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VERS UNE GNOSÉOLOGIE RADICALE EN SCIENCES DE L’EDUCATION

samedi 25 février 2017, par René Barbier

Un aperçu d’un parcours de vie intellectuelle en sciences humaines.

1. Quid de l’esprit de recherche ?

En éducation, il s’agit toujours de réfléchir sur le « sens » conçu comme une dynamique cohérente porteuse de direction, de signification et de sensation. Sur cet esprit, Christian Verrier vient de publier un ouvrage fondamental "Former à la recherche en éducation populaire. Une voie coopérative d’émancipation avec, par et pour le peuple" (Chronique Sociale, 2017, 190 pages). À ce propos, voir la vidéo en liaison avec cette recherche-action coopérative http://rhizometv.cluster1.easy-hebergement.net/web/spip.php?article179.

- Recherche de quoi ?

Du sens conçu comme cohérence d’un vécu qui a surmonté l’épreuve du non-sens radical de toute vie et qui accueille, pour lui-même et pour le monde, l’imprévisible et la finitude de tout ce qui naît, se développe et meurt.

Aujourd’hui des outils techniques sophistiqués nous permettent de scruter nos origines cosmiques et de prévoir notre fin collective. Nous revenons 13,5 milliards d’années-lumières en arrière lors du Big-Bang et nous allons 5 milliards d’années en avant pour penser la fin énergétique du soleil et notre finitude terrestre (probablement d’ailleurs bien avant).

Le sens ne peut être recherché que dans un vécu du présent pleinement reconnu et en relation complexe et totale avec les autres et le monde dans sa totalité.

L’astrophysique contemporaine pose la question d’un « principe générateur » de l’évolution de l’univers.

Les neuro sciences celle d’une conscience non locale englobante au sujet pensant et imaginant.

La pensée cartésienne dominante en sciences doit s’infléchir pour laisser la place à d’autres versants plus intuitifs, sensibles et même inconnus pour beaucoup en Occident.

La question du sens : quelle direction, quelles significations, quelle inscription corporelle de l’esprit ? détermine la dynamique de l’éducation d’aujourd’hui.

Les chercheurs tentent d’y répondre dans chaque discipline et plus encore au croisement de plusieurs disciplines. Chaque « objet de recherche » est « construit » et éclairé par une pluralité de disciplines scientifiques et de méthodologies qui apportent non une réponse mais un autre jeu de questions sur la réalité.

Le sens accumule ainsi du sens à partir d’une ignorance fondamentale sur ce qui est et devient. Le danger est de croire qu’on a enfin découvert la racine de toute chose. C’est celui des Suprêmes Théories qui conduisent toujours à une dictature de la pensée et à une sorte d’inquisition dans le fond d’origine religieuse.

En sociologie par exemple deux tendances se confrontent depuis l’origine.

- Celle d’Auguste comte, de Karl Marx, d’Emile Durkheim, de Max Weber, Claude Levi-Strauss etc qui soutient la possibilité d’une science objective de l’homme et du même coup d’un repérage interprétatif de la réalité en traitant « les faits sociaux comme des choses ». et en cherchant leur causalité souvent à partir d’un seul principe heuristique (par exemple la lutte des classes, la structure, la typologie idéal-typique etc)

- Celle de Gabriel Tarde, de Georg Simmel, de Norbert Elias, etc qui redonnent une place prépondérante à la singularité humaine, à la vie socio-affective, et on dirait aujourd’hui à la complexité dynamique et imprévisible du vécu.

On peut classer les sociologues plutôt dans l’une ou dans l’autre de ces deux tendances.

D’un côté Pierre Bourdieu par exemple qui considère la « science » sociologique et la défend tous azimuts.

De l’autre Michel Maffesoli qui prend en compte la vie sociale sous forme de réseaux multiples, de tribus, emportés par l’imaginaire et une « raison sensible » toujours difficile à discerner, notamment par la raison purement instrumentale.

- Recherche par qui ?

Je distingue trois types de chercheurs de sens

* les chercheurs de Vérité : Ils posent un postulat que derrière l’apparence il y a une cause première à découvrir (Dieu, le désir, la pléonexie,, l’Intelligence suprême, la nature etc)

Ils en arrivent nécessairement tôt ou tard à une attitude dogmatique qui exclut la contestation à partir d’autres points de vue. C’est le cas de la religion. Mais aussi de la pensée scientifique ou artistique et littéraire plus souvent qu’on ne le croit.

* les chercheurs d’existence qui refusent de mettre en avant l’interprétation abstraite de la vie au détriment justement du déroulement concret de celle-ci.

Le sens dans ce cas est inclus dans le processus et non dans le protocole. Il est élaboré par soi-même mais avec autrui, souvent dans un conflit inévitable car jamais les jeux sont faits et fermés. La fonction critique demeure vive. La reconnaissance de la complexité de la vie en acte pleinement acceptée avec sa dimension d’incertitude. L’imaginaire est une catégorie essentielle de ce type de chercheurs mais aussi la sensibilité. La recherche du sens s’opère plutôt par apophase (au lieu du ou bien, ou bien et parfois le et, et des chercheurs de Vérité, c’est le « ni, ni » qui devient opératoire d’une pensée de la négation pour approcher une réalité qui échappe sans cesse, un « réel voilé » comme dit le physicien quantique >Bernard d’Espagnat).

* les chercheurs de pouvoir : ils sont animés par le désir d’accaparement et de maîtrise de biens matériels et symbolique comme des êtres humains qui les produisent, sous le couvert de « justifications » diverses et sophistiquées.

On les trouve dans toutes les sphères de la vie sociale : politique bien sûr, mais aussi artistique, scientifique, religieuse, sportive, etc Ils relèvent d’une dimension ancestrale de la vie collective qui a engendré la phase magico-religieuse.

2. Capitalisme et esprit de recherche

Tout chercheur de sens aujourd’hui et depuis plusieurs siècles, disons depuis le XV—XVIe siècle, s’inscrit nécessairement dans un « esprit » dominant : celui du capitalisme.

Le chercheur peut tenter de prendre des distances critiques, il reste enclos dans cette sphère. Même ceux qui ont voulu en sortir, dans les années soixante-dix pour vivre en communauté loin de tout ont découvert comme l’écrivait les sociologues de l’époque l’existence de "au fond de la forêt, l’Etat" et pas n’importe lequel : l’Etat marchand.

Pour commencer à comprendre où nous sommes inscrits en tant que chercheur de sens, il faut distinguer de nos jours plusieurs âges de l’esprit du capitalisme ».

Je suivrais l’excellent ouvrage de LucBoltanski et Eve Chiappelo « Le nouvel esprit du capitalisme » (Gallimard, coll.Tel, (1999),réd 2011, 960 p.).

Les auteurs repèrent trois moments déterminants dans l’évolution du capitalisme (dont ils n’ont pas peur de redonner le nom disparu des sciences sociales depuis les années 80) :

— le premier esprit du capitalisme familial dans la foulée du capitalisme marchand des premiers siècles et son évolution vers l’organisation industrielle, portée par des grandes familles d’industriels (les Renault, les Peugeot, les Citroën, les Michelin etc). qui a construit un univers de la manufacture et de l’usine ouvrière de grande ampleur, soumise au contrôle hiérarchique, à la division technique et sociale du travail, à la taylorisation des tâches etc).

- le deuxième esprit du capitalisme des trente glorieuses (entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 70) mais qui a commencé dès les années trente. C’est l’organisation capitaliste plus moderne, avec surtout émergence de la catégorie des « cadres » pour le soutenir. C’est une période d’organisation syndicale aussi bien du côté patronal que salarial, les cadres revendiquent un part d’autonomie dans leur travail en contestant le pouvoir exclusif des dirigeants issus du népotisme familial et souvent peu compétents sur le plan technique et économique. Les ingénieurs et cadres viennent de plus en plus de grandes écoles de commerce et forment un réseau qui se renforcent par leur compétence. Ils ont des idées nouvelles et tentent de les faire passer dans l’entreprise et la société. Ils négocient des « conventions collectives », des « contrats » qui garantissent une certaine sécurité d’emploi.

- le troisième esprit du capitalisme depuis les années 80-90, celui des « managers » formés et formatés par les grandes écoles de commerce et d’ingénieurs, qui reconnaissent opérer dans une société complètement connexionniste et informatisée, où le déploiement de l’action en réseaux devient prépondérant et où la mondialisation de l’économie capitaliste s’affirme de plus en plus déterminant des enjeux de pouvoir loin de la « concurrence parfaite » des idéologues de la science économique libérale. Il s’ensuit une modification importante de la fonction de dirigeants d’entreprise et des cadres devenus « managers ».

La métamorphose de l’esprit critique

La dynamique du capitalisme depuis les origines n’a pas exclu l’esprit critique et ses retombées concrètes.

Pendant longtemps on a vu se développer une critique sociale portée par le mouvement ouvrier, des intellectuels contestataires et souvent révolutionnaires (croyance au « grand soir » qui s’ouvrirait sur « des lendemains qui chantent »).

Les cadres et dirigeants du capitalisme dans les entreprises et dans la vie sociale ont dû faire avec dans la mesure où ils ne pouvaient sans cela justifier leur action de pléonexie sous-jacente en régime politique dit républicain et démocratique.

L’enjeu a consisté à récupérer des élans contestataires dans le management moderne en accordant des zones de libertés relatives, d’autonomie d’équipes de travail, de production d’idées nouvelles concernant les méthodes de travail, les styles de relation dans l’entreprise etc. Cela a touché les syndicats et à affaibli leur influence dans les milieux ouvriers. La pensée proprement révolutionnaire est devenue réformiste en laissant de côté à la fois « la lutte des classes » (aujourd’hui pour le parti communiste l’emblème « la faucille et le marteau ») et même le mot « capitalisme » remplacé par celui de « libéralisme ».

Mieux encore une nouvelle forme de l’esprit critique appelée par les auteurs Boltanski et Chiapello « esprit artiste » a été également récupéré par le management moderne.

La critique « artiste » du capitalisme s’étayait sur le mode d’existence des « artistes » depuis le XIXe siècle. Il était fait d’une valorisation de la liberté de création, de l’indépendance, de l’authenticité de la vie, de la motivation pour une vie intense, personnalisée, mais peu encline à la mobilisation collective, sauf exceptions momentanées dans des périodes chaudes de l’Histoire. Cette critique « artiste » s’est largement affirmée lors des événements de mai-juin 1968 et a perduré dans les valeurs de beaucoup de protagonistes de l’époque, notamment des jeunes futurs cadres de l’économie et de la politique.

Le « néo-capitalisme » a su opérer une récupération subtile de cet esprit contestataire en accordant aux managers des années 90 un plus large part à l’autonomie et à la création, à la déhierarchisation de la vie de travail, à la reconnaissance du besoin d’engagement porteur de sens, mais en même temps il a enfermé les acteurs de l’entreprise dans un autocontrôle qui garantissait le bien-fondé de l’action et a conduit les managers à faire disparaître de plus en plus la frontière entre la vie de famille et la vie de l’entreprise. De plus la compétition aidant et l’activité managériale devant tenir compte de la mobilité et de la vitesse de l’information, la pression de la direction des entreprises, coincée par des actionnaires dominés par des fonds de pension anonymes et surtout préoccupés de rentabilité à court terme, du fait de la financiarisation de l’économie bancaire, enserrent les managers dans des dilemmes difficiles à résoudre et des pathologies de plus en plus évidentes.

Sans doute l’affaiblissement de la critique sociale et également de la critique artiste commence à être remis en question de nos jours, du fait du « capitalisme de catastrophe » comme je l’appelle auquel conduit le « néo-capitalisme » quant à l’ambiance de travail et surtout le manque de travail pour le plus grand nombre, les jeunes en particulier. On assiste un peu à une relance de la critique sociale qui se manifeste par un renouveau de la critique « marxienne » et par l’ouverture sur une critique du « divin marché » (DR Dufour).

Néanmoins il me semble qu’il manque la reconnaissance d’une autre critique de plus en plus vive quoique souterraine dans la socialité contemporaine : la critique que je nomme « noétique ».

La critique noétique semble rester dans l’orbite du néo-capitalisme car elle ne se manifeste pas par des appareils de contestation comme les syndicats ou les partis. Même les « Verts » ne représentent pas la nature profonde de cette critique.

Elle résulte d’une profonde transformation expérientielle de la vie individuelle avant tout. Les techniques de développement du potentiel humain spécifiques à l’esprit artiste des années soixante-dix ont débouché sur la connaissance d’autres cultures et d’autres modes de vie, notamment en Asie. Les pensées ancestrales de ces régions sont passées en Occident et influencent de plus en plus des catégories importantes de la population, notamment parmi les couches cultivées. Certes, l’inverse est vrai. La mondialisation conduit à l’occidentalisation du capitalisme à travers le monde entier. Mais on méconnaît trop la résistance symbolique animée par le fond philosophique traditionnel de la pensée chinoise et asiatique.

C’est ainsi que la méditation pratique par les arts martiaux, le Tai Ji, le Yoga etc alimente de mieux en mieux un regard critique sur l’enfermement d’existence du néolibéralisme. Devant l’effondrement des valeurs et du sens de la vie individuelle et collective, la critique noétique revendique l’exigence d’un lâcher prise, d’un détachement par rapport aux emprises des institutions marchandes et industrielles.

Je nomme le résultat de ce processus de « transformation silencieuse » la « société infiltrée », un peu comme si une eau vivifiante venait jouer son jeu en s’infiltrant dans les interstices inéluctables d’un capitalisme qui ne peut plus être un « bloc » de béton mais qui est de plus en plus un ensemble mouvant, rapide, mondialisé, complexe, métissé et ouvert sur l’imprévisible (y compris le catastrophique pour l’humanité).

Pour la conscience noétique, conscience englobante, holiste, de reliance, interactive, de « fraternité de reliance » et non « de combat » comme le vivent des acteurs sociaux issus ou proches du bouddhisme engagé comme Thich Nhat Hanh ou encore des « penseurs » non-dualistes comme Krishnamurti. La discipline-phare est l’écologie politique dont la logique ruine l’esprit de pléonexie du capitalisme. En cela la critique noétique est « éco-révolutionnaire » à partir de la personne requalifiée en tant que « sujet historique » au sein d’un réseau de créateurs.