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Lettre à Lara n°10 : Pouvoir aimer donc savoir mourir

vendredi 26 janvier 2007, par René Barbier

Avant-propos

Je veux poursuivre, en cette année 2006, une série de réflexions intitulée Lettres à Lara sur l’éducation commencée en 1998. Chaque "lettre" devait paraître régulièrement. Pour des raisons personnelles, il n’en a pas été ainsi. Je me propose aujourd’hui de poursuivre cette entreprise et de communiquer sur le mode d’un "dialogue", mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, une jeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que je nommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j’entretiendrai un rapport de tutoiement. J’ai besoin de ce rapport à la fois affectif et imaginaire pour écrire sur le thème de l’éducation. J’espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sa compréhension des idées, parfois difficiles, que je pourrai développer. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pas très éloignés de ce que je pourrais dire à ma propre fille.

Ce type de rapport pédagogique m’oblige à revoir ma façon de communiquer, de parler, de présenter les théories qui me semblent importantes en éducation. J’envisage ces textes comme susceptibles également d’intéresser d’autres étudiants, des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernés par la connaissance de soi en liaison avec l’éducation. J’ai le sentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repères quant au sens de la vie.

A presque l’âge de la retraite, et avec plus de trente cinq ans dans d’enseignement supérieur, je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "chemin de l’intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d’une longue expérience personnelle, sans prétendre pour autant, que c’est le chemin de la vérité pour autrui. Simplement une confrontation de valeurs et de pratiques, d’intelligibilité et de mise en ordre symbolique qui me semble être l’essentiel de l’éducation. Si l’expérience porte ses fruits, j’espère pouvoir l’ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs, à partir des thèmes développés dans cette publication.
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Lara : Dernièrement, tu as écrit un poème qui se termine par "Pouvoir aimer donc savoir mourir". Ce vers aphoristique m’a intriguée. Peux-tu m’en dire un peu plus à ce sujet ?

RB : Bien volontiers. Le poème auquel tu fais allusion concerne la "nuit" et se termine par ces vers :

Pouvoir aimer donc savoir mourir

Seule évidence

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La vraie nuit

Est au futur

Je commencerai par cette fin du poème.
S’il s’agit de comprendre ce que la nuit veut dire, pour la psyché, il faut l’entendre comme un noir absolu. Une opacité totale dans la compréhension, et encore plus, dans l’explication, de ce qui est.
Ce qui est, le Monde, nous échappe sans cesse. Sais-tu que, sur le plan simplement de la physique, nous n’envisageons, comme matière "visible", que 0,5% de l’ensemble de l’univers ? 95% de l’univers nous échappe.

Même si nous avançons dans nos théories scientifiques pour éclairer un peu la complexité de notre monde, celui-ci nous laisse un "résidu" absolument hors de toute compréhension. Plus encore, comme l’a soutenu Edgar Morin, plus nous comprenons le monde et plus surgissent de nouvelles zones d’ignorance.
C’est pourquoi "la vraie nuit est au futur". Nous allons vers la lumière, mais nous engendrons ou, plutôt, nous découvrons de l’obscurité, en même temps.

Lara : Est-ce que ce constat à affaire avec le vers qui précède ? Entrer dans le pouvoir aimer (la clarté) demande le savoir mourir (la nuit) ?

RB : On peut le dire comme cela, en effet, avec des nuances.

Pouvoir aimer suppose de passer par un postulat indémontrable scientifiquement. Tout se passe comme si ce qui est - l’énergie-matière - et qui a toujours été, et qui sera toujours, dans sa transformation incessante et inversée (de l’énergie à la matière et de la matière à l’énergie) était dotée, en même temps, intrinsèquement d’une potentialité d’amour. Que veut dire cette affirmation ? Que l’énergie-matière n’arrête pas, dans la création incessante de ses formes, de se donner et d’aller vers d’autres formes, dans une sorte d’attirance vers des structures plus complexes, en particulier dès qu’il s’agit de formes de vie.

Lara ; Mais peut-on appeler cela l’amour ?

RB : Tu as raison. Il s’agit avant tout d’une attraction, qui n’exclut pas d’ailleurs la répulsion, voire la destruction. Mais au niveau des grands mammifères, et des êtres humains en particulier, cette attraction se vit psychiquement comme un élan symbolique et affectif d’une haute intensité. Je nomme cet élan : l’amour.

Lara : Mais ce n’est pas scientifique ?

RB : Non, absolument pas. La science ne peut démontrer ce qu’est l’amour dans sa nature profonde. Cependant, ce n’est pas, pour autant, chimérique. Pourquoi ? parce que des êtres humains - des "homme remarquables" - selon la tradition spirituelle, qui, évidemment, pouvaient être également des femmes, ont eu l’expérience intime, essentielle, de vivre selon ce mode d’être. Cela a transformé leur vie. Ils ont écrit des poèmes, souvent, après ce vécu éblouissant, comme pour tenter de nommer ce qui est innommable. Ce sens de l’amour est singulièrement soutenu dans les spiritualités du Livre (Christianisme, Islam, Judaïsme). Mais on le rencontre également dans le bouddhisme sous la forme de la compassion.

Lara : J’ai le sentiment que c’est un état que nous sommes loin de comprendre et de vivre, en général ?

RB : Tu as sans doute raison, car l’amour, dans l’énergie-matière - est à l’état potentiel et demande à s’actualiser dans la réalité de ses formes concrètes et vivantes. Mais cette actualisation ne se fait pas si simplement, du fait de "pesanteurs" dont nous sommes affublés. Pourtant, rien n’est plus simple que d’aimer. C’est la raison pour laquelle Krishnamurti affirme, lors de sa réalisation ultime : "j’ai été fait simple".

Lara : Crois-tu que beaucoup de monde a pu vivre un tel état ?

RB : Je pense que tout le monde l’a vécu et le vit, avec plus ou moins de conscience. Mais le vivre vraiment est très dérangeant. Les gens n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas. Or on ne comprend pas l’amour car personne ne maîtrise sa venue ou son départ. De plus l’amour est renversant ! Certains êtres en sortent profondément choqués, bouleversés, comme des sortes de fous en dérive. Je me souviens de l’expérience décrite par UG Krishnamurti, un contemporain de Jiddu Krishnamurti. Il raconte qu’il errait, complètement "ailleurs", dans une grande ville d’Europe, à la suite de son expérience. Il avait "oublié" sa femme et ses enfants. Il ne se préoccupait plus de rien.

Lara : je ne voudrais pas être comme cela

RB : Tu es bien sérieuse. Mais rassure-toi, peu de gens le vivent avec cette intensité. La plupart du temps, nous vivons un sentiment d’’immersion dans un espace-temps plus holistique que d’habitude, un sens de la contemplation et de l’émerveillement des éléments de l’univers et de la vie. C’est ainsi qu’en parle, en quelque sorte, le philosophe André Comte-Sponville, pourtant athée, mais qui reconnaît le vécu "mystique" chez l’être humain, y compris pour lui-même.

Lara : Alors, en quoi le "pouvoir aimer" est en rapport de causalité avec le "savoir mourir" ?

RB : La causalité est circulaire entre les deux propositions. On peut aussi bien écrire "Pouvoir aimer donc savoir mourir" que ’Savoir mourir donc pouvoir aimer".
Rappelons que le "pouvoir aimer" révèle une "puissance" au sens aristotélicien, que l’acte va réaliser. Cette réalisation est, en fait, une actualisation de cette puissance potentielle. Mais de nombreux facteurs freinent ou bloquent cette effectuation. Des blocages résultant des conditionnements, d’autres liés aux attachements, enfin ceux venant du refoulement, voire de la forclusion de la conscience de la finitude radicale du vivant.

Lara : Peux-tu préciser un peu plus ces points qui me paraissent obscurs ?

RB : Cela revient à discuter le "savoir mourir", en précisant immédiatement que ce type de "savoir" - de l’ordre de la sagesse - n’est jamais complètement achevé chez un être humain. Il en fait l’épreuve de vérité lors de son tout dernier souffle.
Savoir mourir concerne d’abord un regard critique sur l’ensemble des conditionnements sociaux, économiques, culturels, religieux, familiaux etc, dont nous sommes encombrés. Se rendre compte que notre parole est pleine d’un langage et de valeurs qui viennent d’ailleurs. Les sociologues ont nommé ce conditionnement structurant l’être de la personne par le terme "habitus" (Bourdieu). Les psychanalystes parlent de "surmoi". Les psychologues des profondeurs jungiens énoncent l’inconscient collectif. Le sujet qui tente de travailler sur lui-même analyse l’ensemble de ses conditionnements, souvent avec l’aide d’autrui.
Ce n’est pas toujours facile de reconnaître nos conditionnements, notamment lorsque ces derniers sont rattachés à des valeurs qui nous paraissent encore aujourd’hui très positives.

Lara : Faut-il vraiment s’en libérer ?

RB : Il faut en prendre conscience et relativiser la prégnance des valeurs qu’ils représentent pour nous. Mais ne manquons pas de "gratitude" dont nous parle le psychosociologue Max Pagès dans sa catégorie des "confréries" qui se démarquent des "Ecoles" fonctionnant à la dévotion au maître et des "bandes" qui n’arrêtent pas de lutter en fonction de l’envie mimétique. André Comte-Sponville, en philosophe, parle également de la gratitude à propos de ce qu’il veut retenir de certaines valeurs du christianisme, même s’il a perdu la foi depuis longtemps. Nous avons tous à faire ce travail de mémoire vers notre enracinement pour savoir ce que nous devons conserver dans notre vie de surgissement, car sans terre un peu ferme, aucun bond n’est possible.

Lara : En somme reconnaître son enracinement avec gratitude et sans ressentiment pour le dépasser vers la réalité imprévue à construire individuellement et collectivement.

RB : Je crois que tu as bien compris ce que je veux dire.

Lara : Et qu’en est-il de l’attachement ?

RB : L’attachement résulte très directement de l’effet du conditionnement. Je suis attaché à mon beefsteack frites dans la mesure où j’ai vécu dans une famille ouvrière traditionnelle pour laquelle ce plat était souvent servi à table. Je me souviens, après plusieurs semaines à avoir mangé "chinois", quel plaisir j’ai pu avoir dans la ville de Guangzou, en Chine, lorsque nous avons découvert un restaurant français qui nous a servi un "châteaubriand" avec un vin de bourgogne excellent. Mais c’est l’attachement amoureux qui demeure l’exemple type de ce qu’il nous faut revoir d’une manière critique. Trop souvent nous "tombons amoureux" à partir d’un inconscient où se nouent des éléments venant souvent de l’histoire complexe de notre prime-enfance.

Lara : mais n’est- ce pas "normal" d’avoir un attachement ? Que serait un être humain complètement "indifférent" ?

RB : Un tel être humain serait une machine. Mais une personne "sensible" ne veut pas dire, pour autant, quelqu’un d’"attaché", comme on dit d’une poële à frire qu’elle "attache" ! Au contraire, un tel être sait prendre de la distance sans être séparé, pour laisser vivre l’autre dans ses désirs propres. Il tente de manifester, au jour le jour, dans son existence concrète, cet aphorisme du poète argentin Antonio Porchia : "je t’aiderai à venir si tu viens et à ne pas venir si tu ne viens pas".

Lara : Mais on cherche toujours à être avec des gens que l’on aime, même après la mort, on voudrait les retrouver au paradis.

RB : C’est la grande force du christianisme d’avoir eu cette idée géniale, mais portée par un imaginaire extraordinaire, que de proposer un "salut" pour tous les êtres humains, sauvés par le sacrifice du Christ, consistant à retrouver, lors de la résurrection, les êtres aimés dans leur corps de chair, au paradis. La sagesse grecque ne pouvait pas rivaliser, sur ce plan, et à dû s’incliner et s’éclipser. Par cette croyance, le christianisme a inventé un moyen de s’en sortir face au dilemme de la vie et de la mort, à partir d’un attachement à la part la plus subtile de la personne : son entité divine, son âme. Mais cela n’est valable que pour les chrétiens croyants sincères. Or beaucoup de chrétiens ne croient même plus en dieu ou au paradis et encore moins à l’enfer. Ils sont chrétiens par le baptême institutionnel dans la famille.

Lara : d’accord, mais comment rester attacher, je veux dire non séparé, tout en acceptant de ne pas être "attaché" au sens ou tu l’entends ?

RB : Pour cela, il faut arriver à ce point extrême de la conscience d’être qui passe par la conscience d’une finitude radicale. "Pouvoir aimer donc savoir mourir".

Lara : Programme impossible !?

RB : Sans doute, et pourtant Ginette Raimbaud, une psychanalyste qui a vécu près des enfants en fin de vie, a pu constater à quel point, souvent mieux que des adultes, les enfants acceptaient leur mort avec une sérénité déconcertante. L’adulte et le vieillard, portent le poids de leurs attachements tissés tout le long de leur vie. Au dernier moment, c’est impossible de "lâcher-prise".

Lara : mais en quoi le fait de "savoir mourir" permet de "pouvoir aimer" ?

RB : Le "savoir mourir" est l’extrême pointe de la sagesse, donc toujours un peu inachevé. Mais si nous avons conscience que chaque instant de notre vie s’accomplit dans la certitude que rien ne demeure (de l’instant que l’on vient de vivre, des joies ou des souffrances que l’on a eues, du passé, même le plus récent, qui est définitivement révolu, de l’avenir qui n’existe pas encore excepté dans l’imaginaire, de tous les "biens" et les créations qui sont de notre fait, de la culture entière de l’humanité même, de la terre, notre "terre-patrie" (E.Morin) qui disparaîtra aussi) alors on entre dans une véritable "puissance d’amour". Krishnamurti l’a bien compris et vécu. Le bouddhisme nous le propose avec sa faculté de compassion. C’est la pleine expression de la "conscience-présence" d’être sur terre dans la fulguration de l’instant éternel. Tout, à ce moment, nous concerne, nous atteint, nous porte à l’intensité du vivre. De la plus petite chose - le "presque rien" du philosophe Vladimir Jankélévitch, jusqu’aux réalisation grandioses pour lesquelles nous accordons un regard lucide et sans vanité. Nous n’avons rien pour nous rassurer sur un devenir quelconque. Peut-être, dans la joie d’être qui ressort de ce non-attachement, une conscience d’un "presque rien" qui est également un "presque tout" dans lequel nous sommes une part inaliénable et inséparable.

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