Le Journal des Chercheurs

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75 ans

dimanche 6 juillet 2014, par René Barbier

Un seuil s’allume dans le sourire


Un nuage passe dans la mémoire

 

Lou contemple une chenille qui ruisselle


Une porte s’ouvre sur l’horizon

 

Le corps se fait grisaille ou grisou


La main trop indécise

Pour saisir
 l’arbre du monde

 

Se redresser il le faudrait


Mais comment faire


Sous la voûte si lourde

 

La terre attire ce qui fut debout


Le regard détrousse le passé


Le vent chasse l’avenir

 

Prendre feu dans le presque rien


Accueillir la racine émergente

Et l’absence du jamais plus

 

Naître dans la vieillesse


Papillon de nuit


Étonné d’être en vie

 

Faire dans le sans bruit

Comme un reflet dans un ruisseau

En route vers l’océan


Illustration : "Jaillissement du rouge 1", dessin numérique de René Barbier, 2014

Anniversaire

Je suis né entre deux orages.
Celui au ventre de ma mère et celui au cœur de ma patrie.
Derrière la ligne Maginot la France ajustait son casque. Les femmes ouvrières n’avaient pas l’espoir des nantis.
L’aiguille à tricoter furetait du côté des ovaires.
Mon père a dit non et ma vie a dit oui.
Je suis entré dans les constellations rapidement emporté sur des routes fébriles. Nous allions à l’aveuglette sous la mitraille et la houlette des avions de chasse.
Je vomissais le lait si rare qui n’était pas celui de ma mère.
Ainsi commença mon défi porteur d’étoiles.
Soixante quinze ans après, deux amis m’offrent deux poètes de la plus haute sensibilité : René-Guy Cadou et Christian Bobin.
J’entre dans leur chant de symboles comme dans un champ de coquelicots.
Ils me rappellent mes 20 ans quand ils furent à l’horizon de ma connaissance.
À l’époque, mes amis, poètes, peintres, musiciens étaient tous des fleurs sauvages. J’étais un des leurs, tendre comme l’aubier.
Je suis resté dans leur sillage sous le soleil des indignés.
Avec l’âge une certaine sagesse m’a gagné comme une marée montante délaissant son humus.
Les poètes sont toujours là comme des frères de Reliance.
Ils me parlent de ma terre squelettique sous l’engrais, des arbres qui montent au ciel, les oiseaux qui disent adieu pour toujours.
Mais aussi des enfants qui parlent une autre langue, des femmes qui s’habillent comme des abeilles, des hommes dont les mots sont encore des poings crispés.

Christian Bobin le sait de l’intérieur : "Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui souffre au moindre contact - même celui d’une brise."

(p.24 de son recueil "La grande vie" (Gallimard, 2014))

Comme le philosophe Marcel Conche, jamais il n’acceptera l’anéantissement d’un enfant sous le joug de l’injuste.
"À Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit : maintenant chante, si tu peux. Chante avec ce trou que j’ai fait dans ta gorge."
Christian Bobin continue : "les familles où un enfant a disparu sont comme la galerie des glaces à Versailles, la nuit, quand aucun pas ni résonne : un incendie d’un miroirs vides." p.25.

Heureusement René-Guy Cadou nous l’affirme :

"Je commence à y voir clair

Près de moi

Quelqu’un fait la lumière

Je la reçois en pleine face." p.30

Et pourtant le poète reste lucide :

"Il y a un homme renversé sur la chaussée

Qui n’en a pas pour longtemps

Un homme qui n’a pas trente ans

Avec de belles épaules

Un corps doux à porter

Il faut être fort

Pour se tuer en plein été

On passe sans saluer

Mais ses yeux sont de l’autre côté"

(p.33 de ses oeuvres complètes "Poésie la vie entière", Seghers, 2001)

Merci encore mes amis, mes anciens étudiants en "improvisation mythopoétique" et à toi Christelle qui m’a écrit en exergue au livre de Christian Bobin :

À René, pour tes 75 ans

"Filer l’instant

Tisser le châle du temps

Ourler les blessures

Repriser l’avenir

Mains tenant

En découdre"