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Internet et vision taoïste du monde

vendredi 7 novembre 2008, par René Barbier

Je me suis souvent demandé pourquoi j’avais investi tant d’énergie et de temps à oeuvrer pour créer et développer des sites web consacrés à ma conception des sciences humaines.

Je présente ici quelques éléments de réponses qui me viennent de mon intérêt soutenu pour la pensée chinoise, notamment le taoïsme philosophique.

Il est, en effet, peu fréquent qu’un professeur d’université d’un âge certain, se forme tout seul et passe environ 10 heures par semaine pour gérer des sites internet. Il ne s’agit pas simplement d’un travail de "webmaster" mais beaucoup plus de celui d’un éditeur de textes et d’iconographies exprimant une philosophie de la vie relative à l’approche non-dualiste du réel. Le projet éditorial va dans le sens de "l’approche transversale" pour laquelle il est recommandé de maintenir ensemble, dans une dialogique permanente, une écoute-action, à la fois clinique, poétique et philosophique, sur les dimensions imaginaire, sociale, affective et spirituelle de toute pratique individuelle et collective.

Les rubriques du "Journal des chercheurs", par exemple, visent à exprimer cette multiréférentialité et cette transdisciplinarité.

Depuis 1998, il m’apparaît en clair que le réseau internet convient à ce type d’approche. En effet, comme je l’ai déjà écrit, l’approche transversale se donne à voir essentiellement comme un processus de recherche qui, d’une certaine manière, ne finit jamais. Même si le chercheur accepte, à un certain moment, de clore sa recherche, cette dernière ne l’est jamais dans la mesure où elle tente d’évaluer le déroulement même de la vie en acte.

Tout écrit, dans ce cas, qui enclôt la vie dans une forme déterminée, avec un commencement et une fin, est une illusion.

Une illusion renforcée par le jeu opaque des enjeux éditoriaux, avec sa violence symbolique établie et ses gardiens du Temple, qui animent les clans et les cliques de la vie intellectuelle dans les sociétés modernes dominées par le libéralisme.

Dans les formes habituelles d’édition (livre, revues) la forme scripturale est figée et rangée dans un recueil de textes qui, le plus souvent, devient vite très difficile à trouver.

Un texte sur le net est susceptible d’être, sans cesse, revu, complété, changé. Il est immobilisé pour un instant, mais, fondamentalement, il est en marche. C’est la raison pour laquelle le lecteur, s’il le cite, doit toujours donner la date de sa lecture sur le web.

Le texte sur le web oblige l’écrivain à penser à son lecteur en terme de page-écran. Il sort de son solipsisme habituel et tient compte de l’autre. Il est, d’emblée, dans la relation qui est la caractéristique de toute vie. Lorsque la charte graphique permet une interaction explicite entre les lecteurs et l’auteur (comme sur le logiciel SPIP), le texte devient un moment d’une relation de sens.

Le texte sur le web ne reste pas dans l’orbite de la sémantique mais découvre la sémiologie et la sémiotique. Le sens se donne à construire, non seulement à partir des mots, des métaphores, des rythmes, mais également en fonction d’une iconographie dont les frontières sont sans cesse à réinventer.

L’utilisation des forums et des "chats" permet une véritable interaction d’instant en instant qui produit le sens dans la déroute de tout immobilisme.

Les bugs et autres "disparitions" de textes eux-mêmes, liés aux défaillances de l’electronique, font partie de cette évaluation taoïste de l’écriture sur le net. Qu’un texte considéré comme important puisse être, subitement, effacé souligne justement le côté aléatoire, éphémère, imprévu, et surtout non-maîtrisable de toute pratique humaine.

Un jour, il y a plusieurs années, une bibliographie fastidieuse que j’avais mise au point, comportant des milliers d’ouvrages, fut, d’un seul coup, effacée. Plusieurs mois de travail perdus. Je fus bouleversé. Mais rapidement une conscience de la vanité et de l’importance, somme toute très relative, de ce fait, m’apparût et me donna à réfléchir.

Qu’est-ce qu’un texte, fût-ce celui d’Homère, et qu’est-ce qu’une Oeuvre au regard de l’Histoire du Monde ? Une simple illusion sur le désir de durer et de croire que le sens suscité par les mots va fonder un bonheur définitif et absolu et une consécration impérissable.

Songez à l’Iliade ou à la Bible dans cent mille ans !

Et qu’est-ce que 100000 ans par rapport à l’histoire du Cosmos ?

Même la poésie, qui m’est si chère, n’est qu’une vague de sens, très fragile, sur un fond de non-sens radical parce qu’il incarne le Chaos-Abîme-Sans-Fond de Cornelius Castoriadis.

Qui se souvient de Rutebeuf, ce poète du XIIIe siècle ?

Qui a médité la nature comme le poète de l’époque Tang Li PO ?

La tombe de Paul Eluard, au cimetière du Père Lachaise, à Paris, est modeste et simple comme bonjour. C’est bien ainsi.

Jean Gabin, comme Krishnamurti, avait bien compris que les restes cendrés d’un être humain devaient revenir à la mer, aux fleuves, au vent.

Le grand acteur américain Yul Brinner, celui des peplums de Hollywood, est enterré, tout seul ou presque, dans un petit cimetière orthodoxe inconnu en plein coeur de la campagne française.

Mais, en même temps, on sait que la création véritable, individuelle ou collective, n’émerge qu’au moment où le "deuil de Soi" est accompli, comme l’écrit Jean-Claude Métraux dans un remarquable ouvrage "Deuils collectifs er création sociale" (2004). [1]

Il viendra un temps où les oeuvres n’auront plus de vie dans l’histoire, mais seulement dans le temps présent (relativement). L’ "Artiste" flashé disparaîtra pour laisser place aux artisans de la vie, anonymes peut-être, mais dont les travaux resteront quelque temps pour exprimer un élan de vie qui dépasse toute inscription dans une existence individuelle.

Le web annonce ce temps de l’éphèmère et de l’anonymat enfin reconnu. Ce temps de la sagesse vécue et de la fin de la philosophie comme unique production de concepts.

Ce temps est le contraire du temps d’engourdissement, notre temps de la société du spectacle, celui du milieu "people" comme disent les journalistes d’aujourd’hui.


[1Jean-claude Métraux, Deuils collectifs et création sociale, Paris, La Dispute, 2004, 317 pages

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