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Dialoguer sur le silence avec Krishnamurti

vendredi 18 février 2005, par BABENE Jérôme

A propos de "la révolution du silence" de J.Krishnamurti, un étudiant qui a suivi mon cours en présentiel, réfléchit sur l’oeuvre de Krishnamurti. (voir mon cours en ligne)

On trouvera un autre point de vue, sur le même livre, d’un autre étudiante, il y a quelques années, Christine Costa

Krishnamurti, La Révolution du Silence (Paris, Stock, 1971).

1. Présentation du texte

La Révolution du silence est un recueil de textes d’entretiens de Krishnamurti avec diverses personnes. Ces entretiens portent sur des questions telles que la mort, le plaisir sexuel, la croyance en un dieu ou en une divinité, les gourous et leurs écoles, la souffrance, l’immortalité, la beauté et l’amour, la vie religieuse, la sexualité, l’égalité sociale, la liberté, le temps, notre rôle dans le monde, le rapport avec l’ordre existant. Elles sont l’occasion pour Krishnamurti de penser la vie dans sa complexité. Krishnamurti est un penseur existentiel. Ces entretiens sont précédés ou parfois suivis par de descriptions du paysage naturel : le temps qu’il fait, les chants des oiseaux, le bruit du train, ce qui permet une lecture apaisante, et de coutres mais denses réflexions sur la méditation.

Que dire de ces entretiens ?

La manière dont Krishnamurti aborde les questions qui lui sont posées est presque toujours la même. Comme un sage, ou encore à la manière de Socrate, il ne donne jamais une réponse directe. Il invite plutôt ses interlocuteurs à aborder les questions en face et en profondeur. Cet abord signifie pour lui se libérer de toute autorité, de toute expérience, de tout passé, se libérer même et surtout de la pensée, comprise comme l’esprit d’analyse.

Il s’agit de prendre la question telle qu’elle se présente sans recours à rien, ni au passé ni au futur. C’est seulement en ce moment que la réalité peut être saisie. En d’autres mots, Krishnamurti veut inviter ses interlocuteurs à entrer en méditation. Là ils trouveront les vraies réponses à leurs questions. La méditation, par le silence dans lequel elle nous plonge, est la saisie directe la vérité. Dans la méditation pourrions-nous dire, nous avons réponse à toute question parce que nous ne nous en posons aucune. Nous accueillons la vie, la réalité telle qu’elle vient et nous la comprenons ainsi.

Nous pouvons comprendre dès lors le titre donné à ce livre La Révolution du silence. Il s’agit du silence de la méditation. Il est ici révolutionnaire car nous introduit dans un monde nouveau, une terre vierge non encore foulé. Mais qu’est ce que Krishnamurti entend par méditation ?

2. La méditation

Ce mot nous rencontrons souvent dans le jeu de langage, pour parler comme Wittgenstein, du monde religieux ou mystique. Dans ces univers, la méditation y est comprise comme une certaine disposition mentale, qui passe par certaines méthodes, favorisant le recueillement. Krishnamurti nous donne ici un sens tout a fait révolutionnaire. Contrairement à ce que nous pourrions penser, la méditation n’est pas une sortie de soi pour aller à la rencontre d’une divinité. Elle est plutôt une compréhension du monde et de son évolution. Au lieu de nous isoler, la méditation nous met en rapport direct, en lien direct avec le monde c’est-à-dire avec la réalité, avec la vie.

Ne nous laissons pourtant pas égarer par le concept de compréhension. Car la méditation n’a rien d’un exercice, encore moins un exercice intellectuel. La compréhension dont il est ici question est la saisie immédiate de la réalité, saisie sans intermédiaire ni de la pensée, ni d’une quelconque autorité, quelle soit sociale religieuse éthique ou autre. Pour saisir le sens du monde, dit-il, il faut être hors du monde, c’est-à-dire avoir un esprit innocent et vulnérable, un esprit non gros des expériences passées, des peurs de l’autorité, mais plutôt un esprit libre. Est-il possible de parvenir à cet esprit innocent vulnérable, libre ? Nous reviendrons sur cette question dans la partie critique de ce travail.

Retenons pour le moment que pour Krishnamurti, contrairement à ceux que pensent la plupart des maîtres spirituels, la méditation n’est pas une méthode en vue d’une fin. Elle est à la fois moyen et fin ; elle est la racine, la plante, la fleur et le fruit. Quelle est la nature de cette chose qui est à la fois moyen et fin ? Dire d’une chose qu’elle est à la fois moyen et fin, c’est dire que cette chose se suffit à elle-même. Elle n’a ni d’avant ni d’après dont elle dépendrait. Nous sommes en autarcie par la méditation. Comme il le souligne, la méditation ne se recherche pas, elle ne se poursuit pas elle vient. La méditation est comme la brise qui vient lorsqu’on laisse la fenêtre ouverte ; mais si on laisse ouverte délibérément, si, délibérément, on invite la brise, elle n’apparaîtra jamais. La méditation ainsi comprise est-elle de nature humaine ? Quelle idée Krishnamurti se fait-il de l’homme ? En d’autres mots quelle est l’anthropologie de Krishnamurti ?

La recherche, la méthode sont œuvres de la pensée, et la méditation n’est pas un processus de la pensée. La méditation est le silence de la pensée. Dans la méditation la pensée est absente inversement dans la pensée la méditation est absente. Pour qu’il ait méditation il faut que la pensée se taise. La pensée n’est pas paix avec nous. Car elle crée la division, compare, et par là elle est malhonnête. La pensée engendre la peur, la douleur, crée le temps : ce qu’elle a vécu hier, elle s’en souvient à travers aujourd’hui et demain ; c’est de là que naît le temps. La pensée engendre le ressentiment.

Le temps s’arrête lorsque s’arrête la pensée. Dans le silence de la pensée, c’est-à-dire dans la méditation, il n’y a pas de temps. Il n’y a pas d’hier, ni de demain. Il y a que ce qu’il y a. Le maintenant, qui n’est pas une idée, mais un fait réel. Voir ce qui est, sans hier est le maintenant, est la méditation. Le temps, produit de la pensée, est ennemi de l’innocence, de la liberté, de la vulnérabilité. On doit mourir tous les jours à tout ce que la pensée a capturé et à quoi elle s’accroche, sans quoi il n’y a pas de liberté.

C’est dans la liberté que sommes vulnérables c’est-à-dire innocents. Toute la vie est dans le présent, par la méditation. L’innocence est au-delà de la pensée. Elle procure la paix à l’esprit, car celui-ci est léger, sans poids du passé, ni de l’expérience, il n’est pas chargé de croyances, ni de dogmes. La liberté c’est voir. Voir c’est la liberté. On ne peut voir qu’en liberté,c’est-à-dire innocent. Le rejet absolu de la morale sociale et de ses valeurs, est le premier mouvement de la méditation.

La liberté c’est le rejet de toute autorité. L’autorité s’oppose à la méditation. L’acceptation de l’autorité c’est la négation de la vérité. La vérité ne s’acquiert que dans un rejet de toute autorité. Voir tout, sans mots, sans commentaire tout au long de la journée engendre la vérité. Elle est immédiate. Elle n’est pas le produit d’un passé, d’une mémoire, elle est vivante car présente. C’est réellement une terre qui n’a pas de chemin.

Cette innocence de l’esprit dans la méditation est aussi l’amour. L’amour n’est pas le produit d’une entreprise, il n’est pas à la fin mais au commencement. La pensée n’est pas amour. Comme elle doit se taire pour que la méditation soit, elle doit aussi se taire pour que l’amour soit. L’amour se rencontre dans la méditation.

3. Dialogue personnel avec Krishnamurti

Nous voyons que la pensée, l’autorité, le temps sont les grands ennemis pour la saisie de la vérité selon Krishnamurti. Mais peut-on si vite évacuer la pensée de toute entreprise humaine fut-elle appelée méditation ? La pensée évacuée comment dès lors pouvons-nous dire cette entreprise ? De même ne sommes-nous pas les produits du passé et des autres, comment se défaire de tout cela ? En évacuant le temps, entreprise de la pensée, la méditation nous permet-elle une vie de projet ? Ces quelques questions guideront notre entretien avec Krishnamurti.

Il ne serait pas inintéressant avant de commencer à aborder ces questions de souligner un paradoxe. Pour dialoguer avec Krishnamurti, comme nous voulons le faire dans cette seconde partie, nous sommes obligés d’utiliser la pensée, des concepts, évoquer une autorité intellectuelle pour étayer ce que nous allons dire, or Krishnamurti nous demande de ne pas avoir recours à tout cela. Nous sommes tout à fait conscients que nous nous situons à des niveaux différents, et que notre dialogue risque d’être un dialogue de sourds. Nous sommes au niveau de la pensée, quand lui se trouve dans la méditation. Mais nous ne pouvons pas être dans la méditation sinon nous ne pourrions pas parler, car la méditation met fin au langage.

3.1 « La méditation met fin à la pensée »

« La méditation n’est pas un moyen en vue d’une fin. C’est à la foi le moyen et la fin. L’esprit ne peut jamais être rendu innocent par l’expérience. C’est la négation de l’expérience qui engendre l’état positif d’innocence, état que la pensée ne peut pas cultiver. La pensée n’est jamais innocente. La méditation met fin à la pensée »

Lire Krishnamurti est un vrai plaisir, même s’il est difficile de le suivre dans les coins et recoins de ses positions. En lisant « La Révolution du silence », il nous a semblé par moment que nous avions, par la personne de Krishnamurti, le Socrate des temps modernes : par son mode de questionnement, par ses réponses. Mais si tous deux s’intéressent à la vie, c’est-à-dire à l’existence et ont des procédés un peu similaires : maïeutique socratique, ils s’opposent pourtant par moment. Car Socrate par l’appel de l’oracle Delphe « connaît-toi toi-même » n’appelle pas à la méditation, mais au triomphe de la raison sur le dogmatisme. Ce que Nietzsche voit d’ailleurs comme une structure de décadence. Comme il le souligne dans « Crépuscule des Idoles », « Ce qui, chez Socrate est indice de décadence, ce n’est pas seulement le désordre anarchique des instincts, qu’il avouait, c’est aussi l’hypertrophie de la faculté logique (…)En Socrate le goût des grecs s’altère au profit de la dialectique »[1][. Nietzsche critique Socrate car celui-ci exalte la pensée, et celle-ci empêche la vie de s’épanouir. Nous pouvons trouver ici un rapprochement avec Krishnamurti. Il voit la pensée comme contraire à la méditation. La pensée doit se taire pour que la méditation soit, avec Nietzsche nous pouvons dire que la pensée doit se taire pour que la vie soit, pour que la vie s’exprime. Mais la pensée évacuée, que devient la méditation ? Dans « La naissance de la tragédie », Nietzsche caractérise Apollon et Dionysos comme deux forces opposées. Tandis que Apollon est le symbole de l’ordre, c’est-à-dire de la raison, de la pensée, Dionysos est le symbole de la vie, de la méditation pour être krishnamurtien, qui veut s’exprimer. Dionysos accuse Apollon de l’empêcher de s’épanouir. Apollon doit, pourrait-on dire, disparaître pour que Dionysos trouve toute sa liberté. Mais en même temps Dionysos ne peut pas se comprendre lui-même. Pour se comprendre, il a besoin d’Apollon, qu’il accuse de l’empêcher de vivre[2]. Si nous nous continuons notre rapprochement, entre Nietzsche et Krishnamurti, nous dirons ce que Nietzsche voit entre Apollon et Dionysos, Krishnamurti le voit entre la pensée et la méditation. La pensée doit se taire pour que la méditation soit. Mais celle-ci peut-elle se comprendre elle-même ? La méditation peut-elle se dire ? N’a-t-elle pas besoin pour se comprendre de la pensée ? Krishnamurti soutient que « La méditation est la fin du langage. Le silence ne peut pas être provoqué par la parole, le mot étant la pensée. L’action engendrée par le silence est totalement différente de celle que provoque le mot. La méditation consiste à libérer l’esprit de tout symbole, de tout image, de tout savoir ». Si la méditation met fin au langage, c’est dire qu’elle est indicible. Car le langage, c’est la pensée. Nous nous demandons que dire de quelque chose qu’on ne peut pas dire, comment en rendre compte ? En d’autres mots, comment Krishnamurti rend-t-il compte de la méditation ? Quand la parole est là et avec elle la pensée, la méditation n’est pas là. Et quand celle-ci est là, la parole n’est pas là. Comment parler d’une chose sur laquelle on ne peut rien dire, car il n’y a pas de langage pour le dire ? La méditation peut-elle rendre compte d’elle-même ? Dionysos en est incapable. C’est la, peut-être, un des points les plus révolutionnaires de Krishnamurti. A la grande différence de toute une culture contemporaine héritée des grecs, qui exalte la souveraineté de la pensée pour comprendre, Krishnamurti nous dit que la pensée est incapable de saisir la vérité.

Si par moment Krishnamurti nous fait penser à Socrate dans sa manière d’interroger, il s’oppose par contre à Socrate par sa négation de la pensée dans le processus de compréhension. Et il s’oppose à la philosophie des Lumières avec un de ces principaux représentant, Kant. Celui-ci tomberait sûrement évanoui s’il entendait que pour comprendre le devoir moral, il faut que sa pensée (exercice de la raison) se taise. Car seule la raison pure pratique, c’est-à-dire celle qui n’est pas grosse d’expérience empirique, nous permet d’avoir l’universel. Mais il y a néanmoins un petit rapprochement entre Kant et Krishnamurti, à propos de la pureté de la pensée ou de la raison. Pour Krishnamurti, seul un esprit libre c’est-à-dire innocent, non chargé du poids du passé, des expériences, peut nous permettre d’entrer en méditation et dans l’état de méditation nous trouvons réponse non seulement à toutes nos questions, mais nous ne nous posons plus de question. Ne sommes-nous pas dans une sorte d’universel kantien ? Nous comprenons le rapprochement périlleux que nous engageons ici entre Krishnamurti et Kant. Ce qui saute aux yeux entre ces deux penseurs c’est plutôt leurs différences.

Krishnamurti n’est pas seulement différent de Kant, mais il est aussi différent de nous. Il nous est difficile de faire taire notre pensée pour aborder une question. Au contraire toute réponse qui ne passe pas par le crible de la raison est soupçonnée de subjectif, et par conséquent manquant d’objectivité donc de vérité. Dans notre monde, la vérité est objective. Cette objectivité la rend universelle, communicable. La vérité de la méditation est-elle objective ? Est-elle communicable, partageable ? Tout semble que par la méditation c’est chacun qui trouve sa vérité. Krishnamurti dit, peut-être vrai, sur cette question. Car en ce qui concerne certaines questions, surtout existentielles, il n’y a pas de réponse valable pour tout le monde. Il faut dès lors reconnaître, la pertinence de la vérité subjective.

3.2 « La méditation consiste à vaguer en dehors du monde. Il faut être totalement en dehors du monde alors il a un sens »

« La méditation consiste à vaguer en dehors du monde. Il faut être totalement en dehors du monde, alors il a un sens, et la beauté des cieux et de la terre est toujours présente. Alors l’amour n’est pas plaisir mais le départ d’une action qui ne provient ni d’une tension d’esprit, ni d’une contradiction, ni de la vanité du pouvoir »

La méditation, dit-il, est la compréhension du monde. Mais pour comprendre le monde il faut être hors du monde, il faut être libre, un esprit qui n’est pas chargé du poids du passé, de l’expérience, de l’autorité. Avoir un esprit innocent, vulnérable est le premier mouvement de la méditation. Voilà à notre avis une entreprise difficile. Le philosophe français Michel Henry dans son livre L’essence de la manifestation, parle de la vie comme d’un savoir originaire, c’est-à-dire le savoir qui permet tout autre savoir. La vie est la condition de possibilité de tout savoir. Mais comment entrer en possession de ce savoir, c’est la phénoménologie qui en donne accès. Comme savoir originaire, nous sommes auto-affectés par ce savoir, avant de parler de la vie nous sommes pris dans la vie. Nous ne pouvons pas nous tenir en distance de la vie pour la comprendre. Nous sommes dans les raids de la vie avant toute tentative de la saisir. Ne pouvons-nous pas dire aussi qu’avant de saisir ce que c’est le monde nous sommes pris dans le monde et qu’il nous est impossible de nous tenir en dehors du monde ? Qu’il est impossible à notre esprit d’être innocent comme le dit Krishnamurti. Martin Heidegger, dans l’Etre et temps [3], caractérise le Dasein comme être-au-monde. Une des caractéristiques du Dasein c’est d’être au monde sans avoir choisi d’y être. Et il est involontairement affecté par les choses du monde. En quelque sorte, que nous le voulions ou pas, nous sommes affectés par ce qui nous entoure et notre esprit est difficilement libre au sens que l’entend Krishnamurti. Pour le dire autrement, est-il possible comme le dit Krishnamurti de libérer notre esprit ? N’y a-t-il pas des choses, comme le dit Michel Henry de la vie, qui nous sont non-libérables parce que précèdant toute entreprise humaine fut-elle la méditation ? Notre esprit peut-il vraiment être libre ? Même si nous nous libérons de tout, nous ne pouvons pas tout de même nous libérer de la vie. Et le vent qui souffle, la chaleur ou le froid qu’il fait, notre cœur qui bat tout cela nous fait et nous ne pouvons pas nous en libérer au risque de nous tuer. C’est pour dire qu’il y a toujours quelque chose à notre avis qui reste malgré tout. Il n’y a pas d’innocence, de liberté, de vulnérabilité absolue. C’est ce qu’à compris le deuxième Sartre. La liberté se fait avec les autres. Je ne choisis certes pas de naître, mais je suis responsable de ce que je fais de ma vie. Le passé nous fait et nous ne pouvons pas le refuser, nous ne pouvons pas nous nous en défaire. L’autorité c’est aussi notre langage, c’est tout ce qui nous a fait car nous n’étions rien. Ne pouvons-nous pas dire que la méditation qu’elle le veuille ou non se fait avec un esprit qui n’est pas tout à fait libre même s’elle se donne l’illusion de l’être ? Mais alors elle n’est plus la méditation au sens de Krishnamurti.

C’est sur cette question que nous aborder l’anthropologie de Krishnamurti. A travers notre lecture de La révolution du silence, nous avons l’impression que Krishnamurti pense l’être humain comme capable, à lui tout seul, de parvenir à la vérité sans le secours des autres. L’homme de Krishnamurti, serait alors un homme, qui dans sa quête, est délié de tout, même si à la fin de sa quête, il reconnaît heureusement qu’il est lié à tout. Cette vision de l’homme est-elle correcte ? Nous pensons plutôt que les autres nous font que nous le voulions ou pas. Nous ne pouvons nous comprendre et comprendre que par les autres. Le chemin le plus court de nous à nous-mêmes passe par les autres et cela pas à la fin de notre quête mais au départ même.

3.3 « Y a-t-il en toute réalité un demain (…) Ou n’y a-t-il qu’un maintenant sans liens avec hier »

« Y a-t-il en toute réalité un demain ? Il y en a un bien sûr, si je dois prendre le train demain, mais intérieurement y a-t-il un demain de douleur et de plaisir, ou de réussite ? Ou n’y a –t-il qu’un maintenant sans lien avec hier ? Le temps ne s’arrête que lorsque s’arrête la pensée. C’est au moment de l’arrêt qu’est le maintenant. Ce maintenant n’est pas une idée, c’est un fait réel, mais seulement lorsque a pris fin tout le mécanisme de la pensée. La sensation du maintenant est totalement différente du mot, lequel appartient au temps. Ne nous laissons pas prendre par les mots hier, aujourd’hui et demain. La réalisation du maintenant n’existe que dans un état de liberté et la liberté n’est pas un développement de la pensée ».

La méditation telle que nous la comprenons chez Krishnamurti, est la saisie immédiate, sans intermédiaire, ni de temps ni d’aucune autre autorité, de la réalité. La méditation est l’innocence du présent. Elle est toujours neuve. Il n’y a pas de demain. Demain est une invention de la pensée. Mourir au lendemain, c’est vivre complètement aujourd’hui.

Dans pareil état de méditation est-il possible d’avoir un projet ? L’être humain au sens sartrien n’est-il pas ontologiquement projet [4] ? C’est-à-dire qu’il n’est pas un en-soi, mais un pour-soi. Celui-ci signifie que l’existence précède l’essence. Ou, pour le dire comme Heidegger, l’essence de l’être humain réside dans son existence. Il y a une distance de soi à soi, condition de la réflexivité. Ce qui sépare soi à soi, c’est un néant. Le pour-soi néantise, se fait étranger à lui-même en permanence. Il se quitte sans cesse. Ce que nous sommes en cet instant précis, nous ne l’étions pas avant et nous ne le serons pas après. C’est même la vision de Krishnamurti. L’homme est tout le temps neuf. L’être humain a à être pour parler comme Sartre. Il y a l’idée d’une tâche. Nous sommes comme une tâche. Nous avons a être parce qu’il nous manque d’être. Nous sommes projet de nous-mêmes. Parce que projet, l’être humain ne peut pas ne pas néantiser, ne peut pas renoncer à sa constitution ontologique. La méditation, par le refus de la pensée, par le refus du temps, ne nous invite-t-elle pas à une entreprise impossible, qui est de renoncer à notre constitution ontologique ? L’ensemble de nos projets donne sens à nos actions. Sans projet, l’action est impossible. Car tout action est par principe intentionnelle. C’est-à-dire projetée vers l’avant. L’acte est une projection du pour-soi vers ce qui n’est pas. Voir les choses sans futur ni lendemain, comme le veut la méditation, semble constitutivement impossible à l’être humain. Car il est ontologiquement non-coïncidence.

Le temps selon Krishnamurti est invention de la pensée. « Une cause engendre son effet, et l’effet à son tour devient une cause ; il n’y a là aucune séparation, c’est un seul mouvement. Ce mouvement nous l’appelons temps, et c’est avec ce mouvement que nos yeux et notre cœur voit tout. Nous voyons avec les yeux du temps, nous traduisons le présent en temps du passé et c’est cette interprétation qui rencontre le demain. Telle est la chaîne du temps (…) Hier a produit de la pensée de sorte que celle-ci divise l’espace en hier, aujourd’hui et demain »

Le temps selon Krishnamurti n’est pas nécessaire pour connaître, pour saisir la réalité. Il est produit de la pensée, et toute production de la pensée est à tenir à distance de la recherche et la vérité. Cela ne peut que réveiller notre étonnement quand nous savons que Kant dans Critique de la raison pure, fait du temps un a priori à toute connaissance. Le concept du temps est. Il n’est pas un concept empirique qui dérive d’une expérience quelconque. Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes nos intuitions. Nous ne pouvons pas exclure le temps lui-même par rapport aux phénomènes, mais nous pouvons faire abstraction des phénomènes dans le temps. Le temps est une donnée a priori. Le temps, comme l’espace sont les conditions a priori de la sensibilité. Notre connaissance dérive dans l’esprit de deux sources fondamentales ; la première est le pouvoir de recevoir les représentations, la seconde, celle de connaître un objet au moyen de ces représentations. Intuition et concepts constituent les éléments de toute notre connaissance. De sorte que ni des concepts, sans intuition qui leur correspondent de quelque manière, ni une intuition sans concepts, ne peuvent donner une connaissance. Des pensées sans contenus sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles. Il est donc autant nécessaire de rendre les concepts sensibles que de faire intelligibles les intuitions[5].

Ne pas voir ni passé ni futur dans la connaissance méditative de Krishnamurti, éliminer le temps, n’est-ce pas avoir des intuitions sans concepts ? Si tel est le cas, comme nous venons de le dire, avec Kant, ces intuitions ne sont-elles pas aveugles ? Comment à elles seules, peuvent-elles être source de connaissance ? Car la connaissance procède d’une synthèse entre intuition sensible et concepts intelligibles.

Krishnamurti ne peut pas revendiquer que la saisie de la réalité immédiate par la méditation, soit sensible, car s’il le revendique, il faudrait qu’il reconnaisse le temps, comme l’espace, sans lesquels aucune intuition, semble-t-il, n’est possible. Il ne peut pas non plus revendiquer une intelligibilité à cette saisie, car en ce moment, il reconnaîtrait les concepts produits de la pensée.

Messages

  • Bonjour,

    Votre travail "dialoguer sur le silence avec Krishnamurti" est approfondi et mérite attention.

    Engagé dans le dialogue pendant plus de 15 années auprès des "dysharmoniques sociaux" en prison et en institution pénitentiaire et judiciaire j’ai développé au maximum de mes possibilités l’écoute de l’autre d’abord en qualité d’assistant de service social pour les détenus et "les agents de justice" affectés en institutions pénitentiaires puis en qualité de directeur d’ établissement pénitentiaire.

    La philosophie, à commencer par l’étude dès l’âge de 15 ans de l’oeuvre de JASPERS, puis mes rencontres avec Jean LACROIX, Gabriel MARCEL, Jean ROSTAND, Carl ROGERS, André de PERETTI, Hebertus TELLENBACH, Serge MOSCOVICI, Yves PELICIER, Georges LANTERI-LAURA,Christophe DEJOURS, René BARBIER, Michel CROZIER et d’autres m’ont conduit vers les sommets !

    J’y ai puisé autant dans ma pratique professionnelle diversifiée que dans ces rencontres de haut niveau des concepts qui nourrissent mes réflexions tels : "la prison, matrice pétrifiée et toxique" l’ accostage relationnel, l’ajustement relationnel télescopique, la méditaction, concept culminant pour moi et qui rejoint votre travail. MEDITACTION, car pour moi les termes de méditation et action sont enchevêtrés et s’influencent réciproquement si on les unit dans notre démarche quotidienne.

    Cordialement à vous

    Vincent DAUSSY

    Directeur-Fondateur du Colloque annuel "LesENTRETIENS de MONTROUGE", Approche transversale de la Créativité, Communication, Innovation dans les Organisations.

    v-vincent.daussy@laposte.net

    • Par rapport à mon commentaire précédent où j’inclue les notions, les nouveaux concepts tels : "l’accostage relationnel" et "l’ajustement relationnel télescopique"
      je voudrais aujourd’hui compléter par ceci sur le plan pragmatique également :
      "les techniques et manoeuvres d’approche" sont dans "l’ajustement relationnel télescopique" pour réussir un "accostage relationnel" avec l’assentiment de l’ Autre, ce sont les techniques d’apprivoisement qui demandent autant de patience sans faille qu’un immense respect pour tout ce que l’on veut en définitive approcher avec sérieux : que ce soit pour un bateau :le quai d’un port, pour un véhicule : le trottoir ou la bordure, pour le monde animal : la maîtrise de son corps et pour la relation inter-humaine : ce qui constitue pour moi les constituants d’une "Ethique et Esthétique relationnelles" : Regard, Accueil, Présence Eveil, Créativité ( dernière phrase paru dans un article pour la Santé Mentale).

      Vincent DAUSSY
      v-vincent.daussy@laposte.net

    • exemple quand deux etre se rencontre parfois le silence et de bonne augure et la meditation s intalle et rien qu avec le regard il ny a plus besoin de parler et la !comprendre l autre et devenue ,meditation de corps dans le plus grand silence de l amour , avec ses secrets ,ses tendresses et la joie de vivre. lyne

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