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Les enjeux du jeu en éducation radicale (1)

jeudi 28 novembre 2013, par René Barbier


L’éducation radicale, par définition, est celle qui va à la racine, c’est-à-dire celle qui se refuse à en rester à un niveau superficiel, en général déterminé par les contraintes à court terme des besoins imaginaires de la société post-moderne.

Cette superficialité de la société ne répond jamais vraiment aux questions essentielles de notre modernité :

- La question de la réalité comme construction mentale de la complexité de ce qui est (le Réel) mais demeure, en fin de compte, inconnaissable.

- La rupture entre nos savoirs multiples mais fragmentaires sur cette réalité et la connaissance que chacun d’entre nous peut en avoir par expérience personnelle.

- L’abstraction généralisée de nos savoirs scientifiques, technologiques, philosophiques, qui nous éloigne de notre incarnation, de notre relation à la nature.

- La méconnaissance de la part imaginaire et affective de notre existence dans une croyance en une raison sans faille indiscutable qui nous conduit vers une société "malade de la gestion" comme l’écrit le sociologue Vincent de Gaulegac [1]. Les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello ont analysé récemment dans leur ouvrage sur "le nouvel esprit du capitalisme" l’évolution du libéralisme depuis le XIXe siècle, et surtout au XXe siècle, pour en arriver, à la fin des années 1990, à un capitalisme d’un nouveau genre qui associe les cadres devenus des "managers" toujours soucieux de rentabilité et de contrôle mais "modernisés" avec l’air du temps plus individualisé et épris d’autonomie. [2]

Écoutez ma brève présentation orale

Zip - 936.6 ko

Il s’ensuit des effets dirimants dans notre conception du monde et de notre action sur lui, dans le régime économique dominant sur le plan planétaire.

- La domination de plus en plus évidente de l’économie libérale par la financiarisation étayée sur une supertechnologie informatique et destructrice de l’esprit d’entreprise de terrain, que Alain Touraine relève très fortement dans son dernier livre sur "la fin des sociétés" [3]

- La montée des inégalités locales innombrables et d’une inégalité générale, à dominante patrimoniale, même si elle semble atténuée en valeur absolue, qui devient de plus en plus insupportable moralement, sur ce plan le dernier ouvrage de l’économiste Thomas Piketti est très éclairant (voir la troisième partie de son livre pages 373 à 748) [4].

- La "casse écologique" de notre planète dont on sait désormais qu’elle ne durera encore pas plus d’un siècle avec le risque majeur de ne plus avoir d’avenir pour nos enfants et petits enfants.

- La réalité tendancielle à l’accroissement de la pléonexie (accaparement des biens matériels et symboliques de notre monde) par une petite minorité de privilégiés au détriment de tous, ce que Matthieu Ricard nomme "l’égoïsme institutionnalisé" dans son livre sur l’altruisme [5].

- La montée de plus en plus grave et préoccupante de la fragilité généralisée de nos concitoyens, non seulement dans les pays du Sud, mais également dans nos pays du nord plus riches (les jeunes sans avenir, les femmes seules, avec enfants, les vieux aux petites retraites de plus en plus nombreux, les étrangers sans statut, les naufragés climatiques, les sdf etc.). Nous assistons aussi à la démolition systématique de nos systèmes de santé non mercantiles, de notre éducation nationale scolarisée, de nos protections sociales et syndicales, au nom d’un libéralisme sans frein, dynamisé par des groupes de pression liés aux puissances économiques multinationales monopolistques ou oligopolistiques qui fonctionnent en réseaux.

- La "société liquide" (Zygmunt Bauman) [6] qui en résulte ne permet plus aucune consistance, aucun repérage existentiel et nous entraîne dans une spirale de plus en plus insignifiante ("la montée de l’insignifiance" dont nous parle Cornelius Castoriadis), le jeu absurde de la violence de minorités fanatisées et la conscience superficielle et volatile des consommateurs "égogrégaires" que tente de limiter l’action des "néorésistants" (comme les nomme Dany-Robert Dufour dans son ouvrage "l’individu qui vient...après le libéralisme"). Le mouvement Occupy en Amérique du nord occupe dans la foulée de cette "néorésistance" une place exceptionnelle. [7]

En fin de compte la montée dans toute l’Europe, et en France en particulier, des tendances nationalistes, xénophobes pour ne pas dire racistes et fascistes, qui apparaissent sous un jour acceptable pour des jeunes incultes historiquement, qui n’ont pas connu l’horreur et les injustices de la Seconde Guerre Mondiale.

Que peuvent faire les éducateurs face à ce "trend" sociétal ?

Ils sont eux-mêmes pris au piège de cet effet de système et proposent des solutions en termes de "jeu" pédagogique qui semble ignorer les enjeux de la partie.

Sous cet angle, nous pouvons retentir singulièrement aux exposés prononcés dernièrement dans le cadre d’une séance du CIRPP consacrée à certaines innovations pédagogiques, utilisant internet, en direction de la formation des managers.

J’ai improvisé mon propre retentissement en situation.

écoutez (21 minutes) : http://www.barbier-rd.nom.fr/RB.retentissement-jeu.MP3

Je propose ici d’en éclairer certains aspects, sous l’angle des enjeux du jeu.

Tout jeu est un enjeu qu’il soit de simple plaisir de jouer, ou que ce plaisir soit ancré dans un désir de gagner (de l’argent, de la reconnaissance, de l’estime, etc.).

La problématique du Jeu doit être replacée dans celle de la dynamique de l’énergie fondamentale de l’univers. [8] Elle correspond à ce que les anciens Chinois appelaient le qi et les anciens sages de l’Inde la shakti. Selon Jean Herbert et Jean Varenne [9], dans l’hindouisme, le mot shakti revêt les sens suivants :

- puissance, force, énergie ;

- pouvoir divin, force consciente du Divin ;

- manifestation d’un pouvoir de la Conscience et de la Force suprêmes (selon shrî Aurobindo) ;

- la Mère divine, source de tout pouvoir ;

- Parèdre et Puissance de manifestation et d’action d’un Dieu particulier, représentée comme une Déesse

Le taoïsme chinois parle du qi comme énergie fondamentale de l’univers, dynamisant tout ce qui est, dont le corps humain (voir notre table ronde à la Biennale de l’éducation et de la formation en 2012) et dont on peut explorer les dimensions pour atteindre à un état de calme dont nous parle une chinoise spécialiste Ke Wen [10].

à suivre : Les enjeux du jeu en éducation radicale (2)

Notes

[1] Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion, Paris, Seuil, 2009, (2005)

[2] Luc Boltanski, Eves Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, 843 pages

[3] Alain Touraine, La fin des sociétés, Paris, Seuil, 2013, 657 pages., principalement dans sa première partie

[4] Thomas Piketti, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013, 970 pages

[5] Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, NIL, 2013, 928 pages

[6] Zygmunt Bauman, L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, éd. Rouergue/Chambon, 2004

[7] Judith Rebock, Le mouvement Occupy. Nous sommes les 99 %, Presses Universitaire de Laval, Québec, novembre 2013, 102 pages. Militante féministe, avocate passionnée de la justice sociale, Judy Rebick témoigne du mouvement Occupy en Amérique du Nord à la lumière de sa longue expérience des dynamiques d’évolution qui parcourent les sociétés. En situant Occupy par rapport aux changements sociaux qui l’ont précédé et en soulignant le courage et la créativité de la génération nouvelle, l’auteure montre que ce mouvement et les mobilisations similaires déployées dans le monde entier représentent un soulèvement populaire au moins aussi important que ceux des années 1960. Le 17 septembre 2011, dans la foulée du Printemps arabe et des Indignados (les Indignés opposés aux politiques d’austérité de l’Europe et de l’Amérique latine), des jeunes répondent à l’appel du magazine canadien Adbusters en établissant un campement près de la Bourse de New York. Avec persévérance et conviction, ils invitent les " 99 % " (l’écrasante majorité de la population exclue de la richesse) à les rejoindre dans leur occupation de Wall Street, à leurs yeux la plaque tournante de l’injustice et de l’inégalité qui ravagent le monde. Judy Rebick rappelle ici que le mouvement Occupy a rapidement bénéficié d’appuis nombreux, qu’il a su s’organiser de manière très efficace et rester fidèle à des processus démocratiques non hiérarchiques. Elle observe que ses campements renouent avec l’esprit de collectivité que le capitalisme néolibéral a détruit en privilégiant l’ascension individuelle au détriment du bien commun. Occupy n’est pas pour elle un simple sursaut de révolte et de refus, mais bien l’invention d’une voie nouvelle qui marque une rupture franche avec les systèmes culturels, économiques et sociaux dominants – en d’autres termes, une véritable révolution culturelle. Émaillé d’anecdotes stupéfiantes et révélatrices, enrichi d’entrevues approfondies avec des militants du monde entier, 1, place Occupy pose un regard lucide et stimulant sur une onde de changement désormais incontournable.

[8] Maxence Layet, L’Énergie secrète de l’univers, Paris, Guy Trédanet, 2012 ’2006), 257 pages

[9] Jean Herbert et Jean Varenne, Vocabulaire de l’hindouisme, Dervy, 1984, p. 94

[10]  : Ke WEN, Zhang Ming LIANG, La voie du calme, Le Courrier du Livre, 315 pages, 21 x 21 cm, novembre 2012


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