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François Jullien et l'identité culturelle - Le Journal des Chercheurs
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François Jullien et l’identité culturelle

jeudi 3 novembre 2016, par René Barbier

François Jullien est assurément un des philosophes des plus féconds aujourd’hui.

Un philosophe au sens propre, c’est-à-dire axé sur le concret et la pensée, mais qui met en relief le caractère inéluctable de la langue et de la culture qui s’y réfèrent, sans pourtant s’enfermer dans leurs arcanes. Il y fait jouer ce qu’il appelle "l’entre" par "l’écart" qui inventent le "commun" contrairement à l’uniformité mondialisée sont couvert d’universel.

C’est bien le cœur de son propos dans son livre "Il n’y a pas d’identité culturelle" (éditions L’Herne, octobre 2016. 95 pages).
Sa philosophie exclut le "goût de l’Un" dont parlait Pierre Emmanuel en chrétien.

L’"entre" consume toute substance et toute synthèse comme toute analyse.
Il ne reconnaît que le dialogue par la parole philosophique qui exclut le silence méditatif du sans concept et du sans image.

Sur ce point il est plus intransigeant que André Comte Sponville qui explore, en dehors de la philosophie, ce champ de perceptions.

Du coup il critique aussi bien le dialogue des cultures idéalisées sous forme de paix universelle comme le "clash des civilisations" de Samuel Huntington.
Il insiste pour la valorisation des "ressources" de chaque culture, à partager pour faire fructifier le "commun" de tous, un commun qui ne refuse pas la part créatrice et l’altérité de chaque culture, sans les enfermer dans l’enclos culturel du multiculturalisme.

Pensée riche et questionnante qui arrive fort à propos en France ou les particularismes identitaires s’agitent comme des chiens fous.
Reste que François Jullien refuse de penser la question de l’Un sous la multiplicité culturelle et humaine.

C’est là ma principale question à son sujet.

Non que je me rattache à l’idée de l’Un créateur dans les trois monothéismes. Mais il me semble que l’on doive conserver dans l’esprit la question de l’unité des polarités et des diversités. C’est celle du Tiers dans le jeu des bi-polarités.
C’est la question que je posais à mes amis en sciences de l’éducation lorsqu’ils publiaient un livre sur les "identités multiples", chez Anthropos il y a quelques années.

François Jullien balance par-dessus son épaule "la mythologie de l’Un premier et du monisme" (page 44).

Pour lui il s’agit toujours du pluriel en même temps que du singulier.
Soit ! Est-ce possible au niveau interculturel ? Peut-être ? Mais qui organisent et créent les cultures si ce ne sont les humains ?

Qu’est-ce qu’un être humain ? Le philosophe affirme qu’il ne peut s’agir d’un être originel doté d’une unicité par ce qu’il serait compris à priori comme un tout substantiel, une monade close sur elle-même.

Dans un de ses livres récents. François Jullien parle d’une nécessité de se démarquer de l’engluement dans la matière en tant que vie (le Vivre), et de se désadhérer de la vie naturelle pour entrer dans l’existant réfléchi ( l’Existence) dans "Vivre en existant. Une nouvelle éthique" (ed. Gallimard, 2016, 281 pages).

Une première étape est celle d’une non coïncidence entre la nature physico-chimique et le vivant. Une seconde est la désadhérence de l’humain existant à l’égard du vivant naturel. C’est la particularité du sujet humain en tant que penseur.

Processus long et difficile mais nécessaire pour faire émerger l’existence intelligente.

Mais le vivant n’est-t-il pas pluriel dans toutes ses formes, et pourtant un dans son essence : la vie.

N’est-ce pas la raison pour laquelle des êtres d’espèces très différentes sont capables de se rapprocher et même de s’entraider ? On n’en trouve des exemples tous les jours dans des vidéos sur le Net. Chats et chiens, chiens et dauphins, homme et lion, hippopotame et impala etc.

On se demande parfois si ce n’est pas plus difficile entre des sujets de l’espèce humaine séparés sans cesse par l’absurdité des croyances absolues et des idéologues de toutes sortes.

Le vivant humain est pluriel dans ses cultures et entre les cultures mais un en tant que vie qui comprend intrinsèquement le non-vivant.

Vivant et non vivant forme une totalité dynamique avec des qualités et des attributs non symbolisables, inconnaissables et émergentes en dernière instance.

Elle relève d’une création intra mondaine fondamentale que personne ne peut nommer et comprendre vraiment, au sein d’une croissance complexe de l’univers.

Le concept d’écart de François Julien permet de remonter à l’origine, en cascade, et insiste sur un processus de transformation incessante (page 69 de "Il n’y a pas d’identité culturelle") qui ouvre le champ du Devenir.
Mais cela aboutit chez le philosophe rationaliste à une interrogation quant au sens du silence partagé au cœur même du dialogue, que le bouddhisme zen suggère en pratique (P.83).