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De la sagesse (suite, 6)

RENCONTRES, Fin juin 1985. Extraits d’un journal d’itinérance

samedi 3 juillet 2004, par René Barbier

Les étudiants me remettent leurs travaux individuels ou de groupes sur le thème de "la mort, l’imaginaire et l’éducation". Pour ceux qui sont restés jusqu’à la fin de l’ Unité de Valeur, les travaux rendus prouvent une réelle qualité de réflexion et un intérêt de connaissance soutenu. Certains rapports sont classiques et relèvent d’une habile compilation sur le sujet, liée à une recherche thématique. Mais, pour d’autres, les étudiants ont tenté d’aller dans le sens du "journal d’itinérance" et de "l’Approche Transversale".

Je viens de lire, en particulier, celui de Claude. Cet étudiant, je devrais dire cet homme en éducation permanente, est de ma génération. Travailleur social, il fut directeur d’un Centre de réinsertion pour jeunes gens en difficultés psychologiques et sociales. Son mémoire de fin d’études me touche immédiatement car il parle à la première personne du singulier et relate un fait tragique qui a bouleversé sa vie et celle de ses proches.
Ecoutons-le, simplement.

"Cela se passa le soir du lundi de Pentecôte, le troisième jour de la fête du village d’O. où j’étais directeur d’un Centre éducatif pour adolescents, cas sociaux. Je terminais une ballade nocturne sur la fête foraine et dialoguais avec un habitant. J’avais circulé autour des pauvres stands de tir et marchands de confiserie. La nuit entourait les lumières pendantes. Les jeunes du Centre essayaient de se distraire dans cette atmosphère villageoise et alcoolique. Le téléphone sonne, je prends congé de la personne avec qui je parle. Ce genre de fête me rend plutôt mélancolique et je n’affichais pas, ce soir-là, un optimisme qui aurait pu me faire aborder l’évènement qui va suivre avec plus d’humour. Au téléphone, c’est l’éducatrice de service qui me dit à peu près ces mots : " Claude, viens, A. refuse de rentrer, il monte sur les toits, force et casse les portes des chambres des filles, brise les vitres". A est un garçon de seize ans, très grand, aux larges épaules. Il impréssionne ses camarades, a des tendances perverses, brûle leur peau avec des cigarettes allumées, blesse les plus faibles. Il traîne avec lui la peur qu’il transmet à l’ensemble de l’établissement, adultes compris. Cet appel téléphonique m’arrache à ma morne soirée. Je rencontre A sur mon chemin, hors de l’établissement. Je lui rappelle que, lors de la réunion avant les trois jours de fête, nous avions décidé tous ensemble des heures de rentrée et que seul le lundi, en raison du travail du lendemain, se ferait plutôt à vingt deux heures. J’invite A à me dire pourquoi, lui seul, ne veut pas respecter des décisions prises en commun. Il se tait jusqu’à sa chambre où je l’accompagne. Là, il se met à briser son armoire. Je lui demande s’il ne veut pas quitter l’établissement momentanément au lieu de s’acharner sur le matériel. Il se retourne vers moi vivement et a un geste extrêmement rapide. Bien que je parvienne à parer un peu le coup qu’il me porte, je ne comprends pas bien ce qui se passe avec ce geste-éclair. Maintenant je le regarde qui tremble, excité, un couteau à la main et prêt à renouveler son geste. Je porte alors ma main à mon flanc gauche et je sens une tiède humidité. Tout en demandant aux éducateurs qui nous regardaient, d’appeler le médecin du village, je continue de parler à A qui semble s’apaiser progressivement. Il quitte la salle et je me rends à mon bureau en attendant les soins. Le médecin, à son arrivée, ne me cache point qu’il s’agit d’une hémorragie interne. Je l’entends téléphoner à l’ambulance locale et au S.A.M.U. de R. L’infirmière et le médecin du village prennent place également dans cette cage qui ne peut recevoir qu’une personne allongée. Je comprends de plus en plus la gravité de ce qui m’arrive. Tout m’indique l’importance de ma blessure et l’issue qui peut en résulter : l’attention que me portent l’infirmière et le médecin, le masque à oxygène, la lenteur de l’ambulance, ses arrêts fréquents, les vomissements, l’insistance de la doctoresse à rencontrer le S.A.M.U. afin que je puisse être amené au C.H.U. de R. et non à l’hôpital bien plus proche mais moins bien équipé. J’ai pleinement conscience de tout cela et pourtant aucune inquiétude ne transparaît, ni dans les paroles que je communique, ni dans ma réflexion. Je me sens paisible, tranquille, avec une paix intérieure que je ne crois avoir jamais connue auparavant. Mon ventre enfle et se remplit de sang. Je comprends que je peux mourir très vite et très doucement en même temps. Une de mes accompagnatrices tient le flacon qui alimente la perfusion, l’autre les masque. Elles se relaient étant donné l’inconfort où elles se trouvent. Je m’excuse auprès d’elles. Je crois être très léger, sans aucune douleur, bien que mon corps s’abandonne tout entier et qu’il m’est pratiquement impossible de faire un geste tant je sens mes membres lourds. C’est une étrange sensation de légèreté et d’immobilité, d’abandon qui s’empare de moi. A ce moment préçis, la mort proche a un beau visage comme l’atmosphère qui s’élève du tableau "l’Oedipe et le Sphinx" de Gustave Moreau. Le visage plein de séduction du Sphinx femelle qui s’agrippe avec ses griffes inexorables au corps d’Oedipe aux yeux tristement scrutateurs. Je ressens cette contradiction sans angoisse. Je veux savoir, plutôt connaître, et me sens de mieux en mieux, d’une tranquillité quasi parfaite tant l’abandon et la légèreté se complètent et grandissent. Gustave Moreau illustre tout à fait mon rêve de ce moment, dans "le jeune homme et la Mort" où celle-ci apparaît sans tricherie sous les traits d’une femme jeune et jolie. Ce n’est pas seulement le sujet des toiles de Moreau qui m’invite à comparer sa peinture avec ma pensée, mais c’est surtout l’atmosphère de rêve, d’irréalité, de légèreté des personnages qui planent ou s’envolent, d’apparitions invraisemblables, de tragédies de têtes coupées toujours avec une femme aux charmes et aux formes sensuelles... "L’ombre du grand oiseau me passe sur la face" (M. Blanchot) Dans l’ambulance entouré des assistantes qui m’aident à mourir ou à ne pas mourir, ce n’est ni la mort de Sardanapole par Delacroix, ni la mort d’Adonis par Van Dick, ni celle de Léonard de Vinci dans les bras de François 1e par Ingres, c’est mon corps qui s’absente, s’éloigne et mon esprit qui scrute, accroche ces deux femmes bienveillantes et sécurisantes. Mais n’ étaient-elles que cela ? Je change de véhicule. La doctoresse me quitte dans la nuit. Sur le trottoir, la lumière bleue d’un néon publicitaire éclaire, gèle son regard qui se plante dans le mien et qui restera indélébile jusqu’à ce jour. Regard fixe, tendu, volontaire, tendre et grave. Un regard humain qui voulait me dire en cet instant : " je suis avec toi !". Il m’apparaît maintenant que si je flottais dans une atmosphère hallucinante où mon corps s’échappait (étais-je balancé doucement par la barque , pris en charge par Charon comme dit Bachelard ?), une étrange ambiguïté s’exacerbait. Plus mon corps s’affaçait, plus mes sens s’éveillaient. Je sortis de mon sommeil dans la douleur physique, avec des tuyaux quasiment dans tous les orifices de mon corps, rattaché par de nombreux fils à des machines chargées de contrôler le fonctionnement de ce corps qu’on remettait en marche. J’appris à mon réveil qu’on m’avait nettoyé l’abdomen de l’hémorragie et supprimé une rate désormais inutile. Enfin j’avais le thorax perforé, donc il me fallait encore subir une petite ouverture sur le flanc gauche pour laisser pénétrer un tuyau qui aspirerait pendant huit jours l’air de la plèvre. Je me laissais faire et supportais sans irritation ces désagréables interventions. Le lendemain, le chirurgien me rendit visite et posa sa main sur la mienne. Je devais être dans un état physique bien faible car je sentis des larmes couler autour de mes yeux, pour un geste apparemment banal. Un bien-être, une reconnaissance, m’entoura un instant comme si j’étais dans une bulle de tendresse. Ce contact par les mains fut un réconfort moral inattendu...

Cet épisode de l’existence de Claude va orienter sa vie d’une manière totalement imprévisible. A l’époque du drame, il est marié depuis longtemps et à des enfants. Il vit dans une maison avec un jardin. C’est tout d’abord une nouvelle façon de se sentir vivre très immédiatement. "Quand j’allais dans mon jardin pour y pècher une truite du bassin ou y cueillir quelques cerises, cela me paraissait comme une renaissance. J’appréciais les petits faits et choses simples. Je les savourais. Ils m’émouvaient parfois."

Claude lutte contre une diminution physique possible en faisant de longues marches à pieds. Il recherche de plus en plus la solitude dans la nature. Sa relation conjugale devient, ou se révèle, problématique : "je supportais de moins en moins les sautes d’humeur de mon épouse. J’en souffrais vivement et très péniblement.Cela ne coulait plus à la surface de ma peau comme avant. Je prenais conscience que j’avais une relation fausse avec cette femme, qu’il y avait tricherie et hypocrisie"

Claude va décider de divorcer, et de vivre seul. Il va apprendre le sens d’une vie risquée parce qu’unique, le goût des sensations fortes : "Voulais-je forcer les portes de la vie, ressentir les sensations, les émotions véritables, aller vers l’absolu comme un adolescent ? Je descendais les routes abruptes en bicyclette à vive allure et remontais avec énergie et volonté des côtes rudes et tortueuses. Je nageais avec ardeur. Je voulais reconnaître mon corps, le valoriser. Diminué, je voulais qu’il retrouvât ses capacités d’avant l’évènement. Par ces désirs, je découvrais et renaissais. Je refusais l’apitoiement larmoyant des gens du village et de certains collègues. L’indifférence et la fuite des autres devant mon cas me gènaient également. L’envie d’aimer, de partager des sentiments forts, un goût de liberté, me surprit ainsi qu’une liberté de penser, de penser sans frontière, sans limite, sans culpabilité."

Claude ne reprendra plus son poste de directeur trop meurtri, dit-il, par une blessure à la fois physique et narcissique qui risquait d’être sans cesse réactivée dans son ancienne fonction. Le jeune homme qui l’avait agressé s’est suicidé. "Conforté par mon entourage, je fuyais ma promotion professionnelle et me trouvais un poste où je me remettais tranquillement de cette meurtrissure, assez loin pour ne pas rencontrer quotidiennement les témoins du fait divers". De jour en jour la confrontation avec le sentiment de la mort devient plus réelle. Quelques mois plus tard, lorsque sa grand-mère maternelle décède à l’hôpital, il décide pour la première fois de ne pas écarter ses enfants du deuil familial : "Il me fallait établir avec eux les moyens d’une relation qui nous permette d’aborder notre mort sans fuite, évitant ainsi qu’elle devienne un sujet tabou".

L’histoire exemplaire de Claude me fait penser à ce film que je viens de voir " Escalier C" tiré d’un roman d’ E. Murail. On y décrit la vie d’une petite communauté humaine dans une modeste habitation de quelques appartements où la plupart des locataires vivent en célibataires, mais de façon assez conviviale.
Le héros, un jeune critique d’art d’origine bourgeoise sans contact avec son milieu social mais en ayant conservé une sorte de suffisance mondaine et d’aristocratisme esthétique, fascine son entourage par sa morgue et ses réparties cyniques. Son égocentrisme cache mal un manque de savoir-être véritable. Sa vie sentimentale, tumultueuse, est, en fin de compte, un échec.
Or un drame se produit un soir. La vieille femme de l’immeuble, mi-juive, mi-arabe, solitaire, nostalgique de la mort de sa petite fille accidentée à l’âge de quatre ans, se pend dans l’escalier. Le jeune critique d’art n’a pas su lui parler au bon moment, comme il en a eu le désir.

C’est l’échec radical de la communication et la révèlation de son vide intérieur. Une sorte d’insight s’opère en lui. Il lit le journal intime de la vieille dame décédée et apprend qu’elle veut être incinérée et voir ses cendres dispersées en Israël. Toute son énergie va être désormais consacrée à exhausser les derniers voeux de la vieille femme, malgré les difficultés rencontrées. Ce faisant, son attitude à l’égard de lui-même et des autres change totalement. Il découvre la tendresse, la solidarité, la véritable commmunication avec l’Autre. Sa vie se transforme. Il "voit" différemment le monde et apprend à aimer l’expression vitale et joyeuse d’un Renoir qu’il exécrait auparavant.

Malgré sa relative qualité proprement cinématographique, ce film m’a touché par sa trame ontologique. Je venais de finir de lire le mémoire de Claude. J’étais prêt, en quelque sorte, pour le recevoir au plus juste de moi-même. Ces deux histoires me font me remémorer une lecture effectuée il y a quelques années.

Il s’agit du livre de Marie-Madeleine Davy intitulé "un itinéraire, à la découverte de l’intériorité" (Epi, 1977).
L’auteur est une universitaire bien connue des milieux intéressés par la philosophie des religions. Elle raconte dans son ouvrage un moment tout-à-fait exceptionnel de sa vie, en décidant d’écrire d’une manière inhabituelle pour elle, c’est-à-dire en employant le "Je".

Son histoire est celle d’"une expérience imprévue, celle de la maladie et de la proximité de la mort" qui la met face à face à sa quête d’Absolu et la plonge dans la nudité ontologique la plus totale. Ecoutons M.M. Davy dans quelques uns de ses propos :

Le mercredi 21 avril 1976, je suis rentrée de la campagne à Paris très fatiguée. L’après-midi et le soir j’ai été absolument engloutie dans un profond sommeil tout en restant à ma table de travail. Je souffrais d’un léger mal de gorge, rien de bien extraordinaire. En conduisant la voiture le matin, dans la région de Saumur, j’avais éprouvé quelques frissons. Le 22 je pars pour Orly-Ouest afin de prendre l’avion pour Genève où je dois donner une conférence le soir. J’avais la voix légèrement prise et je me sentais un peu de lassitude...Arrivée aux environs de Genève, dans le lieu de ma conférence, j’ai été m’asseoir aussitôt à la table de la chambre qui m’était destinée. Peu à peu tout se précipite, mon cou gonfle, je respire mal. Un des élèves du séminaire, auquel je devais articiper, est médecin, il vient me faire quelques aiguilles d’acupuncture. Le soir la maladie gagne du terrain, elle avance comme un cheval au galop. Je suis haletante. Ceux qui me voient s’affolent, moi pas du tout. Par l’intermédiaire de Police-Secours un médecin est demandé. Il arrive vers minuit et me fait une piqûre de cortisone. Celle-ci ne produit aucun effet. Il conseille l’entrée immédiate à l’hôpital cantonal de Genève. Le temps d’avoir l’ambulance, on me porte sur un brancard, je suis incapable de marcher, j’entre à l’hôpital vers une heure du matin...

M.M.Davy va refaire alors une expérience que l’on peut bien appeler "mystique". Déjà, dix ans plus tôt, elle avait eu l’occasion d’être à proximité de la mort à Helsinski où elle avait été prise par le froid glacial. Elle s’était retrouvée à l’hôpital.A ce propos elle écrit : Entre temps, j’avais vu défiler, dans un film rapide, les évènements de mon existence. Ils se présentaient à l’envers. C’est-à-dire non dans l’ordre chronologique, les premières images offertes au regard étaient les plus récentes. Ce flash m’apparaissait...sans pour autant retenir mon attention. Puis je vis les membres de ma famille et mes amis morts venir au-devant de moi. Cette rencontre avait lieu sur une colline. Ils descendaient vers moi et je montais vers eux. Ma mère portait dans les mains une lampe comparable à celle dont on se servait autrefois dans les campagnes, pour marcher sur une route dans la nuit et le vent. Le paysage était simple et calme.(p.35)

Mais la seconde expérience lui paraît plus profonde que la première. Elle va aborder, expérientiellement, des états de conscience décrits par certains sages orientaux.

D’abord l’abandon , le laissez-aller, à l’équipe soignante, aux autres, au monde : je ne me préoccupe de rien, je m’abandonne avec une totale confiance. suivi du sentiment aigü de l’égalité fondamentale entre les êtres mourants : je me sentais comme un être humain devant la mort ; partageant totalement la condition de n’importe quel autre homme. L’instruction, le savoir, la connaissance, la religion, ma recherche d’ordre spirituel, l’enseignement que j’avais pu donner ou recevoir, tout cela m’apparaissait réduit à néant, donc rigoureusement sans importance. La seule chose qui me semblait certaine était la vanité de l’existence humaine qui pour moi s’achevait.

Puis un état spirituel de nudité, de dépouillement de tous ses biens matériels et symboliques, s’ouvrant sur une indifférence légère : Je savais seulement que la nudité résultant du non-attachement devait être mon état et était mon état. Dans cette nudité ma vie s’effaçait, plus de souvenirs, aucun regret, pas d’inquiétude, pas de désir. Cette nudité que j’éprouvais se manifestait par une totale indifférence. Ni la vie ni la mort ne m’importaient...J’avais l’impression d’avoir quitté le temps. En moi-même aucun sentiment d’affectivité, rien de mental, quelque chose de rigoureux mais de doux : aucune angoisse. J’ai plusieurs fois pensé : Et s’il n’y avait rien après la mort. Accepté cette idée d’une néantisation. En fait la véritable néantisation concernait l’existence elle-même.

Seulement le sens de la présence à soi-même mourant : j’ai vraiment eu l’impression et plus que l’impression, d’une réalité qui s’imposait à moi ; que rien n’avait d’importance en dehors de la présence. Etre présent à sa mort : c’est tout. Accepter son effacement. S’abandonner à cet effacement. Accepter cette nudité totale. N’entraîner en soi-même aucune image, ne faire pénétrer aucun problème, aucune question, aucun doute et peut-être...aucune certitude. Un état d’être semblable à "une main ouverte qui ne mendie rien, qui n’attend rien." Et surtout un immense état spirituel de vide : "je m’éprouvais comme privée d’avant et d’après. Entre les deux le vide, l’insouciance totale. Ce vide m’absorbait, j’étais plongée en lui. Tout d’abord je l’ai ressenti du dehors, il pénétrait par ma bouche, mon nez, mes oreilles. Ce vide était comparable à l’eau entrant par les orifices de quelqu’un qui se noie. Puis j’ai compris que ce vide était en moi-même et s’unissait au vide qu’il rencontrait à l’extérieur. Enfin, il m’a semblé que ce vide provenait uniquement du dedans et sortait au dehors par tous les pores de ma peau. Sensation étrange engendrant un calme indescriptible. Ce vide était privé de nom ; si j’avais voulu lui en donner un, je l’aurais appelé tisserand, un tisseur d’extases. Vide et extase étant équivalents. Ce vide innommable conduit nécessairement au silence incompréhensible pour les autres : ils sont choqués, déroutés si on leur parle d’un état de silence durant lequel on ne nomme plus, on ne prie pas, on n’échange rien. Tout dialogue cesse, rien n’est exprimé ni au-dehors ni au-dedans et cependant c’est à ce niveau que s’amorce le véritable silence ; le merveilleux silence du Vide capable de tout engloutir y compris les remous causés par le flux et le reflux de la mobilité de la personne. Un état de conscience qui change tout en soi-même : quand le vide est atteint dans l’être, on reçoit seulement des éclaboussures, sans être entamé en profondeur...n’aurait-on pénétré qu’une seule fois dans ce fond, tout est changé au-dedans et au-dehors, on ne peut jamais revenir totalement à l’état antérieurement vécu. Alors la souffrance est principalement externe, elle semble venir du monde : ce qui m’était extrêmement pénible, c’était les examens, les radios, les prises de sang, les électrocardiogrammes, etc. J’avais l’impression de supplices tant cela m’anéantissait.

On devient sensible au moindre dérangement de son calme intérieur, en même temps que s’affine une lucidité à toute épreuve : Notre univers m’apparaissait troublé de façon insolite par les quelques visiteurs qui venaient voir leurs parents et amis après les heures des repas. Ils semblaient nerveux et pressés dans l’accomplissement d’une corvée nécessaire.

M.M. Davy s’étonne des plus petites choses naguère passées inaperçues. C’est l’étonnement de l’Eveillée après le passage près des portes de l’ombre de la mort as-tu vu les portes de l’ombre de la mort ? demandait l’Eternel à Job (XXXVIII,17)] : le matin, dans le couloir, on véhiculait de petits chariots, brouettes de fleurs, qui m’apparaissaient chargés de tendresse avec leurs parfums et leurs couleurs. Je me demandais comment elles pouvaient supporter sans se faner le climat de la maladie et de la mort.

Et, un peu plus tard lors de sa convalescence, M.M. Davy remarque : Les visages des consommateurs qui auparavant me semblaient rouges ou gris prenaient des teintes tamisées, les rires que j’avais trouvés grossiers avaient maintenant une dimension humaine. L’institution de la mort devient elle-même très évidente à l’Eveillée : A l’hôpital, les journées se déroulaient d’une façon identique et cependant rien ne me semblait monotone...J’ai appris, le jour de mon départ, en questionnant une infirmière, qu’on éloignait ceux qui allaient mourir. En fait, ils étaient peut-être déjà morts. A l’hôpital tout se passe discrètement. J’ai souvent pensé au quatrain d’Ausone de Chancel : "On entre, on crie, Et c’est la vie. On crie, on sort, Et c’est la mort"

Messages

  • Cher Monsieur,
    je découvre à l’instant votre article pour lequel je vous remercie ; il m’émeut, au souvenir de ma rencontre avec MM Davy en Mars 1980, peu après mon entrée à la GLDF, encore jeune apprenti. Elle m’avait alors dédicacé son ouvrage "Le thème de la Lumière dans le Xstianisme, le Judaisme et l’Islam", par ces mots : "Pour Jean-Claude Villin : La lumière est dans l’Homme".
    Tout un programme, toute une pensée, qui ne m’ont marqué à jamais : Le souvenir pour toujours vivant d’une très Grande Dame.

    • Bonjour,
      Effectivement, Madame Davy etait une grande dame et un être éveillé. Je conseille souvent àà mes étudiants d’aloler voir du côté de son oeuvre pour saisir ce que veut dire la notion d’authenticité. (René Barbier)

  • Bonjour,

    pour info, j’ai vue sur www.baglis.tv une conférence audio très intéressante car hyper-documentée de Marc Bariteau sur Marie-Madeleine Davy. Voici l’adresse :

    http://www.baglis.tv/weblog/fiches/Marie-Madeleine%20Davy%20(audio).html

    c’est rare de pouvoir entendre des auteurs / conférenciers nous parler calmement et simplement d’un sujet quand c’est aussi pointu. Dites-moi ce que vous en pensez.

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