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L’âme et le corps en toute intelligence avec François Cheng

mardi 1er novembre 2016, par René Barbier

François Cheng dans son livre " De l’âme" (Albin Michel, 2016, 156 pages), nous parle de l’âme chevillée au corps pendant l’existence humaine, à partir de son expérience personnelle ouverte sur la beauté, l’infini, mais aussi le tragique de la vie en société.

En tant que chinois, taoïste et chrétien, il nous livre aussi un chemin d’espérance après la mort singulière.
Il écarte le bouddhisme qui ne connaît pas l’âme dans sa sagesse (page 56-57.)
Ce qui me paraît intéressant chez lui, c’est son insistance pour oser parler de l’âme pendant la vie.

Je laisse aux croyants le soin de le suivre sur l’autre face de l’être.
Dans la spiritualité laïque et dans l’esprit non-duel qui me sont plus reconnus, puis-je parler de l’âme ?

Il faut revenir à la tri-polarité corps, âme, esprit.
François Cheng parle de l’âme magnifiquement à cet égard.
D’abord la solidarité corps et âme (page 26), mais avec une prévalence de l’âme.

Elle est si simple dans le vouloir-vivre de l’enfant ( page 28), et de toute la nature (page 29) et plus tard en toute reconnaissance intelligible de la Nature, si proche de Spinoza, dans ce désir d’être qui incite à revenir au grand Désir initial (page 29).

Ce vouloir désir-être, lui semble évident, en particulier sous le poids du tragique de la guerre (page 30-31) qui s’affirme par la conscience du mal inéluctablement liée à l’âme corporelle.
Un serpent (ou la mort évidente) se glisse-t-il vers lui lorsque à 16 ans en pleine déroute dans la Chine bouleversée, et tout à coup la peur panique qui l’étreint lui découvre aussi à la fois la vérité de la mort et son dépassement (page 32-34).

il ne peut s’arrêter au pessimisme absolu du philosophe à ce sujet et affirme cette tension vers un Ouvert (page 34).
L’âme lui semble en nous depuis notre naissance, d’abord en tant que pré-langage (page 35).

Pour nous en parler, l’âme c’est tout ce qui nous permet de nous émouvoir, de ressentir, de conserver en mémoire inconsciente notre vécu.
Pour lui il s’agit du désir, de la mémoire et de l’intelligence du cœur (page 40) et il écrit "l’esprit raisonne, l’âme résonne", "L’esprit est Yang, l’âme est Yin" (page 41).

L’esprit est là pour prendre conscience de la réalité de l’âme. Elle demeure le fait de l’unité de la présence de l’Un dans l’univers (page 42). Unité du fond commun comme valeur de l’être humain (page 43).
En conséquence toute dérive, toute marginalité n’est pas à éliminer.
L’esprit doit en reconnaître la pertinence comme ce fut le cas chez Simone Weil, pense-t-il (p.124), qui exprime si bien les "besoins de l’âme" (p.133).
L’âme est complexe et simple à la fois (p.147) et féconde la poésie (p.48 et 50).

Elle n’exclut pas pour autant le tragique (p.51 et 53).
L’âme se profile et s’impose dans presque toutes les traditions spirituelles de l’humanité depuis toujours (p.54 à 69).
Elle met en œuvre un processus dialectique (p.67).

Parler de l’âme est-il ringard (p.74) ? Et nous plonge-t-il dans l’étrangeté ?
Il ne s’agit pas seulement du corps-esprit qui conduit au dualisme (p.75).
Elle ouvre l’espace de la charité (p.81), comme la pleine conscience de la nature ( en Chine p.82) et du sacré dans le monde (p.88) ou dans l’art et la beauté (p.89-90).

Sur ce plan l’âme suscite la création dans la mesure où elle est branchée sur la Voie (p.93) comme dans l’art pictural chinois. Avec l’âme, beauté et bonté se répondent et s’étayent (p.95). Sans exclure la possibilité du Mal (p.96).
Mais toujours le corps réclame son dû ( par exemple ce qu’écrit F.Cheng dans son expérience de la soif dans le désert de Gobi p.99 ou d’une syncope dans la rue comme il en a fait l’expérience (p.109-112) ou encore celle de la musique.

L’âme n’exclut pas la souffrance qui en même temps nous relie (p.115).
En philosophe, Simone Weil paraît, pour l’auteur, comme l’exemple-type de l’émergence de l’âme chez une personne (p.123 et ss) au delà de l’intellect (p.123).

Ne propose-t-elle pas face au déracinement humain dans nos sociétés tragiques, une nouvelle conscience de l’enracinement (p.130) ? Une reconnaissance du Beau total (p.132) et des "besoins de l’âme" (p.133 et 134) ?
N’est-ce pas le point focal du devenir de la raison (p143) en se confondant avec le divin ?

"Suis-je dans le vrai ? C’est une question qui me dépasse" soutient François Cheng dans les dernières pages de son livre ( p.148).
Toutefois l’âme demeure pour lui, même si le corps entre en déchéance et l’esprit en déficience.

Il demeure Chinois, en affirmant que l’âme reste reliée au courant du Devenir - la Voie, parce qu’elle relève du Souffle originel qui est le principe de vie même (p.149).
Il rejoint ainsi l’Inde non-dualiste tout en s’écartant du bouddhisme, et parle de l’âme-aum, et termine en chrétien par "amen".

Il est le poète de l’Ouvert, si chère à Rainer-Maria Rilke.

Je le suis sur cette dernière expression et plus largement sur son approche de l’âme tant que l’on réfléchit sur cette fraction de vie appelée une existence humaine, marquée par une naissance et par une mort.

En deçà et au-delà, il s’agit plus d’une production imaginaire, certes très subtile, mais à laquelle je ne peux participer consciemment.
Je demeure sur une position agnostique du "je sais que je ne sais pas" car le Réel pour moi est "voilé" comme dit Bernard d’Espagnat, et plus encore non symbolisable et radicalement inconnu et inconnaissable par la pensée.
Durant l’existence concrète, des expériences vécues m’ont fait connaître la réalité de l’âme sensible et la nécessité de pouvoir en parler, d’avoir un mot pour le dire.

Je pense que si ce mot est tombé dans les oubliettes dans le cours de notre histoire depuis des siècles, c’est selon un processus qui ressemble à celui que l’on découvre de plus en plus l’impossibilité de dire chez certaines personnes.
Peu de temps avant sa mort mon vieil ami et grand intellectuel Jacques Ardoino, n’arrivait plus à prolonger une argumentation. Les mots n’arrivaient plus sur ses lèvres mais des portions de pensées lui échappaient aussi.
Il en était conscience et cela lui faisait sentir les affres de la vieillesse et de son "naufrage" inéluctable.

Pourtant je sentais bien qu’au fond de lui-même, le sens du mot ou de la pensée demeuraient vifs et clairs.
C’est sans doute ce qu’a bien ressenti aussi le poète Christian Bobin à la fin de vie de son père qu’il adorait.
La maladie d’Alzheimer a atteint la civilisation moderne. Dans la notre ou la nomination de l’âme disparaît dans les brumes de la mémoire.

Nous, les non-croyants, en un dieu créateur, nous vivons cette connaissance, le plus justement possible. Pourtant le poète que je suis, sait aussi que l’âme sensible existe au fond de tout être, même si l’on n’ose plus en parler.
Mais faut-il l’appeler âme ? Peut-on même nommer cette certitude ?
Qui peut soutenir la pertinence de son immortalité et de sa nature essentielle ?
Durant la vie concrète, elle se conjugue avec le corps et l’esprit pour devenir l’animation de l’ensemble humain dynamique. Les animaux ont-ils une âme ?
Pourquoi n’aurait-elle pas une fin comme tout ce qui existe ?

L’attitude bouddhiste qui ne pense pas en terme d’âme mais plutôt de relations et d’interdépendance, centrée sur le présent, ne corresponde-elle pas à une vérité plus pertinente pour l’être humain, au moins dans le bouddhisme zen ?

Cette conclusion ne s’ouvre-t-elle sur une béatitude imprévue, en fin de compte, comme le soutient le philosophe André Comte-Sponville au bout désespérant de sa logique philosophique ?