Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > sagesses du monde > De la sagesse (suite 4)

De la sagesse (suite 4)

Le sentiment de la mort, extraits d’un journal d’itinérance

samedi 3 juillet 2004, par René Barbier

J’avais un peu plus d’une trentaine d’années lorsqu’un jour où je déjeûnais dans la famille d’ Eliette, mon épouse d’alors et la mère de ma fille, un de ses frères lança en l’air une énorme noix de coco. Elle retomba sur le sommet de ma tête et je vis, réellement, trente six chandelles. Je crus que j’avais une fracture du crane. Je devins blanc comme un linceul. Je me dressai et je commençai à ressentir des troubles du comportement. Mon corps se mit à trembler dans tous les sens. On se précipita vers moi, mais je dis d’une voix très calme et les yeux fermés de ne rien faire, de ne pas me toucher. Je restai là, debout, sans faire un geste, tandis que mon coeur battait la chamade et que mon corps était incontrôlable.
Je pris le parti de contempler ce qui m’arrivait, sans chercher la moindre maîtrise. Jamais je n’ai su, à ce point, que mon corps n’était pas totalement ce qui me constituait ontologiquement. "Je" semblait être une instance vivante beaucoup plus complexe et plus sûre également, dont le déchiffrage supposait une compréhension plus exigeante de la globalité de l’existence. Bientôt ma crise se termina. Aujourd’hui il me reste un sentiment d’avoir vécu une expérience fondamentale pour mon propre devenir.
Un autre moment important de finitude se déroula lors de mon quarantième anniversaire. Je venais de quitter ma voiture dans un parking souterrain d’un impressionnant building du quartier Montparnasse. Je devais rejoindre une amie qui habitait au vingtième étage. Ce jour-là, il faisait une chaleur caniculaire. Je pris l’ascenseur. J’ai toujours su qu’un jour, j’aurais à me confronter à l’angoisse de "la panne". Evidemment, arrivé à la hauteur du premier sous-sol, l’ascenseur s’arrêta et toutes les lampes s’éteignirent. J’étais seul. Je cherchai à tâtons les boutons de sécurité. Je ne vis rien et j’appuyai sur tout ce qui me tombait sous la main. Rien ne se déclancha. J’appelai à voix basse puis de plus en plus fort. Bientôt je me surpris en train de crier comme un dément. Personne ne répondait.
Le noir se faisait plus pesant, plus engluant. Une angoisse sourde commençait à m’envahir. J’avais l’impression de manquer d’air et je pensais que j’allais peut-être crever dans cette cage d’acier. Etait-ce une réactivation du traumatisme de ma naissance difficile ? Je me mis à m’enrager contre cette situation et j’entamai le procès de notre civilisation du gadget électronique. Je me demandai ce que je faisais là, dans ces tours en béton, puisque je n’aime que la verdure et le bord de l’eau ! Enfin la lumière revint. Mais rien ne bougea. Je regardai autour de moi, en haut, en bas. Aucune fente, pas une brêche. Et dans mes poches, pas un seul objet adéquat pour dévisser, déboulonner, faire un trou ! Je frappai plusieurs fois de toutes mes forces contre les parois en criant plus fort. Rien ! J’avais vraiment le sentiment d’être dans une tombe qui peu à peu se refermait sur moi.
Mon émotion s’amplifiait de plus en plus et, heureusement, j’eus encore assez de lucidité pour m’en apercevoir. Je m’accroupis alors dans un coin de l’ascenseur. Je pris un masque de sommeil que j’emporte toujours avec moi. Je fermai les yeux et je fis le vide complet dans mon esprit. Ni pensées, ni images. Dix minutes après, je me relevai et j’appelai tranquillement à l’aide. J’étais redevenu parfaitement calme. Comme par enchantement, une personne me répondit et partit chercher du secours. Un quart d’heure plus tard je réussis, tant bien que mal, à sortir de mon trou à rats. Je conserve de cette expérience, le souvenir d’une angoisse profonde et du remède pour m’en sortir. L’angoisse nait de l’imaginaire. Il se peut que jusqu’au dernier instant - celui de notre propre mort - la réalité soit plus simple que la complication de tous nos fantasmes réunis à son propos.

Mercredi 8 mai 1985

Il est assez tard quand je reçois ce coup de téléphone de mon collègue Rémi Hess. Il m’annonce, la voix émue, que Etienne B., un enseignant vacataire de notre département, s’est donné la mort hier soir dans le parking de l’Université de Paris VIII en "laissant son corps au département des sciences de l’éducation", comme il l’a écrit dans une lettre qu’on a retrouvée par la suite. Rémi me prévient car je dois faire mon cours ce jeudi en sciences de l’éducation et justement mon enseignement annuel, cette année, porte sur le thème de "la mort, l’imaginaire et l’éducation".

La transversalité est là, dans toute sa nudité tragique. Je suis touché par le suicide de B.. Un suicide est toujours pour moi une sorte d’échec social, une brisure dans l’étoffe de la solidarité d’un groupe et d’une société. Mais plus singulièrement le suicide d’Etienne B. me concerne par sa personnalité.

J’avais, en son temps, suivi de près "son affaire" d’incendiaire dans les années soixante-dix. B. faisait partie de ceux avec qui je me sentais des connivences idéologiques depuis longtemps. Je savais qu’il avait été "porteur de valise" pendant la Guerre d’Algérie. Il faisait partie du célèbre "réseau Jeanson" du temps où, moi-même, jeune lycéen, je me battais à la sortie du Lycée Voltaire avec les partisans de l’Algérie Française.

Après 1968, lors de la chasse aux "gauchiste" qui l’avait conduit devant les tribunaux pour un crime qu’il n’avait pas commis (une histoire d’incendie dans le sud de la France où il était en vacances), je m’étais senti de tout coeur avec lui, contre l’injustice de l’époque. J’avais été heureux de son recrutement comme chargé de cours au département des sciences de l’éducation à l’Université de Paris VIII en 1975. Je savais sa situation précaire, comme toute celle des chargés de cours dans l’Université Française. Moi-même chargé de cours à Paris VIII, j’avais la chance d’être maître-assistant à l’Université voisine de Paris XIII. L’avènement de la Gauche au pouvoir nous avait, un certain moment, permis d’espérer une ouverture pour les marginalisés de l’Université. Après un timide effort dans cette direction, le gouvernement socialiste a détourné le regard, pris par les enjeux de la politique-spectacle.

Je dois dire, cependant, que je n’avais guère apprécié le chantage affectif exercé sur nos collègues de la commission de spécialistes lors de l’élection pour un poste d’assistant dont B. était l’un des candidats, parmi quelques autres également de grande valeur, même si je comprenais les raisons obscures de ce comportement. Peut-être qu’un chantage au suicide n’était pas pour moi considéré comme dérisoire ou simplement spectaculaire, mais plutôt comme un appel impossible à satisfaire dans la situation et un enjeu tout à fait réel.

La lettre qu’Etienne B. avait adressée, par la suite, au Président de l’Université, m’avait rassurée à moitié. Elle était très posée, presque trop sérieuse, trop raisonnable. Son suicide a gommé, d’un seul coup, l’illusion d’une trop évidente rationalité.

Ma fille vient interrompre le cours de ma réflexion. Elle veut me lire un poème qu’elle a écrit. Je l’écoute attentivement, heureux de cette interruption dans des pensées difficiles. Elle lit :
Moi ,je suis une dame pleine d’espoir. /
Je créerai des miroirs dans le noir./
Je ferai sortir les visages des nuages./
Moi, je suis une dame pleine de choses./
Je crierai "je sais" dans l’arc-en-ciel mauve.

LE VIOLON.

Le violon cherche une musique très douce, très belle, comme une mirabelle. Le violon, c’est un arc dont les flèches partent comme elles volent. La douceur de sa musique, légère comme une plume, part dans la petite brume.
(Laurianne 11 ans)

Ce souffle d’air frais m’a fait du bien. J’aime que ma fille écrive des poèmes. J’aimerais aussi qu’elle devienne musicienne ou peintre. L’art est le seul remède contre la mort et le désespoir. Mieux que l’amour ou l’amitié, toujours faillibles. Pour me provoquer, elle affirme qu’elle veut devenir "ingénieur informaticienne". Elle ne se doute pas des extraordinaires pouvoirs artistiques encore largement cachés dans un ordinateur. Elle sera de la génération qui abordera cette question avec le regard pertinent, sans la pusillanimité des gens de ma génération, déjà trop vieille, trop encrassée par ses habitudes mentales. Seuls quelques uns, comme Seymour Papert, créateur de l’environnement Logo au Massachussett Institute of Technology (M.I.T.), savent entrevoir la révolution culturelle que l’informatisation généralisée de la société risque de produire dans le domaine éducatif, et plus largement dans celui de nos modes d’expression de l’imaginaire.

Malgré tout, je sais que l’imaginaire informaticien est, consubstantiellement, programmatique et combinatoire. En cela, il différe fondamentalement de l’imaginaire humain qui invente radicalement une toute première image à partir d’un rien de représentation (thèse de Castoriadis).
L’arrivée impromptue de Laurianne dans le déroulement de ma réflexion quelque peu morbide, me rappelle ce poème de Victor Hugo

LE PERE ET LA FILLE

Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin,

De venir dans ma chambre un peu chaque matin.

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère.

Elle entrait et disait : "bonjour mon petit père !"

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers et riait

Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Alors je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,

Et mainte page blanche entre ses mains froissée,

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers...

La mort de B. me ramène près de trente ans en arrière, en me projetant dans le souvenir du suicide, heureusement raté, de mon neveu dont j’ai déjà parlé et qui est décédé d’une crise cardiaque à l’âge de quarante ans..

Il était alors âgé de seize ans et fréquentait les milieux un peu désaxés de Saint-Germain des Prés. Une peine de coeur, mais surtout une immense angoisse de vivre, l’avaient décidé de se tuer. Il n’en avait parlé à personne. Il s’était enfermé chez ses parents pendant que ceux-ci étaient venus dîner chez les miens. Il avait avalé, comme B., une quantité énorme de barbituriques.
Sentant le froid mortel l’envahir peu à peu, il avait ouvert le chauffage au gaz en grand et s’était recroquevillé dans un fauteuil. Ma soeur, pressentant peut-être le drame, avait pris la décision de rentrer plus tôt que prévu chez elle. Sans ce départ précipité, mon neveu serait mort à seize ans.

Il resta plusieurs jours dans le coma. Je me souviens du retour de ma soeur chez mes parents, après que son mari et elle eurent conduit mon neveu à l’hôpital. Elle était blême. Elle demanda à s’asseoir et resta, dans cette position, sans parler, les yeux fermés, pendant un long moment. J’étais en classe terminale à l’époque. Le lendemain du drame, en pleine classe, j’éclatais subitement en sanglots incontrôlables et je dus aller passer une heure à l’infirmerie du Lycée.
Je me suis souvent interrogé sur mon hypersensibilité. Pendant toute une période de ma vie, cette émotion à fleur de peau m’a embarrassé. Je ne savais qu’en faire et elle me paraissait mal venue pour un garçon qui devait prouver ses capacités de lutteur dans la vie. Issu d’une classe sociale défavorisée, je savais inconsciemment que rien ne me serait donné d’avance, comme à quelques copains dont le langage se coulait si aisément dans celui de Racine, de Pascal ou d’écrivains contemporains.

Du fond de mon enfance, je me souviens d’avoir toujours été un affectif, un émotif, et un imaginatif. Je ne fais pas partie de ces surdoués à l’intelligence logique presque surhumaine décrits par Rémy Chauvin, mais je me suis beaucoup plus reconnu dans ce qu’il nomme les "créatifs" qui inspirent une certaine crainte aux professeurs. Il m’a fallu longtemps pour intégrer complètement d’une manière créatrice, cette capacité que je possède de m’émouvoir au contact du monde. Loin d’être un handicap, elle représente la condition sine qua non d’une possibilité de compréhension de l’univers existentiel de l’être humain. Il paraît même que les Américains de cette fin de siècle ont découvert un "quotient émotionnel" (Q.E.) à côté du "quotient intellectuel", le célèbre Q.I., et ce Q.E. serait un des facteurs les plus sûrs de la nouvelle conception de l’intelligence .

Certes, c’est également une source d’erreur quand elle n’est pas équilibrée par une lucidité qui utilise les facultés cognitives et intellectuelles de la personne. Mais l’erreur émotionnelle, parfois tragique, n’a jamais produit autant d’holocaustes que l’erreur intellectuelle et planificatrice. L’intellectuel qui sait encore avoir une tache d’encre sur un doigt me rassure. Plus encore, peut-être, celui qui, durant toute sa vie, cherche à ramener son ombre du fond de la mer, pour la laisser s’évaporer au soleil.

Max Pagès travaille actuellement sur l’émotion dans son laboratoire de Paris VII. Je suivrai de près ses recherches car je connais sa passion pour la relation humaine. Je regrette qu’il se soit un peu écarté de l’approche existentielle que nous traçions ensemble, il y a quelques années, dans le Groupe d’Innovation de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse ou, plus tard, dans le Groupe de Recherche-Action sur l’Amour et la Libido (G.R.A.A.L.).

3 avril 1985

Je viens de rêver de mon neveu décédé. J’erre dans une ville avec une boite de gâteaux, du genre petits-fours. Une lumière brille au premier étage d’une maison. Je monte et j’ouvre la porte d’un bureau. Dans la pièce, autour d’une table : ma soeur, mon père, mon beau-frère, ma tante et mon neveu. Ce dernier est un enfant et on pleure sa mort. Mon père me reproche de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour lui, avant son décès. Ma soeur répond qu’elle n’est pas d’accord, d’ailleurs, j’ai apporté des gâteaux...Certains étaient dans du papier et les papiers s’envolent car ils ne contiennent que du vide. Mon neveu assure qu’il était plus facile pour lui de laisser partir son fils Jean-Luc à 9 ans. Mais lui-même, dans mon rêve, semble n’avoir que 9 ans. Il pleure et se jette dans les bras de son beau-père assis à côté de lui.

Je ressens toute sa tristesse et je pleure à mon tour, en communion. Je sais, en me réveillant, que les petits papiers envolés représentent inconsciemment mes écrits, mes textes "scientifiques". Que sont devenus les "gâteaux" qu’ils contenaient ? N’ont-ils jamais enveloppés la moindre friandise pour notre faim d’absolu ? Tant de papiers vides pour si peu de gâteaux ! Ai-je fait fausse route ? N’était-ce pas le sens des reproches de mon père ? Et toi, ma soeur, comme toujours, pardonnant au monde entier, que deviens-tu, où demeures-tu, dans l’ombre de ton ombre ?
Je pense à ma fille qui est cette paupière fragile sur le manque radical de tout sens attaché à la vie. Ah ! les enfants sont beaux comme des racines d’oliviers !

LA NUIT

Une lueur dans la nuit se cache tout au fond de l’eau. La nuit est paisible dans les étoiles. La nuit est belle. Des fois, le bateau de minuit passe... On dirait des étoiles qui font un bruit lugubre. Le petit village endormi ressemble à un gage des nuits. Au fond de l’eau, les poissons somptueux s’endorment. Les nuages au velours bleu sont beaux. Pendant ce temps, les "coquettes" se font belles. La nuit enchantée se cache dans les contes de fées. (Laurianne, 9 ans)

Jusqu’à la fin des temps nous resterons étrangers, dans l’Errance, à ce que tissent les étoiles dans leur ronde. Et cette étrangeté nous rend furieux les uns contre les autres. Nous la reconnaissons au moindre signe de l’Autre. Elle drague notre insoutenable interrogation. Sans cesse, il nous faudra "un autre" pour assassiner en lui le sans-fond de nous-mêmes.

L’ETRANGER

Il sortit des fleurs comme un loup, s’enflamma et laissa faire le vent. Sans doute avait-il des yeux étranges, comme la couleur déchirée des marais. Fallait-il, pour autant, le désigner ainsi ? Il resta dans leurs mains l’espace d’un instant.
On ne l’a jamais revu vivant. Seul son cri demeure, barque renversée. Derrière son sourire, il y avait cent portes fermées.

Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout sans se lasser jamais. (Tao Te King)

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ? Il n’y a pas de siège pur. (René Char )

Et il a faim d’un je ne sais quoi que l’on atteint d’aventure (Saint-Jean de la Croix )

Jeudi 6 juin 1985.

Décès du philosophe Vladimir Jankélévitch, à Paris.
J’apprends la nouvelle de la mort de Vladimir Jankélévitch le lendemain. Pourquoi suis-je touché à ce point ? Je ressens le même sentiment que celui éprouvé pour la mort de Camus ou de Bachelard. Pourtant je n’ai jamais rencontré ces personnalités. J’ai simplement fréquenté leurs oeuvres avec une certaine ferveur. Je connais l’oeuvre de Jankélévitch depuis mes vingt-sept ans, au moment où il a fait paraître son livre sur "la mort" (1966).
A l’époque, particulièrement troublé par l’angoisse de mort, je cherchais des réponses dans la philosophie et la spiritualité. Evidemment, je ne les ai pas trouvées. Je me souviens de cette lecture ardue pour un autodidacte de la philosophie comme moi. Elle m’avait laissé une impression d’impossibilité de savoir le pourquoi de cette frontière ineffable à passer. Je n’avais pas vraiment vécu encore "la mort à la seconde personne" comme il la nomme, c’est-à-dire la mort d’un proche laquelle, sans être notre "mort-propre", nous concerne par la relation vitale que nous entretenions avec le défunt. La mort peut-elle être "pensée" ? Jankélévitch nous répond par la négative. Etant le non être, elle est aussi le non-sens, le pur négatif, c’est-à-dire l’impensable.

Ce qui est positif et pensable, c’est le décès, la mort socialement repérée et classée. La mort demeure le phénomène le plus contradictoire qui soit. Elle est, pour chacun de nous, la certitude inéluctable et la fondamentale incertitude, la réalité la plus dense et néanmoins la plus vide, étant négation d’être, non pas seulement transformation mais abolition de la forme, le Rien pur, la fin sans finalité.

Jankélévitch nous démontre impitoyablement l’inconnaissabilité de la mort, dans l’Avant de la vie vécue, dans le Pendant de l’agonie, et dans l’Après de la tombe. L’homme qui raisonne rencontre d’abord la certitude de sa mort : mors certa. Il sait que le moment de sa mort est inscrit quelque part, quand bien même il se réfère à un dieu tout-puissant ou à un déterminisme scientifique. La mors certa débouche sur une hora certa. La rencontre de ces deux attitudes l’entraîne inéluctablement vers la désespérance. Mais, heureusement, cette heure ultime de sa propre mort, il ne la connaît pas : hora ignota, et cette ignorance peut, ou bien le jeter dans l’angoisse de chaque instant ou, au contraire, le rattacher à une espérance chimérique comme si l’incertitude de l’heure finale débordait sur la mort même. Il nous reste une croyance négative : "nous savons que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas" (Jankélévitch).

Cette attitude à l’égard de la mort nous conduit vers une éthique positive : c’est la finitude même de la vie qui donne son prix aux instants qui la composent, aux joies qui la ponctuent et aux actes qui l’orientent. Il y a comme un optimisme tragique chez Jankélévitch, lorsqu’il s’écrie, dans un entretien sur France-Culture, "jamais plus, savez-vous ce que cela veut dire, jamais plus !" à propos de notre passage unique et éphémère sur cette terre.

D’autant que le philosophe ne peut se résoudre à accepter le lyrisme de Dies irae où l’optique chrétienne veut nous mener. De même, rien ne sert de vouloir "apprendre à mourir" car cela ne se peut pas. En effet, comment apprendre à franchir un seuil dont nous ne pouvons rien connaître avant de l’aborder ? L’acte de mourir - apothnêskein - et le fait d’être mort tethnanai - font émerger en nous une double peur : celle d’un saut ténébreux et solitaire dans un abîme inconnaissable et celle d’un anéantissement de notre être personnel. Cependant, la plongée de l’être dans le néant n’est pas moins improbable que son surgissement dans une éternité lumineuse : la mortalité n’est pas plus pensable que l’immortalité.

Si "la mort détruit le tout de l’être vivant", "elle ne peut nihiliser le fait d’avoir vécu" en aimant et en agissant. La mort demeure un de ces éléments du "presque rien" qui fait dérailler tous les raisonnements.

Je retire de cette lecture du livre de Jankélévitch, encore maintenant, ce sentiment de la friabilité de toutes les logiques appliquées à cette question sans fond. Et d’une nécessaire dérive du côté des autres modes d’appréhension du réel : la sagesse, la poésie, la musique, la spiritualité.

Je regrette de n’avoir jamais été un des étudiants de Jankélévitch, comme je l’ai regretté également pour Gaston Bachelard. Ils savaient, tous les deux, qu’enseigner signifie "donner le goût de...". Dans son article nécrologique Christian Delacampagne rappelle " le style inimitable de ses cours, sa faculté d’improvisation, son don de parole, son sens de la formule capable de faire vaciller les certitudes les mieux établies, son amour du paradoxe, l’habileté avec laquelle il manie la métaphore ou l’analogie, mettant brusquement en relation les idées les plus éloignées : tout cela, heureusement, a été conservé par la radio et la télévision et demeure, de façon encore plus indélébile, dans la vingtaine d’essais philosophiques que Jankélévitch a publiés" (Le Monde, 8/6/85). Personnellement je retiendrai aussi l’extrême générosité de l’homme et le courage éthique du citoyen face à tous les extrêmismes et à tous les racismes.

Jankélévitch fut un philosophe pour qui parler signifie être en accord avec son existence concrête, le tout avec, toujours, une petite pointe d’ironie sur l’écart opaque entre penser et exister. Ce fut également le philosophe musicien qui reconnaissait la différence de fluidité de la musique de Debussy ("musicien des eaux dormantes et des eaux marines, qui ont en commun d’être statiques et de n’aller nulle part") et de Fauré dont "les eaux fluviales, vivantes et glissantes vont quelque part et deviennent quelque chose d’autre, parce que cette fluence à une intention". Un philosophe qui, évidemment, préférait encore Aristote à Platon, le géomêtre, et qui soutenait simplement que l’ "ironie c’est de savoir que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans".

Messages

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?