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De la sagesse (suite, 5)

Eléments de réflexions (extrait d’un journal d’itinérance)

samedi 3 juillet 2004, par René Barbier

Projet et finitude

Il y a un élément paradoxal à reconnaître, simultanément, le caractère inéluctable du projet de vie et celui, toujours présent, de l’immédiateté de la mort. Le projet nait de l’imaginaire comme source permanente et jaillissante de formes, de figures, de symboles qui tentent de combler l’écart entre le réel et mon désir. Le réel est au delà de mon espoir, mais mon espérance, comme principe existentiel, fait totalement partie du réel dans son expressivité imaginante.

Nous sommes condamnés, individuellement, à l’imagination radicale, comme la société est condamnée à l’imaginaire social, c’est-à-dire à la création toujours inachevée de significations inconscientes et collectives dérivant de la processualité de l’historicité sociale. Le projet est ce filet mental que nous jetons au-dessus de l’abîme du Manque ou de l’inexprimable comme impossibilité radicale de nous fondre dans une totalité silencieuse. Peut-être, en avons-nous le souvenir intra-utérin dans le fond de notre inconscient ?

Mais il se peut également que le projet résulte, non d’un Manque, mais plutôt d’une caractéristique essentielle de l’homo sapiens comme être inachevé et en cours de réalisation, tendu vers l’avenir où il pressent la réalisation de ce qu’il est déjà virtuellement. Nous sommes des sujets capables de "rêver-en-avant" comme l’écrit Ernst Bloch. Comme le Réel s’invente en énergie/matière dans le fourreau du Cosmos, notre imaginaire, à la fois psychique et social-historique, nous crée tous les jours dans un projet de devenir ce que nous sommes déjà en partie par le fait que nous imaginons notre vie future.

Le projet, cette réalité de demain, brasse sans cesse notre présent et le modifie à chaque instant dans sa totalité mouvante. Les êtres de l’avenir sont toujours là, dans notre instantanéité, pour donner naissance, trucider, relier, recomposer, notre présent. Les sagesses orientales (par exemple le Yoga tantrique) ont su reconnaître la tension inéluctable de l’imaginaire vers un plus être. Le disciple de Milarepa va épuiser toutes les ressources de son imagination en vue de la réalisation spirituelle. Il devra inventer les figures terribles des divinités du panthéon tantrique jusqu’à les voir vivre complètement avec lui. Puis il lui faudra les dissoudre d’un seul coup pour en saisir la relativité intrinsèque.

Au bout de l’imaginaire, le disciple atteint un silence océanique et une élucidation non-rationnelle de la nature des choses. Mais comment "avoir des projets" quand on ressent au plus haut point l’instantanéité de toute vie par l’omniprésence de la mort. Freud, dit-on, ne quittait pas un ami sans lui rappeler son incertitude du lendemain . Vivre d’instant en instant semble incompatible avec l’idée même de tout projet. Qui a compris le sens de "l’être-pour-la mort" heideggerien est porteur d’une frontière infranchissable.

Et pourtant, il n’en existe pas moins comme "homme imaginant" (H. Laborit). Il y a là un paradoxe qu’on ne saurait résoudre intellectuellement, mais qui reste à vivre au jour le jour. A mon sens, un être vraiment vivant porte sans cesse un projet de vie qui s’inscrit, cependant, dans son existence de commencement en commencement, comme une ligne infinie dont la trame est constituée par une kyrielle de points minuscules.

Spectacle et sens du sacré

Il y a quelques années, un volcan d’Italie entra en éruption. Spectacle grandiose qui illuminait les environs et faisait gronder les fondements de la Terre. Des centaines de personnes se déplacèrent pour la circonstance. Elles restaient là, fascinées, devant les coulées de lave rougeoyantes et fumantes. La nuit, on pouvait voir encore des groupes isolés qui s’attardaient pour contempler l’effet fantastique du bouleversement tellurique. Je fais l’hypothèse que ces personnes étaient, à ce moment, dans un état proche de la fascination spécifique du sacré. Mais celui-ci était complètement lié à la dimension spectaculaire de sa manifestation. Sans doute, ce spectacle était-il remarquable dans son originalité et son unicité. Il se peut que le spectaculaire s’émousse au fur et à mesure de sa redondance. Les religieux doivent se confronter à ce caractère spectaculaire du sacré, sans le refouler, ou le nier au nom d’une pseudo-authenticité. L’esprit de répétition les guette comme la peste. Il est inscrit dans l’ordre même du rituel religieux et risque de devenir, rapidement, une sorte d’habitus vide de sens. Nous retrouvons un paradoxe dans ce cas : comment inventer , c’est-à-dire donner la vie, animer - donner une âme - au sein d’un processus qui reproduit symboliquement un fait traditionnel, ou une parole transcendante, selon un rituel immuable.

Le symbole n’est pas de l’ordre de la reproduction mais de la création. Il exige une invention permanente de la part des participants à son effet. Il fait partie de l’époque et, travaillé par l’Histoire, il évolue. Le symbolisé du symbole demeure, peut-être, invariant ? mais son signifiant symbolique sans être arbitraire, contrairement au signe, est sensible à l’Histoire. Il pourra se transformer suivant les époques. De nouvelles formes symboliques seront développées. Les premiers chrétiens avaient comme symbole un poisson. Les icônes sont surtout prisés dans les pays du christianisme orthodoxe. Les représentations symboliques des dieux de l’Egypte ancienne ou des Mayas ont disparu avec les civilisations qui les portaient.

Tout se passe comme si les cultures étaient une toile de fond sur laquelle les hommes tissent des motifs colorés et symboliques qui expriment une Espérance essentielle d’une autre vie plus harmonieuse. La toile et la trame changent en fonction de l’Histoire. Les motifs sont transformés et recomposés au gré des événements. Mais l’esprit symbolique demeure et avec lui la Source qui fonde l’imaginaire. Des religieux ont compris la nécessité de maintenir vivant le paradoxe du stable et du mouvant dans le processus symbolique.

Il y a quelques années, après 1968, Dom Bernard Besret, prieur de l’abbaye de Bocquen en Bretagne, a considérablement renouvelé le rituel religieux catholique dans le sens d’un oecuménisme et d’une poéticité remarquable. L’époque était aux ouvertures de ce genre et des milliers de personnes se sont réjouies de participer aux fêtes sacrées inventées par la communauté de Bocquen. Malheureusement l’expérience n’a pas fait long feu. Les années 1980-90 seront plutôt répertoriés dans l’ère de la reproduction culturelle à tous niveaux, et principalement en éducation.

De la paternité

Après de nombreuses études effectuées sur l’importance de la mère en éducation, on commence par s’apercevoir que le père aussi est à considérer dans l’évolution affective de l’enfant. Pendant longtemps, la paternité est restée à l’ombre de la maternité. Le père était l’accompagnateur de la mère, le pilier qui soutenait la charpente mais qui restait quelque peu invisible. Aujourd’hui les choses ont changé. La paternité apparaît dans toute son autonomie et on commence à voir sortir des films qui posent la question du père élevant son enfant comme le ferait une mère célibataire ( par exemple "Kramer contre Kramer" ou encore "trois hommes et un couffin").

Mon père, en s’en allant, fit don d’un demi-siècle à mon enfance écrit le poète argentin Antonio Porchia

Mon père et ma mère M’ont caressé la tête : Sois heureux ! M’ont-ils dit. Je ne puis oublier leurs paroles semble lui répondre Hasitsukabe Inamuro

Le sentiment de paternité a toujours été très fort en moi. Je n’ai jamais pu me résoudre à faire un enfant comme on joue à la balle. La paternité est liée à un sens de la responsabilité et à celui d’une reconnaissance de la totalité du vivant. Jusqu’à un âge relativement avancé, je ne voulais pas avoir d’enfant et je m’efforçais de tout faire pour ne pas en avoir. A cette époque, la vie me semblait avoir un sens trop tragique et absurde. J’avais l’impression d’être au sommet d’une montagne mais en regardant sans cesse du côté de sa face d’ombre. Evidemment l’actualité m’apportait sa ration quotidienne de catastrophes, d’atrocités, pour me renforcer dans mes doutes. L’actualité n’a pas changé, mais, un jour, j’ai su contempler le versant plus ensoleillé de la vie. A partir de ce moment, j’ai eu un désir inébranlable de paternité. Eliette désirait également depuis longtemps avoir un enfant. Hélas, nous nous aperçûmes qu’elle ne pourrait pas mettre au monde un enfant sans passer par des opérations chirurgicales longues et dangereuses. Elle y passa et faillit en mourir. Je lui garderai un amour indéfectible jusqu’à la fin de ma vie pour ce passage qui fut aussi un partage de l’essentiel pour nous deux. Notre fille est née en 1974 alors qu’on ne l’espérait plus et que ce désir de paternité me tiraillait jusqu’à me faire envisager des résolutions dramatiques.

J’ai toujours considéré cette naissance comme un miracle humain, c’est-à-dire soutenu par une intentionnalité, une volonté farouche et une socialité médicale sans laquelle Laurianne n’aurait jamais pu naître. Mais un miracle malgré tout, car sa naissance semblait plus qu’improbable.
Ce caractère miraculeux à sans doute pesé beaucoup sur notre attitude à son égard. Heureusement, ma connaissance en sciences humaines a quelque peu atténué les effets inconscients d’une telle attitude.

D’après Shunryn Suzuki, Tozan, célèbre maître zen, dit : << la montagne bleue est le père du nuage blanc. Le nuage blanc est le fils de la montagne bleue. Toute la journée, ils dépendent l’un de l’autre, sans être dépendants l’un de l’autre. Le nuage blanc est toujours le nuage blanc. La montagne bleue est toujours la montagne bleue.>>

Ma fille-chrysalide change lentement. A dix ans, elle sollicite déjà, de mon regard paternel, la preuve que son plus obscur noyau de nuit, moule peu à peu son allure pour la rendre aérienne. Aujourd’hui je contemple dans le rire de ma fille, la promesse de sa maternité heureuse.

Ma fille me relie à mon père par l’autre bord de la vie Mon père rêve dans ma paternité comme l’hirondelle dans son peuplier Pour le jour de sa naissance j’écrivais ceci :
On rencontre une enfant dans le bleu, au secret.
Comme son visage en liesse nous force à revenir sur notre image, au fond du sommeil, pour arracher l’air pur.
(8/5/74)

Toute naissance est une pointe d’aiguille qui rature l’avenir.

Le père continue sans doute à représenter une figure d’autorité dans nos sociétés. La Psychanalyse a mis en lumière la place sans équivoque de la fonction paternelle dans la structuration du sujet humain. Quelle que soit la critique à son égard, il est difficile de nier, aujourd’hui, l’influence nécessaire du père dans la socialisation morale et affective de l’enfant.

Le père dit la Loi. Mais de quelle loi s’agit-il ?
Est-ce l’introjection de la toute-puissance sociale, avec son ordre souvent contestable, que l’enfant opère au regard du père ?

Peut-on penser à une influence paternelle qui, tout en étant nécessairement structurante pour le sujet, ne serait pas l’inféodation aux modèles sociaux de domination. En d’autres termes, dire la loi, est-ce se démarquer de la Loi de la société industrielle capitaliste ou socialo-étatiste ?

De fait, la fonction paternelle dans son jeu, conduit presque toujours à la reproduction sociale par l’inculcation d’un système d’habitus adéquats.
L’héritage parle par la bouche du père. "Tel père, tel fils" comme on dit fréquemment. L’autorité paternelle impose alors une valeur qui n’est que l’expression d’une sociabilité dominée par l’imaginaire social de la société industrielle. Néanmoins, il semble que, là aussi, une évolution se dessine. L’autorité ne peut plus être ce qu’elle était.

Chacun sait, aujourd’hui, que les enfants saisissent mieux et plus vite les données du monde contemporain. L’autorité ne se fonde plus sur un savoir acquis, une expérience traditionnelle, mais sur un co-naissance à l’ouverture de la poéticité du monde technologique. Le père dont l’autorité morale, intellectuelle, spirituelle, affective, sera reconnue par l’enfant et l’adolescent, aura compris ce phénomène. Il abandonnera ses certitudes désuettes pour entrer, avec son enfant, dans le bouleversement des idées, des moeurs, des techniques et savoir-faire. Avec lui, il apprendra à dénouer les fils embrouillés du monde contemporain. Avec lui et par lui, il saisira la trame des choses. L’autorité du père trouvera sa légitimité dans la reconnaissance de celle du fils ou de la fille.

Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer écrit René Char
Avec une précision extrême, en parfaite connaissance de cause, au point le plus net entre les points nets, à la limite de la lucidité habitable, sentir et prononcer le : Je ne sais pas - J’ignore, et connaître ce moment comme véritablement le plus difficile, le plus parfait, le but par excellence, le centre où l’esprit de l’humain peut et doit tendre de toutes ses forces et d’où il est furieusement repoussé... soutient Paul Valéry

L’autorité doit se faire légère et agile. L’australopithèque léger (Africanus) a supplanté le Paranthropus robustus qui hantait les parties boisées et humides après l’effondrement continental de l’Afrique de l’Est ( il y a cinq millions d’années ), car il a dû s’adapter à la dangerosité des savanes. Notre savane, aujourd’hui, c’est la civilisation planétaire et technologique.

De l’ignorance torrentielle de l’enfant à l’ignorance océanique du sage, l’espace d’une vie reconquise. L’autorité pertinente est une connaissance qui intègre l’ignorance. La non-rationalité n’est pas le contraire du rationnel ; elle est ce trou noir par où s’engouffre sa certitude étoilée. L’autorité reconnaît pleinement la valeur créatrice de la non-rationalité. L’autorité connaît tout le feu du silence et sait que l’aiguille de la vérité se perd trop souvent dans le foin de la parole. Elle demeure sans cesse la fille de l’instant. Quant à ce professeur dont tu m’as parlé et qui ne trouve pas l’état de présence, dis-lui qu’il ne regarde ni vers le passé ni vers l’avenir, qu’il soit le "fils de l’instant", et qu’il prenne la mort pour cible de ses yeux ; alors il le trouvera, si Dieu le veut. ainsi parle le Sheikh Al’Arabi Ad-Dargawi. L’autorité n’est pas d’essence linéaire et doute d’un progrès rectiligne.

Sur le monde, elle sait que le Futur n’est peut-être qu’un souvenir dans la mémoire d’un dieu qui oscille. Elle n’oublie jamais que ce qui est chaos pour l’adulte est routine pour l’enfant. Mais aussi que l’enfant porte des écailles, comme le crocodile et l’huitre perlière.

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