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Philippe Nicolas, un enseignant trappeur pour questionner l’éducation de notre temps

vendredi 14 avril 2017, par René Barbier

Il y a longtemps que j’estime l’existence de Philippe Nicolas, cet enseignant trappeur comme il aime à se nommer, animé par une foi chrétienne authentique mais aussi pour moi par un sens vraiment taoïste de la nature.

Dans un magnifique ouvrage, Enseignant trappeur, pourquoi pas !, superbement écrit et illustré de nombreuses photographies, qu’il vient de publier aux éditions "Le Souffle d’Or" (mars 2017, 317 pages avec une préface de Isabelle Peloux), Philippe Nicolas nous offre une vision du monde d’un éducateur engagé dans une pédagogie vraiment positive et novatrice, par son sens exigeant d’une relation nécessaire au monde cosmo-écologique.

J’ai rarement connu une personne humaine portée à se fondre dans la nature à ce point, pour y trouver son être, sa raison profonde d’exister. J’y retrouve le sens de la marche existentielle de mon ami Christian Verrier. Mais surtout certains auteurs de l’écologie profonde comme celui de Nature, mon amour, écologie et spiritualité. de Roland de Miller et Hélène Vignal, (Editions Debard, 1980, 333 pages) ou encore, plus récemment, des éléments de l’enquête de Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Penser et agir avec la nature, une enquête philosophique, (Editions la Découverte, 2015, 334 pages).,

Depuis sa prime enfance il est pêcheur à la mouche et amoureux des rivières, des lacs, des contrées sauvages. Toute sa vie a été fécondée par cet passion pour et dans la nature, loin du bruit et des paradis artificiels. Plusieurs fois il nous révèle l’influence décisive de son grand-père paternel agriculteur dans l’émergence de cette amour halieutique.

Son itinérance n’a pas manqué de le faire aller vers des dérives psychologiques que beaucoup avaient du mal légitimement à suivre. Philippe Nicolas est un véritable mystique de la nature, comme pouvait l’être François d’assise. Pour commencer à le comprendre il faudrait relire Philosophie de la religion de Georg Simmel (Petite bibliothèque Payot, 2016, 253 pages) ou le premier livre d’un célèbre anthropoloque, Roger Bastide, Les problèmes de la vie mystique, Armand Colin, 1931, 216 pages), Sa philosophie humaine et cosmique est alimentée par trois valeurs clés inspirées du christianisme des premiers âges : la pauvreté comme reliance au monde de tous les vivants, l’obéissance plus envers les lois de la nature qu’à celles d’une institution religieuse conservatrice, et la chasteté, comme fidélité à une ouverture spirituelle plus qu’à une abstinence sexuelle. En fin de compte un ensemble de valeurs cosmiques fondamentales, non comme un diktat venu de l’extérieur par une église rigidifiée, mais par une exigence intérieure qui monte en lui comme un tsunami.

C’est dire que Philippe Nicolas est nécessairement un nomade et un dissident en son fond. Difficile alors pour lui de construire une famille stable et durable avec maison, femme et enfants. Il a la chance d’avoir une petite fille et il est, malgré tout, un père attentionné qui enrichit son enfant d’un sens de la vie au grand air que peu connaissent de leurs parents encerclés par la ville et ses attraits.

L’ouvrage de Philippe Nicolas, écrit à la première personne, avec une ampleur poétique évidente, nous fait comprendre en quoi sa participation quotidienne à la nature, à son imprévu, à ses significations souterraines, jouent un rôle déterminant dans sa recherche pédagogique.

Une pédagogie surprenante comme j’en ai rarement vue dans ma carrière de professeur de sciences de l’éducation.

C’est toujours vers ses pérégrinations dans la nature, et ses retours pédagogiques féconds dans sa classe, que Philippe Nicolas nous entraîne pour nous faire comprendre une autre manière d’être éducateur. Non celle qui inflige à l’enfant l’impérialisme de la consommation et des outils médiatiques illusoires. Celle plutôt qui lui offre la possibilité de retrouver les éblouissements de la vie à l’état naissant.

Peintre aquarelliste également, il exprime dans sa peinture son enracinement halieutique.

Soucieux de développer l’esprit de recherche et le goût de la science, il n’a de cesse d’inventer des dispositifs pédagogiques qui suscitent chez ses élèves d’insoupçonnées émergences de talents et d’intelligence individuelle et collective.

Philippe Nicolas n’est pas un maître de la classe close sur elle-même.

Professeur des écoles dans une lointaine banlieue nord de Paris, difficile et multiculturelle, il bouscule les préjugés et suscite des vocations. Il sait s’entourer de spécialistes reconnus que les enfants interrogent avec curiosité. Il n’hésite pas à emmener ses élèves dans des aventures hors l’école.

Ses innovations pédagogiques ont déjà reçu plusieurs prix d’envergure. Son esprit de recherche s’est concrétisé dans une thèse de sciences de l’éducation que j’ai eu l’honneur d’accompagner (P.Nicolas, De l’enfant pêcheur et rêveur, à l’enfant devenu adulte, acteur du monde.Approche écologique et pensée de la complexité à partir d’une pratique éducative de plein-air : vers une philosophie de l’homme relié. http://www.barbier-rd.nom.fr/P.Nicolas.Resume.pdf ).

Je suis frappé de voir à quel point ses élèves sortent des ornières scolaires et familiales instituées. Mais aussi comment ils sont de plus en plus asservis aux idéologies ambiantes. Le professeur à fort affaire pour désenclaver ceux qu’ils nomment avec humour "ses chères petites têtes blondes" dont la plupart ont plutôt une chevelure noire et crépue ou le teint basané.

Il opère par une pédagogie de projet pleinement assumée avec ja participation active des enfants déconditionnés et de leurs parents intelligents.

La venue dans la classe de personnalités du monde savant ou du monde de l’étrangeté ethnologique comme une famille amérindienne de trappeur des forêts du Québec, ou d’un natif de Papouasie parlant de sa culture, ou encore d’un maître fauconnier, secoue utilement les représentations culturelles codées des enfants citadins. La construction manuelle et intellectuelle d’une tente de montagne avec son poêle ou d’un traîneau à neige, comme des habits correspondants aux besoins des grands froids, obligent à explorer des disciplines scolaires plurielles.

C’est aussi une pédagogie de partage et de coopération matérielle et de compétences avec des institutions scolaires voisines. Ainsi ce traîneau à chiens-loups est inventé, dessiné et maquetté par les enfants et fabriqué par un lycée technique des alentours de l’école ou encore une fusée à hauteur d’enfant. Il sera l’occasion d’un séjour en montagne dans la neige et le froid où les élèves feront l’apprentissage de la vie en pleine nature et de ses aléas nécessitant la solidarité.

Contrairement à ce que pensent trop souvent les tenants conservateurs d’une école façon Troisième République avec tabliers noirs et cahiers soulignés en rouge, la classe de Philippe Nicolas est une ruche créatrice de joie et d’imprévus dans laquelle les enfants travaillent en petites équipes. Elle impose une présence consciente et responsable de chaque instant. Peu d’enseignants auront envie de se confronter à ce type de risque qui demande une implication hors norme. Le novateur en éducation est plus ou moins condamné à rester en marge. Même si son action suscite des remarques flatteuses et amicales de certains ou des critiques non-dites de beaucoup.

À lire son livre on est étonné par l’importance de la personne de l’éducateur auprès des élèves. Des thèses en sciences humaines l’avaient déjà fait remarquer, comme Murielle Briançon, dans son ouvrage, Ces élèves en difficulté scolaire qui se disent d’abord curieux du maître, Paris, L’Harmattan, 2011, 308 pages). Souvenons-nous de l’influence de son instituteur de CM2, Louis Germain, pour Albert Camus. Il lui dédira son discours de réception lors de l’attribution de son prix Nobel de littérature.

La relation éducative est une relation d’amour. Il faut le dire et le répéter, comme le faisait le philosophe Cornelius Castoriadis. Amour philia et amour agapè évidemment plus qu’amour d’éros mal placé. Malgré les dérives sexuelles de certains éducateurs toujours possibles dans une société malade, l’enfant a besoin de reconnaître dans son professeur un être des Lumières à l’écoute sensible et généreuse. Les peurs spectaculairement entretenues encasernent les élèves et les enseignants dans la non-relation. Quel instituteur ose encore aujourd’hui prendre un enfant dans ses bras en cas de souffrance ?

A l’université même il devient quasiment obligatoire de recevoir seul un ou une étudiant(e) porte ouverte, sous peine de scandale ou de risque judiciaire.

Triste société de compétence et de performance sans relation humaine et sans vie. Civilisation coupée de la nature et de ses leçons d’existence. Philippe Nicolas la refuse et tente une pédagogie du défi, une éducation d’indignation au sens des meilleurs penseurs de notre temps.

Gageons qu’il fait partie de ce mouvement sous-jacent qui anime un continuum onirique révolutionnaire de l’homme révolté.