tout aussi horribles, criminels, or, je n'entends pas ces voix sages et indignées s'élever !
La multiplication des actes antisémites (antijuifs) en Europe et surtout en France ne semble guère émouvoir ces bonnes âmes. Pourquoi ne pétitionnent-ils pas aussi pour que les attentats barbares en Israël cessent ? Ou encore pour dénoncer les dérives communautaristes en europe ? Ou contre l'islamisation ostentatoire des espaces publics, pourtant laïcs et  républicains ?
Hier, des crétins d'intégristes juifs, l'équivalent des islamistes les plus imbéciles, ce n'est pas peu dire,  ont montré que la connerie est bien partagée, hormis que ces dérives sont très minoritaires chez les juifs, et de plus en plus majoritaires chez les arabo-musulmans, qui, je le répète, ont un véritable problème avec la laïcité et le respect de la démocratie ( donc avec le respect des différences).
As-tu entendu parler en Europe d'une attaque de juifs sur des Mosquées, ou sur des Arabes, ou des intérêts arabes ?
Et à part ces abrutis d'intégristes juifs, aucun juif doté d'un cerveau et d'un coeur ne peut seulement cautionner la politique de Sharon, ici, tout en la comprenant, en raison de la barbarie subie depuis plus d'1 an et demi, mais aussi en raison de la volonté de toujours des arabes de jeter les juifs à la mer ! Je ne crois pas que cela soit un fantasme parano, d'ailleurs, il suffit d'écouter ou de lire Beny Levi, le dernier secrétaire de Sartre, pour y réfléchir sérieusement. Ou encore Bernard Henry-Levy, qu'on ne peut sûrement pas suspecter d'être sioniste ou anti palestinien ! Evidemment, ils sont juifs, ce qui atténue la portée de leurs propos, comme celle des miens.
C'est pourquoi je crois qu'il nous faut en Europe sérieusement nous pencher sur la question des territoires et de la légitimité... sinon, nous serons toujours a priori pour les uns contre les autres, en fonction de nos visions du monde ...
 Tant qu'on ne condamnera pas simultanément les deux, je ne pourrai prendre au sérieux les propagandistes et pétitionnaires, qui qu'ils soient (surtout de vieux donneurs de leçons comme Jacquard, de tous les combats, donnant son avis sur tout, mais avec une incohérence qui frise le gâtisme, voire le ridicule !).
Que j'aimerais entendre des intellectuels s'interroger, dire : "je ne sais pas, je ne comprends pas", et dans le même temps se dire que même en ne comprenant pas, il nous faut trouver une issue pacifiste ! Mais non, nous n'avons qu'opinions et propagandes qui répondent à d'autres opinions et d'autres propagandes. Des témoignages de la souffrance des palestiniens auxquels pourraient répondre, si les intellos et les médias jouaient véritablement leur rôle, les témoignages de la souffrance des israëliens...Dos à dos..
Pas de sagesse, et nos pauvres pétitions ou actions spectaculaires à la José Bové (sinistre crétin à mes yeux, et ce depuis le début de ses actions) ne font que renforcer cette dynamique absurde...Si j'étais croyant, je me dirais que Dieu s'amuse et sait ce qu'il fait...Ne l'étant pas, je me dis que nous continuons de tourner le dos à notre humanitude, qui plus est au nom d'idéaux humanistes (et nous sommes bien ici au coeur des enseignements tels que celui de Krishnamurti : au lieu de voir les choses comme elles sont (mes mobiles, mes conditionnements, etc, mais aussi ce qui se passe autour de "moi"), nous demeurons englués dans des valeurs qui opèrent comme des croyances, et qui donc empêchent toute véritable discrimination, toute possibilité de perception ouverte...
La question de l'éducation est bien essentielle...nous en revenons forcément là, je crois.
Cher René, je regrette qu'on ne puisse aborder ces choses de vive voix, les écrits peuvent être interprétés sans qu'il y ait la possibilité de corriger, de nuancer...Mais je continue de t'être reconnaissant de tenter d'ouvrir le dialogue...
Je tâcherai de te renvoyer mes messages précédents ce soir ou demain matin.
Juste un dernier mot : je suggère au plus grand nombre de lire le remarquable roman "Black Album", d'Hanif Kureishi, publié en poche aux 10/18, qui dès 1995 montrait les dérives de l'islamisation conquérante en Europe, notamment au sein des universités...Et on ne peut soupçonner Kureishi d'être anti musulman !
En toute amitié,

Marc
 
 
 

Copie de la lettre définitive adressée au président de la fac (expédiée le 6 avril 2002) :
 
 

Marc M
         Le 4 Avril 2002
 

         Monsieur le Président
         Université Paris VIII
 
 
 

Monsieur le Président,

C’est en tant qu’étudiant (DEA en Sciences de l’Education) mais également en tant que citoyen attaché à la laïcité et opposé aux logiques de prise de pouvoir communautaristes que je vous adresse ce courrier.
En effet, mardi 2 avril 2002, vers 16 h 15, je suis arrivé dans une université en ébullition en raison de la situation au Proche Orient. Des propagandistes très belliqueux et prosélytes, dont je préfère par ailleurs taire les propos, espérant qu’ils ne sont que l’expression non contrôlée de quelques individus présentant des troubles de comportement, affichaient en toute impunité leur haine raciale.
Je trouve intolérable qu’au sein de l’université, on permette, fût-ce par omission, l’affichage de slogans racistes et antisémites. Qu’une banderole montre que l’étoile de David est égale à la croix gammée, avec pour sous-titre “ les juifs sont des nazis ”, est absolument intolérable et me semble mettre en péril la laïcité et la démocratie.
Je suis heureux de vivre dans un pays qui a pour valeurs la laïcité, la liberté, l’égalité, et je suis très inquiet de voir, comme à Paris VIII, l’impunité voire la banalisation de tels actes.
Le communautarisme conquérant de et dans notre université, politique et religieux, me semble une sérieuse menace pour tous, y compris, et peut-être même surtout, pour les membres des minorités, quelles qu’elles soient. Il est essentiel, me semble-t-il, que l’on empêche toutes tentatives communautaristes d’imposer leur loi. Et qu’ainsi les étudiants sur le sol Français puissent tous bénéficier de ce qui fait la grandeur d’une démocratie laïque telle que la nôtre. Dès lors que la laïcité est en danger, la démocratie, la recherche et le monde intellectuel sont en péril, nous le savons bien.
J’ai bien évidemment conscience, Monsieur le Président, qu’il est symptomatique de Paris VIII de se croire obligée de soutenir aveuglément les causes perdues, les minorités, les opprimés au nom d’idéologies qui, pourtant, ont plus d’une fois montré leur manque de discernement, angélisant les uns en diabolisant les autres non pas en regard des faits, mais des seules idéologies, et je sais donc que vous seriez tout à fait impopulaire en faisant appliquer la loi Française condamnant le racisme, et en luttant contre le communautarisme conquérant, quel qu’il soit.
Malgré cette impopularité attendue, je vous conjure, Monsieur le Président, d’oser garantir au sein de votre Etablissement la laïcité et la liberté, et de vous opposer de façon claire à tout ce qui peut nuire à ces valeurs.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments respectueux,
 

Paris, le 9 avril

Mon cher Marc,

Ton tout dernier message montre encore à quel point tu es profondément touché personnellement par les événements récents. Je ne lis le texte envoyé par mon collègue P de la même manière que toi. Je partage une grande partie de ce que disent les intellectuels qui répondent à la demande de soutien des intellectuels palestiniens. Vois-tu, il y a une chose qui me fait douter de la sincérité supposée de l'armée d'occupation israélienne : c'est qu'elle interdit aux journalistes du monde entier de venir sur le terrain pour rendre compte, et ceci est vrai pour les journalistes israéliens qui veulent venir. On leur dit qu'ils risquent leur vie donc qu'il faut les protéger. Tout journaliste de guerre sait les risques qu'il prend pour faire connaître les faits que d'aucuns veulent tenir secrets. Mais n'est-ce pas plutôt, comme l'affirmait l'un d'entre eux, parce que les "papiers" et les films diffusés par eux commençaient à démoraliser l'armée israélienne d'occupation ?
Cette dernière n'accepte que des journalistes 'maison". Pour avoir été à l'armée moi-même, je sais comment s'exerce la censure sur ces "journalistes" militaires. Il devient de plus en plus courant maintenant de refuser le terrain des opérations aux journalistes. C'est un signe d'une démocratie en chute libre !
Tu demeures en colère et certains de tes propos le prouvent. Mais les jeunes juifs ou les jeunes arabes qui manifestent avec violence ne sont pas des "abrutis". Encore moins José Bovet, à mon avis, qui dit des choses fort justes sur le plan de la politique agricole française des OGM. Ils sont simplement des ignorants de ce qu'est la Vie. En grande partie aux noms d'idéologies et de croyances qui obscurcissent la faculté humaine de s'ouvrir à la connaissance de la réalité ultime du monde vivant.
Le poète Claude Roy écrivait, en son temps, un admirable essai intitulé "Les chercheurs de Dieux. Délivrez-nous des dieux vivants, des pères du peuple et du besoin de croire" (Gallimard, 1981). Nous devrions le méditer encore avec l'oeuvre de Krishnamurti, si profondément anti-sectaire. Il faut comprendre qu'il y a quelque chose d'anti-humain pour un jeune fille ou un jeune homme, entouré d'explosifs, et qui va faire exploser son corps en tuant des civils innocents autour de lui et d'elle. Pour en arriver à cette extrêmité, il faut que l'impasse politique soit totale, que la parole partagée soit impossible. Il fut un temps avec Arafat et Rabin où nous espérions beaucoup de la sagesse des hommes. Les politiques du monde entier, et des Etats-unis avec Bush en particulier, ont une très grande responsabilité dans cette fermeture au dialogue. Même si Ariel Sharon bénéficie de plus de soixante-dix pour cent de soutiens de la société civile israélienne, selon certains sondages, je doute qu'il conduise son peuple vers une ère de paix durable en occupant les territoires palestiniens et en se dérobant aux propositions de paix et de reconnaissance d'Israél venant des pays arabes eux-mêmes (Arabie Saoudite). Il faut s'attendre même à de terribles fuites en avant ... On ne pourra jamais empêcher un être humain décidé à mourir, de sacrifier sa vie pour une cause dont il a fait sa valeur essentielle.
Je suis profondément bouleversé lorsque j'apprends un nouvel attentat avec tant de morts à la clé. Contrairement à certains journalistes, je compte toujours parmi les morts, l'auteur de l'attentat. Tant de gâchis me peine infiniment. D'autant que j'ai le respect le plus absolu pour les sagesses issues des grandes spiritualités du Hassidisme ou du Soufisme. J'ai toujourd pensé qu'un grand spirituel ne pouvait pas tuer des innocents tant il a compris, non comme croyant mais comme fait d'expérience intérieure, que le respect de la vie est sans limite. Après le XXe siècle et tant de barbarie, je pense que nous pouvons nous démarquer des pulsions de mort inhérentes aux idéologies bétonnées.

Avec ma plus vive amitié

René Barbier
 

9 avril, réponse

Cher René,
je suis très touché à la fois par ton amitié, par ta grandeur d'âme et ta sagesse (et bien évidemment, je ne suis absolument pas ironique).
Bien sûr que je suis affecté, mais je crois que cela ne change rien à ce que je dis du manque de partialité et l'immiscion du "politiquement correct", qui me semble atteindre un point très inquiétant, en tout cas pour les systèmes démocratiques.
Je ne dois pas le dire assez clairement : je trouve criminelle et intolérable  la politique de Sharon ! Et bien sûr que la démocratie est en danger grave en Israël, quoiqu'il y ait encore bien des voix qui se font entendre contre cette politique.  Pour autant, je ne comprends pas l'unilatéralité des prises de position des pétitionnaires et autres en europe, et c'est bien cette unilatéralité qui m'indigne. Qu'on dénonce les
exactions militaires des une ne doit pas nous faire oublier les actes tout aussi barbares des autres. Et on peut s'interroger à la fois sur les causes d'un tel désespoir et sur ce qui fait qu'un type comme Sharon se retrouve au pouvoir...Bernard Henry-Levy suggère qu'Arafat en est grandement responsable, et j'ai en grande-partie la même lecture que lui de la politique moyen orientale. Sachant qu'il est un ardent partisan de la cause palestinienne en ce qui concerne son droit à une terre (ça semble dingue de devoir dire ça, tellement ça tombe sous le sens !).
C'est bien dans l'esprit de trouver à la base même (politique, je veux dire) ce qui divise ces deux peuples, et tenter d'y remédier, que je suggère (certes maladroitement, car avec colère et fougue) que les intellectuels français se montrent plus ouverts et questionnants, c'est-à-dire qu'ils ne prennent pas parti pour une cause et condamnent l'autre...Ce ne serait pas la 1ère fois qu'on (les intellectuels) se tromperait.
Je n'ai rien à redire au soutien des intellectuels aux palestiniens, au contraire, mais réellement je ne comprends pas qu'ils ne prennent en compte qu'une seule face, et c'est cela qui me met en colère. Pourquoi tolèrent-ils que des affiches partisanes couvrent les murs (des facs aussi, et je te rappelle que s'il n'y a plus les appels au meurtre et la banderole incroyable de mardi dernier, il y a encore et toujours les affiches montrant Sharon avec une moustache hitlérienne et une croix gammée sur le front, à côté d'un Arafat martyr...).
Dénoncer des actes barbares (ceux de l'armée Israëlienne) doit-il justifier le silence (quant aux actes barbares de l'autre côté) ?
Ca pose la question de la perspective. Mais je crois comme toi que cela montre que la politique a échoué, et ceux qu'à tort j'appelle "abrutis, ou crétins", et que beaucoup plus sagement tu nommes "ignorants de la Vie", ce qui est très juste, sont hélàs de plus en plus nombreux, et mon hypothèse principale est que c'est précisément l'unilatéralité qui renforce ou réactive cette ignorance qui met en danger toutes les démocraties, et pas seulement au loin. La spiritualité à laquelle tu fais allusion, notamment dans ses formes  Soufisme et Hassidisme, outre son aspect "sagesse et compassion" insiste également, me semble-t-il, sur la nécessité de "voir les choses telles qu'elles sont".
(...)
Je ne cesse depuis le début de nos échanges, en dépit de mes maladresses et de la "violence" de mes écrits, de souligner que c'est l'injustice de cette prise de position uniforme et unilatérale qui me révolte, et la banalisation de certains actes, dès lors qu'ils ne sont pas dirigés sur les victimes désignées des méchants ! C'est ce manichéisme qui m'est insupportable. (...)
Je m'adresse à toi, et ce n'est pas un hasard. C'est bien parce que je sais que tu es non seulement en mesure d'entendre ce que je dis (et ce que je ne dis pas, mais qui m'anime), mais aussi parce que je sais que tu peux m'inviter habilement à regarder autrement...Ceci dit, si tu dis que je me trompe, que je suis sous le coup d'une réaction, je veux bien prendre le temps de considérer sérieusement cela et observer en silence...
Encore toute ma gratitude...pour ce que tu es et pour ce que tu rappelles...

Amicalement, Marc
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

>