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Un homme remarquable : Thich Nhat Hanh

lundi 3 juillet 2017, par René Barbier

Je commence à écrire cette note de lecture à l’heure où nous apprenons le décès d’une femme exceptionnelle Simone Veil qui a permis aux femmes d’être responsables de leur corps et de leur maternité. Je reste triste bien que je n’ai jamais été proche de son centrisme politique. À propos de l’avortement, « cette femme a eu du cran, certes, – écrit Hubert Huertas dans Mediapart le 30 juin 2017 – mais sa participation à une manifestation contre le mariage pour tous, en janvier 2013, prouve tout de même qu’on peut s’opposer aux réactionnaires un jour, et les rejoindre quelques années plus tard. De même, sur le plan politique, si son mari Antoine, dont on chante les louanges dans le même mouvement, a cru bon d’apporter son soutien au Sarkozy de l’entre-deux tours, c’est-à-dire à Patrick Buisson, c’est que l’étendard des Veil peut incarner le progrès, mais n’a pas peur du discours de Grenoble ». Cette interprétation de la présence de Simone Veil à la manif « contre le mariage pour tous » doit être tempérée parce qu’on a dit qu’elle était déjà bien malade et qu’un autre voix dans le journal « Le Monde » a fait remarquer qu’elle avait été appelée par une amie qui y participait et qu’elle avait rejointe pour parler pendant quelques centaines de mètres,

Il n’empêche qu’elle a été d’un courage admirable pour s’opposer au nazisme et à l’antisémitisme, qu’elle a été déportée et qu’elle a subi les boulets rouges des préjugés de la droite conservatrice et catholique intégriste de son propre camp. En cela elle peut être en bonne place à côté d’un homme à la vie spirituelle et aux engagements sociaux exceptionnels, le moine vietnamien Thich Nhat Hanh.

Depuis longtemps je lis et j’ai un respect profond pour le moine bouddhiste en question. Je ne suis jamais allé au "Village des Pruniers" qu’il a fondé dans le sud de la France. mais j’ai rencontré des membres de sa communauté dans une annexe au bord de la Marne, à Noisy-le-Grand, près du domicile de la grand-mère de ma petite fille Lou.

Lou bébé a été photographiée lorsqu’elle était tenue dans ses bras à l’âge d’un mois par un moine d’une haute spiritualité.
J’ai toujours senti chez ces bouddhistes zen un esprit d’ouverture qui m’a impressionné.
Ce qu’on appelle maintenant la « pleine conscience » a été proposée depuis très longtemps. Krishnamurti la pratiquait quotidiennement. Bien que cette conscience de l’ici et maintenant semble récupérée par l’esprit mercantile d’aujourd’hui, la vie de Thich Nhat Hanh nous en fait saisir la radicalité philosophique vers le sens de l’humain.
Les éditions Belfond viennent de publier l’autobiographie de Thich Nhat Hanh, "La Terre est ma demeure" (2017).

Y pénétrer avec lenteur et tranquillité nous fait comprendre la pertinence de ce que disait Krishnamurti : « nous sommes le monde et le monde est nous ».
Thich Nhat Hanh a vécu dans le Vietnam de la guerre contre les Français et plus tard contre les Américains.

Il a connu toutes les horreurs de la barbarie de la bonne conscience.
Son amour de la vie comme essence du bouddhisme, s’exprime d’une manière fulgurante dans son livre.

À partir de faits quotidiens tirés de son existence dans la crise politique et économique qui a conduit à tant de destructions et de tueries d’innocentes victimes, il nous révèle l’humanisme indomptable de l’esprit méditatif du bouddha.

Chaque page est pour moi une éclaircie. S’il y a un texte contemporain à lire pour comprendre le bouddhisme authentique, c’est bien celui-là.
Une de ces pages m’a d’ailleurs rappelé la chance inouïe que j’ai eu de ne pas devenir orphelin pendant la Libération de Paris comme je l’ai relaté dans "le journal des chercheurs" (http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1283).

Thich Nhat Hanh nous relate comment il a pris conscience de l’absurdité d’une guerre « juste » qui fait se haïr des jeunes gens susceptibles être des amis dans une autre situation.(p.55).
Mais surtout dans sa rencontre fortuite avec un jeune soldat français qui s’interrogeait sur la vie dans son monastère.
Le moine va lui parler. Ils vont se confier l’un à l’autre malgré la guerre. Ce jeune homme continuera à venir rendre visite à Thich Nhat Hanh tant il a été profondément touché par le calme et la sérénité des bouddhistes (p.58 à 64).

Dans son autobiographie Thich Nhat Hanh nous décrit simplement comment, à chaque instant de son existence, il met en action la pleine conscience de chaque geste, de chaque sensation, de chaque rencontre avec son environnement ou avec les autres. Rien de superflu, tout dans l’essentiel.

Lave-t-il la vaisselle ou récure-t-il les toilettes il demeure dans l’attention vigilante de ce qu’il fait comme une bénédiction. Sent-il un fruit dont le parfum l’écoeure et trouble sa méditation, il l’isole et en tire une leçon sur le véritable don de l’amour porté à autrui. Entend-il la cloche de l’église d’à-côté de chez lui qu’il pense à celle de sa communauté rappelant la nécessité de la méditation de pleine conscience. Marche-t-il vers les sommets d’une montagne sacrée en Chine avec de nombreux disciples qu’il montre à tous par la lenteur de son pas, la source de la sérénité, sans fatigue. Écrit-il à un prisonnier dans le couloir de la mort aux États-Unis d’Amérique qu’il lui enseigne l’art de se sentir vivre totalement dans le moment présent, jusqu’au dernier instant.

Tout chez lui est retentissement affectif sans narcissisme, émotion pure qui exprime une vie englobée avec et par toutes les autres. C’est par-dessus tout l’éloge de la vie dans sa totalité dynamique et des merveilles de la Terre, notre terre, l’ouverture à une existence sans naissance et sans mort pour tout être humain décidé de respirer simplement et d’entrer dans la méditation.
Certes cela ne va pas sans discipline et éthique du « tu ne tueras pas » et donc de la réflexion sur les moyens de vivre parfois criminels en toute légitimité. Donc un refus de la peine de mort et de ceux qui la donnent d’une manière directe ou indirecte. C’est une source jaillissante venue de la profondeur de chacun d’entre nous qui se révèle dans la pratique de la méditation de pleine conscience. Une bouffée d’air frais dans notre espace-temps si terriblement emporté vers les désastres quotidiens à la fois individuels et collectifs. Une raison d’agir également au service de la paix et de compassion pour tout ce qui vit et tout ce qui est.


Illustration : Un moine zen de la communauté de Thich Nhat Hanh à Noisy-le-Grand, avec ma petite fille Lou âgée de un mois.