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De la Sagesse (suite 3)

Sagesse traditionnelle de l’éducation au Tibet

mercredi 30 juin 2004, par René Barbier

Résumé d’un Enseignement donné en juin 2004 à l’université Paris 8 (Sciences de l’éducation)

• Selon la tradition tibétaine, il y a unité symbolique de la préconception à l’éducation de la petite enfance au Tibet. Il faut distinguer 7 étapes ; la préconception, la gestation, la naissance, l’établissement de liens affectifs, la petite enfance et l’enfance (voir en bibliographie : Hubbell Maiden Anne, Farwell Eddie, 1998, L’art d’être parents selon le bouddhisme tibétain. De la préconception à la petite enfance).

Postulats de départ (1)

• On ne doit jamais oublier que la tradition tibétaine évolue dans un univers symbolique fortement religieux dont le bouddhisme est la clé de voûte. Dans cette spiritualité, l’être humain ne finit pas avec la mort. Son karma (l’ensemble des actions et réactions de l’individu, liées au passé, même dans des vies antérieures, et au présent qui engendre un processus de relation de cause à effet ) n’est pas terminé pour le commun des mortels. Il ne s’agit pas d’âme, au sens chrétien, mais, en quelque sorte d’un courant énergétique dans un flux cosmique comprenant une infinité de courants qui se déroule sans commencement ni fin car le bouddhisme ne parle pas de dieu créateur du monde. Le Bouddha, l ’Éveillé, est cet être qui a pris conscience et s’est complètement identifié à ce flux. Il n’a plus de "moi" au sens habituel du terme. Il est la totalité du monde tout en étant la vide absolu. Pour lui la forme est vide et le vide est forme. Cet état suprasensible de conscience développe parallèlement un sens de la compassion permanent et infini pour tous les êtres sensibles.

Postulats de départ (2)

• Ce vide n’est pas le néant. C’est un niveau de réalité ultime que peuvent "voir" ceux qui en ont fait l’expérience personnelle. Par la conscience de ce niveau de réalité, la réalité quotidienne de monsieur tout le monde n’est pas niée mais reconfigurée en quelque sorte. Avant l’éveil, il y avait la montagne et l’observateur. Au moment de l’éveil, montagne et observateur ne font plus qu’un, sans aucune séparation. Après l’éveil, la montagne redevient montagne et l’observateur celui qui regarde, tout en restant, à un niveau subtil, dans une totalité indissociable. Le sage peut ainsi comprendre la position dualiste de chacun tout en sachant qu’il s’agit là d’une vue trop courte sur la réalité ultime conduisant à la souffrance.

Postulats de départ (3)

• Mais très peu d’individus accèdent à la pleine conscience de cet état qui est pourtant, potentiellement, celui de tout être humain et, dynamiquement, de tout être sensible. Certains d’entre eux ont atteint ce point d’être mais refusent, par compassion pour tous les êtres sensibles qui souffrent par ignorance, d’entrer et se dissoudre définitivement dans le flux de la totalité. On les nomme les bodhisattvas. Ils sont chargés de continuer l’enseignement du Bouddha. Le cycle des renaissances (samsâra) se poursuit chez chaque individu tant qu’il n’a pas atteint l’état de bouddha, en fonction de son existence concrète et du courant des actions et réactions de ses vies antérieures. Ainsi une infinité d’êtres potentiellement en voie de réincarnation attendent, dans un état intermédiaire appelé "bardo", la possibilité de renaître dans une vie en cours de préparation. Evidemment, la vie humaine est celle qui est le plus recherchée puisque l’être humain est seul capable de s’élever jusqu’à l’état conscient de Bouddha.

L ’éducation proprement dite

-1- La préconception de l ’enfant

• La spiritualité est la sève qui parcourt toutes les existences humaines dans la Tibet traditionnel. Le couple désirant mettre au monde un enfant se prépare pour cette occasion. Il s’agit d’inviter un être environnant à entrer dans la matrice et dans la famille. Cela implique une préparation du corps, des émotions et de l’esprit de toutes les personnes concernées. Le couple va alors changer ses habitudes physiques, réévaluer ses projets de vie et se purifier (élimination des aliments toxiques, de toutes formes de drogues et de stress). Un astrologue est souvent consulté. Des prières, des mantras, des prosternations, des pèlerinages, des rites et des bénédictions de lamas font partie de cette préparation. Souvent des rêves annoncent une communion avec l’esprit de l’enfant à naître. Une intuition ou une sensation corporelle spécifique de la mère, un sentiment spirituel sont vécus. Le couple agit ainsi et constitue un peu plus son karma de telle sorte que celui-ci va se trouver en synergie avec le karma d’un être désireux de renaître : "une précieuse vie humaine" comme il est dit dans cette spiritualité.

-2- La conception de l ’enfant

• Une attirance réciproque s’opère alors au moment de la réunion de l’ovule (graine rouge) et du spermatozoïde (graine blanche).
• La qualité énergétique du couple parental joue donc un rôle déterminant dans la conception. Le couple médite sur l’amour, la compassion, la conscience, la gentillesse. Il évite la colère, l’attachement, la possession, la jalousie, l’agressivité. Comme ce n’est pas toujours le moment propice, la médecine tibétaine connaît l’art du contrôle des naissances. Neuf ou dix sortes de pilules végétales, minérales ou animales existent pour contrôler la conception pour ses périodes plus ou moins longues (mois, années, définitives).
• Le moment de la conception peut être connu précisément par un sentiment de félicité extraordinaire ou par des rêves. Il est amélioré en prévoyant des relations sexuelles au moment de fertilité la plus grande.
• Selon la tradition tibétaine, au moment de la conception, un grande ouverture spirituelle agit sur la mère et le père : plus de 70000 canaux d’énergie sont activés.

-3- La conception de l ’enfant

• On peut dire que le couple tibétain réalise dans la conception d’un enfant le poème du poète persan Khalil Gibran "Les enfants" :
• Vos enfants ne sont pas vos enfants
• Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même
• Il viennent à travers vous mais non de vous
• Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas…"
• L’infertilité est conçue comme un dysfonctionnement du système énergétique. Ses causes en sont congénitales, psychologiques ou karmiques, ayant chacun son traitement approprié. L’infertilité de la femme est mal vue dans la société traditionnelle et entraîne des effets relationnels négatifs pour la femme stérile.
• Une fois conçu, le fœtus qui est censé avoir une existence antérieure à sa conception, oublie ses expériences de vie précédente jusqu’à un moment avancé de la gestation où, paradoxalement, il peut se souvenir de l’ensemble de son karma (26e semaine).

-4- La gestation de l ’enfant

• La spiritualité augmente pendant toutes la période de la gestation. La pratique spirituelle agit sur la mère et sur son enfant. Parallèlement la médecine tibétaine examine la santé de la mère par le diagnostic des pouls, d’analyse d’urines, par l’interrogation approfondie sur la vie physique et psychique.
• L’alimentation, en particulier, est particulièrement réglementée. Le relation à l’aliment est fonction du développement du foetus et de l’état biologique de la mère. Les toxines : nicotine, caféine, alcool sont déconseillées. La consommation de sucre est à surveiller.

-5- La gestation de l ’enfant

• La femme tibétaine continue les travaux pénibles jusqu’à la veille de l’accouchement. Par contre elle évite les stress, les émotions fortes, les comportements de colère, agressifs. L’ensemble de la famille participe à cette harmonie.
• On utilise largement les plantes, les massages et le bain pour le bien-être de la mère et pour réduire les nausées.
• Les rêves de la mère sont particulièrement étudiés. Ils peuvent être liés aux précédentes vies du fœtus et donnent des indications sur la réincarnation de lamas rinpoche.
• Chaque semaine de gestation est examinée attentivement pour améliorer le bien-être et le développement du foetus et de la mère.
• En cas de difficulté lors de la gestation, un lama est consulté pour donner des pilules bénites, organiser une cérémonie spéciales, faire une divination ou pratiquer un rituel approprié visant à éloigner de mauvais esprits.

-6- La naissance de l ’enfant

• Chaque naissance connecte des vies du temps sans commencement et de l’espace sans limite.
• Les parents ont conscience de la chance unique de mettre au monde un enfant, en fonction de la conception bouddhique du samsâra. Mais la naissance est conçue comme parfaitement naturelle et toute la famille participe à l’accouchement, selon des pratiques habituelles. Les Tibétaines préfèrent, traditionnellement, accoucher chez elles, où dans des hôpitaux proches de leur domicile et, surtout, reliés à leur coutumes et à leur spiritualité.
• Des rituels de naissance sont ordonnés au moment approprié qui honorent l’événement et évoquent les qualités dans le développement de l’enfant au sein de la culture tibétaine.
• Dans cette dernière toute cause et chaque naissance fait partie d’une continuité d’expériences cycliques qui se renouvellent d’une manière illimitée.

-7- Les liens affectifs avec l ’enfant

• Dès la préconception, les liens affectifs sont essentiels dans l’éducation tibétaine. Il s’agit d’établir immédiatement une reliance entre la mère, le père et l’enfant, sans oublier la famille (grands parents, frères et sœurs). Après la naissance les liens affectifs, avec purification, sont établis dans la famille et avant toute cérémonie au cours de laquelle la communauté accueille l’enfant (délai de 3 jours pour un garçon et de 4 jours pour une fille).
• Le contact corporel permanent est nécessaire entre la mère et son enfant. Son père et d’autres membres de la famille. On considère qu’il en va du bon développement du cerveau de l’enfant.
• L’allaitement, en particulier, fait l’objet d’un soin attentif et vigilant. Le lait maternel est considéré comme porteur de sentiment d’amour, mais également de tous autres sentiments dont certains peuvent être néfastes (colère, convoitise, rejet).
• L’eau, le soleil, la caresse, le massage, l’air frais connecte le bébé avec la terre-mère. Le nom est attribué suivant un cérémonial précis, à dimension hautement spirituelle. Il est donné à l’enfant par un lama de grande renommée si possible.
• La médecine tibétaine comprend la dépression maternelle "post-partum" et envisage son traitement approprié.

-8- La petite enfance

• On considère que les bébés, avant toute parole, sont doués de dons spéciaux, de facultés psychiques que les adultes ont perdues. C’est pourquoi les parents sont très attentifs aux réactions du bébé qui sont intégrées au sens spirituel de la vie de la communauté familiale.
• Pendant tout le petite enfance la mère continue à faire attention à son alimentation car des substances nocives peuvent passer à l’enfant par le lait.
• Les parents n’hésitent pas à garantir leur bébé contre les mauvais esprits par des pratiques que nous dirions "superstitieuses" dans notre culture : ainsi de la tache de suie noire sur le nez du bébé lorsqu’il dort pour l’enlaidir et, ainsi, détourner les esprits dangereux.
• D’une façon remarquable, on valorise tout événement ayant trait à la vie de l’enfant. Le premier sourire, le premier pas, la première parole est considéré comme unique et fait l’objet d’un récit et d’un rituel approprié dans la famille. Ces événements seront rappelés à l’enfant pour fortifier son développement à la joie d’être.

-9- L ’enfance (1)

• Tout enfant tibétain est pris dans un conditionnement extrêmement religieux, en fonction des diverses étapes de son développement psychique et physique. Le but est de développer le sens profond du sacré.
• Au début l’enfant présente une phase naturelle de simplicité parfaitement reconnue dans l’éducation tibétaine. Même les enfants lama réincarnés vivent selon leur rythme d’enfant pendant les premières années d’existence dans les monastères où le jeu à une place non négligeable. L’enfant pense-t-on, est en communication avec des êtres et des expériences suprasensibles que l’adulte ne connaît plus.
• Sur le plan éducatif, dans un premier temps, l’enfant se borne à l’imitation et à la mémorisation. Il prend contact, physiquement et développement l’art du mouvement (la danse). La formation ainsi est intuitive et agit par imprégnation.

-10- L ’enfance (2)

• A partir de l’âge de huit ans, l’enseignement est axé sur le ressouvenir des vies passées de l’enfant.
• L’environnement pour l’enseignement doit être sain, propre, nourrissant pour l’esprit et le spirituel. La tradition tibétaine de l’éducation n’a pas peur des châtiments corporels à condition qu’ils soient infligés sans aucune animosité et humiliation.
• On tient compte de l’imaginaire parfois terrifiant de l’enfant. Les lamas traitent 24 sortes de troubles affectant les enfants (cauchemars, images, fantasmes, projections).
• La médecine tibétaine de l’enfant prend en compte tout problème de santé dans une conception holistique de la vie physique, émotionnelle, mentale et spirituelle.

-11- L ’enfance (3)

• On encourage toujours les facultés de compassion, de don, de partage, d’honnêteté chez les enfants. On célèbre facilement par des louanges les meilleurs comportements.
• L’éducation tibétaine, comme toute éducation asiatique d’ailleurs, insiste sur l’harmonie dans les relations humaines et à l’égard du monde. Agir ensemble dans l’harmonie vaut beaucoup mieux que le développement de l’esprit individualiste. La compétition n’est pas recommandée et la reconnaissance de la valeur de tous les êtres sensibles systématiquement soulignée.
• Dès sa plus tendre enfance l’éducation tibétaine fait connaître la doctrine de la réincarnation et la nature cyclique de la vie.
• La famille est hautement valorisée ainsi que toute la communauté humaine dans laquelle elle s’insère.

Le Village des Enfants Tibétains (1)

• Depuis ,plus de trente ans, le Dalaï-Lama a créé un Village des Enfants Tibétains, aidé par des associations caritatives. Il s’agit de perpétuer et de transmettre la culture traditionnelle tibétaine en élevant des enfants orphelins ou séparés de leurs parents restés au Tibet.
• Tout de suite après l’arrivée du Dalaï-Lama et de plus de 80000 tibétains en exil, en Inde, de nombreux enfants ont été adoptés en Occident. Mais on a constaté un échec relatif de ce dépaysement à l’étranger, au sein de cultures individualistes, de l’éducation des enfants tibétains. Beaucoup de suicides et de délinquance des jeunes ont été constatés.
• Les autorités tibétaines préfèrent beaucoup maintenir une éducation traditionnelle mais ouverte sur la modernité dans ces villages d’enfants en Inde.

Le Village des Enfants Tibétains (2)

• Le Village des Enfants Tibétains héberge et éduque plus de 6000 enfants dont 500 à Dharamsala (financé au départ par le gouvernement indien et maintenant par SOS international). Fondé sur le modèle de SOS Kinderdorf International (Autriche), le Village des Enfants Tibétains est un vaste projet éducatif, sanitaire, culturel et social qui insère les enfants réfugiés dans un réseau communautaire restituant la chaleur d’un foyer familial, avec des gens de tous âges.

L ’éducation de l ’enfant « toulkou »

• L ’enfant toulkou est un être à part dans le bouddhisme tibétain.
• Il est l ’expression vivante de cette spiritualité spécifique au tantrayana

Qu ’est-ce qu ’un enfant « toulkou » ?

• Toutes les grandes figures spirituelles du Tibet sont censées se réincarner, en tant que bodhisattvas, pour perpétuer leur action de compassion dans ce monde, tant qu’il y aura encore un seul être sensible en souffrance.
• Un enfant "toulkou" apparaît comme une de ces réincarnations.
• Un lama "rinpoche" indique à ses disciples par une série de comportements, dans quelle direction il se réincarnera après sa mort.
• Après le décès du maître spirituel, les lamas partent à la recherche de sa réincarnation qui sera attestée par les plus hautes autorités spirituelles du Tibet, en particulier le Dalaï-Lama.

La découverte de l ’enfant toulkou (1)

• Lorsque le maître spirituel bouddhiste, le lama rinpoche, va mourir, il s’intalle en position assise, le dos bien droit et contrôle toutes ses ultimes sensations et pensées dans un état de lucidité parfaite. Il atteint alors « la Claire Lumière » avec laquelle il va se fondre et briser les chaînes du karma. Mais s’il est un bodhisattva, il acceptera de renaître dans le corps d’un jeune enfant. En général, c’est entre deux ou trois ans que l’enfant toulkou est découvert dans des lieux qui peuvent être dans des régions du monde très éloigné du lieu de vie ou de naissance du lama décédé. Les astrologues sont consultés, les rêves, les intuitions de lamas consacrés, notamment de disciples importants, permettent de situer le lieu et la personne de la réincarnation. Souvent, les parents sont étonnés car ils n’appartiennent pas toujours à la tradition tibétaine. On voit de plus en plus de réincarnations en Occident de nos jours. En Espagne, en France, aux Canada, Aux Etats-Unis.

La découverte de l ’enfant toulkou (2)

• L’enfant toulkou est souvent un enfant tranquille au fond de lui-même, très sage pour son âge. Mais c ’est aussi un enfant et il a un fort caractère. Il paraît savoir son destin dès les premières années de sa vie. On va lui faire passer une série d’épreuves où il devra reconnaître des objets (bols, colliers) ayant appartenu au lama précédent ou encore il devra donner des signes de reconnaissance évidents des lieux (monastères) où le lama décédé a vécu, des personnes qu’il a connues. Le jeune toulkou apprend vite et paraît aimer les moments de recueillement, de méditation ou encore les chants, les rituels, les prières liés à la tradition. Sa légitimité en tant que enfant toulkou sera confirmée par la plus haute autorité le Dalaï-Lama

La prime-éducation de l ’enfant toulkou (1)

• Pendant les premières années de la vie, l’enfant toulkou est laissé avec ses parents qui savent pourtant et doivent accepter qu’ils ont en charge ce type d’enfant extraordinaire. Pour les parents qui n’appartiennent pas à la tradition bouddhiste, cela peut être très difficile, voir impossible. Dans le film "Little Bouddha" de Bertolucci, les parents américains résistent à penser, dans un premier temps, la trajectoire de vie de leur enfant. Certains parents de toulkous pourtant légitimés ne laissent pas leur enfant partir pour son destin spirituel. Ils attendent, dans le meilleur des cas, que l’enfant en âge de comprendre, choisisse ce qu’il veut devenir.

La prime-éducation de l ’enfant toulkou (2)

• Vers cinq à six ans, l’enfant va être pris en charge par un ou plusieurs lamas instructeurs. Ils vont l’initier très respectueusement à la tradition du bouddhisme tibétain, souvent au sein du monastère dans lequel le maître spirituel décédé a vécu ou au grand monastère du sud de l’Inde, à Sera. S’il s’agit d’un grand maître, l’enfant toulkou est considéré comme étant véritablement ce dernier. Il en reçoit tous les honneurs lors des rituels et des cérémonies. Il est étonnant de voir à quel point un enfant en bas âge intègre très vite sa position sociale et tous les gestes rituels, les phrases d’accompagnement liés à son statut. L’enseignement ne laisse pas de côté les dimensions ludiques propres à l’enfance mais, au fil du temps, l’enseignement spirituel d’un haut niveau et les moments de méditation active sont de plus en plus accentués. On voit ainsi des jeunes toulkous de huit ou dix ans tenir des débats philosophiques avec des moines beaucoup plus âgés sur des sujets épineux de la tradition spirituelle tibétaine. Comme l’a fait remarquer le Dalaï-Lama en fonction de son propre exemple, l’enseignement est parfois assorti de quelques châtiments corporels (les longues badines de son instructeur).

L ’avenir de l ’enfant toulkou (1)

• Les enfants toulkous venant directement de la tradition tibétaine, en dehors du Tibet sous contrôle chinois, vont, la plupart du temps, assumer leur condition légitime et continuer à enseigner et à conseiller des disciples tout au long de leur histoire. Mais il n’y a pas d’obligation et un enfant toulkou peut très bien réintégrer ses pénates occidentales et vivre comme un homme du sens commun. Pour les parents tibétains, c’est en général un grand honneur d’avoir mis au monde un enfant toulkou. Pour des parents occidentaux, il en va tout autrement, en particulier lorsqu’ils ne sont pas liés à la tradition bouddhiste.
• Plus rarement, des enfants toulkous peuvent être de sexe féminin et être la réincarnation de nonnes célèbres du panthéon bouddhiste.

L ’avenir de l ’enfant toulkou (2)

• C’est le cas d’une femme, Jetsunma Akhon Norbu Lhamo, vivant à Poolesville, dans les environs de Washington, reconnue comme la réincarnation, sur le tard, d’une grande moniale tibétaine du XVIIe siècle qui avait fondé un ordre religieux. Cette communauté existe encore aujourd’hui. Elle est née dans une famille pauvre de Brooklyn, violente et délinquante, fille d’une mère juive hollandaise qui vivait avec son beau-père, un camionneur italien alcoolique, tous deux violents avec leurs enfants. Elle a été hippie, elle s’est mariée plusieurs fois, a eu plusieurs enfants. Mais elle a toujours été une enfant mystique spontanément. Elle a découvert toute seule, en méditant, sans gourou et sans livre, les principes essentiels de la grande tradition du bouddhisme tibétain (sagesse et compassion).

Le cas du Lama Osel (1)

• Il y a peu de temps que la tradition tibétaine s’est élargie. Plusieurs lamas de grande renommée se seraient réincarnés chez des enfants nés en Occident. C’est le cas du Lama Osel, né en Espagne.
• Cet enfant occidental est né le 2 février 1985 à l’hôpital de Grenade. En 1986, après une série essais et divinations, le jeune Osel Hita Torres, a été identifié par le Dalai Lama pour être la réincarnation de Lama Thubten Yeshe, décédé un an auparavant en Californie. Il a été alors appelé Tenzin Osel.
• L’enfant est né sans problèmes, les yeux ouverts. Il n’a pas pleuré. Il est dit que sa mère Maria a été fort impressionnée car dehors la foudre a tonné et la pluie est tombée très drue.
• Il a été baptisé Osel, qui signifie "la lumière claire".

Le cas du lama Osel (2)

• Les parents Maria et Paco ne sont pas riches. Ils ont déjà quatre enfants quand le petit Osel voit le jour. Ils ne prévoyaient pas d’en avoir un autre. Maria a pensé que leur lama Yeshe cherchait une matrice pour une réincarnation. Le couple et ses enfants ont réussi à construire une maison a Bubion. Le couple a rencontré le lama Yeshe en 1977 et a été impressionné par son attitude religieuse. Il est devenu leur maître spirituel. Ils ont adhéré au bouddhisme tibétain et créé un centre de retraite au sud de Grenade. Le Dalaï-Lama a nommé ce centre Osel-Ling (lieu de la lumière claire).
• L’enfant Osel restait facilement seul à méditer sur des choses toutes simples.
• Il a subi les tests traditionnels par les experts du bouddhisme tibétain et les as réussis tous sans exception. Dès l’âge de deux ans il a été intronisé officiellement. Selon Vicki Mackensie, une biographe des lamas réincarnés, l’enfant lama Osel "Depuis sa plus tendre enfance, dès que sa véritable identité a été révélée, il a fait face au public, à la presse, aux foules et aux disciples avec une grâce et un détachement de toute évidence naturels" ("Enfants de la réincarnation. Aujourd’hui des lamas tibétains se réincarnent en Occident", Robert Laffont, 1996, 281 pages, cit p.214)

La prime-éducation du lama Osel (1)

• Dès l’âge de 4 ans il parlait espagnol et anglais, recevait des cours de langue et de spiritualité en tibétain. Il prenait ses études très au sérieux et avait à cœur de bien apprendre sans contrainte.
• Les enfants toulkous n’ont pas l’illumination dès leur naissance. Ils doivent se former sous l’impulsion d’un instructeur compétent, mais ils ont des facilités inconnues des enfants ordinaires. Ils manifestent des signes d’attention, de bienveillance et de compassion à l’égard d’autrui. leur sourire est continuel.
• Les enfants toulkous ont la réputation d’être de forte personnalité, d’avoir une énergie débordante, une espièglerie certaine et une détermination sans bornes. Ils ne répugnent pas au chahut. Il faut les "tenir" avec une certaine fermeté.

La prime-éducation du lama Osel (2)

• Le petit Osel était capable de rester trois heures et plus sur son siège durant les cérémonies rituelles de la puja. Il s’adaptait parfaitement à son environnement et dans un endroit particulièrement érudit et religieux, comme à Dharamsala, il ressemblait plus à un lama qu’à un enfant. Il savait reconnaître la gentillesse des gens qui s’occupaient de lui. Son instructeur, malgré tout, n’a pas manqué de lui donner des fessées lorsqu’il était trop dissipé. L’enfant se retournait alors vers son instructeur et lui disait : "je ne suis pas mon corps" et continuait à l’adresse de son enseignant : "es-tu en colère, es-tu en colère ?". Il ne semblait pas perturbé par ses émotions et paraîssait être complètement installé dans l’instant présent d’après sa mère. Cinq ans après sa naissance, en Hollande, il a récité des prières à une vitesse impressionnante. Lors d’un accident de voiture il est resté imperturbable et s’est inquiété de l’état de santé de sa mère et de son instructeur. A six ans, en 1991, il entre officiellement au monastère de Sera en Inde du sud, à deux heures de route de Mysore. Sera est l’une des trois universités bouddhiques reconstruite par les exilés tibétains. La formation complète est chère (250000 francs) et sera payée par des disciples et des dons.

L ’éducation au monastère (1)

• Au départ l’enseignement est mécanique et fondé sur la mémoire et la répétition. Puis des débats son organisés pour évaluer à travers des confrontations théoriques, le degré de connaissance des enfants
• La journée commence à 7 heures. Prières avant le petit déjeuner de 8 heures. Puis pendant deux heures à partir de 9 heures cours de tibétain., suivi d’un cours d’espagnol d’une heure. Déjeuner de midi. Entre 13 et 15 heures lecture en anglais, cours d’écriture et de mathématiques. A 17 heures 30 leçons avec un professeur de tibétain. Dîner et coucher à 21 heures. Il lui faudra de nombreuses années pour obtenir le titre de "geshe" (docteur en divinité) mais désormais, pas les trente ans de la tradition.

L ’éducation au monastère (2)

• Lama Osel reçoit à la fois une formation tibétaine traditionnelle et une formation occidentale européenne (par un précepteur spécialement recruté pour cela). 8 mois par an et un mois en Europe. C’est une femme de trente ans de l’université de Yale, Vénézuélienne née d’une mère américaine, bouddhiste zen pendant 10 ans, qui a été choisie.
• Tout le monde a remarqué l’extraordinaire puissance de concentration, de mémoire, d’imagination, du petit enfant Osel, comme le faisait Lama Yeshe en observant une fleur et qui pensait qu’une éducation ne devait jamais effectuer des coupures entre les disciplines du savoir, du savoir-faire et du savoir-être

L ’éducation au monastère (3)

• En 1993, à l’âge de 8 ans, Lama Osel s’est rebellé. Etait-ce le fait d’une règle trop dure au monastère ? peut-être qu’il s’inquiétait pour sa mère, en Espagne, atteinte d’un cancer. Il devait rester au monastère jusqu’à l ’âge de 13 ans au moins. Mais à l’appel du jeune enfant, sa mère est venue le chercher et ils sont rentrés en Espagne. Ce départ a laissé pantois les autres moines du monastère. En fait, il semble que le petit Osel ne supportait plus le système d’éducation tibétain fondé sur l’imitation, la répétition et la mémoire. Il voulait comprendre par la raison et la discussion. De plus l’enfant devenait égocentrique et se faisait remarquer par l’absence de partage car il était toujours le point de mire, notamment de ses disciples occidentaux trop admiratifs. Pour résoudre ce problème "d’échec scolaire", Maria a décidé de créer une institution d’éducation pour les enfants toulkous occidentaux.

L ’éducation au monastère (4)

• En fait, soudainement, Osel a décidé d’aller à Kopan, près de Katmandou, au Népal. Là il va retrouver son calme.
• Il décide de revenir à Sera avec son père et son frère et demande de choisir son instructeur occidental (la précédente instructrice était partie) et le cuisinier qu’il souhaite. La vie d’un enfant toulkou n’est pas toujours très heureuse comme l’a fait remarquer Chogyam Trungpa en relatantsajeunesse hypercontrôlée. Cela rappelle le contrôle éducatif exercé de la même manière sur le jeune Krishnamurti par les autorités du Mouvement théosophique et qui lui pesait énormément.

Bibliographie

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• Revel Jean-François, Ricard Mathieu, 1997, Le moine et le philosophe, Paris, Nil éditions, 405 pages

• Sogyal Rinpoché, 1993, Le livre tibétain de la vie et de la mort, Paris, Editions de la Table Ronde, 574 pages

• Stein Rolf A., 1981, La civilisation tibétaine, Le Sycomore - L’asiatèque, 307 pages

Thich Nhat Hanh, 2001 (1999), Clés pour le Zen. Un guide pratique du Zen, Paris, Pocket (JC.Lattès), 219 pages

• Trungpa Chögyam, 1993, Le cœur du sujet, Paris, Seuil, 316 pages

• Varela Francisco J. (s/dir), 1998, Dormir, rêver, mourir. Explorer la conscience avec le Dalaï-Lama, Nil Editions

• Varela Francisco, Thompson Evan, Rosch Eleanor, 1993, L’inscription corporelle de l’esprit. Sciences cognitives et expérience humaine, Paris, Seuil, 378 pages

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