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Lettre à Lara n°7 : de l’être humain

lundi 5 juin 2006, par René Barbier

Avant-propos

Je veux poursuivre, en cette année 2006, une série de réflexions intitulée Lettres à Lara sur l’éducation commencée en 1998. Chaque "lettre" devait paraître régulièrement. Pour des raisons personnelles, il n’en a pas été ainsi. Je me propose aujourd’hui de poursuivre cette entreprise et de communiquer sur le mode d’un "dialogue", mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, une jeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que je nommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j’entretiendrai un rapport de tutoiement. J’ai besoin de ce rapport à la fois affectif et imaginaire pour écrire sur le thème de l’éducation. J’espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sa compréhension des idées, parfois difficiles, que je pourrai développer. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pas très éloignés de ce que je pourrais dire à ma propre fille.

Ce type de rapport pédagogique m’oblige à revoir ma façon de communiquer, de parler, de présenter les théories qui me semblent importantes en éducation. J’envisage ces textes comme susceptibles également d’intéresser d’autres étudiants, des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernés par la connaissance de soi en liaison avec l’éducation. J’ai le sentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repères quant au sens de la vie.

A presque l’âge de la retraite, et avec plus de trente ans dans d’enseignement supérieur, je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "chemin de l’intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d’une longue expérience personnelle, sans prétendre pour autant, que c’est le chemin de la vérité pour autrui. Simplement une confrontation de valeurs et de pratiques, d’intelligibilité et de mise en ordre symbolique qui me semble être l’essentiel de l’éducation. Si l’expérience porte ses fruits, j’espère pouvoir l’ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs, à partir des thèmes développés dans cette publication.

Lara : Aujourd’hui, je souhaite que nous parlions de ce qu’est un être humain ?

RB : Ta question est un abîme. Je ne suis pas sûr que quiconque puisse dire ce qu’ "est un être humain". Krishnamurti a donné pour titre à l’un de ses ouvrages, Etre humain [1]. De nombreux auteurs ont proposé des interprétations sur les caractéristiques possibles d’un être humain. S.Freud, C.G.Jung, Stanislav Grof, Karlfried Graf Dürckheim, Alfred Adler, W.Reich, R.Assagioli, sans parler des philosophes depuis l’antiquité greco-romaine ou l’Orient avec le bouddhisme, le taoïsme, le confucianisme, l’hindouisme (notamment Sankarâ ou Sankarâchârya, Patanjali, Aurobindo, Ramana Maharshi, Prajnânpad)...et sans oublier, évidemment, le christianisme et les deux autres religions du Livre, avec leurs mysticismes propres (soufisme et hassidisme).

Lara : Oui, mais, toi, as-tu une idée sur cette question ?

RB : Evidemment, comme tout homme qui pense et se pense dans la nature. Comment vivre sans donner un sens à notre vécu et comment donner ce sens sans une représentation sur notre structure ontologique ?

Lara : Alors que proposes-tu ?

RB : je veux faire le plus simple possible. D’abord, il faut que je te dise que je pars d’un postulat : celui de la non-dualité de ce qui est. C’est ma philosophie fondamentale. Tout est énergie et elle a toujours été là, sans commencement ni fin. C’est la Nature. C’est la Profondeur. L’énergie est dynamique et prend une infinité de formes qui sans cesse, se transforment, en se réalisant, en se déployant dans une sorte de "poéticité du jeu du monde", dont parle le philosophe Kostas Axelos. Si l’énergie, comme "substance" spinoziste dernière, est puissance, elle possède une nature essentielle qui nous est inconnue. D’aucuns prétendent qu’elle est spirituelle, d’autres qu’elle demeure purement et simplement matérielle, d’autres ne peuvent pas répondre à cette question.

Lara : et toi, qu’elle est ta position ?

RB : je suis sur une position agnostique. Je ne tranche pas et, surtout, je me refuse à discuter la-dessus. Par contre, j’écoute, pour moi-même, et chez les autres, l’expression des diverses expériences personnelles à ce sujet. Je dois dire que de nombreuses expériences vécues me troublent et m’interrogent.

Lara : Mais quels sont tes points de repère, au sujet de l’être humain ?

RB : tu dis bien "points de repères". Quelques bornes pour avancer ensemble, avec l’autre, comme avec moi-même.

Je pars d’un principe simple : "relier ce qui est séparé et distinguer ce qui est confondu", comme dit E.Morin, tout en conservant mon postulat de non dualité.
Je distingue trois niveaux d’approche d’un être humain, en interaction permanente et dans une progression existentielle, en devenir, vers un horizon de plus en plus large, infini à la limite :

- le sensoriel

- l’intuitif

- le spirituel

1.- le sensoriel, c’est la base, l’enracinement.

Nous pensons parce que nous avons un corps qui a des besoins vitaux, des demandes, des pulsions. Un corps qui, dans ses profondeurs, défend son "site" singulier et rejette tout ce qui n’est pas lui. Un corps qui est une totalité complexe et en changement permanent. Un corps qui reçoit de l’extérieur, qui transforme ce qu’il reçoit et modifie ainsi jusqu’à ses plus infimes parties, invisibles à l’oeil nu, au microscope même, pour atteindre des particules qui nous relient à tout ce qui est. Notre corps, c’est totalement singulier et, en même temps, c’est le monde dans son ensemble. Par les cinq sens, nous entrons en relation. Par d’autres sens, peut-être plus subtils et encore mal compris, nous découvrons d’autres niveaux de réalité.

Sous l’angle du sensoriel, l’être humain a besoin de sécurité, d’assurance pour sa survie naturelle, sa perpétuation, mais, par extension, pour la survie de tout ce qu’il construit ou accapare. Il devient vite un être fermé, un destructeur ou un manipulateur d’autrui et du monde vivant. Son intérêt personnel, ou de son micro-groupe, compte avant tout. Il se manifeste par ses émotions, directes et fracassantes.

Sous cet angle, le sensoriel est le règne de la séparativité absolue. Seule la culture avec son instrument privilègié, le langage, mince pellicule recouvrant les pulsions de l’être humain, lui permettra de survivre avec et au milieu d’autrui, dans un imaginaire construit de symboles, de mythes, d’institutions, de lois et de règlements limitant la toute-puissance du sensoriel.

Lara ; d’accord, mais qui - justement - à permis d’élaborer ce frein à la toute puissance du sensoriel ?

RB ; c’est bien là une question. Comment se fait-il que les hommes ne se soient pas autodétruits depuis longtemps, encore qu’ils n’en sont plus très loin aujourd’hui ? A en rester à ce niveau du sensoriel, on ne voit pas pourquoi. Pour avancer, il faut découvrir les deux autres niveaux : l’intuitif et le spirituel.

2.- Le spirituel ou la reliance

Commençons par ce niveau parce qu’il est nécessaire pour comprendre la non destruction de l’être humain par lui-même. Il se peut, comme le pensait un penseur jésuite, avec sa foi chrétienne, le père Teilhard de Chardin, que l’humanité soit animée par un élan vers un "point Oméga" en réalisant ainsi, progressivement, une sphère de l’esprit, une "noosphère". Une telle conception se comprend à condition de poser, au départ, l’existence d’un Dieu créateur. Si on écarte ce postulat, il nous reste la question : d’où vient la non-destructivité de l’être humain ? On ne peut pas y répondre en invoquant la simple raison (il est nécessaire d’être ensemble pour survivre). On sait bien que l’homo demens, chez l’homme, est au delà de toute raison.

Acceptons l’idée que le spirituel, c’est la reconnaissance en nous-même, de la totalité du monde qui nous oblige au dépassement permanent des limites de notre être. D’aucuns nommeront cet appel, la transcendance, l’infini, le désir d’éternité.

Pour ma part, je reconnais ce niveau spirituel dans une acception laïque comme une donnée primordiale, dès le départ, de l’homo sapiens sapiens. Dans son processus d’évolution, la vie en acte a réalisé un organisme complexe et inachevé, dont le niveau a permis l’émergence de cette capacité au spirituel, dans le cerveau [2], comme conscience intuitive d’un nécessaire dépassement de nous-même, par la prise en considération expérientielle, d’un niveau de réalité plus vaste : la totalité du monde, l’éveil de l’intelligence à la Nature.

Trois catégories de personnes appartiennent, remarquablement, à ce niveau d’approche : le mystique, le saint et le sage. Ils forment une configuration existentielle qui anime, dans l’imaginaire, toute vie humaine. Sur ce point, je suis en accord avec les thèses de Raimon Panikkar, qui dans "l’éloge du simple" parle d’un schème archétypal - la figure du moine - comme ayant valeur universelle [3],.

Le mystique est l’être humain qui est capable de s’immerger, de participer, de tout son être, à une réalité qui le dépasse et l’englobe totalement.

Le saint est celui, qui de l’intérieur de lui-même, vit cet appel au dépassement, par un don de soi qui n’a pas de limite, fût-ce au prix de sa propre vie.

Le sage est celui qui prend conscience et comprend plus qu’il n’explique, dans une progressive élaboration de plus en plus affinée, de la réalité inéluctable de ce dépassement.

A ce niveau du spirituel, l’être humain qui va au fond des choses, prend le risque de ne pas être compris et de se marginaliser. Car s’enfoncer dans le dépassement, c’est atteindre un pan du réel que la plupart des êtres humains ne peuvent comprendre, limités qu’ils sont par leur dimension sensorielle. La culture et l’environnement dessinent un contour favorable ou non. Dans leur livre "la folle et le saint" Catherine Clément et Sudhir Kakar,( Paris, Seuil, 289 pages) ont bien montré que Madeleine, "folle" du psychiatre P.Janet au XIXe siècle, en France, aurait été, peut-être, perçue différemment, comme le saint Ramakrishna en Inde, dans une culture plus religieuse [4] .

Le niveau de l’être humain qui permet de faire le lien entre le spirituel et le sensoriel, c’est l’intuitif

3.- L’intuitif, c’est le sensible

Le sensible n’est pas uniquement de la catégorie des émotions. Il perlabore ces dernières en fonction d’un compréhension plus vaste que celle relevant des limites d’un individu séparé.

L’intuition consiste à saisir le fond dans la forme, la puissance dans l’acte, les possibles dans ce qui advient, dans ce qui naît. Etrange capacité de l’homo sapiens, plus développée, sans doute, dans les temps anciens, qu’aujourd’hui, dominés que nous sommes par la raison hypothético-déductive.

L’intuitif conduit à la compréhension de l’imagination et à sa nécessité. L’intuition est le moteur de l’imagination créatrice, de l’instituant par rapport à l’institué. Du même coup, l’intuitif est celui qui dit non lorsque tout le monde dit oui. Il questionne sans cesse l’ordre établi et propose de nouvelles bases pour construire un autre ordre symbolique. L’artiste, le poète, l’éducateur et le chercheur, l’inventeur, sont des figures de proue de l’intuitif.

Distinguons l’intuitif supérieur et l’intuitif inférieur.

Le premier fait interférer sa capacité avec le niveau spirituel et donne naissance aux sentiments, plus élaborés et plus durables que les émotions.

Le second étaye sa capacité sur le sensoriel et produit la passion, dont l’intensité n’exclue pas les débordements imaginaires.

Quoi qu’il en soit, l’intuitif relève de l’écoute sensible de la vie complexe. Il est le passage obligé pour relier le sensoriel et le spirituel, le corps et l’esprit dirait-on dans un langage chrétien.

Pour moi, l’intuitif s’exprime dans la catégorie que je nomme la "structure de vie existentielle" et conflictuelle (notamment pour l’intuitif inférieur) et dans celle de "la structure de vie noétique" (pour l’intuitif supérieur), plus apaisée.

Mais les trois niveaux d’approche, ou les trois perspectives de la compréhension de l’être humain, sont, toujours, un ensemble relié, non-duel. Certes on peut les distinguer, mais jamais les séparer. Ils forment une totalité dynamique, contradictoire et paradoxale.

Résumons par un schéma

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A propos de Baruch de Spinoza et d’une comparaison avec le philosophe de l’Advaïta Vedanta Sankarâ, un texte intéressant de Joel Wuillemin :
(édité sur l’uRL : http://www.spinozaetnous.org/article41.html)

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(...) 4. Du monisme et de la libération
« Deus sive Natura ». Dieu, autrement dit, la Nature. Voilà une phrase qui claque comme un slogan. En fait on ne trouve cette formule qui a fait la gloire ou la flétrissure de Spinoza, selon le point de vue de chacun, qu’une fois dans la préface de la partie 4 de l’Éthique. Pour la replacer dans son contexte, Spinoza y énonce que ce qui fait que Dieu, autrement dit la Nature, agit et ce qui fait qu’il existe sont une seule et même cause ou raison (les majuscules sont de l’auteur).
Note importante : quand Spinoza parle de Dieu, il faut toujours mentalement ajouter « autrement dit, la Nature » et ne pas s’imaginer qu’il soit en perdition dans une approche théologique.
Pour attester du monisme de Spinoza il y a aussi dans le scolie de la proposition 3 de la partie 3 : « L’Esprit […] en tant qu’on le considère comme une partie de la Nature… »
Enfin et surtout il y a l’unicité de la substance « A part Dieu, il ne peut y avoir ni se concevoir de substance ». Tout est expression de cette substance.
Spinoza est donc moniste. On peut lire ou entendre qu’il était panthéiste. Ce terme est tout à fait contestable qui induit « Tout est Dieu » ou bien « Dieu en tout ». Le terme moniste ne permet aucune approche religieuse et convient mieux à Spinoza : personne moins que lui aurait voulu se « relier ».
Au niveau des principes, tout découle de ce monisme. On remarquera qu’en prenant le problème dans ce sens, Spinoza respecte l’ « ordine geometrico » dont il se prévaut au frontispice de son ouvrage. Le point de départ est une cause, Dieu, est suivent des déductions. Étant substance unique, Dieu (autrement dit…) ne peut être influencé, contraint par rien, puisqu’il n’y a rien d’autre que lui. Il est donc libre par essence, libre nécessairement. Au plus haut degré, Dieu connaît la liberté en tant que nécessité. Or Dieu est cause de tout comme il est cause de lui-même (les scholastiques prétendaient qu’on ne pouvait pas dire que la façon dont Dieu était cause de lui-même était la même que celle dont il est cause de tout, c’est le principe d’équivocité que Spinoza rejette au nom d’une univocité). Spinoza dit « Les choses ont été créées par Dieu avec la suprême perfection » et dans la proposition 29 de la partie 1 : « Dans la nature des choses il n’y a rien de contingent mais tout y est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et opérer d’une manière précise » On peut donc conclure avec Gilles Deleuze : « tout est nécessaire par son essence ou par sa cause » CQFD. La liberté n’existe que sous le mode de la nécessité.
Se faire une autre idée de Dieu mène au contresens, que ce soit comme un législateur qui aurait pu choisir entre divers ensembles de lois, ou pire comme un tyran pouvant faire et défaire ce qu’il a fait. Il faut le répéter : Dieu ne conçoit pas de possible, ne crée pas de contingent.
Qu’est ce qu’une telle liberté ? C’est que l’effet découle, témoigne de sa cause. Si un effet donné dépendait d’autre chose que de sa cause et de la cause de son essence, il serait aliéné.
Une graine est mise en terre. Une tige en naît qui devient un arbrisseau, puis un bel arbre qui s’élance dans sa verticalité. C’est une chaîne de causes et d’effets. Chaque étape était nécessaire et la liberté de l’arbre s’exprime dans cette opportunité à ne répondre qu’à des nécessités… La terre est pauvre, la graine est à l’ombre prise entre deux pierres. Le vent ploie l’arbrisseau. L’arbre est alors tordu et malingre. Cet effet, cet arbre que nous voyons, a dépendu de tant de choses non nécessaires qui l’empêchèrent d’exprimer sa liberté d’arbre.
Quant à l’homme qu’en est-il ? Vivant de manière déraisonnable, sa pensée est faite d’idées inadéquates, c’est-à-dire dans le vocabulaire de Spinoza, d’idées tronquées dont on ne connaît pas les causes. Constatant l’effet, aveugle, l’homme le prend pour une cause et se croit libre. Deleuze dit que la conscience est le siège de deux illusions : celle psychologique de la liberté et celle théologique de la finalité.
Portrait d’un homme à la lumière de la liberté, selon Spinoza :
Proposition 18 partie 4 : « Si l’homme naissait libre ils ne formeraient aucun concept du bien et du mal ». Les conséquences de cette phrase et les positions de Spinoza sur la morale entraîneraient trop loin : cette proposition n’est là que pour montrer que pour Spinoza l’homme ne naît pas libre.
Dans la démonstration de cette proposition, il précise : « qui naît libre et demeure libre n’a que des idées adéquates »
Ce sont comme les prémisses d’un syllogisme… on serait tenté de continuer par « or l’homme n’a pas d’idées adéquates, donc… » ? En a-t-il toujours été de même ? En parlant d’Adam et des animaux, il dit « il commença à imiter leurs affects et à laisser échapper sa liberté ».
Des portes s’entrouvrent cependant. Proposition 44 de la partie 2 : « Il n’est pas dans la nature de la Raison de contempler les choses comme contingente, mais comme nécessaire ». Qui suit les lois de la raison a donc des chances de comprendre la nécessité de toute chose et que la liberté ne s’épanouit que dans ce cadre, le cadre du réel. Et il insiste (démonstration de la proposition 47 de la partie 4) : « L’homme libre c’est-à-dire qui vit sous la seule dictée de la raison n’est pas conduit par la crainte de la mort ». Comme précédemment à propos du bien t du mal, développer l’absence de crainte de la mort emmènerait trop loin. Et enfin, et surtout : « L’Esprit humain a la connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu ». C’est le véritable sésame de la connaissance, de la prise de conscience de ce qu’est la nécessité car si on connaît l’essence de Dieu, on sait que tout en lui et par lui est nécessité. On détient la cause première : le reste est effets et conséquences.
Qu’est ce donc qu’un homme libre ? C’est un être humain qui vit sous la dictée de la raison, qui a des idées adéquates, qui est au-delà du bien et du mal, qui ne craint pas la mort… Qui ne souhaiterait pas être libre ou au moins savoir comment on le devient ?
Que dit Spinoza sur la méthode de libération ? Comment passe t’on de la quatrième (« De la servitude ») à la cinquième partie (« De la Puissance de l’Intellect autrement dit de la Liberté humaine ») ? Il n’y a pas de voie tracée, ni même indiquée pour passer d’un état à l’autre. Cet état de chose laisse le lecteur perplexe et quelque peu sur sa faim. Quand on lit le Manuel d’Épictète, par exemple, on apprécie le tutoiement de l’auteur qui nous incite personnellement à agir, à entreprendre, à comprendre… On se sent guidé. Rien de tel dans l’Éthique. Simplement un double constat : voilà ce qu’est un homme commun : il se croit libre et il croit sa volonté toute puissante et voilà ce qu’est un homme libre : il vit sous la conduite de la Raison. Et Spinoza le dit lui-même : « Quant à savoir comment et par quelle voie il faut parfaire l’intellect […] cela n’appartient pas à notre propos » (Préface de la partie 5).
Et puis un jour on comprend : il n’y a pas de libération de l’homme parce que l’homme est fondamentalement libre.
Dieu est libre et ne crée rien de contingent ou de possible. Il est cause de lui-même comme de toute chose. Tout est nécessaire et tout prend place dans cette nécessité qui en devient le seul mode de la réalité. Nous sommes libres quand nous sortons de l’illusion que nous ne le sommes pas. Nous sommes libre quand nos yeux sont ouverts. Je citerai Charles Ramond, l’auteur d’un « Vocabulaire de Spinoza » : « La liberté étant nécessité intérieure et la contrainte nécessité extérieure, il ne s’agira donc pas d’échapper à la nécessité (contresens courant sur la liberté) mais conformément à un schéma assez classique de la sagesse, de s’accorder avec elle »
Après la description de l’homme libre selon Spinoza, la question « comment se libère t’on ? » se posait dans toute son urgence. Une exclamation demeure tout aussi inévitable : « quel homme ! » qui se métamorphose en question : « quel homme ? », sous entendu remplirait un tel programme. Ignorer le bien et le mal, ne pas craindre la mort, ce sont là des termes pour décrire une sorte de héros, de surhomme. Ceci signifie t’il que nous n’y arriverons pas ? Non, ceci signifie que le travail sur l’illusion et la désillusion, le renoncement à notre prétendu libre-arbitre, à notre confiance mal placée dans la finalité du monde sont des sommets de l’esprit humain. Sur ces sommets l’air est rare et l’être humain tout autant. Mais plutôt que de surhomme, il serait opportun de parler d’un autre être étrange : étranger à notre civilisation, voire étranger à l’espèce commune dont nous sommes, il fréquente, lui, ces sommets. Il s’agit du « libéré vivant » soit dans en sanskrit, puisqu’il est un pur produit de la civilisation indienne : un jivanmukta. Ce sera notre deuxième échappée… exotique, comme promis.
Préalable nécessaire : il n’est pas question de prétendre ni même d’imaginer aucune filiation entre Spinoza et la pensée indienne. Pas d’influence, pas de voyage mystérieux, pas de manuscrit rarissime remis par un cavalier romanesque… Rien, sinon deux hommes : Spinoza et Sankarâchârya, que dix siècles et des milliers de kilomètres séparent, partant des mêmes principes, des mêmes postulats, poursuivant une logique claire et rigoureuse, ne reculant devant aucune conséquence, sont arrivés aux mêmes conclusions, sur ce que sont le liberté et la libération.
Sankarâ ou Sankarâchârya, « celui qui fait l’apaisement » est un philosophe indien né vers l’an 700 de notre ère à Kâladi dans le sud de l’Inde. La ferveur populaire indienne a fait de sa vie un conte. On n’en retiendra donc que quelques traits : commentateur fécond des Védas (textes sacrés révélés aux premiers sages, fondement de la religion hindou dans ses aspects mythes, rites et dévotion), marcheur infatigable, défenseur de ses propres idées, fondateur de monastère
Sankarâchârya est le représentant le plus connu d’un courant philosophique appelé advaïta (étymologiquement « non deux »). Il s’agit donc d’un non dualisme absolu et radical selon lequel il n’existe qu’une Réalité suprême et homogène appelée Brahman. Le but de la vie est d’éliminer les préjugés pour accéder à un état de conscience où le soi individuel se résorbe dans la Réalité infinie.
Un même point de départ : une substance unique et l’affirmation que tout ce qui est, est en Dieu (proposition 15 de la partie 1) chez Spinoza. Le Brahman et la formule affirmative tat twam asi (tu es cela) chez Sankarâchârya
Une conséquence directe sur ce qu’est l’homme. Pour ce que Sankarâchârya résume dans la formule Sat Chit Ananda (Être Connaissance Béatitude), Spinoza use de deux ou trois propositions « Tout ce qui est, est en Dieu », « L’Esprit humain à la connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu » (proposition 47 partie 2) et en ce qui concerne le terme ananda : « J’y trouverai donc la puissance de la raison […] et ensuite ce qu’est la Liberté de l’Esprit ou Béatitude »
Enfin que conseillent ces deux maîtres de sagesse pour recouvrer cette liberté ?
Sankarâchârya a dit : « Le soi est une réalité constamment présente mais l’ignorance le transforme en un but à atteindre. Quand l’ignorance est détruite le soi apparaît comme n’ayant jamais été absent, tel le collier que l’on porte au cou et que l’on croit avoir perdu » et encore « La connaissance obtenu par l’intuition de la réalité essentielle dissout instantanément la notion erronée du moi et du mien (comme étant cette réalité) de même que le lever du jour vient en aide au promeneur égaré dans la nuit. » En écho si Spinoza a écrit : « Outre ces deux genres de connaissance, il y en a, comme je le montrerai dans la suite, encore un troisième, que nous appellerons science intuitive » (scolie 2 de la proposition 40 partie 2), il demeure plus secret sur les moyens de la libération que le maître indien.

Cette plongée, cette dissolution dirons certains, dans une pensée orientale peut rebuter mais elle concrétise l’universalité de ce mode de conception du monde : le monisme.


[1J.Krishamurti, Etre humain, Paris, Le courrier du livre, 2001, 363 p.

[2Andrex Newberg, Eugene d’Aquili, Vince Rause, Pourquoi « Dieu » ne disparaîtra pas, Quand la science explique la religion, Paris, Sully, 2003, 316 pages.

[3Raimon Panikkar, L’éloge du simple, le moine comme archétype universel, Paris, Albin Michel, 1995, 238 pages

[4C.Clément, S.Kakar, La folle et le saint, Paris, Seuil, 1999, 289 pages

Messages

  • Merci

    Vouloir saisir ce qu’est la non-dualité est la perdre, à mon sens ;

    Quelles sont les conditions de l’avènement de la non-dualité, et qu’établit cet avènement ? Est-ce un retour réflexif ou une brèche de l’intellect ?

    De quel nature sont les limites de l’espace intellectuel ?

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