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Lettre à Lara n°3, sur la guerre en Iraq

mardi 25 mars 2003, par René Barbier

Avant-propos

Je veux poursuivre, en cette année 2003, une série de réflexions intitulée Lettres à Lara sur l’éducation commencée en 1998. Chaque "lettre" devait paraître régulièrement. Pour des raisons personnelles, il n’en a pas été ainsi. Je me propose aujourd’hui de poursuivre cette entreprise et de communiquer sur le mode d’un "dialogue", mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, une jeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que je nommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j’entretiendrai un rapport de tutoiement. J’ai besoin de ce rapport à la fois affectif et imaginaire pour écrire sur le thème de l’éducation. J’espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sa compréhension des idées, parfois difficiles, que je pourrai développer. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pas très éloignés de ce que je pourrais dire à ma propre fille.

Ce type de rapport pédagogique m’oblige à revoir ma façon de communiquer, de parler, de présenter les théories qui me semblent importantes en éducation. J’envisage ces textes comme susceptibles également d’intéresser d’autres étudiants, des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernés par la connaissance de soi en liaison avec l’éducation. J’ai le sentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repères quant au sens de la vie.

A presque l’âge de la retraite, et avec plus de trente ans dans d’enseignement supérieur, je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "chemin de l’intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d’une longue expérience personnelle, sans prétendre pour autant, que c’est le chemin de la vérité pour autrui. Simplement une confrontation de valeurs et de pratiques, d’intelligibilité et de mise en ordre symbolique qui me semble être l’essentiel de l’éducation. Si l’expérience porte ses fruits, j’espère pouvoir l’ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs, à partir des thèmes développés dans cette publication.

Lara : Je suis très troublée par la guerre en Iraq. J’entends des points de vue très contradictoires, même si en France, une opinion largement majoritaire se dégage en faveur de la paix. J’ai des amis américains qui sont plus nuancés. Que penser aujourd’hui de cette guerre ?

- La guerre est toujours une catastrophe humanitaire. Quand on l’analyse et qu’on peut aller voir derrière les apparences, elle apparaît comme une histoire d’intérêts mercantiles qui se voilent derrière des discours de l’idéal. Tout le monde sait aujourd’hui que la famille Bush est concernée par ses intérêts avec une multinationale d’armement à qui le Pentagone a acheté pour des millions de dollars de matériel et qu’elle a des intérêts dans les industries pétrolières. Mais la France n’est pas pure, ni la Russie, à cet égard.

Lara : Bien que je sois d’accord avec toi sur le fond, et que je trouve que Bush est dangereux, je ne puis m’empêcher de penser que Saddam est bien plus dangereux encore, et que l’espèce d’anti américanisme qui traverse le monde entier risque de l’encourager dans sa mégalomanie meurtrière...Pensons à son peuple, aux Kurdes, aux Chiites...et à ses voisins...Ca m’ennuie vraiment qu’on se retrouve dans cette situation de noir ou blanc...Je repense à ce passage de Watzlawick où il rappelait cette trace d’humour lors de la campagne qui a mené Hitler au poste de dirigeant de l’Allemagne :sur une affiche de campagne qui opposait communistes et nazis (pour aller vite, et pardon pour le côté réducteur), quelqu’un non dénué d’humour avait ajouté : "patates ou pommes de terre ?"...Saddam ou Bush ? Ni l’un ni l’autre...
En revanche, je sais que malheureusement, il nous faut parfois la manière forte pour éviter le pire ?
Je salue le courage politique de Kouchner, qui dit qu’il est "contre la guerre, mais bien plus encore contre Saddam", le courage de Romain Goupil, qu’on ne peut accuser d’être pro américain, et qui pense qu’on n’a pas d’autre choix si Saddam ne part pas de lui-même ou s’il n’est pas supprimé par ses proches que la guerre, le courage de Brukner, Gluksman, Finkielkraut...et les quelques rares autres ici qui osent ne pas partager la pensée unique...et émettre des doutes, oser un questionnement malgré les risques qu’il y a à se déclarer en faveur d’une intervention forte...

- Refuser l’état de guerre et accepter la position des Nations Unies (et la poursuite du travail des Inspecteurs en Iraq) ne signifie aucunement une méconnaissance des barbaries toujours présentes des dirigeants qui soutiennent cette position en fonction de leurs intérêts du moment. Inutile donc d’opposer la question Tchétchène, le Tibet, ou d’autres ignominies qui, malheureusement, existent encore. Ce n’est pas plus une défense de l’esprit et des pratiques de dictature de Saddam Hussein. Si on n’est pas d’accord avec l’illégitimité de Bush, on n’est pas nécessairement d’accord avec l’autre manichéisme, celui de S.Hussein ou de Ben Laden.
Lorsqu’on approuve la position de la France, par l’intermédiaire de son président J.Chirac, cela ne veut pas dire, pour autant, que l’on devienne "chiraquien" et que l’on oublie toutes les "affaires" ou la situation sociale et policière en France.

Lara : Je me demande si au point où on en est, l’option pacifiste est
raisonnable...Je suis perplexe, et si on me demandait mon avis ( ce que
personne ne fera, pas plus qu’on ne vous ne demandera le vôtre), je dirais
que dans le doute, il vaut mieux intervenir avant que le pire ne se
produise...Quoi qu’il en soit, les dés sont jetés, que ça nous plaise ou
non. Et par rapport aux réponses faciles sur les USA qui se
croient tout permis, j’invite à considérer la politique indienne, interne
et extérieure, la politique africaine de Chirac, la politique chinoise au
Tibet (et à l’intérieur), j’en passe et des meilleures, il y en aurait
jusqu’à demain rien que pour établir la liste des méfaits des Etats qui se
croient tout permis, et qui pour autant font la leçon aux autres, France en
tête, ça va de soi...Méfions-nous de nos idéaux épidermiques tellement
conditionnés...et rappelons-nous qu’aux USA, ce sont des Américains qui ont
stoppé la guerre au Vietnam, et que ce sont des Américains les premiers
opposants aux régimes non démocratiques, incluant le leur, quand
nécessaire...Je n’aime pas la politique de Bush, mais j’aime les valeurs de
l’Amérique, de sa contre-culture, le respect des libertés individuelles...

- Il me semble que, pour le moins, suivre une possibilité de consensus international, même s’il s’agit de repousser l’échéance d’une guerre effective, est la voie la plus sage dans l’ordre de la complexité d’une situation humaine et sociale de ce type.
La position de Bush, on la connaît depuis longtemps. Elle na jamais été liée à une possibilité de simple "désarmement" de l’Iraq (position de l’ONU) mais à une volonté de parfaire ce que n’a pas effectué son propre père et de changer le gouvernement iraquien, en fonction des intérêts de la classe sociale ultra-droite des "faucons" qui le soutient.
Cette attitude, si elle fait jurisprudence, ouvre la voie de tous les dangers, sur le plan international.
Un dirigeant comme Bush qui pense que Dieu (lequel ? Le pape est contre la guerre) est avec lui (comme Saddam Hussein et Ben laden) ne peut prétendre parler au nom de toute l’humanité, mais seulement au nom des intérêts de son groupe social, ethnique ou religieux. "Délivrez-nous de toutes les croyances et de tous les petits pères du peuples" écrivait le poète Claude Roy. Tu sais bien que Krishnamurti avait la même attitude que ce poète à l’égard du monde.
Quant aux valeurs de la contre-culture américaine, de ses intellectuels, de ses artistes que tu aimes, elles ne sont pas du côté de Bush comme tu le penses, si j’en crois l’opinion publique américaine. Celle qui est de son côté, c’est l’esprit petit blanc, Klu Klux Klan, pensée coca-cola et Mac Donald’s d’un "monsieur toute le monde américain" qui affirme que l’Amérique est la plus forte du monde, doit le montrer par une flèche de 500 mètres de haut à New York et doit régner en gendarme sur l’univers. Les Anglais ne s’y trompent pas. Tony Blair doit aller trouver ses voix du côté des conservateurs et non du côté de son parti dont plusieurs ministres ont eu le courage de le laisser tomber dans sa voie d’illégalité et d’illégitimité.

Lara : Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis sur les Américains que
j’apprécie, j’ai du manquer de clarté. Je rappelais justement que les Américains ne sont pas à l’image de Bush et qu’il fallait arrêter d’être épidermiquement anti-américains...même si beaucoup s’interrogent en ce moment sur ce qu’il convient de faire...Qui, si on lui demandait simplement "guerre ou paix" répondrait "guerre" ? Personne, ou très peu...Mais les choses me semblent plus complexes et nécessiter de considérer l’écart qu’il pourrait y avoir entre nos idéaux, aussi nobles soient-ils, et la réalité brute, pour ne pas dire brutale...Je m’inquiète précisément de l’exploitation par tous les Saddam de la planète de notre humanisme...et sur
ce point, je crois de plus en plus que je me sens plus proche, sur un plan concret, de la position de Jean Klein que de celle de Krishnamurti (tu te souviens : Jean Klein s’est engagé durant la 2ème guerre mondiale pour participer à l’éradication du nazisme. Il a combattu les nazis aux côtés de la légion étrangère !.. ). Dans l’absolu, la position de Krishnamurti me semble évidemment la plus souhaitable...mais si nous abandonnons le terrain aux seuls guerriers, à quoi allons-nous aboutir ? A quoi avons-nous abouti alors que depuis cinquante siècles de nombreux sages ont tenu le même discours que K ?.. Je sais que K a déclaré (à Huxley entre autres) qu’il se serait laissé abattre, mais c’est très facile à dire quand on n’est pas en situation...Je suis sceptique, bien que je sache que cette position est possible...Je me demande si K n’est pas une sorte de super idéaliste rêveur, en même temps prototype de ce que pourrait être un jour l’être humain...

- Je voudrais revenir sur un point de ton argumentation qui est souvent reprise par les intellectuels français qui défendent la position des Etats-Unis (Pascal Bruckner, Michel G.Dantec, Gluksman, Finkielkraut etc) : l’analogie de Saddam Hussein avec Hitler (et du même coup la question de l’Holocauste). Ces contestataires par rapport à la position française assimilent le refus de s’engager dans la guerre aux côtés de Bush et de Blair, avec la défaite de Munich et rappellent volontiers que le négociateur français, Edouard Daladier, revenu des négociations humiliantes, devant les Français qui applaudissaient à l’accord munichois, avait dit tout bas "les cons" !
Les partisans de Bush voudraient nous faire croire que Saddam Hussein présente aujourd’hui, au niveau international, les mêmes dangers que Hitler. Ceci est complètement faux. Non que Saddam Hussein ne soit pas du même esprit que Hitler. Je pense que l’esprit clivé, qui pense en bien ou mal, propre aux dictateurs est le même, radicalement, qu’ils soient occidentaux ou orientaux. Mais les moyens militaires d’intimidation de la communauté internationale du dictateur iraquien en 2003 n’ont rien à voir avec les forces hitlériennes à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a jamais eu la moindre preuve d’une alliance entre le terrorisme d’Al Qaïda et le dictateur, alors que la question est beaucoup plus plausible du côté de l’ "allié" américain en Arabie saoudite. Enfin, les inspecteurs légitimés par les Nations Unies, effectuaient un travail de plus en plus efficace. Tôt ou tard, leurs efforts auraient donné des résultats concernant le désarmement de l’iraq. Tout le monde sait aujourd’hui que ce n’était pas l’objectif des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Le véritable objectif est la mainmise sur la politique au Moyen-orient et, ipso facto, sur les réserves pétrolières. Les commandos parachutistes le 21 mars se sont activés avant tout pour occuper les positions sécurisant les puits de pétrole.

Lara : Ne crois pas que je sois manichéenne, c’est justement le manichéisme (et la pensée unique anti-américaine) qui m’agace le plus...Des gens qui ne se sont jamais penchés sur la géopolitique, qui ne font que peu usage de leur pensée, mais qui prennent des positions (de part ou d’autre) comme s’ils étaient informés, ou comme s’ils avaient réfléchi ou médité, ce qui n’est de toute évidence pas le cas...Bush attise toutes les haines, ce qui se comprend, mais l’échec de nos valeurs humanistes et spirituelles ne peuvent que mener à ces extrêmes...(je continue de penser par exemple que les socialistes et la bien-pensance irréaliste sont responsables de l’arrivée de Le Pen au 2ème tour des élections présidentielles en France. Et à mon avis, on est loin d’en avoir fini avec ça, au vu des évènements )...

- Le problème n’est pas de défendre un pacifisme absolu. L’extrême-gauche en France mais également Le Pen, sont actuellement contre la guerre en Iraq. Pourtant, dans une autre situation, Le Pen n’hésiterait pas à lancer ses troupes de fanatiques contre ceux qui iraient à l’encontre de son idéologie national-fasciste.
Nous ne sommes vraisemblablement pas assez "êtres humains" hélas ! pour refuser de nous défendre par les armes lorsque les forces de la barbarie se déchaînent en toute injustice. Seuls quelques sages chrétiens, musulmans ou orientaux réalisés en sont capables ; Si le sage français Jean Klein a participé à la résistance comme René Char, cela ne veut pas dire, à ce moment de sa vie, qu’il l’a fait en étant au plus haut de lui-même en tant qu’être spirituel. Je pense que Krishnamurti ou Ramana Maharshi refusant de prendre parti violemment, au risque de leur vie, sont au plus juste d’une attitude reliée à la Vie. Ils sont alors pleinement des "êtres humains". Prendre les armes, même devant la barbarie, reflète notre incapacité à être à la hauteur d’ "être humain" au sens où l’entendaient Krishnamurti ou le Christ. René Char l’a reconnu, implicitement, en affirmant que la poésie n’a rien a voir avec le meurtre même légitime et, jusqu’à la fin de sa vie, il restait marqué par ce qu’il avait dû commander du temps de sa résistance armée dans le maquis de Provence, notamment la mise à mort d’un collaborateur responsable de l’assassinat de plusieurs résistants.
C’est pourquoi faire la guerre est toujours une faillite de la Vie réconciliée et une réussite de l’ignorance ontologique, au nom d’intérêts dissimulés. Le contraire n’est pas le fait d’un idéalisme, mais une connaissance vraie du Réel ultime dont sont porteurs quelques êtres exceptionnels, dans leur clairvoyance spirituelle, comme Krishnamurti ou le "Franciscain de Bourges" pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il semble, comme le signalait l’écrivain américain Richard Sennett, dans une émission littéraire télévisée, où sévissait l’anarchiste de droite nihiliste Michel Dantec, et heureusement à contre-courant, l’humanisme radical de Michel Serres, que l’attitude apathique et facilement approbatrice des citoyens américains d’aujourd’hui à l’égard de la politique de Bush, soit un danger beaucoup plus grand que le Saddam Hussein au pays exsangue, dont tout le monde attend la chute, même si présentement l’attaque des Américains réunifient paradoxalement tous les Arabes, plus nationaux que désireux d’être "libérés" par l’Etranger américain et anglais dont on connaît le parti pris d’intérêt économique. Laisser des dirigeants superpuissants sur le plan économique et militaire, animés par des idées d’extrême droite et proclamant leurs bondieuseries puériles pour faire la guerre, en se moquant d’une difficile position démocratique internationale (ONU), position qui réintroduit le tiers inclus dans la logique internationale dominée par la pensée binaire, est vraiment beaucoup plus grave pour la paix mondiale.

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