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SAGESSE LAÏQUE ET SPIRITUALITÉ SPIRALÉE

jeudi 1er octobre 2015, par René Barbier

Le but de cet article est d’énoncer ce que j’entends par une spiritualité spiralée qui est constitutive à mon avis d’une sagesse laïque contemporaine.
Il fait suite à une première vidéo où je parlais de six auteurs contemporains importants à propos d’une sagesse laïque

http://youtu.be/0wGNDnUhogc

Schéma du processus

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VOIR la vidéo n°1 http://www.dailymotion.com/video/x2o9a8r Première réflexion sur les rapports entre une spiritualité contemporaine aboutissant à une sagesse laïque et l’éducation au sens d’une expérience personnelle radicale.

Voir vidéo n°2 sagesse laïque2 sur la religion:cliquez ici

Voir vidéo n°3 sagesse laïque3, séquence consacrée au spirituel :cliquez ici.

Voir vidéo n° 4 sagesse laïque 4, séquence consacrée à la présentation de la notion de sagesse laïque en conclusion, cliquez ici.

1. Du réel

Commençons par le réel qui constitue tout ce qui est.
Pour moi, ce réel est de l’ordre du non symbolisable. Cela est dû à notre constitution physique et à la structure de notre cerveau que nous connaissons à peine.

Il se peut que certains êtres humains soient capables par une méditation approfondie et silencieuse d’appréhender ce réel avec une certaine pertinence. Je laisse la porte ouverte sur ce point. Basarab Nicolescu nous propose une élaboration théorique directement liée à sa haute formation scientifique en physique quantique et parle de « Tiers Caché ». Jiddu Krishnamurti parle d’Otherness à partir d’une expérience intérieure de haute intensité spirituelle dans les années 1920. [1]

Dans l’ensemble, je préfère reconnaître que la théologie dite apophatique qui opère par négativités successives, me paraît la plus appropriée pour avancer vers ce réel dont nous sommes faits et que certains appellent Dieu, d’autres la Vie, Le Monde, la Nature. On sait que Baruch Spinoza assimile Dieu et la nature dans le troisième genre de connaissance. C’est par une raison intuitive chez lui que cette nature peut-être connue. Je m’en tiens à une attitude certainement assez proche du "Cosmos" de Michel Onfray et d’une ontologie matérialiste athée. [2] Mais je suis très sensible à une dimension agnostique d’interprétation de ce qui est. La raison nous rend matérialiste et athée. La poésie et l’art provoquent sans cesse des brèches dans notre certitude. L’éveil spirituel spontané quand il s’accomplit constitue une brèche radicale du sujet qui métamorphose la structuration de notre interprétation du réel.

C’est la confrontation à ce réel qui a conduit les êtres humains à proposer des solutions pour calmer leur angoisse d’être, apparue dès la prime-enfance. [3]

Lorsque je veux sortir des eaux de l’apophase et apparaître plus cataphate, je parle de Profondeur que je fais suivre de Reliance et de Gravité. Sur le plan phénoménal, nous trouvons le réel, le cosmos, la nature, le vivant et l’imaginaire/symbolique humain.

Pour ma part, Le Réel, c’est le « tout-autre » ou le non-savoir radical. Le Cosmos correspond à l’englobant matériel et ce que l’on croit savoir de lui. La Nature est la manifestation du Cosmos en tant que Terre et sur la Terre. Le Vivant (minéral, végétal, animal (humain) son émergence humaine sur cette planète et l’Imaginaire/Symbolique sa caractéristique fondamentale d’imagination active aux prises avec les éléments du terrestre et du cosmique.

2. Le sacré

Le sens du sacré est certainement celui qui est généré par une conscience relative du réel. Pour Mircea Eliade, le sacré n’est pas un moment dans l’évolution de la psyché, mais une donnée fondamentale de sa structure. Qui peut savoir ? De fait, le sacré fait partie de notre horizon existentiel, selon des modes différents et selon les cultures et l’histoire.

La poésie est sans doute un reflet de ce sens du sacré, même pour les poètes les plus matérialistes, comme Eugène Guillevic par exemple, dans son recueil Terraqué.

Le sacré est le sens existentiel, appréhendé à travers nos cinq sens au moins, de ce réel vers lequel nous tendons à l’intérieur de nous-mêmes, en tant que nous sommes aussi ce réel qui appelle notre accomplissement.

Sous cet angle, le sacré manifeste l’énergie fondamentale de notre puissance d’exister dans la nature, avec les autres et avec nous-mêmes.

La distinction entre sacré et profane, relève d’une classification de la science anthropologique.

Elle est liée à l’essor des civilisations. Plus on remonte dans le passé et plus cette distinction se réduit à une portion congrue. Il se peut que dans des temps préhistoriques, tout était sacré et le profane était inconnu. Inversement dans les sociétés contemporaines, le profane semble recouvrir tout le sacré. Ce profane contemporain est essentiellement constitué par un matérialisme économique et libéral, animé, semble-t-il, par une pulsion de mort et travesti par une diversité superficielle et insignifiante.

3. La religion

Les diverses religions constituent, de par le monde, et dans l’histoire, la manifestation organisationnelle du sacré. Porté par l’expérience mystique, ce sacré s’est axé, peu à peu, autour de l’institution d’un Dieu unique et créateur. Il a donné lieu à une interprétation écrite dans les religions du Livre (la Bible, l’Évangile, le Coran), et des exégèses, des gloses, à n’en plus finir, qui définissent des scissions et des barbaries.

Mais en Asie, notamment en Chine, il en a été tout autrement, par le biais du taoïsme, du confucianisme, et du bouddhisme chinois. Ici pas de Dieu créateur, néanmoins existence d’un sacré intramondain évident à partir du Tao (Dao) englobant dont personne ne peut parler mais qui se laisse appréhender par des « souffles », des énergies qui sillonnent le corps humain.

Les religions du livre, et principalement la religion chrétienne, à partir du IVe siècle, qui a institué une Église, avec ses spécialistes du sacré intermédiaires que sont les prêtres, avec un principe d’imitation de la vie exemplaire de Jésus et d’un principe d’obéissance aux textes sacrées de référence et au chef de l’Eglise. Le même principe d’obéissance anime le monde mulsulman, dans l’Islam salafiste, à partir du texte coranique, comme le propose l’interprétation du poète Adonis. [4]

Le champ symbolique de cette église n’a pu perdurer que par le relais dans la vie quotidienne de la politique, de la science, et de l’art. Toutes les représentations du monde et leurs interprétations ont été impactées par ce champ symbolique, comme le montre, parfois sévèrement, Michel Onfray dans son livre Cosmos.

On ne peut guère comprendre la nature de l’institution religieuse sans faire référence à ce qu’est une institution. C’est le philosophe Cornelius Castoriadis qui a le mieux clarifié la notion de l’institution dans son livre de 1975 sur "L’institution imaginaire de la société" (Seuil).

Pour Castoriadis, l’institution est un réseau symbolique, socialement sanctionné, qui comprend en proportions est en relations variables, une composante fonctionnelle est une composante imaginaire. Toute institution articule ces deux dimensions à la fois fonctionnelle et imaginaire. L’organisation donne vie à l’institution en encadrant la puissance instituante de cette dernière. Ce faisant, l’organisation ne cesse de produire de l’ordre établi, de l’institué, fût-elle considérée comme révolutionnaire au départ.

L’organisation est l’élément le plus important du codage du sacré dans l’institution. La part inimaginable du sacré liée, intrinsèquement, à la nature du réel non symbolisable, est réduite à la portion congrue et surtout repérable, sur laquelle on peut agir d’une manière fonctionnelle. Pour l’agent de l’organisation, il s’agit toujours "d’en faire" plus (ou d’enfer) comme je l’ai analysé dans un texte du "journal des chercheurs".

C’est la raison pour laquelle un sage comme Krishnamurti s’est toujours refusé à instituer toute organisation du sacré et qu’il a demandé, dès son décès à Ojaï, en Californie en 1986, que son corps soit immédiatement incinéré et ses cendres réparties en trois endroits et pays différents. Il pouvait ainsi espérer que ses "disciples" qu’il a toujours refusés, ne viendraient pas réaliser des "rituels" sur sa tombe.

Avec la religion, le sacré instituant qui était directement lié au réel non symbolisable, est devenu un sacré institué, repérable, porteurs d’une violence symbolique intrinsèque et de contraintes physiques secondaires et dévastatrices.

On peut penser avec Marcel Gauchet que le christianisme est, néanmoins, la religion de la sortie de la religion. C’est la fin d’un cycle qui conduit à la remise en cause de la religion et de la spiritualité.

Que nous dit Marcel Gauchet, face à la montée paradoxale de tous les fanatismes religieux ?

L’évolution de l’emprise de la religion a changé avec la transformation de l’imaginaire social dans les sociétés modernes et ce n’est pas une simple sécularisation du sacré. La « sortie de la religion » provient de l’accomplissement de l’histoire du christianisme parce que sa virtualisation était inscrite dans sa structure.

Il y a une singularité chrétienne : l’événement christique de l’incarnation, le Christ comme « messie à l’envers ». La figure du messie comme conquérant envoyé par Dieu pour réunir les hommes se transforme avec Jésus (l’homme-Dieu) comme une figure sans pouvoir qui souligne ici-bas, absolument, la dissociation entre le visible et l’invisible : « il vient signifier la double extériorité de Dieu par rapport au monde et de l’homme par rapport à la création » (Marcel Gauchet) [5]

C’est le contexte historique de la fin de l’empire romain et du début du XIe siècle qui a permis au christianisme d’être la seule religion à avoir des dispositions spécifiques pour pouvoir sortir de la religion, ce qui n’a pu se passer à Byzance par exemple.

Dans le christianisme Dieu s’absente du monde en la personne du Christ et laisse place virtuellement à l’action intramondaine sur le mode de la science, de la technique ou de la politique, qui vont jouer nécessairement leur jeu déstructurant. Le judaïsme par contre, dans le même cas, demeure apolitique et se réfugie dans son identité orthopraxique à usage interne. Le christianisme inaugure ainsi une interrogation sur ce que le Christ a vraiment voulu dire et sur le sens de sa venue parmi les hommes. Il prête le flanc à la critique et à sa déconstruction philosophique. Cette sortie de la religion est une transmutation de la religion en autre chose que la religion. Les êtres humains, en effet, ne suppriment pas en leur être l’homo religiosus propre au sacré. Mais coupés des institutions traditionnelles religieuses « ils sont travaillés par une inquiétude profonde qui cherche son nom » (p.114). Cela se traduit par une nouvelle relation à soi-même, à son intériorité expérientielle.

Cette dernière va chercher tous azimuts des points de repère, dans les spiritualités orientales comme le bouddhisme, sans s’apercevoir le plus souvent du contre-sens de cette recherche. Il ne s’agit pas dans cette spiritualité de renforcer l’intériorité spirituelle propre au « développement personnel » mais de la dépasser dans une connaissance transpersonnelle.

Le désir de connaître s’ouvre à la confrontation à l’inconnu problématique. Il devient une sorte d’expérience métaphysique dans la recherche scientifique, entre la poésie et l’être-en-soi et en devenir comme on peut l’interpréter dans les multiples exposés actuels d’astrophysiciens.

4. La spiritualité

La spiritualité, dans la religion du livre, est emprisonnée dans une représentation du sacré et, de ce fait, du réel. La religion est devenue le codage de la spiritualité instituée. Elle a manifesté sa grandeur dans les temps anciens, par un récit mythique porté par des bouches innombrables.

Ce grand récit qui a fait des petits, même parfois a contrario comme dans la science, a subi au cours du XXe siècle l’impact de la chute des grands récits déconstruits par les philosophes contemporains, au grand désarroi de penseurs conservateurs comme Alain Finkielkraut.

L’être humain s’est retrouvé sans repères tangibles. Il est parti vers sa solitude radicale sans bouée de sauvetage. Sa responsabilité à agir dans le monde est devenue totale et culpabilisante pour lui-même. Écrasé, il ressent profondément la "fatigue d’être soi" (Alain Ehrenberg) [6].
La compensation matérielle, liée au "Divin Marché" (Dany-Robert Dufour) [7], ne le conduit souvent qu’à la folie, au suicide, ou aux dérivatifs (drogues, délinquance).

Il y a ainsi une logique qui va du réel au spirituel, en passant par le sacré et les religions.

Mais si le réel dont nous sommes faits, bien qu’inconnu et sans doute inconnaissable, demeure ce qui est et ce que nous sommes, il est aussi la source instituante et révolutionnaire. L’essor même de toute création imprévisible.

Le véritable artiste ressent dans son for intérieur cette dynamique instituante du réel et le manifeste dans sa propre création. En cela, l’artiste est toujours à la fois marginal dans le monde et bouleversant par rapport à l’ordre établi. Cela ne l’empêche pas d’être aux prises des contraintes socio-économiques et de l’imaginaire social de son époque. Certains s’y laissent prendre et perdent leurs relations directes et intuitives avec le sacré instituant. Leur spiritualité fond comme neige au soleil. L’inventivité de l’artiste devient une instrumentation de l’imaginaire social. C’est en grande partie le cas de l’art contemporain dont la facticité s’affiche d’une manière outrancière tous les jours.

Sur ce plan, je ne suis pas tout à fait la conclusion de Michel Onfray en ce qui concerne le Land Art. Certes, il s’agit sans doute d’une réintroduction de la nature dans l’œuvre artistique, mais passée au crible du spectaculaire majestueux propre à notre époque de gigantisme.

On a vu précédemment que la religion, comme institution comportait à la fois une dimension instituée relativement rigide et une dimension cachée mais travaillant en termes négatifs les forces de l’institué.
Dans son codage du sacré, la religion conserve toujours un résidu inassimilable.
Ce sera, justement son rapport au spirituel qui nous oblige à reconnaître l’impact de ce résidu.

Le spirituel véritable est l’impacte de ce résidu lié au sacré, toujours présent dans la religion. Le spirituel est relié au sacré qui lui donne sa force de contestation radicale.

Il énergétise tout ce qui vise à l’immobilisme, à l’ordre cimenté dans le symbolique.

Mais en même temps il tient compte de l’organisationnel de la religion, donc de l’institué. Il fonctionne comme une médiation-défi par rapport à la religion.
Médiation entre l’institution et l’instituant dans la religion, mais défi par la force bouleversante de l’instituant liée au sacré qui l’anime en permanence. Le prêtre comme agent de l’institution religieuse est garant de l’institué, mais parfois en lui-même, comme mystique est porté par autre chose, autrement.
Lorsque l’on entend un prêtre parler en chaire, on sait immédiatement quelle est sa propension vers l’institué ou l’instituant. Celui qui est plus enclin au spirituel radical ouvre sa parole à la métaphore plus qu’à l’allégorie. Il accepte le flou et l’incertitude, il refuse l’assignable. Il engendre un flux d’énergie qui comprend des imprécisions, voire des erreurs factuelles, mais qui entraîne ses auditeurs vers un océan de sens.

On pourrait en dire autant du philosophe qui s’arrime au poétique au détriment du prosaïque.

Les érudits lui feront griefs de cette attitude. Les grammairiens s’en offusqueront. Mais l’être sensible qui l’écoute sera certainement plus près grâce à lui du sacré, et du même coup de ce réel insondable et non symbolisable.

Le spirituel est ainsi de l’ordre du vacillement. Par un certain côté, il tombe dans l’ornière de la reproduction. Par un autre, il suscite la métamorphose. Si la résistance de la religion est importante, elle pliera le spirituel à l’ordre établi. Dans le cas contraire, l’influence bouleversante du spirituel entraînera une déstructuration possible du religieux.

On peut penser que la sortie de la religion et sa laïcisation, apparaît comme la porte ouverte à une nouvelle influence du spirituel que masquent encore les rigidités des fanatismes univoques.

Sous cet angle, le spirituel vient, en permanence, donner du souffle au sacré.
Ainsi le spirituel approche toujours un peu plus de ce mystère du réel. Il s’éloigne du religieux mais s’ouvre de mieux en mieux au sacré. Ce dernier prend de plus en plus des formes diverses et inconnues. La culture et l’imaginaire social de l’époque y jouent leur rôle structurant, mais toujours insatisfaisant.

Le sacré s’engouffre dans les interstices et les recoins ombreux du social. Les sociologues y perdent leur latin et ne trouvent plus des mots pour énoncer les données de la métamorphose.

Le réel s’ébroue un peu plus et s’ébruite dans un sacré renouvelé qui fomente de nouvelles formes religieuses et de nouvelles croyances. Un nouveau cycle de changement est ainsi créé dans un processus en spirale car les nouveaux paliers sacré, religion, spirituel sont à la fois semblables et singuliers. Ils enrichissent notre compréhension du réel sans pour autant le définir et le réduire.

Toute la question à l’heure actuelle revient à savoir si nous allons pouvoir poursuivre la direction de la spirale en retrouvant un sacré modernisé mais véritable.

D’une certaine façon, la sortie de la religion et l’émergence d’un sujet autonome dégagé des hétéronomies emprisonnantes, peuvent être facilitatrices. À condition de retrouver le sens d’un dépassement du sujet et son incorporation dans l’ordre du cosmos.

Dans ce cas un réenchantement du monde peut apparaître avec une nouvelle expression du sacré et alimenter un nouveau cycle de la spirale.

5. La sagesse laïque

Je propose de parler de « sagesse laïque » comme aboutissement de ce parcours d’une spiritualité spiralée.

Car il s’agit bien d’une « spirale » . Parti de l’approche du réel comme inconnaissable mais néanmoins questionnant, le sacré émerge dans la conscience humaine et se transforme en religions instituées toujours en proie à un toujours plus de normes et d’interdits. Mais une spiritualité omniprésente toujours liée au sacré instituant, travaille la religion d’une façon dialectique en provoquant sans cesse de l’instituant. L’inverse étant également un fait. D’autant que la mondialisation nous conduit vers une interférence des visions du monde et de leurs champs symboliques.

La spiritualité dynamique de plus en plus personnalisée, qui en découle prend ses distances avec la religion plus ou moins paralysante ou sclérosante sur le plan critique, et s’ouvre à un sacré retrouvé comme expression d’une ontotogie cosmoanthropologique.

Le parcours peut alors continuer avec son incertitude et ses aléas inconnus. De nouvelles religions naîtront, une nouvelle spiritualité s’élaborera, un sens du sacré s’approfondira sous l’égide d’un Réel qui restera radicalement un non-savoir. Mais à chaque nouveau palier, la position ne sera pas la même, à la fois tout-autre et apparemment semblable. Le sacré, la religion et la spiritualité à venir nous sont inconnus. Il se peut même que les recherches scientifiques sur le génome humain modifient complètement « l’homo religiosus » qui nous fonde dans notre rapport au Réel. Le « cyborg » post-humaniste serait-il encore un « humain » de ce type ?

La sagesse laïque synthétise dans une dynamique spirale et processuelle les notions qui ont été approchées précédemment : le réel, le sacré, la religion et la spiritualité.

Le réel n’est pas considéré, contrairement à Hegel, comme complètement rationnel. Il n’est pas non plus irrationnel, il est non rationnel. Cela veut dire que le cerveau humain qui fait intégralement partie du réel, ne peut pas comprendre et même nommer ce réel avec pertinence.
La sagesse évolue donc dans cette univers de la compréhension humaine nécessairement limitée.

Elle s’active dans la réalité, c’est-à-dire dans la manière dont l’être humain donne du sens au monde intérieur et extérieur à lui-même par le truchement de ses différents langages.

La sagesse laïque est nécessairement de l’ordre de l’imaginaire créateur. Elle est dans le réel et change avec lui en fonction des époques et de l’histoire.
Notre temps, débarrassé des Grands Récits mythiques et idéologiques, considérés comme des absolus, est peut-être celui qui soutiendra une sagesse laïque un peu plus effective.

Je marche sur ces pavés usés du Père Lachaise. Mais qui marche ainsi ? Est-ce cette forme provisoirement organisée de l’énergie que j’appelle "moi" ou le champ illimité des relations atomiques et subatomiques qui me constitue, m’agrège au réel et me relie à tout ce qui est ? En quoi suis-je différent de la nature de ces pavés, ou de la terre qui les porte, ou des molécules et atomes de cette terre qui eux mêmes font partie de la nature et du cosmos dans leurs constituants infinitésimaux et largement inconnus ?

La sagesse laïque m’indique que je dois à la fois relier sans confondre et distinguer sans séparer selon l’excellente expression d’Edgar Morin.
C’est ainsi que je comprends le champ de relations et d’autonomie relative du sacré, de la religion et de la spiritualité.

Cette sagesse laïque va de pair avec, non la tolérance, mais la compréhension de l’ignorance dont nous sommes les maîtres d’œuvre. Je ne suis pas tolérant avec les fanatismes de tout bord qui proclament la haine et la destruction de tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Il faut des lois qui les arrêtent dans leur course folle vers la pulsion de mort.

L’être humain est un être "qui s’empêche" comme le disait le père d’Albert Camus. Souvent il faut l’aider pour cela, si possible le plus démocratiquement.
Mais la cause de son attitude mortifère réside dans l’ignorance de sa nature réelle, au delà de la bonté et de la charité. Avec d’autres, il organise son monde pour survivre à son ignorance. Il accepte de dire ce qu’il faut faire et ne pas faire. Ne pas tuer est le premier principe des spiritualités les plus élaborées.
Il tentera de le réaliser par le jeu combiné des interactions entre réel, sacré, religion et spiritualité, en sachant que l’erreur liée à l’ignorance demeure en filigrane de sa réflexion et de son action.

Pour ma part, et pour faire le plus simple possible, ma sagesse laïque s’articule autour de quatre pôles en interactions : le réel, la profondeur, la reliance, et la gravité.

Le réel est le pôle englobant et impossible à comprendre, non symbolisable.
Le reste constitue notre réalité construite, donc relative mais nécessaire.
La profondeur relève du langage et de la communication. Elle est directement reliée au réel pour pouvoir nommer, dans l’imaginaire créateur, ce qui est innommable. Tâche impossible sans doute mais indispensable pour vivre ensemble. Le langage dans ses multiples variantes, nous permet de communiquer. Le langage scientifique croit pouvoir parler du réel avec objectivité. C’est sa croyance. Le langage artistique et poétique s’étaie sur la sensibilité. Le langage mystique s’appuie sur une expérience personnelle aux confins du compréhensible et va vers le silence.

Cet être humain que je nomme "le profond" tente d’être à la hauteur de cette profondeur en réalisant le dynamisme de la réalité avec le sacré, le religieux et le spirituel,

Être nécessairement inachevé sur le plan noétique, mais en permanent dépassement.

La reliance résulte d’une juste compréhension de la profondeur. Ses catégories fondamentales sont les relations et l’interdépendance entre tout ce qui est. Nous savons par le principe de non-separabilité, affirmé par la physique du XXe siècle, que tout se tient dans l’univers. Celui qui en est conscient dans son expérience spirituelle approche l’"Otherness" de Krisnamurti ou, peut-être le "Tiers Caché" de Basarab Nicolescu.

Cela correspond à la conception de la "non-dualité " dans la spiritualité de Shankara ou du bouddhisme.

Le concept de reliance que le sociologue belge Marcel Bolle de Bal a précisé est maintenant accepté par plusieurs chercheurs dont Edgar Morin et Michel Maffesoli.

Cette reliance ne nous empêche pas de penser que si tout se tient, la diversité multiple peut exister, comme ces " multivers" ou cet "univers froissé" ( Jean-Pierre Luminet) que certains astrophysiciens nous proposent dans leurs théorisations.

Cette reliance nous conduit à rendre compte que nous dépendons du monde comme ce dernier dépend de nous, au moins en partie. Aujourd’hui on parle d’un "anthropocène" pour indiquer que l’action des êtres humains sur la nature la modifie d’une façon irréversible. Mais aussi d’un "projet anthropique" de l’organisation progressive du cosmos vers l’humain auquel d’autres veulent croire (comme Trinh Xuan Thuan).

Du coup l’être "profond" est conduit vers la gravité de l’existence individuelle et collective.

La notion de Gravité me semble inévitable aujourd’hui et s’ouvre sur la reconnaissance de la solidarité entre les êtres sensibles et sur l’éthique qui en résulte.

Pas de sagesse laïque sans ce sens de la gravité qui sous-tend aussi un sens tragique de l’existence comme le pense André Comte-Sponville. Certes le sage qui a pu accomplir son élan de vie dans la plénitude est peut-être dans une joie spinoziste au-delà de la gravité. Mais pour nous, pour le simple commun des mortels, la gravité s’impose à la conscience d’exister.

Personne ne peut savoir où nous conduit notre soif de pouvoir et de pléonexie. La détérioration de notre environnement et la fin programmée d’une multitude d’espèces vivantes nous obligent au regard tragique. Mais également à la lutte pour faire valoir l’absolue nécessité d’une écologie politique digne de ce nom.

Les chercheurs nous l’affirment : rien n’est impossible avant un seuil vers 2050.

Réussirons-nous à changer de cap et de paradigme d’ici là ? Pourrons-nous programmer au niveau planétaire une décroissance juste et acceptable pour tous ?

Que nous dirons nos enfants et nos petits-enfants auxquels nous aurons laissé une planète moribonde ?

La gravité soutient la nécessité d’une éthique radicale, individuelle, expérientielle et engendrant une morale politique d’un ordre encore inconnu.
Nous sommes bien conscients que la barbarie est à nos portes. Les thuriféraires de la Joie naïvement proclamée ne changeront pas les faits liés à notre système économique de catastrophe. Seule notre action collective, responsable et éthique pourra produire un revirement judicieux.


Écoutez l’entretien sur "sagesse et vieillissement" avec Jean Lecanu
http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1671


[1René Barbier, De la notion de « Tiers caché » chez Basarab Nicolescu et de « l’otherness » chez Krishnamurti, conférence à la journée internationale du CIRET, 15 décembre 2014, http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1922.

[2Michel Onfray, Cosmos, Flammarion, 2015, 566 pages

[3Mandy Rossignol, Quand l’enfant a peur, revue Sciences Humaines, n°spécial, mai 2015, La philosophie aujourd’hui, p.8 et 9

[4Adonis, dans sa communication à la journée du CIRET du 15 décembre 2014, Du sujet en Islam. Apories et ouvertures, https://www.youtube.com/watch?v=_aoK2D144kc.

[5Marcel Gauchet, Les sociétés sorties de la religion sont travaillées par une inquiétude spirituelle, Revue Philosophie-magazine, n° spécial hors-série Le Coran, mars-avril 2015, 114 pages, pages 103 à 114. Voir aussi son ouvrage-clé Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris, 1985.

[6Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi – dépression et société, Paris, Odile Jacob,‎ 1998

[7Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël, 2007, Folio, 2012