Le Journal des Chercheurs

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GOLEM

lundi 22 décembre 2008, par René Barbier

L’édition originale de " Golem " (1970, éditions Millas-Martin, coll. IO) comporte 90 exemplaires
A savoir :
30 exemplaires numérotés de 1 à 30
truffés d’une illustration originale signée par l’Artiste Jean Cuillerat
et d’un Poème autographe de l’Auteur.
Tous ces exemplaires présentés sous couverture reliée pleine toile
sont imprimés sur papier Vergé Spécial.
60 exemplaires numérotés de 31 à 90.
En outre il a été tiré des exemplaires marqués H.C.
réservés aux Collaborateurs du présent volume.

Une autre réédition numérisée de GOLEM, augmentée d’autres poèmes sur l’étrangeté, date du 17 avril 2000
(Publée sur le site personnel de René Barbier)
 
La présente version numérisée de décembre 2008 pour "Le journal des chercheurs" est illustrée par 3 dessins de R.Barbier, de la série des "shamans" (1968)
 

 De tout temps les poètes ont choisi d’habiter des lieux hostiles, de bâtir sur les sables mouvants des demeures qui ne sont que le champ clos où le mythe les assaille. Prédestination ? Jusqu’à preuve du contraire je préfère penser qu’il s’agit bien d’un choix délibéré et qu’on peut être poète par goût du risque et de l’inconfort.

 C’est en tout cas l’impression que donne René BARBIER. Nul moins que lui ne se veut dérouté par quelque ange du bizarre ; élu par la fatalité qui sert si souvent d’alibi à nos délectations moroses. Disons, pour aller au plus simple, que pour avoir grandi en milieu ouvrier, il a choisi de n’en pas démériter : il enseigne aujourd’hui les sciences sociales du travail.

 Sa vocation de poète est une vocation d’homme responsable appartenant sans défaillance à son époque qui est celle du cancer et des conflits sociaux, des cosmonautes et de l’énergie nucléaire. Entre science et poésie pas de cloisonnement et de toute façon l’une et l’autre nous enseignent que deux et deux font rarement quatre.

 J’écris cela pour éviter une déconvenue aux amateurs de littérature fantastique que le titre de ce recueil aurait pu séduire pour des raisons qui ne sont assurément pas celles de l’auteur. Nous sommes ici très loin du roman ? d’ailleurs admirable ? de Gustave Meyrink. De " Golem " René Barbier n’a retenu que la signification monstrueuse. Sans doute a-t-il été attiré par la sonorité vénéneuse du mot ; l’esprit scientifique, après tout, n’exclue pas la sensualité…

 Que l’on ne cherche donc pas ici les accessoires pittoresques des premiers films de Lang ou de Murneau. Les éclairages amortis, les images floues. Sous la lumière la plus crue, au sein de l’univers le plus acéré, la geste de Golem a d’autres pouvoirs contraignants. C’est avant tout affaire de dimension. Car il s’agit bien d’une geste, à l’échelle de l’histoire de l’homme, qui commence avec elle et avec elle s’achèvera :

Golem la Bête rouge

Naquit avec l’humanité

Depuis nul ne l’a vu

Mais son odeur inquiète

 C’est encore affaire de langage. Il est évident que le caractère positif de Barbier engage sa manière de dire dans des voies qui ne sont pas les plus courantes en poésie. Si certaines influences demeurent décelables ? qui ne se flatterait d’en recevoir d’excellentes ? jamais elles n’altèrent sa démarche ni ne falsifient sa pensée, Esthétiquement cela se traduit pas un langage abrupt, austère, concret.

 Craignant les séductions de l’image pour l’image, rompant avec les apparats désormais conventionnels qui compromettent tant de poètes de sa génération, il va dans faillir à l’incorruptible. L’ascèse ne réduit pas le mystère, du moins vient-elle à bout des chemins qui l’éloignent.

 Ainsi approchons-nous Golem. Golem, c’est le mal et la mort, la faute et l’échec individuels ou collectifs, la chair qui défait l’innocence du rêve. Seigneur tout puissant nourri de nos peines, caricature pitoyable blessée par nos joies, Golem est de tous nos instants, en nous, autour de nous, opaque et invisible. Il revient au poète de capter ce mouvement qui va de l’extérieur à l’intérieur (du narratif à l’abstraction) et aussi bien du microcosme au macrocosme ; de dévisager cette réalité qui a l’apparence de l’irréel, d’avancer, sûr de son instinct où l’ombre est la plus épaisse, où le psychanalyste lui-même, ne se risque pas sans cartes (imprécises) ni (faillible) boussole.

 Là sont les lieux cruels où René Barbier a choisi de s’établir. Terre de Golem-aspic, terre de Golem-Hiroshima, notre planète où l’aube ne dissout pas les monstres.

Serge WELLENS
 
 

image 391 x 538

"shaman1"

*
 

à mon père et à ma mère
 

- Ne pouvez-vous voir l’humain dans l’inhumain ?
- Je préfère reconnaître l’inhumain dans l’humain.

Ray Bradbury

- Dans la mentalité archaïque, le symbole se confond
avec ce qu’il symbolise. La puissance invisible est
représentée par l’être visible qui le matérialise.

Jean Cazeneuve

*
1

Golem la Bête rouge

Naquit avec l’humanité

Depuis nul ne l’a vu

Mais son odeur inquiète

*
2

Du temps où les fossiles

Troublaient notre entourage

Il sauta sans un cri

Sur une chose humaine

Qui ne l’éprouva pas

Captive de son obliquité

*
3

L’artiste en sa caverne

Débusqua la Présence

Il enfouit sa vision

Dans un mur granité

Et commença

L’âge du bronze

Et sombra son enfance

 Sa renardière

*
4

Un jour Golem rencontra Dieu

Dans le feu trouble d’un miroir

Celui-ci se brisa

On cherche le coupable

Car jamais plus on ne saura

Qui est Golem et

Qui est Dieu

*
5

A l’image d’un dieu

Golem séduit la nonne aux seins fragiles

Dans la forêt

 Qui l’entraîna

Aujourd’hui la chapelle

Caille le miracle

La foi l’amour sauvage

*
6

Golem vint visiter

Un Noir à l’agonie

La police était là

avec acharnement

Voyez son œil vire à l’émeraude

Dit-on

*
7

Golem avait bien dit

Qu’ils naissaient comme des rats

Qu’il fallait les brûler

(Et l’Idole engendrait

Des flammes si rapides

Qu’on ne les voyait plus)

En demander la cause

Fut une trop lourde tâche

Et l’oraison guidait

Si bien notre démarche

*
8

Golem soumit l’enfant

A la faim irradiante

Et l’enfant devint blé

Que le vent chevauchait

Jamais je n’ai pu voir

L’ouragan sans trembler

*
9

C’est Golem qui m’apprit

A vivre dans la pierre

Et depuis je suis triste

Et depuis je suis seul

Car je n’en puis sortir

Qu’en poussière

image 238 x 327

"shaman2"

*
10

Golem m’inondait de son sourire

Avais-je tant changé

Mais qui donc lui parla

De très anciens domaines

Tirés de mon visage

*
11

Venu d’ailleurs D’ici

Golem se présentait

Cancer ou nébuleuse

L’ignorait-il vraiment

Ce prophète qui chantait

D’autres pays

*
12

Golem lança des villes

Transparentes et chaudes

Où nous nous retrouvions

Prisonniers de nous-mêmes

Notre mémoire fidèle

Nous parlait d’un galet

Nous écoutions longtemps

L’écho de sa blancheur

*
13

L’homme s’éprit d’un vaste ordinateur

Posé dans le désert d’une usine blanche

Les roses qu’il y cueillait

D’autres couleurs clignotantes

Ami qui lui donnait l’équation de la parole

Il y croyait à l’infini

Le jour où Golem

Proposa l’expérience

L’incalculable nombre Pi

Que la Machine vomit encore

L’homme eut peur de son ombre

*
14

J’ai peur aujourd’hui

De vivre dans parure

Golem vient de rôder

Non loin de ma demeure

Terrifiant ce passage

Cette étoile filante

*
15

L’homme dit au désert

Je viendrai sur la vague

Avec mes pâturages

Et je ferai du sable

Une auberge nouvelle

Et parlait le prophète

Et Golem s’approcha

*
16

S’assurer que Golem

Ait pris part au sommeil

Puis sur un lac effacé

Ainsi qu’ardoise fine

Inscrire un cygne

Voyelle blanche

*
17

Golem s’amusait au jeu des miroirs

Un mot pour chaque facette

Sur la boule de lumière

Moi j’étais loin de ses images

Qui dérivaient prairies insignifiantes

Car des mains m’agrippaient

De grosses mains humaines

Qui ressemblaient à des visages

Brûlés vifs

*
18

Né d’un torrent crispé

Et d’une aube incertaine

Avec pour seule richesse

Les arbres de ses mains

Pouvait-il s’habituer

A l’imagerie du songe

Car Golem était là

Tapi dans le silence

*
19

Ils inventèrent le feu léger

En frottant deux alouettes

Jusqu’au sang de leurs ailes

Et Golem laissa faire

Quand le feu prit racine

Il eut d’autres alliés

*
20

Je devinais des ruches

Au fond de l’océan

Scellées par des poissons

Plus clairs que des abeilles

Et les choses du noir

Que je sentais tout près

M’envahissaient souvent

J’avais envie de vivre

J’étais curieux de voir

Mais Golem était là

Tapi dans le silence

*
21

J’appris à vivre au jour

En famille et sans maître

Ma femme fascinée

 Touchait mon insouciance

J’avançais vers le pire

Avec des yeux très simples

En lui glissant des rêves

Qu’on ne dit à personne

Je n’avais pas besoin

D’oiseau pour la séduire

Un seul mot suffisait

Ou le nuage d’un geste

Elle restait immobile

A contempler l’espace

Nous donnions à l’amour

Sa haute effervescence

Un peu comme des chercheurs

Embrouillent leurs chimies

Mais Golem était là

Tapi dans le silence

*
22

J’aurais tant voulu dire

A mon Emerveillée

J’aime tes yeux d’exil

Couleurs de robes fraîches

Et tes cils retombés

Comme une parenthèse

Tes lèvres double forge

Et ton rire mordu

A l’orée de ta voix

Ton visage annoncé

Comme une ère nouvelle

J’aurais tant voulu dire

Ces choses qu’elle aimait

Or Golem était là

Tapi dans le silence

*
23

Glisser la main devant ses yeux

Pour ne plus subir son visage

L’eût sauvé

Chargée de saisons fraîches

De sang futur

Sa griffe pesait si lourd

Pour son courage
 
 
 

*
24

Golem se pencha pour se mirer

Dans la blancheur des villes

Tant de villes réduites

A une poignée de poivre

*
25

Golem mit tout son art

Pour vaincre un rire de femme

A l’aube il réussit

Et la femme retrouvée

Le corps mangé

Le cœur aussi

*
26

Friable au monde

J’avais bien des défauts

Même celui de mourir

Mais jamais je n’enviais

La pauvre éternité de sa solitude

C’est qu’une force

Me poussait vers les autres

Me portait aux frontières

Me réclamait

Qui croit au lierre

Risque l’orage

*
27

Dans le rêve de Golem

Le ciel était liqueur

Et la terre un œil vide

Car Golem voyait loin

Mais parfois confondait

image 434 x 527

"shaman3"

*
28

L’hirondelle invita

Golem en son royaume

La vitesse de son vol

Ne nous étonnera plus

*
29

Golem ravit le feu

Au bois pur de l’orage

Et les foules délièrent

Le lest de leur sommeil

On imaginait mal

Cette haine accroupie

Dans les lieux les plus sûrs

Ou cette indifférence

On n’aurait jamais cru

Que l’espoir resterait

Chatte sauvage

Pays sauvé

*
30

Pendant la guerre des Sept Ages

Golem vécut en agent double

Dès qu’on apprit sa trahison

Il déroula ses pélerinages

La paix conclue un peu plus tard

On fit jaillir un monument

Immense et crénelé

Le Monument du souvenir

On y chantait les jours de gloire

Ce que les enfants ignoraient

Pour l’occasion Golem s’installait

Comme au théâtre

*
31

Golem sut pénétrer

Le noyau du feuillage

Et tout fut dit en un instant

Le silence incroyable

Les chairs parcourues

On délirait sur les chemins

Les yeux à la dérobée

Et les oiseaux qui étouffaient

Sous la laine épaisse des radiations

Faisaient frémir

*
32

Par l’arrivée des chiens

Coccinelles sur la Bête

La chasse fut signée

L’histoire fit-elle jurisprudence

Qui donc s’en souviendrait

Si ce n’est Golem enveloppé

Comme un grand procureur

*


Illustrations : "Shamans", dessins de René Barbier 1968

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