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L’approche écologique, un enjeu pour notre siècle

vendredi 26 décembre 2008, par René Barbier

Introduction

Il y a plusieurs façons d’imaginer notre rapport à l’écologie qui est aussi notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes en dernière instance.

- L’écologie de la nature est l’écologie la plus ancienne.

Elle se traduit souvent par une écologie scientifique classique (classement, typologies)

Parfois elle prend les couleurs de l’écologie ethologique (avec implication du chercheur, par exemple le Brésilien Chico Mendez assassiné pour sa défense des arbres, la chercheuse américaine et les gorilles, Diane Fossey, qui se consacra , de 1967 à sa mort tragique en 1985, à l’observation et à la protection de ces animaux, particulièrement en danger (moins de 500 individus))

Rarement elle s’ouvre sur une écologie par et en fonction de la nature : elle devient alors une écoformation poétique qui invente une autre pédagogie, comme l’a montré Dominique Cottereau dans sa recherche

-  L’écologie politique devient nécessaire

Elle renvoit au terme "polis" = organisation de la cité planétaire dans l’esprit d’un "développement durable".

Mais peut-être faut-il parler d’une "décroissance" harmonieuse comme le prétend Pierre Rabhi qui fut candidat à l’élection présidentielle de 2002

- L’écologie de l’esprit est la plus importante

- Parce qu’elle conditionne les autres : c’est l’art de vivre en paix avec soi-même de Pierre Weil dans son dernier ouvrage à l’UNESCO ("L’art de vivre en paix", 2002, UNESCO/UNIPAIX)

- C’est une révolution permanente de soi-même dans la compréhension de la nature et de nous-meme

- Elle consiste à revoir radicalement l’esprit de fragmentation qui nous sert de guide depuis des siècles dans les sociétés modernes (depuis Descartes).

- Elle accomplit une éducation proprement "noétique" La noèse est l’acte par lequel on pense et le Noème ce que l’on pense. « Noétique », du grec noétikos, signifie qui a rapport à la pensée (noèse, du grec noêsis). Le terme renvoie ici pour moi à la « pensée du fond » (Grund) dont parle Martin Heidegger dans Le Principe de raison. (Gallimard, 1983) ou encore à "la pensée de la non-pensée" hishiryo, suivant la formule japonaise du Zen

A propos de notre "Terre-amirale"

Il y avait une fois une terre...

La terre, pour moi, c’est d’abord un coin de campagne, dans les années cinquante, aux bords de marne. À cette époque, rien n’a été encore arrangé, mesuré, désépaissi. Les bords de la marne produisent leurs moissons d’orties, de branches mortes et de cabrioles d’enfants. Ma terre est au milieu du fleuve. C’est une île près du "trou de champs", lieu tragique où se sont noyés plus d’un imprudent. Je traverse les remous à la nage du haut de mes douze ans. Je rejoins le coeur des arbres pour y construire ma cabane. Évidemment, je suis "boy", le fils de Tarzan dont le rôle est déjà pris par un camarade plus âgé. Nous sommes les rois du monde. Notre terre, ici, devient vaisseau. Elle nous emporte sur les flots tumultueux de la rivière. A la cime des arbres, nous contemplons l’avenir. La joie est notre drapeau noir.

Nous savons plonger les mains dans la boue pour débusquer les écrevisses. Nous connaissons toutes les techniques pour couper les jeunes tiges et nous fabriquer des arcs et des flèches. Qu’un visiteur indélicat vienne troubler notre royaume et, d’un saut, nous sommes dans le fleuve, dérivant au gré des tourbillons et du courant, dans l’amitié conflictuelle de la force liquide.

Qu’avons-nous fait de notre île des bords de marne ?

Je ne vois plus de gamins surgir de l’eau et aborder les touffes d’herbe, de l’autre côté du monde. Le fleuve charrie ses tonnes de pourriture. Il sent la mort imperceptible, sous des apparences de jeunes filles bien toilettée.

Qu’avons-nous fait de notre terre ? Notre terre-amirale qui vogue encore, parmi les constellations, au sein de l’immense flux de l’univers.

Sommes-nous encore les marins attentifs et attachés à leur bateau-mouche ? Resterons-nous vivants au milieu des détritus qui recouvrent même l’arc-en-ciel ?

La seule argile, aujourd’hui, se durcit en boue nucléaire. Quel enfant pourra jouer encore avec ses rêves, du côté de la Hague ?

Nous ne savons plus, nous ne pouvons plus mettre les mains dans notre terre. Les "marchés" nous l’ont confisquée ou travestie à grands coups d’images médiatiques. Ils ont saccagé sa fertilité. Ils ont incendié le baobab et l’anaconda. Le chemin est rectiligne derrière les bulldozers. Il mène tout droit à la ville sans air pur, sans horizons ; à la ville encasernée dans ses petites peurs, dans sa chiasse de regards vides. Il n’y a pas de terre dans la ville, seulement des parterres grillagés.

Des fleurs violées où grille le silence.

Comment retrouver notre terre-amirale pour accoster l’infini ?

Comment vivre comme un arbre quand l’incendie est à notre porte ?

Et notre eau si belle ? Pour la dire, nous en avons fait un livre collectif (Les eaux écoformatrices,R.Barbier, G.Pineau, s/dir, L’harmattan, Paris, 2002)

On ne referme pas un livre sur l’eau comme on claque une porte.

L’eau ne supporte pas l’enclos.

L’eau est liberté.

L’eau est cheval sauvage.

Même le marécage, si engluant parfois, dilue ses frontières, dissout sa géographie.

L’eau nous glisse entre les doigts. L’eau, comme la flamme, troue d’une inquiétante étrangeté, nos certitudes étoilées.

Peuplier droit comme un fou

Pris au piège d’un versant

Peuplier mon petit frère

Peuplier mon porteur d’eau

Ignores-tu vraiment

Le Non-désert

L’inaccessible Forêt blanche ?

.

Les nouveau-nés contiennent 97 % d’eau, les adultes environ 75 %, le cerveau humain 75 %, les os 22 %. La proportion d’eau dans notre corps correspond à celle de l’eau présente à la surface du globe. Quelle analogie troublante !

L’eau est incolore mais permet de voir les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle est sans forme mais se moule sous toutes les formes. Elle a des milliards d’années mais se régénère en permanence. Elle paraît bien, dans sa moindre goutte, porter des informations en provenance de temps lointains et de mondes inaccessibles à notre entendement.

L’eau circule dans les arbres : par temps estival, un simple saule peut absorber et rejeter plus de 2272 litres d’eau. Ce sont quelque 25000 kilomètres cubes d’eau qui passent chaque an-née à travers la végétation couvrant le globe terrestre. Les plus anciennes conceptions médicales égyptiennes, indiennes, chinoises, assyriennes et grecques étaient fondées sur l’eau, et unissaient l’être humain au cosmos. Tous les poètes, les philosophes, ont célébré l’eau depuis la nuit des temps. La métaphore aquatique, comme le signale Anne Cheng, est sans doute la plus apte à évoquer le Dao : "l’eau suit un cours naturel qui épouse les reliefs au lieu de chercher à les modifier, alors que l’homme n’a de cesse d’y résister ou d’y faire barrage : par les institutions, par le langage, par tout ce qui tend à fixer des normes, à imposer des cadres permanents" (p.117 de " Histoire de la pensée chinoise ", Seuil, 1997).

Les Anciens Chinois, compte tenu de leur amour de la nature, ont établi leur philosophie de la vie sur le sens de l’eau. Dans son cours incessant, dans sa fluidité, dans sa souplesse et sa force, dans son élan torrentiel ou filtrant, l’eau est un modèle de réflexion.

La bulle de savon est sa seule fenêtre aérienne.

Elle mime notre fragilité. Elle éclaire notre beauté terrestre.

L’eau nous attire dans ses mythes. Les tribus africaines Angoni et Baronga provoquent les dieux de l’eau par des chants em-preints d’un humour irrévérencieux. Les Indiens Cherokee vé-nèrent la Terre et voient dans l’eau, le sang de la planète, identifiant les fleuves et les cours d’eau descendant des montagnes et des collines, aux vaisseaux qui permettent d’irriguer le corps humain. Les Hindous pensent que le Gange est sacré et purificateur. Au lendemain de la punition qui frappa les 60000 fils du roi Sagar pour l’arrogance qui leur valut d’être brûlés par Vishnou, la déesse Ganga descendit des cieux pour purifier les cendres en accomplissant le cérémonial dans le delta correspondant à la baie du Gange, créant un grand fleuve destiné à laver la terre et libérer leurs âmes, aussi porta-t-il son nom, comme le rappelle Charlie Ryrie, dans " Les prodigieux bienfaits de l’eau " (Le Courrier du Livre, 1999). L’eau nous pêche et elle nous anime. Elle suscite nos rites ancestraux. Les Masaï d’Afrique occidentale jettent une poignée d’herbe dans le fleuve chaque fois qu’ils le traversent, les Burganda d’Afrique centrale lui font traditionnellement l’offrande de graines de caféier. Les Grecs ont fait naître Aphrodite, déesse de l’amour et de la beauté, de l’écume de la mer. Chaque année, plus de six millions de personnes se rendent à Lourdes. L’un des lieux les plus sacrés de l’Islam est une source - Zamzam - jailli de la main d’Ismaël, et située au centre de la Mecque. Au Japon les " bains de rosée à ciel ouvert " (rotenburo), en plein air, sont fréquents et associent la chaleur d’une source en plein air à la beauté d’un paysage pour favoriser l’accession à un " supplément d’âme ". La poétique de l’eau correspond à une donnée première de la conscience imaginante. Pour beaucoup - les peuples d’une autre part - l’eau est une denrée rare, à respecter. Elle se fait distante, nécessaire et dangereuse, souvent imprévisible et bouleversante.
Pour les peuples de l’Occident, elle était un bien évident jusqu’à une époque récente. Mais désormais, tout le monde sent bien que l’eau devient une cause de conflit et un élément de remise en question de notre monde, tel que nous avons voulu l’organiser rationnellement dans une logique mercantile. Nous sommes nés dans l’eau et nous avons commencé, désor-mais, à nier notre naissance.
Nous prévoyons le jour où il nous faudra revenir sur nos planifications, sur nos certitudes, sur nos divisions, pour sauver l’eau d’une mort certaine. Une mort qui sera notre propre mort. Nous imaginons déjà les " batailles de l’eau ", les barbaries explosives qui auront l’eau comme enjeu.

Déjà l’eau, si présente dans nos jeux d’enfant, l’eau toujours là, apparemment autour de nous, ressemble pourtant à un mirage. Qui voudrait aujourd’hui se baigner dans l’eau de la Seine ou de la Marne ? Qui acceptera de boire l’eau des puits en Bretagne, l’eau dite potable dans certaines villes ?

La pollution de l’eau est celle de notre conscience contemporaine. Elle va de pair avec les génocides devenus coutumiers, la famine endémique, résultante de la guerre, et la diffusion des innombrables mines antipersonnelles. Elle est l’énigme de notre siècle : la survivance du mal, de la souffrance, de la haine dans un monde inventif, par ailleurs, porteur de tant d’espoirs.

L’eau malmenée, triturée, défaite, écartelée par l’action de toutes les chimies, réelles ou virtuelles, est le miroir de notre inconscient collectif. Aujourd’hui, l’eau, comme l’amour, prend le poids d’un supplice. Demain, elle ne sera plus là pour nous donner à voir que nous sommes, que nous avons toujours été, des êtres d’eau vive emportés par le flux d’une eau cosmique. Ce jour-là, seules resteront nos photographies jaunies, nos discours onusiens, nos lèvres craquelées, sur les plages où la mer n’aura plus cours, près des grands arbres réduits à n’être que les squelettes du petit jour. Beaucoup d’hommes se dressent contre cette fatalité. Nos amis du réseau " École et nature " ou L’UNESCO qui fédère les énergies de nombreuses organisa-tions et mène des programmes éducatifs d’envergure comme ceux de " Planet Society " pour une " planète heureuse " (http://unesco. org/planetsociety).

l’écosystème

Je parle volontiers ici d’approche et non d’analyse pour signifier que, dès qu’il s’agit d’êtres vivants, nous devons avancer avec prudence en tenant compte des spécificités et des caractéristiques complexes de ceux-ci. Il s’agit moins de décomposer en éléments supposés simples les unités du vivant, comme on le ferait des parties d’un moteur de voiture, que de prendre en considération l’ensemble du système dont chaque élément dépend de la totalité.

L’approche écologique est "systèmique". Cela signifie que la matière, dans toutes ses formes vivantes ou non, peut être regardée comme un système. Un système est un ensemble d’éléments interdépendants et dynamiques qui réagissent les uns sur les autres en vue d’atteindre un but déterminé. La modification d’un élément produit une modification des autres éléments et du système tout entier. La famille, par exemple, peut être vue comme un groupe primaire dont les membres ont des liens interpersonnels et comme une unité sociale différenciée où chacun vit avec un sentiment du tout, traduit par le "nous". Si un éléments de la famille est touché (par exemple en cas de folie ou de mort), l’ensemble de la famille va être perturbée.

Un système ne se réduit jamais à la somme de ses éléments. C’est le principe de non-sommativité. On ne peut comprendre un système en le décomposant en éléments et séparés de la totalité. Mais, comme le propose Edgar Morin, on peut distinguer ce qui est confondu et relié ce qui est artificiellement séparé. Les systèmes vivants sont constitués d’énergie-matière organisée par information. Dans la philosophie transversale, cette énergie-matière est également conscience intrinsèquement déterminée. Les systèmes peuvent être compris en considérant les composants en interactions : ainsi la valeur des parties dépend de ce qu’elles font avec la totalité. Celui qui construit le modèle d’un système a un impact majeur sur le mode d’élaboration du modèle. Le choix d’une terminologie est un déterminant de l’analyse d’un système.

Qu’est-ce qu’un "écosystème" ? C’est l’unité de base de toute étude écologique.
Un écosystème s’étend dans l’espace mais, en général, il n’y a pas de membrane ou de limite réelle le séparant du reste de la biosphère (sauf dans le cas d’une île). La frontière est imaginaire et c’est l’observateur qui décide de la situer là où il le souhaite. Toute frontière est donc lié à un arbitraire scientifique. Un écosystème possède un certain caractère d’individualité et se présente comme une entité concrète pouvant être distinguée des autres entités de même nature.

On ne met pas un écosystème en cage, dans un laboratoire. On peut tout juste circuler dedans en sachant qu’on le perturbe inéluctablement. L’étude d’un écosystème dépasse de loin des simples mesures de flux d’énergie, de matière ou de populations. Les mécanismes de régulation, les influences réciproques entre les éléments et leurs interactions multiples doivent être examinés.

L’approche écologique des écosystèmes remet en question la méthode scientifique classique par : la nécessité de l’interdisciplinarité, l’unicité des objets étudiés, la non-répétabilité des expériences auxquelles on peut les soumettre, l’impossibilité d’éliminer le rôle de l’observateur et de l’expérimentateur, l’insuffisance et l’échec de la causalité linéaire unidirectionnelle, le rôle privilégié et non-uniforme du temps, le lien étroit entre la théorie et la pratique.

Interdisciplinarité systémique

Pour comprendre un écosystème, l’approche écologique doit emprunter des techniques et des méthodes d’études à de nombreuses disciplines scientifiques : démographie, physiologie, éthologie, climatologie, hydrologie, pédologie, etc. Plus qu’une pluridisciplinarité, il s’agit d’une interdisciplinarité en approche écologique. C’est toujours le niveau d’organisation supérieur qui donne un sens ou un but à ce qui est étudié aux niveaux inférieurs, comme par exemple l’entomologie et la chimie dans la lutte contre les insectes nuisibles. L’écosystème est doté de propriétés émergentes qui ne peuvent être prédites à partir de ses constituants.

- La coévolution

Un exemple : le cas du Dodo, gros oiseau incapable de voler, appartenant à la famille du pigeon et pesant entre 10 et 25 kilogrammes (Ile Maurice) dans les années 1500.

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Il fut exterminé par les européens et leurs animaux domestiques. Son dernier représentant mourut il y a trois siècles. On s’aperçut peu à peu que cet oiseau était en co-évolution avec un arbre très commun des forêts de l’île, le Calvaria major. Cet arbre menace de s’éteindre aujourd’hui. Les fruits de cet arbre sont encore bien formés mais sont incapables de germer à cause de l’épaisseur de leur coquille. D’après un chercheur américain, cette épaisseur était la réponse de l’arbre à la consommation de ses graines par le dodo : plus épaisses, elles résistaient mieux au gésier puissant de l’oiseau et certaines étaient rejetées non digérées mais suffisamment érodées pour pouvoir germer. Une expérience tentée avec des dindons pour remplacer les dodos a confirmé cette hypothèse et a permis de faire pousser trois nouveaux spécimens, ce qui ne s’était pas vu depuis trois cents ans.
Le concept de coévolution a été introduit par Paul Ehrlich et Peter Raven pour désigner le fait qu’un groupe de chenilles et un groupe de plantes évoluaient progressivement, chacun répondant aux initiatives de l’autre. On ne peut plus se contenter d’expliquer l’évolution de l’une ou de l’autre de ces espèces par le jeu de la sélection naturelle portant sur elle seule. Il faut tenir compte des espèces avec lesquelles elles sont en interactions. De tels cas sont fréquents entre hôte et parasite, plantes et herbivores, fleurs et insectes pollinisateurs, dans le mimétisme animal et végétal, etc.

Un exemple : celui des acacias épineux mexicains et des fourmis qui y vivent. Les fourmis servent de substituts aux mécanismes défensifs habituels de l’acacia : en effet, cette variété ne possède pas de substances chimiques amères caractéristiques des autres acacias. Les fourmis vivent dans les épines des acacias, qui sont particulièrement gonflées, et elles se nourrissent des extrémités de feuilles spécialement modifiées. Si on enlève les fourmis, les acacias sont tués par les insectes herbivores. Tant que leur colonie subsiste, les fourmis attaquent les insectes herbivores et les empêchent de manger les acacias, détruisant également les plantes qui entrent en compétition avec leurs hôtes.

La notion fondamentale d’interdépendance entre les éléments d’un écosystème et particulièrement entre les êtres humains et leur environnement, prend une dimension nouvelle dans ce cas mais le concept de coévolution va plus loin encore. Il oblige à penser en termes de systèmes susceptibles d’évoluer, de systèmes qui vivent dans le temps, où personne n’est laissé pour compte. Pratiquement, cela implique qu’on ne doit pas se contenter de préserver l’écosystème (ce qui suggère une quasi-perfection statique, immuable, tournée vers le passé, irréelle). Il faut le voir vivant dans le temps, tourné vers l’avenir, tirant constamment parti de ses imperfections pour s’améliorer, avec la participation active de chacun de ses constituants.

- L’unicité des objets et la non-répétabilité des expériences

La science classique exclut de son domaine des faits uniques et non-répétables, sauf en multipliant les observations que l’on suppose être de même phénomène (par exemple en astronomie). Avec les écosystèmes on ne peut pas "accélérer le temps" comme lorsqu’on étudie l’évolution ou les mutations génétiques sur des centaines ou des millions de générations de drosophiles. Les écosystèmes sont réfractaires à ce genre d’artifice. Ils sont tous différents : la forêt amazonienne n’a pas la même faune que la forêt tropicale de Bornéo, la toundra canadienne n’est pas soumise à des températures aussi froides que son homologue sibérienne, le chapparal de Californie ressemble fort au maquis méditerranéen, mais de loin seulement. Il n’y a pas de moyen d’accélérer ou de miniaturiser l’évolution d’un écosystème.

— Le rôle de l’observateur et de l’expérimentateur

Il joue un rôle essentiel dans l’étude de l’écosystème. Il décide du niveau de discrimination employé, il choisit les relations mesurables, il fixe la frontière de son système en fonction de ses ressources et de ses intérêts. Il est un éléments inéluctable du système. Il doit être, tôt ou tard, présent physiquement dans l’écosystème et par là même, il introduit un artefact. On a remarqué que beaucoup d’écologistes reflètent les propriétés des écosystèmes dans lesquels ils ont grandi.

- L’impasse de la causalité linéaire

La causalité circulaire marquée par l’autoréférence est interdite par la science classique. Par exemple "pourquoi n’y-a-t-il pas de végétation dans les déserts ? Parce qu’il n’y pleut pas assez. Pourquoi ne pleut-il pas assez dans les déserts ? Parce qu’il n’y a pas assez de végétations.

Or on reconnaît de plus en plus que la désertification modifie localement le climat qui devient plus sec et intensifie donc la désertification, selon un processus d’amplification ou de rétroaction positive, dont les mécanismes exacts ne sont pas très clairs : manque d’humidité, normalement stockée par les plantes et qui permet aux nuages de se transformer en pluie ? ou absorption insuffisante du rayonnement solaire à cause de la couleur claire du sol dénudé ?

La vieille idée "une cause - un effet" date du XIXe siècle. Cette scientificité est remise en question par la notion d’écosystème. Les propriétés sont dépendantes du système lui-même. Seuls des événements extérieurs au système peuvent être la cause d’un effet à l’intérieur du système. Mais plus le niveau d’organisation du système est élevé et moins ces événements extérieurs sont nombreux. Avec l’approche écologique, la pensée d’Ibn Arabî : "chaque cause est l’effet de son propre effet" devient plus pertinente. Il ne s’agit pas de nier la causalité qui, nous rappelait Wittgenstein "n’est pas une loi, mais la forme d’une loi", mais d’en élargir le sens et dépasser la simple et simpliste vision linéaire.

- Le rôle du temps

La périodicité joue un rôle déterminant dans la vie des écosystèmes. Les oscillations quotidiennes, les rythmes circadiens (d’environ un jour), les variations saisonnière, les cycles annuels et même de plusieurs années, affectent toutes les espèces, quelle que soit leur durée de vie. Ces cycles ont des origines externes (rotation de la terre) ou internes. Les variations des populations au sein d’un écosystème admettent des cycles limites stables au cours desquels ces populations sont soumises à des changements bien définis dans la temps. Il y a souvent un décalage plus ou moins grand entre le moment où se produit une perturbation sur un éléments d’un écosystème et le moment où ses effets deviennent visibles.

L’évolution des écosystèmes n’est pas une simple succession ordonnée d’étapes déterminées conduisant à un état stable (appelé climax), ni le déroulement d’un cycle comme les métamorphoses d’un papillon. Un écosystème semble avoir une histoire, la succession semble se diriger vers un état qu’on ne sait pas encore caractériser. Avec l’écologie on voit apparaître l’irruption de l’histoire dans la science, contrairement à l’épistémologie classique qui suppose une sorte d’uniformité du temps et de neutralité, d’indépendance par rapport au choix de l’instant d’origine pris arbitrairement. L’existence des cycles, de déphasages et l’irruption de l’histoire montrent qu’en écologie ces exigences ne peuvent plus être satisfaites.

Il y a une vingtaine d’années, Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, affirmait sans vergogne : "Quand on a vu un séquoia, on les a tous vus" ! lorsque les groupes écologistes tentèrent de défendre les tous derniers séquoias côtiers du Nord de la Californie. Une partie de leur habitat fut finalement sauvée et transformée en parc national. Ils sont actuellement menacés par un phénomène qui pourrait sembler paradoxal mais qui illustre à la fois la complexité des mécanismes au sein des écosystèmes et l’impossibilité de porter des jugements manichéens bon/mauvais en écologie : l’absence de feux de forêts (contrairement en politique comme nous l’a montré récemment les déclarations intempestives du Président Bush).

En effet, les jeunes séquoias ne poussent que sur un tapis forestier "net", dégagé des broussailles et des taillis, ce qui se produit par le jeu naturel des feux de forêts, tous les 8 ans environ. Leur écorce épaisse protège les troncs des séquoias et les feuilles très hautes sont à l’abri des flammes. Mais l’intervention humaine - et qui aurait pu s’en douter que combattre les feux de forêts n’était pas une bonne chose à tous points de vue ? - a rompu ce rythme. Même si on envisage maintenant de provoquer des incendies contrôlés, le rythme naturel ne peut être rétabli simplement. Les taillis sont devenus si hauts que les flammes endommageraient les couronnes des feuilles qui sont très sensibles.

- Théorie et pratique

On ne peut séparer écologie théorique et écologie pratique. On ne peut pas étudier les écosystèmes sans tenir compte de l’impact de l’homme et donc sans prendre plus ou moins position pour juger son action.

L’écologiste doit pouvoir discuter les limites temporelles fixées à son étude. Il est impossible de consacrer moins d’un an à l’étude d’un écosystème (pour le voir au moins à chaque saison) et comme la plupart des cycles durent au moins 3 ou 4 ans, il faut en général étaler l’étude sur plusieurs années consécutives. Or des impératifs financiers imposent de plus en plus des recherches de courtes durée avec une efficacité qui doit être prouvée. Souvent des études écologiques d’impact de bouleversement sur l’environnement sont exigées dans un délai de trois mois.

- Équilibre, stabilité et évolution des écosystèmes

L’étude de la stabilité des écosystèmes est une des branches les plus importantes de l’écologie théorique. Elle vise à répondre à la question : que se passe-t-il autour d’un point d’équilibre lorsqu’on modifie les variables ou les paramètres, en particulier lorsque cette modification est le fait d’événements provoqués par l’action humaine ou naturelle dans des conditions non expérimentales ?
La stabilité en écologie est moins un état qu’une propriété fonctionnelle, la capacité du système à revenir à un certain état d’équilibre après en avoir été éloigné. Concrètement cette étude passe par l’inventaire des moyens de stabilisation ou propriétés homéostatiques de l’écosystème. Ce sont souvent des moyens nécessaires à sa survie. Or la survie d’un écosystème n’est pas égale à la somme des survies des populations qui le composent.

Si la stabilité n’est que le moyen de revenir à un état initial, elle pourra être insuffisante pour assurer la survie du système. Dans ces conditions, un système ne peut survivre comme système que s’il change. La capacité de durer tout en se transformant constitue une propriété essentielle et distincte de la stabilité que Holling a nommé résilience (capacité à absorber les chocs, à persister en tant qu’ensemble des relations entre les constituants). On sait que Boris Cyrulnik a repris le concept en psychologie humaine d’une manière très éclairante. Plus la résilience est grande et plus le système a des chances de survivre, quitte à devenir différent. La théorie et l’observation empirique montrent que résilience et équilibre sont souvent opposés. Un écosystème "sain" est généralement loin de son point d’équilibre. Plus il s’approche de l’équilibre et moins il possède de résilience. Alors n’importe quelle fluctuation peut le détruire complètement, ce qu’on découvert pour les récifs coraliens ou la forêt tropicale humide qui sont des écosystèmes les plus proches du point d’équilibre.

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