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De la notion de « Tiers caché » chez Basarab Nicolescu et de « l’otherness » chez Krishnamurti

dimanche 25 janvier 2015, par René Barbier

Le lundi 15 décembre 2014 le CIRET a réuni des chercheurs internationaux pour une journée de colloque autour de la notion de "Tiers caché" proposée depuis longtemps par Basarab Nicolescu.

René Barbier a développé une comparaison entre les notions de "Tiers caché" chez Basarab nicolescu et "l’Otherness" chez Jiddu Krishnamurti.


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De la notion de « Tiers caché » chez Basarab Nicolescu et de « l’otherness » chez Krishnamurti

Partie 1 Introduction

introduction

Partie 2 Tiers caché et Basarab Nicolescu

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Partie 3 Tiers caché et Otherness chez Krishnamurti

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Partie 4 Similitude et différence entre Tiers caché et Otherness

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Conclusion : le Réel

Partie orale courte 20 minutes, communication RB journée CIRET 15 déc. 2014

Partie orale : De la notion de « Tiers caché » chez Basarab Nicolescu et de « l’otherness » chez Krishnamurti

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Résumé

oral :

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René Barbier (CIRET, CIRRP)

    Tenter une approche comparative entre la pensée de Jiddu Krishnamurti et celle de Basarab Nicolescu à quelque chose d’incongrue.     Sans doute faudrait-il connaître parfaitement à la fois la vie est l’oeuvre de ces 2 auteurs pour tenter une comparaison.     À ce sujet, je reste très modeste.

    La question du Tiers caché nous renvoie à la relation entre le fond et la forme. Le poète sait d’emblée que l’intuition de la poésie consiste à saisir le fond dans la forme. La forme présente des figures multiples, innombrables liées à l’imagination déployée dans le monde.

Le fond constitue le « goût de l’Un » (Pierre Emmanuel) que le créateur ressent et peut-être appelle inconsciemment, au moment même où il crée une forme. Tout se passe comme si la forme en création, apparemment en voie de séparation, contenait malgré tout un fond inconnu qui s’y exprimait d’une matière subtile.

Il me semble que le Tiers caché de Basarab Nicolescu nous dit quelque chose de ce fond invisible, à la fois infini, éternel et omniprésent dans toutes les formes du monde, au-delà de toutes ses représentations religieuses nécessairement codées par l’Histoire.

Pour comprendre le Tiers caché, il nous faut passer par une compréhension de la relation entre l’observateur et l’objet de son observation.

Dans la physique classique, jusqu’au début du XXe siècle, l’observateur et l’objet observé sont considérés comme deux entités complètement séparées.

Il est indéniable que ce type d’épistémologie a eu des résultats intéressants sur le plan de la connaissance d’un certain niveau de réalité physique. Il a évidemment influencé l’épistémologie des sciences de la vie. Pourtant il nous faut de plus en plus la mettre en question.

J’exposerai ma compréhension de la relation entre le tiers caché de Basarab Nicolescu et l’Otherness de Krishnamurti en trois parties. La question du Tiers caché : essai d’élucidation L’Otherness l’écoute sensible par excellence Quelles relations entre ces deux dimensions de la vie.

1. LE TIERS CACHÉ CHEZ BASARAB NICOLESCU

Basarab Nicolescu est un physicien théoricien en physique quantique. Il a passé une grande partie de sa vie professionnelle au CNRS en France. Depuis les années 80 il a proposé une théorie scientifique et philosophique nommée « transdisciplinarité » qui vise à l’unité de la connaissance.

    Aujourd’hui, des principes scientifiques démontrés nous obligent à repenser la question du fond du Réel.

1.1 Principalement la question de la non-séparabilité

Au début du XXe siècle, avec la relativité einsteinienne et l’essor de la mécanique quantique, une autre épistémologie a vu le jour. Elle a bouleversé notre rapport au monde.

Désormais il nous faut compter avec le principe de non-séparabilité. Nous savons que si deux éléments, par exemple deux électrons, sont séparés, ils sont aussi reliés d’une façon encore inconnue et capable de s’influencer à une vitesse plus grande que la lumière.

Tout se passe comme si une trame, un champ d’énergie subtile, les réunissait, sans que nous en comprenions la nature.

Ce fond, ce Tiers caché, est toujours présent et sans commencement ni fin. En tant que « tiers secrètement inclus » dans la forme il semble disparaître dans la forme éphémère lorsque celle-ci n’existe plus. Mais, de fait, il revient simplement à sa nature toujours présente de Tiers caché. Les anciens Chinois taoïstes parlaient « de retourner chez soi ».

Les poètes que j’appelle les Transparents et dont l’Argentin Roberto Juarroz est un éminent représentant, sont des porteurs de voix de ce Tiers caché.

1.2 De l’observation du monde 

L’observation du monde aujourd’hui passe à mon avis par trois types : l’observation « scientifique » en sciences classiques, l’observation complexe en sciences contemporaines et l’observation non-attachée qui relève plus de l’extrême sensibilité que de la science. La troisième observation concerne le champ subtil de la relation humaine face aux expériences ultimes (fin de vie, détresse, extrême pauvreté, expériences paranormales). Chez Krishnamurti, le troisième type d’observation non-attachée devient un fait d’expérience relationnelle et personnelle. Tous ceux qui ont su écouter et rester présents près d’une personne à son dernier souffle, me comprendront facilement.

2. TIERS CACHE ET OTHERNESS

Krishnamurti nous introduit à un sens de l’écouter-voir qui s’appuie sur une expérience vécue du sacré et qui nous invite à découvrir, par nous-mêmes, une sorte d’insight de compréhension de la réalité de notre rapport au monde naturel, humain et sociales.

Basarab Nicolescu tout en restant scientifique, n’exclut pas de réfléchir sur le fond des choses. Un de ses principaux ouvrages : Théorèmes poétiques, a été conçu de manière subconsciente et est à la racine de son regard sur ce qui est sous les phénomènes du monde.

2.1. la question du Tiers caché

Basarab Nicolescu avait posé la question à Stéphane Lupasco en observant que ce dernier n’avait pas distingué les « niveaux de réalité ». C’est en effet à partir des niveaux de réalité proposés par Nicolescu que l’on peut penser le problème du tiers inclus ou « secrètement inclus » et celui du « Tiers caché ». Selon la compréhension nécessairement personnelle que j’ai de cette notion de Tiers caché chez Basarab Nicolescu, il me semble que l’on doive distinguer plusieurs aspects dans la réalité.
- Il y a d’abord la réalité phénoménale discernable, apparemment séparable, quantifiable, nommable surtout, par laquelle je peux nommer le minéral, le végétal, et l’animal.

- Mais depuis quelques dizaines d’années nous savons que rien n’est véritablement séparé dans l’univers. C’est le principe de non-séparabilité

À partir de ce principe, on peut faire l’hypothèse qu’il y a ce que Basarab Nicolescu nomme « le tiers secrètement inclus » dans chaque élément du monde et à chaque niveau de réalité. Mais plus globalement aussi entre les éléments repérables, que ce soit le corps humain ou la galaxie, il y a un champ de relations, d’interactions, d’interdépendances, constitué lui aussi de ce que Basarab Nicolescu nomme le Tiers caché.

Le tiers secrètement inclus fait partie du Tiers caché, en quelque sorte plus englobant que lui. Ce Tiers caché paraît être la partie ou plus exactement la totalité globale la plus mystérieuse de ce que nous sommes. Intuitivement, je la perçois comme la trame invisible la plus subtile, la plus secrète, qui maintient en vigueur la cohérence de la non-séparabilité de l’univers.

Peut-on se demander si l’expérience spirituelle vécue par Krishnamurti par sa plongée dans l’Otherness ne constitue pas une découverte de cette connaissance ?

2.2. Krishnamurti et l’Otherness

Qu’est-ce donc que l’Otherness (cette « autreté »), que nous propose et dont nous parle Krishnamurti ?

Peut-être faut- il convoquer la poésie pour approcher le Tiers caché comme l’a proposé Clara Janès dans un poème dédié à Basarab Nicolescu en 2010.

Pour bien comprendre la notion d’Otherness chez Krishnamurti, qu’on peut traduire par une Autreté, il faut se reporter à son livre "Carnets." Il s’agit d’un ouvrage rare écrit de sa main pendant six mois. L’auteur décrit dans cette publication la perception de ce qui lui arrive lors de l’émergence de ce qu’il nomme le « processus ». Éclatement en son sein d’une formidable énergie d’origine inconnue et porteuse d’une connaissance magistrale de tout ce qui est.

2.3 Approche de l’Otherness

Comme Krishnamurti ne veut aucun interprète de sa pensée et de son œuvre, soit oralement, soit par écrit, la réflexion que je propose maintenant est donc bien de mon fait, en fonction de ma connaissance de longue date de l’œuvre de Krishnamurti. Ainsi l’Otherness que j’assimile par analogie au Tiers caché, c’est d’abord :

- Une expérience humaine imprévue, non recherchée, sans technique, sans effort.

- Une expérience humaine transcendantale qui bouleverse toutes les catégories de pensée codée par la culture et nous fait accéder au vide.

- Une expérience absolument singulière, non transmissible, innommable, non symbolisable

- Une expérience inscrite dans le corps, modificatrice du cerveau, non sans souffrance.

- Une expérience incompréhensible par celui qui la vit.

- Une expérience de non-dualité avec tout ce qui est et advient ( monde vivant, monde non vivant, univers).

- Une nouvelle et radicale connaissance du réel qui ne passe pas par la pensée conceptuelle ou imaginative et nous découvre vraiment ce qui est sacré.

- Une connaissance de l’impermanence qui unifie amour, mort et création au cœur de l’instant.

- Une connaissance qui ne peut s’exprimer que par la voix négative (ce qui n’est pas dans ce qui est en apparence).

- Une connaissance qui met au jour la plus haute intensité du sensible.

- Une connaissance qui n’affirme pas mais qui s’ouvre sur l’émerveillement, la joie d’être au delà du plaisir et la beauté du monde.

- Une connaissance qui questionne toute forme d’idéologie et de religion absolue, codée socialement avec ses rituels et ses prétendus spécialistes du sacré.

- Une connaissance qui nous conduit à comprendre la racine de la liberté bien plus profonde que celle qui s’exprime dans l’histoire et la société et qui se vit dans la non-possession, un sens « autre » de la relation aux êtres et aux choses.

- Une connaissance au-delà du temps et de l’espace et dans le mouvement permanent.

- Une connaissance qui actualise ce qui est potentiel au plus intime de notre être : la sérénité.

- Une connaissance qui nous fait comprendre l’envergure infinie de l’amour et de la compassion pour tout ce qui vit, souffre et meurt,

- Une connaissance qui plonge à la fois dans une solitude absolue et une reliance sans frontières toujours mouvante et inachevée.

- Une connaissance qui nous fait « être simple », une fois pour toutes.

- Une connaissance qui nous place au cœur instantané et permanent de la création, du nouveau et de la puissance énergétique du Réel.

- Une connaissance de l’immense tendresse fulgurante dans la présence et la beauté qui s’y révèle.

3. SIMILITUDE ET DIFFERENCE ENTRE TIERS CACHE ET OTHERNESS

Les deux notions semblent se confondre mais, en vérité, nous devons les distinguer sans les séparer et les relier sans les confondre car elles sont portées par des personnes singulières.

3.1. Une existentialité différente

Basarab Nicolescu est un européen, un Roumain exilé en France, de religion orthodoxe, de haute culture scientifique, touché par l’Histoire tourmentée du XXe siècle.

Jiddu Krishnamurti est un Indien mais qui récuse tout nationalisme, non-dualiste, qui ne semble pas avoir été troublé par les événements historiques des deux Guerres mondiales (protégé par le Mouvement théosophique et par sa solitude à Ojaï en Californie).

B.Nicolescu, par l’approfondissement de la physique quantique, débouche sur un vécu mystique de ce qui est sans exclure pour autant les rituels et l’adhésion à une religion.

De son côté, Krishnamurti, sans culture scientifique académique, par ses rencontres et ses discussions avec de hautes personnalités scientifiques, comme le physicien David Bohm par exemple, a développé une certaine intelligence de la connaissance objectivante du monde.

3.2. Basarab Nicolescu et les niveaux de réalité

Il crée et nomme un concept nouveau : le niveau de réalité. Il s’agit d’une distinction linguistique et scientifique essentielle dans sa représentation de ce qui est qui lui permet de concilier la logique contradictorielle de Lupasco et la logique de l’identité.

Chaque niveau de réalité doit être compris en fonction de sa propre logique liée à son contexte. On ne saurait passer d’un niveau à l’autre sans une erreur de perspective épistémique que Ken Wilber a bien mise en lumière dans « les trois yeux de la connaissance ».

Mais entre chaque niveau le vide (faut-il l’appeler « médian » comme le poète François Cheng ?) est constitué du Tiers caché sans lequel la cohérence spécifique de chaque niveau de réalité deviendrait imparfaite et incompréhensible parce que, justement, il introduit un « tiers » nécessaire à la logique reconnue par le chercheur.

3.3. Krishnamurti et l’inexprimable

Avec l’expérience mystique de l’Otherness et du « processus » très corporel, Krishnamurti met en question toute nomination conceptuelle et toute image ou représentation censées exprimer le Réel. Tout se vit au niveau de l’expérience humaine non-attachée et sans choix.

Pour lui la pensée n’est que fonctionnelle, un outil, et secondaire, bien que nécessaire à la vie de tous les jours. Elle ne relève pas de l’approfondissement spirituel. L’accès à l’Otherness passe par un seuil d’absolu « lâcher prise », au sens asiatique du terme.

Toute production de système théorique est une illusion, qu’elle soit scientifique, philosophique, religieuse, littéraire, ou artistique et poétique. La connaissance, toujours singulière, personnelle, est bouleversante, énergétique, unifiant corps, sensibilité et esprit, impossible à transmettre si ce n’est sous une forme questionnante et apophatique.

Il est, sans conteste à me yeux, proche des mystiques rhénans. Sous cet angle Krishnamurti est le double identitaire de B.Nicolescu, sa face cachée.

Là où B.Nicolescu affirme, en philosophe, la construction théorique d’une cohérence du Réel, Krishnamurti lui rappelle que toute construction mentale passe à côté de ce qui est et devient.

B.Nicolescu est du côté des Lumières, selon une approche nouvelle et actualisée par la science de la complexité. Krishnamurti place la sensibilité au sein d’une dynamique création, solitude et mort dissimulée dans un espace-temps inimaginable, non symbolisable.

Le réel est ce qui résiste pour B.Nicolescu et du même coup questionne, et entraîne la production de réponses susceptibles d’être pensées, jusqu’à un certain seuil.

Krishnamurti accueille et ne lutte pas contre ce qui résiste.

Ce qui unit Krishnaurti et Nicolescu, n’est-ce pas l’intuition vécue, expérientielle, d’une intelligence du Réel insondable qui s’ouvre sur un silence irréductible à toute expression, à la manière du « mystique » de Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus Logico Philosophicus.

P.-S.

Je veux ici, en écho, et en souvenir, offrir cette lumineuse conférence de Christiane Singer. Sur YouTube : https://m.youtube.lcom/watch ?v=GpV5GjhHKVg&feature=share

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