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De la sagesse (suite, 2)

mardi 15 juin 2004, par René Barbier

(voir "de la sagesse" (1))

Le chemin de la sagesse

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(voir en gros plan)

C’est le Chemin-à-huit-Branches : compréhension juste, pensée juste, parole juste, action juste, moyens d’existence justes, effort juste, attention juste et concentration juste.
Le « devenir-sage » est un déroulement de vie centrée sur l’essentiel : qu’est-ce qui nous fait tenir à la vie ? Il développe une « psychologie d’accomplissement de soi ».
Peu de recherche en Sciences de l’éducation existent sur ce thème. A ma connaissance, seule la recherche de Madame Joëlle Macrez-Maurel est suffisamment fouillée pour aboutir à une définition signifiante de « l’autorisation noétique », je cite : "L’autorisation noétique est un cheminement de connaissance de soi, un voyage intérieur (et/ou extérieur) durant lequel un processus interne et continu de transformation de Soi démarre lorsque l’individu s’ouvre (suite à un flash existentiel, une prise de conscience de son ignorance et de sa souffrance, ou à un questionnement sur le sens de la vie) à un profond désir de changement et se confronte à l’inconnu, rencontre des archétypes ou symboles numineux qui le touchent, l’ébranlent et lui dévoilent le réel derrière la réalité, l’esprit derrière la psyché, le monde ontologique derrière le monde des apparences, le monde de l’intelligence derrière le monde de la signification. [1]

Ce cheminement nous ouvrant à la rencontre, à l’altérité, au métissage, au changement et donc à la mort, est une auto-éducation permettant à la personne de s’ouvrir, de dépasser les limites de sa conscience personnelle pour accéder à une conscience plus haute appelée conscience noétique ou conscience universelle ou cosmique, conduisant à l’expérience de l’amour, de la compassion, de l’humilité, de la responsabilité et au sentiment de reliance au monde et à l’autre. La psychologie d’accomplissement est celle, en vérité toujours inachevée, qui tente le développement complet du potentiel humain, sans oublier ses dimensions désirantes, ses dimensons sociales et ses dimensions spirituelles.

Elle demande une ouverture à ce que j’ai nommé "l’approche transversale, l’écoute sensible en sciences humaines" (Anthropos, 1997). Psychologie transpersonnelle, elle s’ouvre sur le Sans-Fond du réel, dans une relation d’incertitude, de doute créateur et d’imprévisibilité.

Le Sans-Fond

à ma fille Laurianne pour ses 18 ans

Le Sans-Fond n’est pas une pierre/
Pour alourdir l’univers

Le Sans-Fond /
N’est pas la mer à boire/
Au bord des cils d’un enfant

Le Sans-Fond n’est pas le bruit de la ville/
Qui reste là/
Au creux des arbres/
immobile comme un chat

Le Sans-Fond n’est plus l’amour/
Posé sur la lanière du Temps/
Ni la mort /
Ni le rien

Le Sans-Fond n’est pas la coccinelle rouge/
De l’instant/
Ni la fumée dans la flamme/
Ni le soleil dans un verre d’eau

Le Sans-Fond ne fait ni rire ni pleurer/
Mais donne à voir

Le Sans-Fond est sans pourquoi

Brindilles

Chaos rampant

Ouverture jaillissante

Pour s’énoncer, la psychologie d’accomplissement appelle une forme d’expression essentiellement symbolique et mythopoétique, sans ignorer des formes plus académiques et prosaïques.

Elle est une psychologie parce que j’insiste, comme dans de nombreuses sagesses, sur le fait que tout changement commence par une révolution expérientielle dans la conscience individuelle. Cette nouvelle conscience est une conscience "autre". Elle n’est plus "conscience de" quelque chose mais conscience sans attribut, équivalent à la plénitude du vivre et d’être totalement présent dans l’espace-temps de l’instant vécu.

Les cinq naissances de l’être humain

Cinq naissances me semblent à remarquer dans cette perspective. Ces cinq naissances prendront effet au cours du déroulement processuel d’une vie, dans la mesure ou la personne en prendra conscience dans une sorte d’insight à la fois lié à sa capacité de discernement et d’intuition.

La première naissance est celle intrinsèque à la pulsion sexuelle. Nous sommes nés d’un désir de rapprochement de deux corps, d’union corporelle de deux êtres qui se désiraient. Ce désir commun de nos parents est notre base constitutive. Il est important d’en parler à nos enfants. Il est essentiel pour eux de le reconnaître et de le revivre dans l’imaginaire. Nous sommes des « enfants de ». Nous avons des racines. Ce désir qui nous a engendrés, nous insère dans l’ordre de la nature. Il nous permet de nous rendre compte que nous sommes des éléments du Vivant.

La deuxième éclate avec la naissance proprement biologique et le cri primal.
C’est le moment de l’arrachement et de l’émergence dans un monde radicalement inconnu. Nous porterons à jamais ce sens de l’aventure dans un monde « autre » issu de notre naissance. Le cri primal qui scelle ce surgissement est la première expression humaine digne de ce nom. Dans tout cri déchirant, on perçoit l’écho de ce cri des profondeurs.

La troisième apparaît par le truchement de la fonction paternelle initiant à la Loi symbolique et permettant au petit homme de se séparer de sa mère. Cette épreuve de séparation, on le sait, n’est jamais achevée. C’est la fonction paternelle qui est essentielle, pas le père biologique. Une autre personne peut faire l’affaire, dès lors qu’elle assume réellement ce rôle à la fois rassurant et structurant.

La quatrième nous introduit à la naissance sociale et à la citoyenneté comme élément-clé de la "polis" grecque. Il s’agit d’une prise de conscience de notre être social, de la dimension du « socius » en nous-mêmes. Comme je le rappelais plus haut, les anciens Chinois, dans l’idéogramme de la vertu d’humanité (ren) nous proposent à la fois un homme et le chiffre deux. L’homme est social dans sa profondeur éthique. La façon dont nous organisons notre monde, sur les plans économique, social et politique, nous constitue ou non comme « être humain » véritable. Comme chacun sait, nous avons encore fort à faire pour esquisser une figure humaine reconnaissable et digne de ce nom.

La cinquième, la plus subtile et la plus importante sans doute, nous ouvre à l’infini et à notre place dans la nature. Elle nous engendre comme être digne de l’Ouvert. Ce cheminement à l’intérieur de nous-mêmes, débouche sur un niveau de réalité sans commune mesure avec la réalité habituelle. Il nous fait comprendre et connaître que nous sommes des êtres finis au cœur de l’infini. Cette conscience de l’infini au cœur de notre être, révolutionne totalement notre existence. Nous nous ouvrons alors à la compassion, à la fraternité solidaire, à la création non-narcissique, à la liaison entre mort et naissance. Nous entrons, ainsi, dans la Vie.

La sagesse tresse alors notre existence dans une simplicité déconcertante. La peur de vivre disparaît avec la déconstruction du mourir. Vivre de mourir et mourir de vivre deviennent deux dimensions de notre quotidienneté. Comme le sorcier Yaki de Castaneda, nous sentons que notre mort est toujours à portée de main et nous regarde exister dans nos plaisirs éphémères.

Mais avec la sagesse, nous sommes passés de l’angoisse de mourir au sentiment de la mort intime. L’angoisse de mourir paralyse notre désir de vivre. Le sentiment de la mort l’illumine. C’est le dur « travail d’exister » comme l’écrit Max Pagès. [2]

L’angoisse de mourir est un puits sans fond où nous plongeons dans l’imaginaire sans pouvoir se raccrocher aux branches de la vie réelle. Le sentiment de la mort donne à chaque instant son propre royaume de vie. Krishnamurti affirmait qu’il n’avait pas peur de la mort parce qu’il avait toujours vécu avec le fait de mourir d’instant en instant. Sa mémoire était vacante et rien ne l’accrochait à la durée. Les hommes qui parlent en termes d’histoire sont des « immortels », ces êtres étendent leur vie dans la durée par une imaginaire qui va du passé à l’avenir. Leur vie devient collective, leur projet des utopies en actes ; Souvent leurs « lendemains qui chantent » débouchent sur d’inimaginables barbaries. Le sage n’imagine rien. Il n’a pas de projet sur l’autre ou sur lui-même.
Castoriadis, dans un entretien, publié dans le volume 6 des « Carrefours du labyrinthe », soutenait que Krishnamurti avait un projet de sagesse que le faisait choisir la rigueur du moine au lieu de « courir les filles ». Le psychanalyste ne peut pas imaginer, dans le processus mystique, un autre niveau de réalité que celui qui réalise, imaginairement, le jeu des fantasme originaires (la scène originaire, le sacrifice, la séduction, le retour au sein maternel). [3]

Ce regard du philosophe ou du psychanalyste est une méconnaissance de la vie en acte d’un sage. Ce dernier ne choisit pas et n’a pas d’intentionnalité. Il se sent simplement porté par une tendance intérieure à sa vie qui le fait se diriger sans choix a priori et, surtout sans effort pour atteindre un but. Il se peut que cette tendance soit l’expression de la figure universelle et archétypale du moine, comme le propose Raimon Panikkar dans son « éloge du simple ». [4]

Certains scientifiques s’interrogent sur la fonction du cerveau dans la production (ou la réception) de phénomènes mystiques. Il semble bien que notre cerveau soit programmé pour s’activer lors de la méditation. Deux chercheurs de l’Université de Pennsylvanie ont mis au point un procédé qui permet de visualiser les régions du cerveaux impliquées dans l’expérience mystique. Le docteur Eugène d’Aquili, anthropologue des religions et son collaborateur le docteur Andrew Newberg, neurophysiologiste ont fait passé des IRM à des moines bouddhistes en pleine prière. [5]

Ils ont filmé avec des caméras à positons (un appareils ultrasophistiqué d’imagerie cérébrale) les zones qui s’activent durant la prière. Les cobayes avaient accepté de tirer sur une cordelette (libérant un traceur radioactif dans leurs veines) dès qu’ils pensaient avoir atteint le sommet de leur recueillement afin que les chercheurs puissent enregistrer les bouleversements qui se produisent à ce moment précis dans le cerveau. Les mêmes tests ont été effectués sur des volontaires d’autres obédiences religieuses (notamment une franciscaine), à chaque fois, quelle que soit la religion, les faisceaux de neurones situés dans le lobe pariétal supérieur, (vers le haut et l’arrière du cerveau) s’éteignent. Or ce sont des neurones connus pour traiter les informations sur l’espace et le temps. Si l’influx sensoriel n’accède plus à cette zone, le cerveau ne peut que se percevoir comme un tout sans fin, lié à toute chose. Or le sentiment de se libérer des limites de son identité pour se perdre dans plus grand que soi est le dénominateur commun aux expériences mystiques.

Mais, dans l’ensemble, les érudits des sciences humaines ou de la philosophie n’arrivent pas à comprendre la complexité existentielle du sage. Ils partent à l’aventure de la connaissance avec une boussole déjà construite qui, d’après eux, indiquerait bien le nord de la vie désirante. Leur regard est grillagé quand bien même il se veut libre de toutes entrave. Pierre Bourdieu examine la personne avec ses jumelles de l’habitus. Freud refuse de s’aventurer dans « la jungle hindoue » et se contente de parler d’une « inquiétante étrangeté » vite rangée dans les placards de sa théorie de l’inconscient. Parfois une interrogation surgit : comme Catherine Clément qui se demande que serait devenue la folle et mystique Madeleine de Janet si elle avait vécu en Asie et non en France, comme Ramakrishna (« La folle et le saint », avec le psychanalyste de l’Inde Sudhir Kakar ). [6]

Les interprétations vont bon train pour réduire à la portion congrue des faits d’expérience personnelle qui surlignent, en vérité, notre relation d’inconnu au monde et à nous-mêmes. Qui pourra jamais expliquer « l’odeur de sainteté » de lilas, de violette ou de rose qui s’exhalait du corps de Sainte Thérèse d’Avila des années après sa mort ou son étrange état de conservation post mortem ? Trois cents ans après la mort, trois médecins ont confirmé l’état de conservation, lequel selon eux, ne pouvait être obtenu par aucun moyen connu.

Qui peut réellement comprendre qu’une personne puisse vivre plus de cinquante ans sans prendre de repas substantiel mais simplement l’hostie consacrée, comme Marthe Robin ? Qui expliquera que les stigmates, aux creux des mains du Padre Pio, qui saignaient régulièrement à des moments précis, ne se sont jamais infectées sans aucun traitement préventif ? Il y a ainsi des « signes » qui évaluent l’abîme de notre ignorance.

Le sage ne demande jamais de rester dans l’ignorance. Il revendique, comme le Dalaï Lama, des études scientifiques pour comprendre ce qui se joue dans le mystère d’exister. Mais il ne refuse pas la relation d’inconnu car il sait qu’un autre niveau de réalité est un fait et que sa profondeur est sans fond.


[1Voir la page web, et Joëlle Macrez-Maurel, S’autoriser à cheminer vers soi. Aurobindo, Jung, Krishnamurti, Paris éditions Vega, 2004, 327 pages

[2Max Pagès, Le travail d’exister, Paris, Descléé de Brouwer, 1996

[3Guy Rosolato, Mystères chrétiens et « nuit obscure », in Topiques, revue freudienne, n° 85, Les spiritualités, Editions L’esprit du Temps, 2004, 250pages, pp.13-33

[4Raimon Panikkar, Eloge du simple. Le moine comme archétype universel. Paris, Albin Michel, 1995, 238 pages.

[5Andrex Newberg, Eugene d’Aquili, Vince Rause, Pourquoi « Dieu » ne disparaîtra pas, Quand la science explique la religion, Paris, Sully, 2003, 316 pages.

[6Catherine Clément, Sudhir Kakar, La folle et le saint, Paris, Seuil, 289 pages

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