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Le sentiment de la mort et l’éducation dans la vision du monde de Krishnamurti

lundi 10 janvier 2005, par René Barbier

Une proposition de collaboration de Jean-Paul Bertrand (éditions du Rocher) tombe à pic, dans cet espace de vie où mes vieux amis tombent dans l’éternité comme des pétales de fleur par temps d’orage. Le rythme de la vie dont parle Michel Maffesoli s’affirme de plus en plus nettement.

Je reviens à mes livres les plus sûrs, à mes pensées les plus éclairantes. Je délaisse le superflu. Je cueille l’instantané. Je comprends ce que vivre sans projet veut dire.

Je médite quotidiennement avec l’œuvre de Krishnamurti (1895-1986) depuis les années soixante, sur le "coeur de son enseignement". Je ne l’ai jamais rencontré physiquement, mais il a toujours été présent en moi sur le plan symbolique. Son approche de l’existence m’a conduit à proposer un enseignement universitaire sur sa vie et sa recherche depuis plus de 15 ans. D’innombrables étudiants sont ainsi passés dans mes cours et ont rencontré ce regard centré sur l’ « Autreté » (Otherness) de ce sage du XXe siècle, non sans questionnement sur le sens de l’éducation.

Mon ami Zeno Bianu [1] a bien montré la dimension de liberté inhérente à la philosophie de Krishnamurti. Elle débouche sur une véritable « insoumission de l’esprit » comme il la nomme.

Mais cette attitude ne saurait demeurer, sans une méditation sur la mort chez Krishnamurti. Il m’a appris le passage de l’émotion liée à l’angoisse de la mort au « sentiment » du mourir dans la vie. Avec lui, j’ai pu approfondir la pensée d’Héraclite et dépasser une philosophie trop existentialiste de ma jeunesse. Le sens de l’éducation a été, du même coup, mis en relief dans ses dimensions les plus radicales. C’est un cheminement troué d’étoiles filantes et d’épreuves de réalité peuplées d’abîmes quotidiens et imprévus.

De l’angoisse au sentiment de la mort.

Lorsqu’aux alentours de ma dixième année, au détour d’une route où je cheminais à vélo avec mon père, je découvris un accident de voiture et un jeune homme ensanglanté, le corps sans tête, j’entrais définitivement dans la philosophie et la poésie. Mais c’était par la grande porte : celle d’une angoisse de mort qui me conduisit au bord de tous les dangers dans mon adolescence. Il m’a fallu de nombreuses années et beaucoup de réflexions pour comprendre la différence entre l’angoisse de mort, provocatrice d’émotions les plus intenses, et le sentiment de la mort d’une présence illuminatrice sur les aléas de la vie.

Ce passage, je le dois, avant tout, à Krishnamurti.

Ma réflexion vise donc à mettre au jour la façon dont cet auteur présente son sentiment de la mort dans sa vie et sa recherche, non sans quelques analogies avec d’autres philosophes et sages d’hier et d’aujourd’hui.

Krishnamurti a vécu la mort-émotion qui bouleverse jusqu’à la folie. En particulier lors de la mort abrupte de son frère Nitya qu’il adorait, en 1925. Ce fut, pour lui, un carrefour qui le mena au déconditionnement total à l’égard de l’emprise du Mouvement théosophique sur sa vie et son œuvre. A lire cet épisode, nous ressentons l’essentiel de ce que peut vivre n’importe quel être humain à la mort d’une être cher. Sans doute faut-il être passé par là pour, enfin, avancer vers le sentiment de la mort, ce long fleuve tranquille où les oiseaux viennent nicher.

Krishnamurti, comme le Bouddha, dispose d’une extrême conscience de l’état de fait du vieillissement, de la souffrance, de la mort et des quatre nobles vérités (inéluctabilité de la souffrance, dont la source est désir, mais pour lequel il existe une possibilité d’ extinction, et une voie pour y parvenir à dimension éthique). Toutefois, contrairement à la voie bouddhique, il ne propose jamais de créer une communauté de fidèles, une « sangha », ni aucune institution religieuse, aucun monastère ou aucun savoir théologique. Il ne croit pas à la pertinence d’une organisation du sacré. Pour lui, le méditant, l’homme du grand silence, se confronte, singulièrement et seul, sans aucune béquille méthodique, à la réalité. C’est ainsi qu’il découvre la valeur du sacré qui s’y trouve. Chaque être humain véritable fait l’épreuve personnelle de "trouver sa propre lumière" selon un processus où il réalise ce que veut dire "être authentiquement libre.", c’est à dire "affranchi de toute dépendance, de tout attachement, de toute soif d’expérience" [2]

À l’heure où tant d’anciens croyants déçus par leur religion se lancent, tête baissée, vers toutes les formes de bouddhisme, dont les rituels sont évidents, en particulier le bouddhisme tibétain, ou la Soka Gakkaï, [3] il est bon de rappeler qu’un homme, un philosophe authentique, au sens de l’ami de la sagesse, Krishnamurti, au XXe siècle, nous propose une accession au sacré par le dur exercice de l’observation et de l’attention vigilantes de ce que nous vivons, intérieurement et extérieurement ; sans aucun artifice. C’est une voie abrupte. Il est vrai qu’elle ressemble, dans sa plus haute singularité et dans une version vraiment laïcisée, à la voie bouddhiste de l’expérience corporelle de la non-dualité de Maître Dogen (1200-1253).

Krishnamurti fait partie de ces spirituels qui se déploient dans la non-dualité, tiers-inclus, en quelque sorte, de l’unité et de la dualité. C’est l’ouverture à l’Intelligence du Monde. Le sentiment de la mort qu’il nous propose s’y inscrit totalement. Il s’ouvre sur la Joie tranquille et d’une intensité radicale, qui bouleverse le regard et découvre un autre niveau de réalité qu’il nomme l’ "otherness ".

Le sentiment de la mort et l’éducation

Le sentiment de la mort chez Krishnamurti est instantané et d’une présence constante. Il s’agit plus du « mourir » en permanence que de la « mort » proprement dite. Il est lié à la nature de la pensée lorsque celle-ci est comprise dans son fonctionnement illusoire. C’est le constat de la mort du « moi », au delà de la mort physique à laquelle Krishnamurti ne donne pas beaucoup d’importance. Certaines pages de son œuvre sont remarquables de lucidité « cette blessure la plus rapprochée du soleil » comme la nomme René Char.

Le sentiment de la mort fait perdre toute consistance à l’ego (Krishnamurti parlait de lui-même, le plus souvent, à la troisième personne du singulier ou simplement en disant « l’orateur » ou encore « K »). Mais, en même temps, il nous fait comprendre la pleine luminosité de la vie en mouvement. On est frappé par la richesse du sens de l’observation chez Krishnamurti. La nature, le monde social, et même l’innovation technologique lui apparaîssent dans tous leurs éclats. Les longues marches qu’il effectue seul sur les sentiers de montagne ou dans la campagne, sont des réalisations d’une observation toujours extrêmement aiguë de « ce qui est ». Par ce sentiment, il est « en contact » comme disent les psychothérapeutes gestaltistes. Il va observer lucidement sa propre mort physique de la même manière, comme il observait « le processus », cette douleur qui le parcourait dans la colonne vertébrale et le cerveau au moment de la montée vers « l’otherness ».

On ne s’étonnera pas que ce sentiment de la mort influence sa conception de l’éducation.. La liberté au fond de toute éducation réussie, n’est-elle pas l’expression d’une mort complètement assumée ? Je ne pense pas qu’on puisse comprendre le sens de l’éducation chez Krishnamurti sans examiner son rapport à la finitude et à la mort. Il nous donne là, une leçon de sagesse indispensable pour dépasser les problèmes éducatifs de notre temps. L’amour, la mort et la création forment une unité dotée d’un mouvement bouleversant chez lui. L’éducation n’est pas uniquement l’enseignement, la transmission de savoir. Il s’agit plutôt d’une « nourriture spirituelle », d’une spiritualité laïque, qui permet à l’être humain de se dépasser, d’aller vers autre chose, pour accomplir ce que j’appelle « le clair-joyeux » au fond de soi-même, dans l’écrin du silence. Lorsque l’élève a compris que le vie ne peut être accompli que par l’assomption du sentiment de la mort, il entre vraiment dans l’existence et peut donc la réussir, pour le meilleur et pour le pire.

Mourir à son passé, mourir à son avenir et vivre dans un présent instantané en toute conscience et sans croyance, demeurent les clés d’une sagesse éducative de Krishnamurti.

(à suivre : voir "apprendre au fond de soi")


[1Bianu Zeno, 1996, Krishnamurti ou l’insoumission de l’esprit, Paris, coll. point-sagesse,

[2Krishnamurti, 2000, Cette lumière en nous, la vraie méditation, Paris, Le livre de poche, Stock, 187 pages, cit p.8

[3Etienne B, Liogier R., 2004 (1997), Etre bouddhiste en France aujourd’hui, Paris, Pluriel, Hachette littératures, 288 pages

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