peinture de Silvaine Arabo

René, la révolte!




Sociologue et pédagogue non directif, inventeur de la socianalyse. RENÉ LOURAU, né en 1933 à Gelos, près dePau (Pyrénées-Atlantiques), est mort entre Rambouillet etParis, mardi 11 janvier 2000, dans le train qui le conduisait àl'université Paris-VIII, où il devait assurer une permanencepour ses étudiants thésards. Nouvellement retraité,il était professeur émérite de sociologie et de sciencesde l'éducation. (voir René Lourau par RémiHess, article publié le 16 Janvier 2000 dans Le Monde)
 
 
 
 

à tes deux enfants Julien et Julie,
à tous ceux que tu as aimés.
 
 

Mon très cher René,
 
 
 
 

Permets-moi de t'écrire comme si tu étaisencore devant moi, bien vivant, même si je sais que ton corps vadisparaître bientôt dans l'Abîme et le Sans-Fond dontparlait notre ami Castoriadis.

Pour moi, tu restes vivant parce que je sais depuislongtemps que la mort commence quand on ne pense plus à la personneaimée.

Je me souviens de cette révélation soudaine,à la mort de mon propre père, qui se prénommait égalementRené, lorsque j'ai dû m'occuper de la toilette de son corpsinerte, il y a presque vingt ans. Seul avec lui, dans le silence de lachambre, tout à coup, le choc : ce corps défait, pantin désarticulé,ce n'est pas mon père ! Mon père est celui qui demeure dansma mémoire, dans mon affectivité, dans mes rêves, dansmon amour. Depuis, il est toujours présent avec moi, et je penseà lui très souvent, comme à une source de jouvence.

C'est ainsi que je penserai à toi, René.`

René, la révolte ! C'est cette qualificationqui me vient, immédiatement, à l'esprit.

Tu n'as jamais accepté d'être placédans un état de subordination illégitime. Tu n'as jamaistendu la joue aux petits-maîtres de l'intellect du moment.

Révolte, avec les étudiants de Nanterre,à la fin des années soixante.

Révolte à l'université de Poitiersjusqu'à ta suspension pendant deux ans.

Révolte à l'université Paris 8contre la tendance à l'imposition d'une scientificité sociologiquedont tu avais dénoncé, depuis longtemps, la prétentionmondaine.

Je suis avec toi, au coeur de cette révolte.Beaucoup trop d'enseignants, à l'université comme ailleursen sciences humaines, ont plein la bouche du mot "scientificité"comme ces enfants barbouillés de chocolat, le soir de Noël.

Ils semblent porter leur croix de scientifiques, faceà ce qu'ils nomment la montée de l'irrationnel, et se croientdéjà au paradis. Ils ne sont, en vérité, quedans un mirage miroitant, au milieu d'un désert affectif et relationnel,avec leurs collègues, leurs amis, et parfois, leurs propres enfants.

Ta mort, René, apparaît comme un feu rougepour nous, en Sciences de l'éducation. Elle arrête notre communauté,emportée qu'elle est dans le flux inconscient d'un jacobinisme institutionnelet d'une bureaucratisation croissante au nom de la raison d'Étatdu pseudo sérieux et du pseudo scientifique. Laissons aux autres,cette croyance magico-religieuse.

Notre époque a beaucoup plus besoin de fraternitéet de solidarité que de savoir, dont on connaît la relativitéculturelle et sociale, surtout en sciences humaines. À quoi noussert de savoir quels sont les ressorts de notre soumission à l'autoritéen blouse blanche, si bien mis en lumière par les travaux de recherchede Stanley Milgram, si nous utilisons ce savoir scientifique, d'une manièreindiscutable, pour accroître notre autoritarisme dans nos rapportsavec autrui ?

Des trois moments hégéliens - l'universel,le particulier et le singulier - ton inclination allait vers la particularitéinstituante. Mais tu ne méconnaissais pas la force aveuglante etillusoire de l'universel institué comme la nécessitéinéluctable, dont il fallait payer le prix, de la médiationsingulière. Ta révolte intérieure te poussait àsoutenir, coûte que coûte, le particulier : les exclus, lesétrangers, les sans droits, les sans papiers. Tous ceux qui ne pouvaientmême plus dire non !

Tu aurais aimé ces vers d'Eugène Guillevic: "la misère, c'est quand on dit : je ne sais plus, je ne peux plus,je ne veux plus".

Toi qui avais encore la force de dire non, tu te mettaisau service des sans voix.

Tu étais de ceux-là. Tu refusais les"bonne raisons" apparentes. Ta sensibilité était àfleur de peau.

Je suis heureux de t'avoir surpris, lors du pot de l'amitié,au moment de ta retraite, lorsque je t'ai dit que, sans toi, je ne seraisjamais devenu professeur des universités. En effet, sans la lignethéorique en sociologie que tu as développée, j'auraisquitté la sociologie et les sciences humaines depuis longtemps.Par la lecture de "l'Analyse Institutionnelle" en 1970, puis "Le Gai savoirdes sociologues", j'ai su qu'il y avait encore quelque chose à faire,et quelque chose à dire, dans cette université vincennoiseque j'avais adoptée dès sa création, malgréles effets du désenchantement du monde que je sentais déjàse profiler à cette époque.

Maintenant, il est vrai, il faut une énergieconsidérable pour résister à la montée desforces les plus traditionnelles en sciences humaines, dans notre universitécomme ailleurs. Je m'écarte de plus en plus de celles-ci en approfondissantle sens de la vie.

Je sais de mieux en mieux que l'équilibre psychique,la générosité, l'amour du prochain, la sympathie,ne sont guère du côté du monde intellectuel que tuas, malgré tout, défendu jusqu'à la fin. Dans le fond,tu étais plus optimiste, plus acharné que moi à cetégard.

Tu as toujours voulu rester un sociologue, envers etcontre tous.

Je préfère révolutionner la sociologiepar l'éducation radicale qui est un art de faire et d'êtreensemble, au-delà des mots et des images.

Dans le fond, tu étais un poète, un admirateurdu surréalisme, de l'avant-gardisme. Tu avais publié quelquespoèmes, je crois, dans la revue "La Tour de feu", à un momentoù je publiais moi-même dans cette revue provinciale. J'aitoujours regretté que tu n'aies pas mis toute ta puissance dansl'imagination poétique. Mais le concept t'a toujours intéresséet de plus en plus, semble-t-il, à la fin de ta vie.

Pourtant tu n'as jamais imposé cette passionà tes étudiants. Ceux qui ne te connaissaient pas vraimentont pensé que tu pouvais être désinvolte. Mais unetelle attitude était le contraire de toi. Peut-être appréciais-tu,comme moi, cette pensée de l'écrivain argentin Antonio Porchia: "je t'aiderai à venir si tu viens, et à ne pas venir, situ ne viens pas".

Maintenant, il faudra faire avec ton absence. Le silencequi va s'ensuivre sera difficile à supporter. Tout le monde, évidemment,dira que tu étais un "grand" des sciences sociales, pour ne pasêtre en reste.

Toi, tu souriras au fond de tes ombres soyeuses, avantde te retourner d'un seul coup pour, enfin, pouvoir dormir dans l'immenseet souple tranquillité de la nuit.
 
 

René Barbier (CRISE)

Paris, le 15 janvier 2000