Le journal d'itinérance

 

René Barbier (Université Paris 8)

Le dépliage des implications de chacun et de tous se fait par le truchement de techniques d'expression de l'imaginaire au premier rang desquelles je place la technique du "journal d'itinérance".

Il s'agit d'un instrument d'investigation sur soi-même en relation avec le groupe qui met en oeuvre la triple écoute/parole clinique, philosophique et poétique de l'Approche Transversale. Carnet de route dans lequel chacun note ce qu'il sent, ce qu'il pense, ce qu'il médite, ce qu'il poétise, ce qu'il retient d'une théorie, d'une conversation, ce qu'il construit pour donner du sens à sa vie.

Pendant toute la durée d'une recherche-action pédagogique, d'une durée de trois années, j'ai tenu mon journal. Je m'efforçais de le rédiger chaque soir pendant les sessions . Puis je le reprenais, une fois de retour à Paris. Il s'agit plus d'un journal "de recherche" que d'un "journal d'itinérance" qui est l'instrument privilégié de l'Approche Transversale en tant que recherche-action existentielle.

Néanmoins ce journal de recherche a été systématiquement communiqué à tous les participants entre les sessions. Il me semble quand même très proche du "journal d'itinérance" par l'état des réflexions qui y sont incluses. En tout cas il m'a permis d'élaborer un peu plus cet instrument individuel de mise en pratique d'une problématique d'Approche Transversale . C'est la raison pour laquelle je vais tenter de décrire ce que je nomme le Journal d'itinérance en espérant que cette description intéressera quelques chercheurs ou animateurs orientés vers la recherche-action existentielle en situation de formation.

Le journal d'itinérance est un instrument méthodologique spécifique. En tant que tel, il se distingue de toute autre forme de journal.

Il parle d'une "itinérance" d'un sujet (individu, groupe ou communauté). Rappelons que dans l'itinérance d'une vie, nous trouvons une multitude d'itinéraires contradictoires. L'itinérance représente le parcours structural d'une existence concrète tel qu'il se dégage, peu à peu, et d'une manière inachevée, dans l'enchevêtrement des divers itinéraires cheminés par une personne ou un groupe.

L'itinérance dans sa dimension planétaire, reflète le Jeu de l'Homme pris dans l'essor du Jeu du Monde caractérisé par son Errance. CELA s'ouvre dans l'espace et le temps, en faisant émerger la Poéticité du Jeu du Monde (Kostas Axelos), mais reste ineffable et insaisissable en dernière instance. Seule nous est donnée, intuitivement, notre implication inéluctable dans son Errance et son avatar existentiel dans notre itinérance. Un de nos itinéraires nous conduit à l'expression de cette intuition. Il constitue, en fin de compte, l'essentiel du journal d'itinérance

Il emprunte au journal intime son caractère relativement singulier et privé. On consigne des pensées, des sentiments, des désirs, des rêves très intimes dans un journal d'itinérance. On n'hésite pas à mettre en cause des personnes ou des événements que d'aucuns n'ont pas envie de voir apparaître au grand jour. Mais, le plus souvent, dans un journal intime, les personnes ou les situations concernées ne sont jamais réellement exposées parce que le journal intime reste dans les tiroirs de l'écrivain et n'est pas publié.

Le journal intime disparaît à la mort de l'écrivain, ou reste cantonné dans les papiers de famille qui croulent sous la poussière du temps. Il faut beaucoup de notoriété pour qu'un journal intime soit publié, le plus souvent après la mort de l'écrivain. Le journal d'itinérance comporte bien ce caractère d'intimité avec l'affectivité et les réactions à l'égard du monde environnant, mais il présente également la caractéristique d' être publiable, ou pour le moins diffusable en tout ou partie. Certes, l'écrivain fera le choix des événements concernés, mais une partie sera exposée et, du même coup, exposera les uns et les autres au regard d'autrui.

Un autre rapprochement se situe dans le processus même de l'écriture du journal d'itinérance. Comme pour le journal intime, il s'écrit au jour le jour, sans attendre et dans les situations les plus imprévues. Néanmoins, il se combine également avec l'autobiographie dans la mesure où l'écrivain du journal d'itinérance n'hésite jamais à revenir sur des faits déjà passés, des souvenirs d'enfance, des événements marquants de jadis.A lire, par exemple, le "Journal des Indes" de Mircea Eliade, nous constatons un rapprochement évident. Ecrit au moment où, jeune encore, il étudiait en Inde sur une thèse de doctorat sur le Yoga (entre 1928 et 1932), cet ouvrage est "un roman d'aventures au quotidien". On y retrouve un jeune homme en proie à ses doutes, ses angoisses, ses désirs sexuels et son rapport problématique au savoir dans une autre culture lointaine. Dans sa version primitive, qui faisait plus de 500 pages, l'auteur développait des parties théoriques à côté de passages plus anecdotiques. Il a repris plus tard ces éléments de théorisation dans des ouvrages plus construits .

Le journal d'itinérance peut également se comparer au carnet de route de l'ethnologue. Tout se passe comme si l'écrivain transversaliste parcourait sa vie et la vie d'autrui avec le même esprit d'implication et de curiosité heuristique que le chercheur en anthropologie visitant une société primitive en voie de disparition. Certains carnets de route d'ethnologues sont des véritables chefs-d'oeuvre littéraires. Gide, de retour du Tchad, nous en a donné un avant-goût, continué par Michel Leiris dans son "Afrique fantôme" (1934) . L'ethnologue ne se contente pas ici de décrire et d'analyser le matériel ethnographique, il met en relief également les relations complexes avec l'équipe de recherche et les rapports avec les observés. Comme l'a fait remarquer René Lourau, l'objectivité s'affirme alors dans l'usage paroxystique de la subjectivité et la reconnaissance scientifique du témoignage. Michel Leiris opère, ce que Lourau nomme "une mise en abyme", c'est-à-dire une rétro-action de l'écrivain sur lui-même et à une mise dans le tableau.

Le journal d'itinérance emprunte tout aussi sûrement au journal institutionnel dans la ligne de Rémi Hess, d'A. Coulon et de G. Lapassade. R. Hess définit cette méthode comme une technique qui "consiste à écrire au jour le jour comme dans un journal intime, des petits faits organisés autour d'un vécu dans une institution" . On note dans son journal institutionnel, chaque jour, un fait marquant ayant un rapport avec l'objet que l'on s'est donné pour ce journal : l'institution à laquelle on appartient (conjugalité, éducation, système de recherche etc.).

Le rapprochement du journal d'itinérance avec le journal institutionnel provient d'une des dimensions du concept de transversalité qui est au coeur des deux instruments de recherche. Chaque individu, en tant que "socius", est relié aux autres par tout un réseau d'appartenances et de références extrêmement complexe et souvent plus ou moins conscient. Ce réseau constitue sa transversalité que le journal institutionnel éclaire dans sa composante principalement économico-fonctionnelle.

Il me semble, par contre, que sa composante plus imaginaire est laissée un peu de côté dans le journal institutionnel, ou repérée seulement dans sa structure sociologique. Sans nier cet aspect, le journal d'itinérance fait la part plus belle à la fonction poétique, proprement créatrice, de l'imaginaire lié à la transversalité. Plus encore le journal d'itinérance n'hésite pas à explorer les voies non scientifiques de cette transversalité en laissant parler l'inquiétude métaphysique et l'ouverture mystique, sans perdre pour autant un esprit critique bien occidental qui débouche sur l'humour.

Le journal d'itinérance peut également se comparer à un journal de recherche (cf. R. Lourau) lui-même d'ailleurs affilié au carnet de route ethnologique. Le journal de recherche est tenu par les étudiants apprentis-chercheurs pendant le cours de leur thèse de troisième cycle. Il leur permet de mieux comprendre l' "échafaudage" de leur recherche en situant les éléments dans leur quotidienneté. Ce que proposent très souvent nos sociologues éminents (Pierre Bourdieu, Alain Touraine et d'autres) sans jamais le réaliser, en fin de compte, nous (les enseignants) le recommandons aux étudiants en doctorat de sciences de l'éducation à l'Université Paris 8. Pour ma part, je m'efforce toujours de l'écrire aussi à propos de mes recherches en cours . Le journal d'itinérance est un journal de recherche dans la mesure où il représente bien un instrument méthodologique d'investigation exprimant, de jour en jour, l'appropriation et la mise en oeuvre d'une problématique centrale : celle de l'approche transversale.

Le journal d'itinérance, concrètement, se compose de trois phases: un journal-brouillon; un journal élaboré; et un journal commenté.

Première phase : le journal-brouillon.

Le chercheur transversaliste tient son journal d'itinérance quotidiennement sous la forme d'un journal-brouillon dans lequel il écrit tout ce qu'il a envie de noter dans le feu de l'action ou dans la sérénité de la contemplation. A ce moment, il ne recherche pas des effets de style. Il s'efforce de consigner ce qui lui semble important dans sa vie reliée à celle d'autrui. Il peut avoir son propre code d'écriture abrégée. Il est susceptible d'écrire dans ce journal-brouillon de n'importe quelle façon et sur n'importe quoi et n'importe qui. C'est la partie la plus intime du journal d'itinérance : celle qui ne sera lue vraisemblablement que par son auteur dans son intégralité.

Ce brouillon est un fouillis de références multiples à des événements, des réflexions, des commentaires scientifiques ou philosophiques, des rêveries et des rêves, des désirs, des poèmes, des lectures, des paroles entendues, des réactions affectives (colère, haine, amour, envie, crainte, angoisse, solitude etc.) Il est écrit quotidiennement et chronologiquement, mais il comprend déjà des événements, des souvenirs, qui peuvent remonter à plusieurs mois ou à plusieurs années, par des phénomènes d'échos, de retentissements avec les faits du présent.

 

Deuxième phase : le journal élaboré.

Il va être constitué à partir du journal-brouillon dès que le chercheur transversaliste veut dire quelque chose à quelqu'un d'autre par son intermédiaire.

Si, je veux parler de la finitude à des étudiants, par exemple, je reprends dans mon journal-brouillon tout ce qui touche, de près ou de loin, à ce thème. Je le fais avec une sorte d'écoute flottante de ce qui est déjà écrit, en me laissant aller au retentissement créateur , à la dérive analogique. De cette manière, d'autres réflexions, d'autres faits me viennent à la mémoire que j'inscris immédiatement.

Puis, je compose le texte de ce que je veux transmettre à autrui. Je pars de l'idée que j'ai une estime certaine pour mon lecteur ou mon auditeur (si je désire simplement lire mon texte). Je me dois de lui présenter un texte travaillé, respectant ainsi sa qualité de lecteur . J'organise la structure de mon écrit comme je l'entends et je peux modifier complètement la chronologie des faits. Je n'hésite jamais à insérer, à ce moment, des commentaires scientifiques, philosophiques ou poétiques trouvés dans des ouvrages ou improvisés par moi-même. J'ai envie que mon lecteur ressente à la fois l'ordre et le désordre, le silence et le bruit, la nuit et le jour, la haine et l'amour, l'action et la contemplation, la rationalité et l'irrationnalité, la naissance et la mort de toute existence. Mon texte doit pouvoir le toucher dans son site le plus secret, l'interroger sur ses "allant-de-soi" . Si son habitus est constitué d'ordre et de rigueur, j'introduis le mystérieux désordre. Si c'est un habitus anarchique, je lui propose un récit organisé, presque planifié en invoquant Paul Valéry "la rigueur engendre des rêves". Mais toujours, la première place est accordée à l'humour et au paradoxe. Et sur les choses ultimes, elle débouche sur l'affirmation de Ludwig Wittgenstein du droit au silence : "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire" (Tractatus Philosophicus, 7), et à la vie mystique "La solution du problème de la vie se voit dans l'évanouissement du problème. (N'est-ce pas la raison pour laquelle des hommes à qui, après une longue période de doute, le sens de la vie est devenu clair, ont été alors incapables de dire en quoi consistait ce sens ?)" (6.521). "Il y a en effet de l'inexprimable (Unaussprechliche). Celui-ci se montre, il est le Mystique" (Tractatus...6.522) .

Je m'efforce d'écrire avec simplicité ce qui est de l'ordre de la complexité, sans renier cependant ma culture, mes références, mes régions de connaissance, ou mes expressions affectives. J'entretiens avec mon lecteur ce que le philosophe Kostas Axelos nomme "une amitié conflictuelle".

Considérant l'événement dans toute son ampleur existentielle, et me logeant en son sein, je tente de devenir un philosophe-clinicien.J'appelle "philosophie clinique" l'activité du penseur au sens où il englobe dialectiquement, et d'une manière dynamique, le corps, l'âme et l'esprit, la nature et la culture, l'imaginaire et le symbolique, la modernité et la tradition, dans un élucidation du rapport d'un sujet à "son monde". Sans nier les tendances générales qui orchestrent la vie individuelle "sans chef d'orchestre" (P. Bourdieu), le sujet humain est, avant tout, considéré positivement dans son ipséité.

Je ne saurais me résoudre à soutenir que l'activité philosophique est avant tout définie par la "création conceptuelle" comme le pensent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur dernier ouvrage tant attendu . Ces auteurs écrivent d'ailleurs "Ce serait les Grecs qui auraient entériné la mort du Sage, et l'auraient remplacé par les philosophes, les amis de la sagesse, ceux qui cherchent la sagesse, mais ne la possèdent pas formellement. Mais il n'y aurait pas seulement différence de degré, comme sur une échelle, entre le philosophe et le sage : le vieux sage venu d'Orient pense peut-être par Figure, tandis que le philosophe invente et pense le Concept (...) On peut considérer comme décisive, au contraire, cette définition de la philosophie : connaissance par purs concepts. Mais il n'y a pas lieu d'opposer la connaissance par concepts, et par construction de concepts dans l'expérience possible ou l'intuition. Car, suivant le verdict nietzschéen, vous ne connaîtrez rien par concepts si vous ne les avez pas d'abord créés, c'est-à-dire construits dans une intuition qui leur est propre..." (pp.8 et 12).

Pour moi l'activité philosophique, sans nier la définition des deux auteurs en question, est d'abord une praxis existentielle complètement incarnée, phénoménologique, débouchant, d'une manière imprévue, par le truchement de "flashs existentiels", sur un sens intime de l'unité et d'une "relation d'inconnu" avec le fond du réel qui opère une véritable mutation de l'être-au-monde. L'expression philosophique, écrite ou orale, n'est qu'une tentative créatrice certes, mais toujours tangentielle, pour décrire logiquement ce sentiment de reliance et ses échecs répétés pour l'exprimer adéquatement . Comme les Gnostiques des premiers siècles de notre ère, mais également comme les sages taoïstes, ou les moines zen, je pense qu'il conduit au silence, c'est-à-dire à la mort de la philosophie au sens occidental du terme. Mais ce faisant, il entre en opposition avec une pulsion de Dire, d'expression créatrice, qui me semble être le propre de l'homme, et qu'en fin de compte, Deleuze et Guattari sous-entendent dans leur thèse.

A tout jamais l'homme restera déchiré entre le silence et la parole. Le poète résout ce dilemme par la création symbolique dont le Dire est tissé de silences heuristiques. Les Orientaux sont passés maîtres dans ce créneau d'expression subtile.

Un philosophe clinicien aujourd'hui ne saurait être un spécialiste d'une discipline. Il les utilise toutes et, en même temps, il les dépasse toutes. Il sait que ce qui est au "fond" de l'activité humaine et, corrélativement, des difficultés de l'homme en société, est "sans raison".

Ainsi, durant toute cette phase du journal élaboré, je suis en contact imaginaire avec un lecteur potentiel. J'écris pour moi et pour autrui. Je suis, par excellence,un être social.

 

Troisième phase : le journal commenté.

C'est la phase cruciale : celle de l'épreuve! Je n'ai pas écrit que pour moi et, maintenant, je vais en avoir le coeur net. Je donne à lire, ou j'expose, le fragment (ou la totalité) du journal élaboré pour le lecteur, ou le groupe de lecteurs, que j'ai devant moi. Si j'ai bien choisi mon thème, mon texte doit nécessairement l'intéresser. Il se sent concerné, impliqué et il va réagir, pour le meilleur ou pour le pire. Je suis à l'écoute de ses réactions et je ne cherche pas la polémique. J'essaie de comprendre ce qu'il veut me dire dans sa critique ou dans ses louanges. Je repère en quoi il exprime un retentissement-analyseur de sa propre condition humaine, et en quoi j'y retentis moi-même. Je me laisse aller à des associations d'idées, à des analogies poétiques que j'exprime ou non suivant la circonstance.

J'anime le groupe, en l'occurence, dans le sens d'une ouverture au jeu de la poéticité du monde. Je n'hésite pas à soutenir la nécessité d'affirmer une éthique problématique dans l'instant décisionnel. Je fais en sorte que le journal commenté devienne un instrument de démocratisation du groupe, ou une trace de conscience critique dans la relation interpersonnelle. Les gens avec lesquels je m'exprime alors (mes amis, ma famille, mes enfants, mes collaborateurs, mes étudiants, mes voisins, les membres de ma communauté de vie, mes collègues, les membres du groupe de recherche, etc.,) deviennent les participants actifs d'une recherche-action existentielle sur le thème retenu par mon journal élaboré. Je note tout ce qui est dit et qui m'intéresse dans mon journal-brouillon. Ainsi je pourrai y réfléchir plus tard et recommencer un autre journal élaboré, qui sera, de nouveau, commenté et ainsi de suite, dans l'inachèvement de toute vie.

J'emploie également d'autres techniques d'expression comme le photo-langage, le dessin collectif, les photographies de famille, la vidéo portable, le polaroïd, la bande dessinée, l'expression corporelle et le théâtre d'improvisation et, évidemment, le psychodrame et le sociodrame. Une place essentielle est réservée à l'improvisation . Des psychosociologues comme Michel Lobrot ou Max Pagès et Burkhard Müller ont déjà largement contribué à l'élaboration de tels dispositifs d'expression existentielle.

 

(Une première version de ce texte a été communiquée au Congrès de mars 1993 de l'Association des