Deuxième lettre à Lara

LE SAVOIR ET LA CONNAISSANCE.

René Barbier (CRISE)

Avant-propos à la deuxième lettre

 

Je commence une série de réflexions intitulée Lettresà Lara sur l'éducation en cette année 1998. Chaque"lettre", de 12 à 20 pages, paraîtra tous les troismois. Je me propose de communiquer sur le mode d'un "dialogue",mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, unejeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que jenommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j'entretiendrai unrapport de tutoiement. J'ai besoin de ce rapport à la fois affectifet imaginaire pour écrire sur le thème de l'éducation.J'espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sacompréhension des idées, parfois difficiles, que je pourraidévelopper. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pastrès éloignés de ce que je pourrais dire àma propre fille.

Ce type de rapport pédagogique m'oblige à revoir ma façonde communiquer, de parler, de présenter les théories quime semblent importantes en éducation. J'envisage ces textes commesusceptibles également d'intéresser d'autres étudiants,des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernéspar la connaissance de soi en liaison avec l'éducation. J'ai lesentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repèresquant au sens de la vie.

A presque cinquante neuf ans, et avec plus de vingt cinq ans d'enseignement,je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "cheminde l'intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d'unelongue expérience personnelle, sans prétendre pour autant,que c'est le chemin de la vérité pour autrui. Simplementune confrontation de valeurs et de pratiques, d'intelligibilitéet de mise en ordre symbolique qui me semble être l'essentiel del'éducation. Si l'expérience porte ses fruits, j'espèrepouvoir l'ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs,à partir des thèmes développés dans cette publication.

 

Lara - Est-ce que tu fais une différence entre le Savoir et laConnaissance ? Et si oui pourquoi ?

Oui, je crois qu'il nous faut examiner la différence entre lesdeux vocables. Nous confondons souvent les deux termes, comme s' il allaitde soi que connaître et savoir vont dans le même sens. Ou biennous rejetons violemment le savoir comme sans intérêt pourla connaissance. Ou encore nous glorifions le savoir en laissant la connaissancedans son ombre. En vérité la question n'est pas simple carSavoir et Connaissance appartiennent à deux ordres de processus.

1. La question du Savoir.

Le Savoir est l'oeuvre collective de l'humanité. En tant quetel il ne saurait être rejeté purement et simplement.

Par Savoir j'entends l'ensemble des productions symboliques que leshommes ont constitué cumulativement et par rupture inventive depuisl'origine pour tenter d'interpréter le monde dans lequel ils cheminentde la naissance à la mort. Je sais que l'appellation contemporainese rattache beaucoup plus à une partie du Savoir qu'on qualifiede "scientifique". D'aucuns pensent ainsi se dédouanerde la réflexion inéluctable de tout chercheur sur les rapportsentre l'observateur et l'objet de son observation et, ipso facto, sur laphilosophie de la connaissance inhérente à toute productionscientifique.

Etre un scientifique, c'est d'abord poser son regard sur les choseset, jamais, un être humain ne pose les yeux n'importe comment surles choses. Encore moins sur un autre être humain (1) . Mais de touttemps les hommes ont donné du sens au monde qui les entourait, avecles moyens dont ils disposaient à leur époque. Moyens conceptuels,théoriques, imaginaires et mythiques, philosophiques en fin de compteet moyens techniques. Pendant longtemps la pensée fut essentiellementd'ordre symbolique et mythique et ce fut un véritable arrachementpour l'homme que d'entrer dans une pensée plus rationnelle et scientifique.

L.- Pourquoi parles-tu d' arrachement à ce sujet ?

Vois-tu, chère Lara, il ne va pas de soi pour l'homme d'essayerde penser logiquement. Non que la logique soit le privilège de l'hommemoderne. Certains anthropologues comme Lucien Lévy-Bruhl au débutdu siècle ont voulu nous faire croire, au moins dans un premiertemps, que les "sauvages", les "primitifs" étaientdotés d'une mentalité spéciale caractériséepar une dimension "pré-logique". Un célèbreethnologue contemporain (Claude Lévi-Strauss) a combattu avec pertinencece point de vue (2) . En vérité depuis que l'homme est sapiens-sapienscomme on dit pour l'homme depuis moins trente mille ans avant Jésus-Christ,c'est-à-dire un être pensant, il est vraisemblable qu'il atoujours su utiliser son intellect pour s'adapter à son monde. Lessavants se posent sérieusement la question de savoir si les fresquespréhistoriques de Lascaux ou d'Altamira, représentant parexemple un mamouth blessé, n'étaient pas qu'un moyen magique,mais également logique et relativement intelligent à l'époque,pour provoquer une chasse fructueuse et sans danger (3) . Pourtant "quelquechose" s'est passé au VI° siècle avant JésusChrist en Grèce. Une certaine façon de poser autrement laquestion du sens et de l'explication du monde. Il s'agit là d'unphénomène incompréhensible. Pourquoi l'homme, àce moment, est-il entré dans une autre manière de faire parlerles choses et les êtres ? Il s'agit d'une création que personnene pouvait prévoir. Une création social-historique commele dit un philosophe contemporain Cornélius Castoriadis, qui a modifiécomplètement la face du monde, en même temps qu'étaitcréé un régime politique tout aussi inattendu : ladémocratie, c'est-à-dire le pouvoir du peuple (4) .

 

Lara - Que se passait-il avant ?

Le monde était essentiellement expliqué par des dieux,des entités qui animaient les différentes dimensions de lanature. A partir de cette époque c'est en prenant en compte la natureque l'homme va expliquer la nature. Il ne cherchera plus l'explicationdans des causes extérieures au monde, à la "phusis"comme disaient les Grecs, mais à l'intérieur de la natureelle-même. Cela ne veut pas dire que les dieux n'existeront plus.Ils seront toujours là évidemment, mais l'explication desphénomènes naturels sera cherchée ailleurs qu'en leursein. Avec le Christianisme et son dieu créateur et rédempteur,mais surtout avec son institutionnalisation religieuse au sein d'une "église",c'est-à-dire d'une communauté de croyants de plus en plusdogmatique, la figure de Dieu va jouer un rôle déterminantet contraignant dans l'explication du monde. Il faudra attendre longtempsaprès l'avènement de la civilisation athénienne, enfait la Renaissance au XVI° siècle, pour voir réapparaîtreune poussée aussi importante d'intelligibilité du monde,notamment avec l'importance accordée aux mathématiques etaux instruments techniques d'observation.

Le monde va devenir alors un observable, jusqu'en ses confins les pluséloignés grâce à la lunette astronomique deGalilée. Le représentation de l'univers s'en trouve profondémentbouleversée et Galilée, contrairement à Giordano Bruno,acceptera de renier (apparemment) ses conclusions scientifiques pour nepas finir sur le bûcher sous les coups de l'Inquisition. Le corpshumain sera difficilement mais progressivement connu dans ses grandes lignesgrâce à la dissection. Il se peut qu'aujourd'hui, avec lesdécouvertes dans le domaine des sciences physiques de l'infinimentpetit (physique atomique, physique des particules et des hautes énergies)qui rejoignent d'ailleurs les sciences de l'infiniment grand (astrophysique),comme dans les domaine de la biologie moléculaire et génétique,nous assistions, sans encore nous en apercevoir consciemment, àune autre grande révolution dans l'ordre du savoir scientifique.En tout cas, les philosophes d'aujourd'hui ne manquent pas d' êtresérieusement interrogés dans leurs réflexions parles données de la science contemporaine (5) .

L.- Est-ce que tu veux dire qu'aujourd'hui le Savoir et la Science,c'est la même chose ?

Pas tout à fait. Le Savoir contemporain déborde le domainescientifique, surtout des "sciences dures" comme la physiqueou la chimie etc. ; il est porteur d'interrogation sur tout ce qui prétendconnaître le monde. Les savants d'aujourd'hui sont très souventégalement des gens qui éprouvent le besoin de philosopher,de réfléchir sur le sens de leurs travaux scientifiques etsur leur portée éthique, leur valeur morale. Certains mêmedérivent assez loin d'une prudence purement scientifique et tombentdans les discours, parfois poétiques, où l'imagination l'emportede loin sur l'argumentation rationnelle (6).

Le Savoir est à la Science ce que le langage est à lagrammaire : il la déborde et l'enveloppe mais elle lui fournit soncadre réglementé d'expression. Au coeur du Savoir actuelnous (re)trouvons la philosophie, c'est-à-dire la réflexionargumentée et discutée sur la question du sens de toute chose,de toute théorie, de toute mystique. Nous la "re"-trouvonsparce que la Science, dans un premier temps, a cru bon de prendre des distanceslégitimement. Il faut dire que la philosophie était devenueparticulièrement ignorante des données scientifiques jusqu'auXIX° siècle. Les jeunes sciences, comme la psychologie, ontcherché immédiatement à se démarquer de laphilosophie pour trouver leur espace de liberté et de découverte.Mais, ce faisant, elles se mirent à copier les sciences dures, cellesde la matière, alors qu'elles avaient pour objet l'étudede la complexité de la vie. Elles commirent du même coup degraves erreurs de compréhension. Elles cherchèrent às'imposer et à s'envahir mutuellement, ou à éliminertoute théorie ou conception qui risquait de mettre à malleurs postulats de base, ce que j'ai appelé "effet de débordement"et "effet Ben Barka" en sciences humaines (7) . Aujourd'hui lesnotions de complexité, de non-séparabilité, d' ordreà partir du bruit, du caractère indécidable de cequi vient de l'observateur ou de la chose observée, de singularité,d' auto-organisation et d' autonomie du vivant, etc., font partie du patrimoinedu Savoir scientifique. Plus que jamais les chercheurs en sciences humainesdevraient en être conscients, comme le sociologue Edgar Morin parexemple (8) . Ce n'est malheureusement pas toujours le cas.

L.- Mais, en fin de compte qu'est-ce qu'on appelle "scientifique"de nos jours ?

Si nous tenons compte des données de la réflexion surla nature de la science en cette fin du XX° siècle - ce qu'onappelle l'épistémologie - le Savoir scientifique se caractérisepar trois critères de pratique spécifique ayant un degrécertain d'efficacité dans son rapport au monde.

1. La possibilité pour tout chercheur de reproduire l'expériencedite scientifique chaque fois que cela est possible.

2. La nécessité d'une réfutabilité des conclusionsthéoriques tirées des faits établis. Il faut qu'ausein de toute théorie, nous trouvions la possibilité de laremettre radicalement en question à partir de la production de donnéesnouvelles (9) .

3. Le renoncement à toute explication totale du monde qui serviraità établir une métaphysique moniste, c'est-à-direune philosophie de la nature établie sur la base d'une unitéfondamentale.

Ces trois axes de réflexion épistémologique concerneprincipalement les sciences "dures". Ils sont déjàdiscutables pour les sciences de la nature et du vivant, et plus encorepour les sciences de l'homme.

Dans ces dernières la question posée, en particulier,concerne l'idée d' "intentionnalité" des organismesvivants. La science d'aujourd'hui tente de séparer l' "intentionnalité"de la "finalité" dans l'observation du comportement d'unêtre vivant. Or, même lorsqu'il s'agit d' êtres vivantsélémentaires, nous avons tendance à projeter sur leurscomportements une intentionnalité, un projet porteur d'une signification.

Le chien perdu suit-il un certain parcours déterminé pourretrouver son maître : nous le percevons comme ayant une "intention"dans ce sens. Mais alors, comme le faisait remarquer justement Henri Atlan,un biologiste de renom (10), que dire d'un globule blanc qui, devant phagocyteret digérer un corps étranger, se dirige vers sa proie encontournant les obstacles et en changeant de forme éventuellementpour se faufiler dans un passage étroit si nécessaire ? Mieuxencore parmi les trois espèces de chauves-souris : les premièressont insectivores et se nourrissent de façon automatique grâceà une sorte de sonar qui permet à la chauve-souris de repérersa proie en captant sa présence par des ultra-sons. Les deuxièmessont caractérisées par des individus fructivores et nectarivoreset ses participantes se nourrissent à la façon des abeilles.Enfin les troisièmes sont constituées de chauves-souris vampiresqui se nourrissent du sang d'animaux ou d'hommes endormis.

Or les espèces les plus évoluées et au cerveaule plus développé ne sont pas celles qui ont le "sonar"dans leur tête et, du même coup, une précision àtoute épreuve, mais de type mécanique, automatique. Au contrairece sont les "vampires" dont le comportement alimentaire demandele plus de stratégie apparente pour choisir le type d'approche leplus approprié compte-tenu de la proie (animal, homme en fonctiondu lieu, de la forme etc.).

Ainsi ces espèces plus récentes semblent requérirune intelligence intentionnalisée et une stratégie àprojet non dénuée d'inventivité. En vérité,plus nous nous rapprochons d'organismes vivants complexes et de l'hommeen particulier, plus notre interprétation - c'est-à-direla signification que nous accordons à l'observation scientifique- devient porteuse d'une intentionnalité intrinsèque. Ils'agit là d'un trait proprement humain de l'observation et de l'interprétation.Rien ne nous prouve que la chose observée soit réellementporteuse d'une telle intentionnalité. Certaines machines informatiquescontemporaines de haute complexité semblent bien être dotéesd'une possibilité de création de signification comme leshumains : sont-elles pour autant intentionnelles (11) ?

Je réserverai malgré tout, le terme d' "intentionnalité"au comportement de l' être humain et je nommerai les sciences del'homme comme celles qui doivent nécessairement tenir compte àla fois d'une intentionnalité fondamentale et d'une nécessitéde sens pour le sujet écouté/observé. Ce faisant jeme range explicitement du côté des chercheurs proches de laphénoménologie, ou étude logique des phénomènestels qu'ils apparaissent concrètement, conception philosophiquedéveloppée par E. Husserl et par la suite, Jean-Paul Sartre,Maurice Merleau-Ponty ou Alfred Schütz. Nombreux sont mes collèguespsychosociologues qui vont également dans ce sens, chacun suivantson style ( Jacques Ardoino, Max Pagès, Michel Lobrot, Andréde Peretti etc.)

Cette orientation nous oblige à une nouvelle définitionde l'objet de recherche dès qu'il s'agit d'étudier une situationhumaine (12) . Nous devons à la fois accepter et rester trèsprudents envers toute forme de réductionnisme.

L.- Que veux-tu dire par là ?

C'est un sujet délicat. Il semble bien que, dans la démarchescientifique, on ne puisse se passer d'une façon de procéderqui vise à partir du plus simple pour aller vers le plus compliqué,ce qui ne veut pas dire que le simple n'est pas déjà trèscomplexe (13). Longtemps la physique a imposé l'idée-cléque le découpage de la nature en particules élémentairesde plus en plus petites jusqu'à un point insécable devaitconduire ipso facto à la connaissance de la réalitéultime. Ce modèle s'est diffusé dans toutes les branchesscientifiques. Il correspond à la méthode de Descartes quipose comme une nécessité, le fait du doute systématiqueet le découpage en éléments simples suceptibles d'observationrigoureuse pour tout objet global étudié. Le découpagene concernait pas seulement l'objet étudié mais égalementles disciplines scientifiques utilisées, voire même des spécialisationsà l'intérieur de chaque discipline. L'idée-cléde la pratique réductionniste propose la nécessitéde séparer un tout en ses constituants dans l'espoir de trouverdans les propriétés de ceux-ci de quoi expliquer celle dutout. Elle reste un postulat de base de toute pratique scientifique encoreaujourd'hui. Cette façon de faire, cet opérationnalisme,a grandement contribué à rendre l'homme "maître"de la nature, à lui permettre d' être "efficace"et de modifier la réalité. Mais en même temps s'estdéveloppé une métaphysique matérialiste correspondantà cette efficacité scientifique, c'est-à-dire unetendance à attribuer une existence et une réalitécachée voire transcendante à ce qui n'est que le résultatde constructions logiques partielles et non vérifiées reposantsur des expériences indûment extrapolées.

Henri Atlan la nomme le "réductionnisme fort" et l'opposeà un "réductionnisme faible" qu'il reconnaîtcomme étant plus pertinent à l'heure actuelle et limitéà la pratique particulière de la science. Le réductionnismefort admet que l'analyse qui sépare le tout en ses parties suffità la compréhension des propriétés du tout,dans une reconstitution mentale où celles-ci découlent automatiquementdes propriétés des différentes parties. Le réductionnismefaible reconnaît que la question scientifique aiguë d'aujourd'huiconsiste plutôt à penser les articulations nécessairesentre les niveaux d'organisation de l'objet étudié, ainsique les phénomènes imprévisibles d' "émergence"de nouvelles propriétés liées à ces niveauxd'organisation.

Dans ce domaine, comme le pense Edgar Morin, un peu de savoir supplémentaireouvre des gouffres d'ignorance nouvelle. Un organisme vivant est àla fois un objet physique (atomique), chimique (moléculaire), biologique(macromoléculaire, cellulaire), physiologique, psychique, linguistiqueet social suivant le cas. La science de cet objet en tant qu'il est toutcela à la fois est celle de son organisation en niveaux d'intégration,alors que ceux-ci sont découpés par les différentesdisciplines spécialisées (14). L'explication scientifiquecontemporaine procède de bas en haut et de façon réductionniste,même dans les sciences de l'homme. Mais elle ne prétend pasêtre une explication "totale", absolue et sans discussionde l'univers. Elle accepte de s'auto-limiter dans ses domaines d'investigationen reconnaissant qu'il existe, éventuellement, un "réelvoilé", hors de la zone d'explication scientifique (15) etn'exclut pas d'autres approches éclairantes de ce réel voilé.

2. La question de la Connaissance.

Parler de la Connaissance n'est pas parler du Savoir. Il s'agit làd'une définition arbitraire comme toute définition.

L.- Pourquoi dis-tu "arbitraire" ?

Parce que choisir telle définition plutôt que telle autre,dans toutes celles que nous pouvons inventer ou reprendre dans le savoirconstitué, ne résulte pas d'un déterminisme quelconque,culturel, physique, social ou transcendantal (divin), mais d'un degréde liberté et d'inventivité du chercheur, compte tenu dela pertinence et de la cohérence de son propos par rapport àla réalité et du consensus possible d'une communautéde pairs.

J'emploie ainsi le mot "Connaissance" pour parler d'un processus,toujours inachevé, qui tente d'approcher le coeur des phénomènes,c'est- à -dire l'essence du réel (les noumènes duphilosophe allemand Emmanuel Kant, du grec "nooumenon", chosetelle qu'elle est en soi), suivant des méthodes d'approche spécifique.

De mon point de vue, la seule Connaissance authentique est la Connaissancemystique, ou Connaissance directe expérientielle de quelque chosed'autre, d'une réalité inconnue, (du Tout-Autre dirait RudolphOtto), du vécu d'un "sentiment océanique" àpartir duquel Romain Rolland interpellait Sigmund Freud et que sa disciplepréférée, Lou Andréas Salomé tentaitde lui faire comprendre puisque, de toute évidence, elle connaissaitun peu la question comme en témoigne son dernier ouvrage (16). Aprèscoup seulement, le "mystique" s'exprimera par la voie de la sagesse,c'est- à -dire d'un sens de l'équilibre psychique, d'un artd'évaluer le pour et le contre et de dire ou ne pas dire ce quel'on sait, dans les comportements humains, par la réflexion construitenécessairement soumise au principe de raison et par l'expressionorale, écrite ou non-verbale.

L.- Est-ce que tu veux dire qu'il n'existe pas de Connaissance scientifique?

C'est une question encore difficile. Il faut bien voir que ce que jenomme "Connaissance mystique" n'est pas, a priori, irrationnel,comme on le pense trop souvent. Il s'agit plutôt du choix d'un regard,relativement cohérent, porté sur le monde. L'approche scientifiqueprésente également sa propre cohérence. Elle est fondée,radicalement, sur un type de logique dite de l'identité, qui exclutla contradiction et tente de faire apparaître l'identique, ce quine change pas, l'invariant, dans toutes ses explications du monde.

Or personne à l'heure actuelle ne peut dire vraiment si le monde,ce qui est depuis l'origine, est contradictoire ou ne l'est pas, voiremême s'il est au delà de toute contradiction ou non-contradictiondans son essence. Mais la science, pour être efficace, fait commesi le monde présentait ce degré de non-contradiction. Cepostulat lui permet de développer des théories sur le mondeà partir d'une démarche logique de l'identité et detraquer la contradiction dans les phénomènes apparents, en"réduisant" la complexité du réel àdes éléments plus simples. Elle va du bas vers le haut, duplus simple au plus global, au plus organisé. Tout se passe commesi, dans le chaos des sensations et des perceptions, l'homme avait besoinde trouver du sens en expliquant "comment cela se passe". Einsteinne pouvait pas accepter que "Dieu joue aux dés" avec lemonde et questionnait fort Niels Bohr dans les années 20, par rapportà la Mécanique quantique qui fonctionnait mais n'expliquaitrien. Aujourd'hui, les théoriciens de la physique des hautes énergies,nous suggère la théorie des "super-cordes", cescordes "vibrantes" de l'univers, qui relieraient les quatre grandesforces de la matière : force gravitionnaelle, force électro-magnétique,interactions faibles (entre les atomes), interactions fortes (entre lesconstituants du nyau atomique). Cette théorisation unitaire estesthétique pour un mathématicien, mais elle n'a malheureusementaucun début d'expérience pratique la confirmant. Le Savoirscientifique aujourd'hui s'intéresse beaucoup plus au "commentça se passe" et beaucoup moins au "pourquoi cela se passeainsi". La question du noumène, de l'essence des phénomènesne semble plus être de son ressort, ou plutôt de sa logiqueinterne. Ce qui n'empêche pas la science de parler de "cause"des phénomènes. Mais il s'agit là toujours d'une interprétation.

Dire, par exemple que la pierre tombe à cause de la gravitation,se ramène à un principe explicateur (la gravitation) querien n'explique à son tour (17) . Dire que la foudre est une déchargeélectrique n'est pas plus vrai que de dire "la foudre est lacolère des dieux", car si la deuxième proposition, encette fin du XXe siècle, semble irrationnelle, la premièrene nous avance pas davantage vers une Connaissance de la réalitéultime.

Qu' est-ce qu'une "décharge électrique" en effet? Et même si on la définit comme un déplacement rapided'électrons dans un milieu non conducteur, sous l'effet d'un champélectrique intense s'accompagnant d'ionisations en cascade des atomesde ce milieu, il faudrait alors définir les notions de "champélectrique", de "conducteur", d' "ionisation"d' "électron" etc. et nous retomberons sur des abstractionsmathématiques.

En vérité, le principe explicateur dans la science, lacausalité, s'inscrit uniquement dans une logique qui lui est propre,la logique de la causalité physique, qui exclut une référenceà une volonté divine ou à une conscience cosmique.C'est la raison pour laquelle la démarche scientifique est efficaceet inventive : rien n'est joué d'avance pour elle, au contraired'une explication par Dieu ou une conscience cosmique qui clôt leprocessus de découverte et d'opération scientifique sur leschoses. Ceci est vrai pour les sciences physiques de ce que nous percevonshabituellement, ce que Edgar Morin appelle "la bande moyenne de perception"(18).

Pour les sciences physiques de l'infiniment petit, les sciences nucléaires,dominées par la Mécanique quantique, les théoriesdéveloppées aboutissent à un ensemble de formulesmathématiques extrêmement sophistiquées. Le "monde"se réduit alors à une équation, c'est-à-direessentiellement une production de l'esprit humain. D'où la tendancede certains théoriciens de la Mécanique quantique (théoriequi s'occupe de cette dimension du réel) à présenterle Savoir scientifique comme une Connaissance presque identique àla Connaissance mystique. Et la tendance inverse de ceux qui défendentcette Connaissance à en appeler au Savoir scientifique pour cautionnerleurs propres expériences singulières (19).

Nous assistons de plus en plus à des "dialogues" dutype de ceux de Carl-Gustav Jung et Wolfgang Pauli (20) qui datent déjàdes années 1950, et plus proches de nous, ceux de Jiddu Krishnamurtiet David Bohm en 1980 (21). Toutefois il semble qu'il y ait là unmalentendu comme le pense Henri Atlan (22). L'usage de la raison se faiten sens contraire : du dit vers le non-dit pour les mystiques et du non-ditvers le dit pour les scientifiques.

De fait, le Savoir scientifique ne saurait aboutir à une Connaissancedu réel. Ce dernier reste nécessairement "voilé"si le chercheur scientifique demeure dans l'ordre de la logique internede la démarche scientifique (23), sauf peut-être pour desthéories explicatives susceptibles d'expérimentations réelles,c'est- à -dire qui n'atteignent ni les confins de la réalitéphysique, ni ceux de la réalité psychique ou sociale. Ainsiil semble bien que les affirmations : "la terre est plate" ou"les cadavres engendrent spontanément des asticots", soientdésormais définitivement fausses, après les explicationsscientifiques (Copernic, Galilée, Pasteur) et les voyages autourde la terre.

Dans le champ des sciences sociales peut-on en dire autant ? Est-ceque la "liberté démocratique", une fois reconnueen Grèce, au VIII°-VII° siècle avant Jésus-Christ,comme l'émergence d'une signification collective complètementimprévisible imaginée par la société de l'époque,est ancrée définitivement dans l'esprit du genre humain,comme le pense, peut-être avec pertinence, Cornelius Castoriadis? Qui peut le dire , à l'échelle de l'histoire future del'Humanité ? Constatons simplement que depuis ce temps, et malgrédes avatars nombreux et catastrophiques, l'idée a fait du chemin,comme en témoignent encore les derniers événementsde l'Europe de l'Est et d'Union Soviétique.

L.- Alors, pas de Connaissance scientifique ?

Non, en fonction de ma définition de la Connaissance, il y asimplement un Savoir spécifique et nécessaire, fondésur l'efficacité de ses thèses, sa valeur prédictive,sa force de conviction, l'utilisation systématique de la mesuremathématique, la cohérence de sa logique explicative, commedu langage circonscrit qui lui correspond, et surtout son désintérêtpour expliquer le fond et le pourquoi du réel et son intérêtpour savoir comment il fonctionne.

Paradoxalement le Savoir scientifique ici rejoint la Connaissance mystiquepour laquelle rien n'est à rechercher ni surtout à expliquercausalement : "la rose est sans pourquoi" comme l'écrivaitJohan Silesius repris par Martin Heidegger. Mais le Savoir scientifiquequi s'appuie toujours sur du "déjà-connu" (l'étatdes connaissances et des méthodes scientifiques au moment de larecherche) n'est vraiment renouvelé que par une invention intuitive,un "flash" d'une sorte d' "intellect illuminateur"comme dit Jacques Maritain qui introduit un défi ou un refus - lamise en oeuvre du principe de réfutabilité - dans l'ordredu savoir établi. La création intuitive de ce défi,à mon sens, ressemble à la Connaissance mystique.

L.- Est-ce que cela s'applique aussi aux sciences humaines ?

Décidément tu me poses encore une question difficile.D'abord les sciences humaines, malgré leur fascination originellepour les sciences dures (physique, chimie etc.,) n'ont jamais pu vraimentse fonder sur l'outil mathématique (mis à part, relativement,l'outil statistique). Ensuite, il leur manque un élémentessentiel du Savoir scientifique : l'efficacité prédictive(mis à part le gadget des sondages d'opinion et des résultatsde vote lors des élections régionales ou nationales, à20.00 heures à la télévision, en sociologie politique).Quelles sont les sciences humaines qui ont prédit les Evénementsde Mai-Juin 1968 ? Elles ont été gagnées dèsle début, par un virus intellectuel : le mythe de la rationalitépropre à l'Occident, pour lequel ce qui est habituel doit êtrerationnel, au sens d'une logique de l'identité. Ce mythe est fondésur la toute-puissance de la causalité comme seul moyen d'établirun ordre rassurant dans une réalité dotée d'une "inquiétanteétrangeté" comme disait Freud. En véritéil s'agit d'une croyance et rien de plus, puisque personne ne peut démontrerle caractère contradictoire ou non du réel ultime.

Or les sciences humaines ont affaire aux comportements humains eux-mêmessoumis aux puissances de la pensée et de l'imaginaire. Seule unpetite partie de ces comportements relève d'une causalitéde type physique et il faut singulièrement "réduire"la conduite humaine pour la circonscrire à un rapport de cause àeffet linéaire et à une rationalité inébranlable.On a joué sur ce tableau pourtant en sciences sociales. Ainsi dela théorie de "l'homo oeconomicus" qui a fait florèsnaguère en sciences économiques, et actuellement des théorieséconométriques dans lesquelles la mathématisationà outrance du champ économique semble bien peu efficace.Une grande partie de la sociologie des organisations est axée surla rationalité foncière de l'être humain (24).

Sous l'angle de l'efficacité, et dans d'autres cultures, descroyances magico-religieuses ont un autre impact : songeons à l'"efficacité symbolique" des chamans par exemple, lorsd'une naissance difficile (25). Les sciences humaines ne sont pas plusde l'ordre de la Connaissance que les autres sciences. Sont-elles de l'ordredu Savoir scientifique ? Oui pour celles qui s'inscrivent dans une démarcheexpérimentale. Mais dans ce cas, leur efficacité, leur valeurprédictive, leur cohérence explicative et leur langage spécifique,n'ont de sens et d'effet que dans le contexte extrêmement précisdu laboratoire. Il est significatif que ce type de démarche, delongue date déjà en sciences humaines et en sciences de l'éducationen particulier, n'a apporté que très peu de changement dansl'ordre du fonctionnement des pratiques et de l'institution éducatives(26).

A mon avis les sciences humaines servent essentiellement comme "garde-fou"contre une tendance mystique de l'esprit humain dès qu'il s'agitde comprendre son rapport au monde. En particulier dans le domaine éducatif,les sciences humaines (les sciences de l'éducation) ont leur rôleà jouer, en tant que Savoir relatif, pour questionner intelligemmentdes conduites et des attitudes qui prennent leur sens dans un autre regardplus intuitif et plus imaginaire sur le monde. C'est moins par une approcheaffirmative que "négative" qu'elles doivent agir : nonpas dire ce qui est, et encore moins ce qui devrait être, mais plutôtéclairer ce qui n'est pas dans ce qui est. Dans cet esprit la notionde lecture "plurielle" de l'éducation liée àune conception de la multiréférentialité des situationséducatives me paraît indispensable (27).

L.- Alors pour toi, seul le mystique est un homme de Connaissance ?

Tu dis bien "homme de Connaissance", comme en parle l'ethnologueaméricain Carlos Castanéda à propos de Don Juan Mattus,le sorcier Yaqui de Sonora, au Nouveau-Mexique, dont il fut le disciple(28). Vois-tu il faudrait distinguer trois ordres dans la Connaissance,comme l'a fait Ken Wilber dans Les trois yeux de la connaissance(29), mais, pour moi, seul son troisième ordre est du domaine vraimentde la Connaissance. Ken Wilber propose de distinguer : "l'oeil dechair" ou la connaissance empirico-scientifique (les sciences expérimentales); l' "oeil de raison" ou les sciences phénoméno-mentales(sciences de l'homme) et l' "oeil de contemplation" (ou l'expériencemystique).

Chaque type de connaissance pour lui a sa particularité irréductibleà tout autre type. On ne peut pas interpréter à lalumière de l' "oeil de chair" ce qui se passe dans ledomaine de l' "oeil de raison" et ce dernier ne comprend pasla zone expérientielle de l' "oeil de contemplation".Par contre l' "oeil de contemplation" peut comprendre les deuxautres façons d'interpréter le monde. Les trois types deconnaissance présentent une structure d'accomplissement qu'il qualifiede "scientifique" au sens large du terme, je dirais plutôtune structure logique fondamentale et commune. Dans les trois types, pourproduire de la connaissance il faut :

- Une injonction à faire quelque chose selon un cadre d'actiontracé d'avance.

- Ce qui permet de produire des phénomènes spécifiques,des "faits" en rapport avec le cadre de référencelesquels seront alors susceptibles d'être interprétés.

- Une communauté de pairs ayant déjà effectuéun parcours semblable et capables, par là - même, d'évaluerl'expérience et l'interprétation proposées. En fonctionde cette structure, l'expérience mystique relève d'une certainescientificité pour Ken Wilber.

Le mérite de l'auteur est de montrer que l'approche mystiquen'est pas dénuée de rationalité , mais il pèchepar sa tendance à vouloir mettre toute sorte d'expériencesous le couvert de la forme "scientifique". On repèredans son argumentation un aspect de l'imaginaire social de notre époquequi consiste à cautionner des faits et phénomènesdifférents et irréductibles aux faits scientifiques par lastructure, voire le langage de la science, dans un but de légitimation.Là où Freud se méfiait comme de la peste de la "bouenoire" de l'occultisme en critiquant sévèrement Ferenczi,Groddeck ou Jung, Wilber invoque l'appellation scientifique pour "blanchir"en quelque sorte les connotations irrationnelles de la mystique.

En vérité la Connaissance mystique n' a rien àvoir, essentiellement, avec les deux autres ordres de connaissance. Ladémarche de tout Savoir scientifique est de découper, dedifférencier, d'analyser et de comparer une partie ou des partiesà partir d'un Tout, puis de revenir à ce Tout par une opérationintellectuelle de synthèse. Le Savoir scientifique n'est pas expérientiel,il est de modèle expérimental. Il n'est pas de l'ordre d'uncontenu vécu mais d'une abstraction théorique sur un "observé". Il est du côté "du symbolique" alors quel'expérience mystique est du côté du "réel"appréhendé singulièrement (son expression plus tard,si expression il y a, sera de l'ordre de "la symbolique" pleineet entière, au sens où René Alleau et Gilbert Duranden parlent ) (30) . Il se peut même, comme le prétend WolfgangPauli qu'il reflète une sorte d'esprit particulier : celui pourqui les relations entre "parties" sont l'essentiel, alors quele "mystique" considérerait comme tel l'indivisibilitéqualitative du "Tout" (31). Si nous considérons, pourfaire image, la réalité ultime comme un immense océansans fond ni fin, le scientifique cherche à savoir comment fonctionneles rides qu'il perçoit sur la superficie et qu'il nomme "vagues"et sa réussite relative permet à ses techniciens de construiredes usines marées-motrices pour faire tourner ses engins. Le mystique,lui, se contente de plonger dans l'océan et de s'y confondre touten conservant son "unicité individuelle" dont a parléle sage d'origine indienne Jiddu Krishnamurti dès 1928 : il s'agitd'une sorte de structure psychique complètement singulière,irréductible à tout autre malgré tous les conditionnementssociaux, continue de la naissance à la mort et servant de guidepour toute l'existence humaine. C'est un "style" d'être,une manière de dire et de faire qui nous est particulière(32). Mais ce style, dans son principe, n'impose aucune opposition àautrui, ce qui ne veut pas dire qu'un sociologue ne puisse y découvrirdes écarts différentiels correspondants à des positionsdans un champ de relations sociales (33).

L.- Existe-t-il des caractéristiques de la Connaissance mystiquetelle que tu la définis ?

Oui. C'est d'abord une expérience vécue d'une manière,en général, imprévisible, non maîtrisable. Cetteexpérience entraîne un bouleversement psychique, et certainspensent même physique intra-cellulaire dans les cas les plus approfondis,de telle sorte que le regard sur le monde change totalement (34).

Depuis quelques années, par exemple, des chercheurs suivent l'expériencede personnes ayant vécu un état de "mort clinique"(les "Near Death Experiences") (35), c'est-à-dire despersonnes déclarées décédées en fonctionde la définition médicale de la mort pour un être humain,auparavant à l'agonie. Certaines de ces personnes qui reviennentà elles et retrouvent une conscience témoignent d'une expériencespirituelle sans précédent qui change totalement leur visiondu monde, en particulier leur peur de la mort. Dans l'expériencemystique, il semble que la personne perde la conscience d'être séparéeet vive une sorte de fusion avec un état du réel inconnu,caractérisée par un sentiment non émotionnel de béatitude,d'amour, de plénitude et de lumière. Mais, comme l'a relatéKrishnamurti, ce sentiment d'amour et de création est aussi un sentimentde destruction permanente dans un mouvement incessant du réel. C'estl'atteinte du caractère sacré du monde, au-delà detoute définition sociologique du mot, car pour le sociologue quiraisonne sur et non dans le sacré , celui-ci est toujours institué, établi, par les rapports sociaux, avec une fonction sociale repérable(36).

Un autre trait spécifique de la Connaissance mystique consisteà la très grande difficulté , voire l'impossibilité, de dire vraiment ce qui est ou a été vécu. Les motset même les symboles ne peuvent contenir la richesse de ce que lapersonne semble avoir ressenti. D'ailleurs ce sentiment conduit le mystiqueà la fois à une extrême solitude et à un silencesouvent radical. Mais paradoxalement il a également le sentimentd'une reliance absolue avec tout ce qui vit et même avec tout cequi est .

L.- Est-ce que tu veux dire qu'il atteint Dieu ?

Dieu n'est qu'un mot. En cela le mystique conséquent n'a pasbesoin de nommer ce qui est innommable. Certes les religieux chrétiens,juifs ou musulmans ont recours à cette appelation, sous diversesformes. Ce sont des spiritualités monothéistes qui maintiennentl' idée d'une créature séparée de son "Dieucréateur". Encore que, même dans ces traditions, certainscourants particulièrement mystiques prennent des distances avectoute nomination et affirmation divines rationalisées (Evangilede Thomas, Mystiques rhénans comme Maître Eckhart, Soufistescomme Al Hâllaj, , certains Talmudistes comme Rabbi Shimon).

On est frappé de voir, en lisant un mystique contemporain d'unegrande sagesse comme Krishnamurti, qu'il n'emploie pratiquement jamaisle mot dieu. Il parle plutôt de la Vie, de l' "otherness",un "état autre". Il se peut qu'un véritable mystique- celui qui a une connaissance directe d'un réel ultime - n'éprouvepas besoin de parler de dieu et préfère se taire ou parleranalogiquement et paradoxalement de son expérience.

L.- Comment cela ?

Ken Wilber pense qu'il existe une manière de passer de l'ordrephénoméno-mental à l'ordre spirituel et mystique.Ce pont symbolique qui vise à tenter de signifier quelque chosedu domaine vécu par les mystiques s'appelle "pensée-mandala"chez lui. Il y fait entrer l'art, la poésie, les liturgies et symbolismesà tendance mystique. Il est vrai que nous pouvons nous demandercomment un mystique peut s'exprimer sur ce qu'il a compris du réelultime. La tradition orientale, sur ce point, nous donne des exemples intéressantsde cette tentative tragique (à la fois vouloir dire et ne pas pouvoirdire). Ce sont, en particulier, les Koans zen qui visent à exprimerle vécu existentiel de la non-dualité du réel ultime,c'est-à-dire d'un état psychique correspondant à l'unitéfondamentale du monde sous la diversité de ses apparences et manifestations.Il s'agit d'exprimer un paradoxe : la manifestation semble être séparéeet contradictoire, mais la pensée logique de l'identité réduitcette contradiction sans jamais pouvoir le faire complètement.

Comment à la fois exprimer alors dans le langage des mots (soumisà la logique de la langue) ce qui semble totalement extérieurà toute logique. Le koan zen est une sorte d'anti-raison, c'est-à-dire une manière de traquer la raison jusqu'à dans ses retranchementsles plus subtils pour la faire dérailler, lui démontrer sonimpossibilité de comprendre la racine des choses. Le koan zen estune proposition complètement paradoxale, apparemment absurde maisen fait profondément intelligente qu'un maître du Bouddhismezen donne à son disciple pour que ce dernier y réponde surle champ d'une manière intuitive et non rationnelle.

Car du côté de la raison, il n'y a pas de solution au problèmeposé . Par exemple : "Trente coups de bâton si vous avezquelque chose à dire et trente coups encore si vous n'avez rienà dire", ou encore "quel est le son que fait le claquementd'une seule main ?". Parfois il s'agit d'une "réponse"incompréhensible, à première vue, du maîtreà la question du disciple : "quelle est l'essence de la Bouddhéité?". le maître répond : "le cyprès au milieudu jardin" (37). Pour le maître zen, n'importe quelle propositionénoncée à propos de n'importe quel sujet, aussi longtempsqu'elle est traitée selon les normes de la logique, demeure inévitablementà la surface de la conscience (D.T. Suzuki) (38).

NOTES