Le Journal des Chercheurs

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6 juin 1944

vendredi 6 juin 2014, par René Barbier

 

 

Pendant la guerre des Sept Ages

Golem vécut en agent double

Dès qu’on apprit sa trahison

Il déroula ses pélerinages

 

La paix conclue un peu plus tard

On fit jaillir un monument

Immense et crénelé

Le Monument du souvenir

 

On y chantait les jours de gloire

Ce que les enfants ignoraient

Pour l’occasion Golem s’installait

Comme au théâtre

Extrait de GOLEM

 

6 juin 1944, je vais avoir cinq ans dans un mois, des milliers de jeunes hommes commencent à mourir, déchiquetés sous les balles et les bombardements sur les plages de Normandie.
À Omaha Beach peu allaient survivre.

8 h 30. Omaha : les Allemands commencent à croire à la victoire : faute de place sur la plage, le débarquement s’est interrompu. La mer ne cesse de rejeter les corps de soldats tués ; des hommes errent, en état de choc, entre des véhicules carbonisés ; au large, des barges tournent en rond faute d’ordre précis, "comme un troupeau de bestiaux pris de panique", selon le mot du chef adjoint de l’état-major de Gerow. Le général Cota établit son poste de commandement au milieu de ce chaos.

Plusieurs dizaines d’années plus tard, je me trouve en voiture avec ma compagne, sur le chemin qui mène vers le grand cimetière américain.
Sur une route ombragée, bordée de grands arbres, par une belle journée d’été, soudain. je suis obligé de m’arrêter. Un flot de sanglots venu du ventre et peut-être du fond des âges, m’envahit, me bouleverse, gagne ma gorge, inonde mes yeux de larmes. Je ne comprends rien à ce que m’arrive. Je ne peux plus conduire, je range ma voiture sur le bas côté de la route.

Il me faudra plusieurs minutes pour me remettre de mon émotion.
Tout se passe comme si j’avais été submergé par la souffrance humaine de tous ces soldats, jeunes et vieux, allemands et américains, alliés de tous ordres, qui commençaient l’une des plus atroces batailles de l’histoire.

Tout était-il inscrit dans les arbres qui m’environnaient, dans les champs qui étaient verdoyants autour de moi, dans l’atmosphère qui en fin de compte restait là, immuable.

Étais-je en contact sans même le savoir avec un inconscient collectif qui perdurait, catastrophique, tragique, incompréhensible.

Qui était ce "moi" qui souffrait ainsi en silence d’un seul coup, comme si j’étais un de ces soldats troué par une balle ?
Ma compagne me regardait d’un air inquiet en me disant "mais qu’est-ce qui se passe ?"
Je ne pouvais pas parler, les sanglots étouffaient ma voix.

Plus tard, je me suis dit que tous ceux qui étaient allés visiter ce cimetière américain aux milliers de croix blanches parfaitement alignées et uniformes, devraient, eux aussi, éclater en sanglots.

Le sens de l’humain n’est pas divisible, ni dans l’espace, ni dans le temps. Il demeure toujours là, secrètement inclus, au fond de ce qui nous est le plus subtil.

D’aucuns pensent, avec les spiritualités les plus hautes, que nous devons nommer ce sentiment d’unité : l’amour ou la compassion.

Je ne sais plus s’il faut définir ce qui m’a envahi à ce moment. Simplement le vivre, et plus tard, réfléchir sur l’abîme du sens qu’il comporte.

Pourquoi les êtres humains se font-ils la guerre, décident-t-ils de s’entre-tuer ?

Quels sont les jeux stratégiques, économiques, politiques et sociaux qui déterminent ces comportements absurdes ?

Quand est-ce que les êtres humains se lèveront, comme les "folles de la place de mai" il y a quelques années en Amérique Latine, pour dire non à toute cette barbarie ?

Quand ne pourra-t-on plus supporter cette inégalité mondiale qui conduit une infime partie du monde à s’enrichir de plus en plus au détriment de toutes les autres ?

Qui peut rester avec, dans son regard intérieur, les millions d’enfants qui meurent de faim à travers le monde ?

Quand est-ce que les femmes de tous les pays refuseront le jeu guerrier des hommes ? Les allégations mensongères des puissants ? Les idéologies nationalistes qui mazoutent notre lucidité ? Les sourires et les poignées de main de façade lors des commémorations dans les cimetières ?

Les grands chefs d’État se réunissent aujourd’hui pour le 70e anniversaire du 6 juin 1944.
Mais tout le monde sait bien, qu’en coulisses, leurs intérêts divergent, s’imposent, cherchent à se dominer mutuellement, sans considération de l’humanité en marche vers son improbable avenir ?

Rester sensible malgré tout, sous les regards condescendants de "ceux qui savent" pour nous.

Demeurer un rebelle, une indignée, sans jamais faiblir jusqu’à notre dernier souffle, et agir tout en s’immergeant dans une paix profonde et expérientielle de l’esprit, celle qui touche et métisse l’instant et l’éternité.


Illustration, "éclats", dessin numérique, René Barbier, 2014