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Le Divin Marché : une lecture critique

À propos du dernier livre de Dany-Robert Dufour

samedi 4 juillet 2009, par René Barbier

document actualisé (première édition octobre 2007)

Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché : La révolution culturelle libérale (Broché) Editeur : Denoël (4 octobre 2007),Collection : Médiations.

Dany-Robert Dufour nous livre ici une réflexion argumentée et soutenue par de nombreuses références. Il dresse un portrait plutôt "noir" de la France de Sarkozy, c’est à dire de la société libérale avancée qui engendre ses cohortes de jeunes gens ego-grégaires, violents à l’extrême, fiers de leur ignorance et où le "moi-je" fait bon marché avec le "ne pensez plus, dépensez".

Disons-la immédiatement, cet ouvrage comporte des chapitres (notamment sur le plan de l’analyse économique et de l’art) d’un intérêt évident. Fortement critique à l’égard des mécanismes actuels du capitalisme organisé, en liaison avec son action symbolique par le biais des médias, il rend compte d’une emprise draconienne sur les consciences,notamment des plus démunis. Est-ce une raison pour parler de "troupeau" (même si Kant et Nietzsche ont déjà employé ce mot) à propos des jeunes et des moins jeunes qui se moulent sur des comportements stéréotypés en se croyant à la pointe de l’avant-garde ? [1]

Cette analyse donne à penser, ne manque pas d’une certaine réalité, mais demeure, malgré tout, l’expression d’une vision du monde en termes très aristotéliciens.

C’est le "ou bien, ou bien".

Ou bien l’anarchie destructrice, ou bien l’Ecole des héritiers. [2]

Ou bien le retour à la Grèce antique et à la "Scholè" isolée du monde et du bruit, ou bien la barbarie de plus en plus éclatante aux portes de nos cités et bientôt à l’intérieur de l’école et de la famille. [3]

Dany-Robert Dufour critique, fortement, la pensée de Foucault (le premier, pas celui du "souci de soi"), de Bourdieu, de Deleuze, de Chomsky etc, mais il demeure dans une façon d’intérpréter très semblable aux auteurs de "la Reproduction" (Bourdieu et Passeron). Il se veut le grand interprétateur de la société actuelle et, si, comme Bourdieu, il ne se proclame pas sociologue "scientifique", mais "philosophe", on reconnaît bien, derrière cette posture, la croyance en l’omnipotence de la pensée qui prétend comprendre ce que nous vivons tous plus ou moins. Il y a derrière cette attitude intellectuelle, comme chez Bourdieu, une certaine condescendance pour les "idiots culturels" (comme disait Garfinkel) que nous sommes.

Je vous donne mon point de vue, proclame Dufour, si je me trompe, ce ne sera pas grave, mon livre tombera dans les oubliettes de notre temps profusionnel en biens culturels consommables. Si ce n’est pas le cas, au moins aurai-je mis la puce à l’oreille de quelques uns.

Sur ce plan il ignore qu’une idée diffusée est une idée tranchante comme un poignard, notamment lorsqu’on a les médias avec soi. Qu’il lui suffise d’analyser les sempiternelles prestations médiatiques de Finkielkraut, critiquées par Philippe Meirieu. et par moi-même depuis longtemps.

Ce genre de pensée non dialectique lui fait gommer nécessaireement, pour les besoins de sa cohérence théorique, toutes les négativités en acte, les dimensions de l’instituant dans la société du "Divin Marché" (clin d’oeil d’auteur et d’éditeur au "Divin Marquis" de Sade)
.
Il n’est pas vrai de dire , semble-t-il, que tout est joué d’avance pour des sujets séparés, individués dans son langage mais non individualisés (l’individualisation étant la partie la plus éclairée de l’individualisme positif pour lui).

Le récent numéro hors série de Politis consacré à "vivre autrement" (octobre 2007) en apporte un démenti complet.

Alain Touraine dans un ouvrage récent, Penser autrement, critique lu aussi le monde des intellectuels inscrits dans une sorte de structuro-fonctionnalisme critique, et qui pensent que nous sommes tous pris au piège d’une société d’aliénation systématique. Il montre, avec l’exemple du mouvement des femmes, que ces dernières ne restent pas sur une lutte contre la domination masculine, mais revendiquent un authentique droit à la liberté propre à leur sexe. [4]

Sur le plan d’une réflexion esthétique contemporaine, Michel Maffesoli, peut voir autrement des ressources de l’individualisme festif des communautés actuelles. [5]

Autant dire que sur le plan éducatif on ne saurait être d’accord avec son point de vue, si proche, à cet égard, de celui de Finkielkraut, que Bourdieu a pourfendu d’un trait de plume, [6] (même si Dany-Robert Dufour ne suit pas l’option sarkozienne de ce derner.) [7]

Non, cher Dany ! nous ne sommes pas au seuil de la barbarie, malgré les signes parfois tragiques que tu nous offres et qui ne sont pas faux. Il y a des milliers de microaventures collectives, loin des médias et de la société du spectacle, ou du monde "people", qui viennent contredire ta vision sombrement unilatérale. Un seul exemple : ta diatribe contre la télévision (au fait, en possèdes-tu une chez toi ?) est sans doute intéressante. Oui, la "télé" assomme les gens par sa violence symbolique, qui, pour le coup est ici, nettement négative (puisque tu penses que l’assomption de la Loi symbolique et de la limite nécessite une violence symbolique légitime, dont il faudrait, quand même, assumer la critique : qui décide de "faire la loi" et peut-on, collectivement, la remettre en question, comme dirait Castoriadis).

Mais, justement, la "télé" veut trop bien faire dans le règne de l’argent lié au marché de la "pub" et à l’audimat. De plus en plus d’individus (pour le coup vraiment "individualisés") la désertent et jettent leur poste aux orties. Peut-être le feront-ils également, un jour, avec leur ordinateur branché sur un internet complètement marchandisé ?

Certes, ils ne sont pas encore la majorité, loin de là. Les plus pauvres culturellement, au contraire, participent , sous les applaudissement des puissants, à la diffusion et à l’aliénation télévisuelles. Mais, souvent, ils sont les plus clairvoyants sur l’impact négatif de ce media aujourd’hui. Certains les nomment des "créatifs culturels".

Nous assistons peut-être actuellement à une mutation des esprits à travers la planète et pas seulement à une uniformisation envahissante. Il s’agit de plus en plus et de mieux en mieux de "penser autrement" notre éducation pour participer au "projet d’autonomie" de notre humanité (voir notre conférence à l’université de Montréal en 2009). La crise de conscience s’active aussi dans les systèmes d’éducation les plus pragmatiques et dépendants du libéralisme. Dernièrement, au sein d’une vaste réflexion sur les cursus et la pédagogie dans les écoles de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, plusieurs centaines enseignants, en liaison avec les responsables éducatifs, n’ont pas hésité à se questionner sur d’autres formes plus actives et compréhensives de notre monde, au sens d’Edgar Morin, et à réfléchir sur les innovations de terrain qui étaient présentées. Un centre de recherche sur l’innovation et la pédagogie (le CIRPP) a été créé dont les orientations philosophiques et épistémologiques ne négligent pas les enjeux de cette crise, bien au contraire, mais tente d’apporter sa pierre à l’élaboration de ce "projet d’autonomie" en fonction des réalités du monde contemporain.

Alors, cher Dany-Robert, un peu plus d’approche dialectique, pas nécessairement marxiste d’ailleurs, plus à la manière de la pensée chinoise traditionnelle à la Zhuangzi, s’il te plaît et ta critique de notre monde libéral, que dans le fond j’apprécie et dont je suis proche, en sera d’autant plus prégnante dans nos regards sur la culture d’aujourd’hui et sa "montée de l’insignifiance" (Castoriadis).


Voir une synthèse bien faite de son oeuvre dans wikipedia
Dany-Robert Dufour

Ecoutez aussi fin 2008 son entretien sur la crise économique et financière, parmi d’autres intellectuels, sur Radio-France

Écoutez aussi sa conférence très intéressante au théâtre de la Colline, sur invitation de B.Stiegler, où il traite du fondement du libéralisme, avec B. Mandeville, avant même Freud


[1Il faut dire que la pensée de DR Dufour doit beaucoup à celle de Bernard Stiegler, qu’il cite d’ailleurs page 42. Ce philosophe, assez extraordinaire, au passé mouvementé, disciple de Derrida, qui aborde à bras le corps la question de la technique dans notre modernité, présente dans une oeuvre déjà abondante, un véritable système philosophique qui vise à réhabiliter une esthétique du sensible, c’est à dire, dans son langage, un regard positif sur l’âme noétique.Cf sa conférence : Bernard Stiegler : Repenser l’esthétique, pour une nouvelle époque du sensible
Le 21 mars à 18H30, Salle Cartonnerie : conférence
Friche Belle de Mai - 41 rue Jobin - 13003 Marseille
à écouter : http://www.alphabetville.org/article.php3?id_article=51.

On lira avec profit son ouvrage de 2005 : De la misère symbolique 2, la catastrophe du sensible, Paris, éditions Galilée).

[2Par exemple, l’analyse sociologique des jeunes "de la cité" demande plus de nuances au sujet de la complexité de leur organisation et de la destructivité supposée des jeunes. Voir Thomas Sauvadet, les jeunes "de la cité" : comment forment-ils un groupe ? Une analyse comparative entre trois terrains,revue Socio-logos, N°1 (en ligne),

[3Sa critique de la pédagogie active est profondément injuste et à la limite de la malhonneteté intellectuelle. En matière de "pédagogie active" DR Dufour aurait vraiment intérêt à s’ouvrir aux recherches en sciences de l’éducation de jeunes chercheurs comme Phlippe Nicolas dont la thèse (15 décembre 2007) à l’université Paris 8, vient donner un démenti évident aux contre-vérités assénées par l’auteur du "Divin Marché", en montrant comment une pédagogie active de plein air développe une qualité d’être relié chez le jeune Rémi et, plus largement, dans une classe de ZEP (voir http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=864 ).

Voici ce qu’ écrit DR Dufour dans un article publié sur le NET (Lire écrire - Association Famille Ecole Education http://www.Lire-ecrire.org) :

Modeler des crétins procéduriers ?

Les enseignants devront donc être rééduqués sous la houlette d’experts en pédagogie montrant qu’il ne faut plus rien enseigner pour s’en remettre à ses seuls sentiments du moment et à leur gestion gagnante. Il s’agit donc d’imposer les conditions, selon Michéa, d’une « dissolution de la logique » : ne plus discriminer l’important du secondaire, admettre sans broncher une chose et son contraire...

C’est ainsi qu’on voit, à l’université même, tout un courant pédagogique se mettre en place refusant de demander aux « jeunes » de penser. Il faudrait d’abord les distraire, les animer, les laisser « démocratiquement » zapper à leur guise au gré des interactions, leur faire raconter leur vie, leur montrer que les acquis de la logique ne sont que des abus de pouvoir.

Il faudrait surtout montrer qu’il n’y a rien à penser, qu’il n’y a pas d’objet de pensée : tout serait dans l’affirmation de soi et dans une gestion relationnelle de l’affirmation de soi qu’il conviendrait de défendre, comme tout bon consommateur doit savoir le faire. S’agit-il de fabriquer des crétins procéduriers, adaptés à la consommation ?

Il est probable que les pédagogues ne veulent pas ça : ils ne veulent que s’adapter à l’état dans lequel ils trouvent les « jeunes » à l’école. Ce faisant, au nom même de la compassion, ils contribuent à aggraver la situation et à détruire encore plus l’école. Cet usage des services des pédagogues fournit un nouvel exemple de la façon dont le néo-libéralisme a su utiliser à son profit les schémas libertaires des années 1960 (8).

Les institutions scolaires, université incluse, accueillent donc des populations flottantes, dont le rapport au savoir est devenu une préoccupation très accessoire.

Un type nouveau d’institution molle, dont la post-modernité a le secret, à mi-chemin entre maison des jeunes et de la culture, hôpital de jour et asilage social, assimilable à des sortes de parcs d’attraction scolaire, est en train de se mettre en place.

Elle n’exclut pas certaines zones résiduelles de production et de reproduction du savoir, où les nouvelles technologies sont appelées à devenir prépondérantes (« Toutes les tâches répétitives du professeur vont être enregistrées, stockées », promettait allègrement l’ex-ministre dans l’entretien déjà cité).

Pendant ce temps, la formation et la reproduction des élites (autre fonction décisive de l’« école du capitalisme total ») deviennent de plus en plus exclusivement assurées par les grandes écoles et assimilées dans les meilleures écoles et universités privées des Etats-Unis (où les frais annuels de scolarité atteignent 30 000 dollars).

Ces formations-là, qui continuent de fonctionner selon un modèle critique dur, ne sont nullement concernées par les dérives pédagogistes destinées au plus grand nombre.

La fabrique d’un individu soustrait à la fonction critique et susceptible d’une identité flottante ne doit donc rien au hasard : elle est parfaitement prise en charge par la télévision et l’école actuelles. Le rêve du capitalisme n’est pas seulement de repousser le territoire de la marchandise aux limites du monde (ce qui est en cours sous le nom de mondialisation), où tout serait marchandisable (droits sur l’eau, le génome, les espèces vivantes, achat et vente d’enfants, d’organes...), mais aussi de faire rentrer les vieilles affaires privées, laissées jusqu’alors à la disposition de chacun (subjectivation, sexuation...), dans le cadre de la marchandise.

Nous vivons à cet égard un tournant capital car, si la forme sujet est atteinte, ce ne sera plus seulement les institutions que nous avons en commun qui seront en danger, ce sera aussi et surtout ce que nous sommes. Plus rien alors ne pourra endiguer un capitalisme total où tout, sans exception, fera partie de l’univers marchand : la nature, le vivant et l’imaginaire.

Par DANY-ROBERT DUFOUR
Philosophe, professeur à Paris-VIII, auteur, en particulier, de Folie et démocratie, Gallimard, Paris, 1998.

Pas étonnant que dans un débat sur l’éducation, sur le site web de France-Info, le 18 octobre 2007, on trouve, sans doute dans la foulée de Dufour, ces propos calamiteux d’un auditeur zélé : "Tout est nivelé par le bas. On noie les bons élèves dans des groupes. On annonce des taux de réussite...
On demande aux profs de noter en ménageant la susceptibilité des familles (mon fils est prof).
L’enseignant doit retrouver son rôle : enseigner.
L’élève doit apprendre. Il n’est pas l’égal de ses profs et n’a pas autorité sur eux.
L’autorité doit-être rétablie avec la discipline et le respect des profs. Respect qui commence à la maison. Si mon instit me mettait une prune, mon père n’allait pas râler. Il m’en mettait une autre. Exit les assos politisées qui viennet ergoter sur des nullités.
Mais les familles ont démissionné. C’est la société qui prend le relais."

Décidément, on est bien loin d’une réflexion intelligente sur l’éducation !

[4Alain Touraine, Penser autrement, Paris, Fayard, 2007

[5Séminaire du professeur Maffesoli 
 
Sociologie Compréhensive : de l’ « ordo amoris » (M.Scheler) aux communautés esthétiques postmodernes.

En revenant à l’intuition des pères fondateurs de la sociologie compréhensive, ainsi Diltey, on peut considérer que l’herméneutique est l’art du « comprendre » (Verstehen).

Comprendre non pas un sens au-delà des choses, mais celui se vivant au travers de l’apparence même des choses. Ainsi, reprenant l’expression du sociologue Max Scheler, « ordo amoris », il s’agira de montrer comment, au-delà d’un individualisme proclamé, les diverses hystéries sportives, musicales, politiques, témoignent de l’émergence de véritables communautés esthétiques. C’est cette nouvelle communication symbolique, confortée par la « toile » informatique, que l’on s’emploiera à analyser

[6P. Bourdieu écrit, en effet, « Le problème que je pose en permanence est celui de savoir comment faire entrer dans le débat public cette communauté de savants qui a des choses à dire sur la question arabe, sur les banlieues, le foulard islamique... Car qui parle (dans les médias) ? Ce sont des sous-philosophes qui ont pour toute compétence de vagues lectures de vagues textes, des gens comme Alain Finkielkraut. J’appelle ça les pauvres Blancs de la culture. Ce sont des demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs d’une culture qu’ils n’ont pas, pour marquer la différence d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux. [...] Actuellement, un des grands obstacles à la connaissance du monde social, ce sont eux. Ils participent à la construction de fantasmes sociaux qui font écran entre une société et sa propre vérité. » (« Les intellectuels ont mal à l’Europe », entretien avec Michel Audémat, L’Hebdo, 14 Novembre 1991, repris dans Interventions 1961-2001, Marseille, Agone, 2002, p.233)

[7Sur ce point, l’ouvrage de deux professeurs, éminents pédagogues, en France et en Allemagne, Gabriele Weigand et Rémi Hess, intitulé La relation pédagogique, Paris, Anthropos, éducation, 2007, 287 p., vient faire un important contrepoids à l’option pédagogique pessimiste de DR Dufour, liée à l’idée de "troupeau" en prolifération, avec la bénédiction de la pédagogie active. Non que ces auteurs ne reconnaissent pas le bien-fondé de certains faits de violence éducative qu’ils ont déjà rapportés depuis les années 90 (par exemple pages 4 ou 13 de leur livre) mais parce que, chercheurs de terrrain, et non de laboratoire, ils discernent d’autres possibles au sein des "moments pédagogiques" en situation, propres à notre modernité.

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