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DE L’ESPACE-TEMPS INCARNÉ

mercredi 23 octobre 2013, par René Barbier


Terre qui nous a fait

Ces errants que tu portes

Incertains du local

Incertains du parcours

Eugène Guillevic

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La première question qui vient à l’esprit à notre réveil est celle du "où suis-je ?".

Le "qui suis-je ?" viendra après, toujours après.

D’abord me repérer. Oui, je suis bien là, dans ma chambre, près de la porte à droite, de l’armoire à gauche, du couloir qui donne sur le salon etc. Ma conscience émerge, se donne à l’existence, dans cette relation au lieu incarné.

Il m’arrive parfois - pendant un court instant - de ne plus savoir où je suis. Surtout lorsque j’ai dû faire de multiple voyages à l’étranger, dans des contrées surprenantes et des rapports au temps différents.

Suis-je encore à Shanghai, dans l’appartement de mes amis Bernard et Isabelle ? Ou à Brasilia chez mon amie Veira ? Ou encore près de Montauban, à Mas-Grenier, chez mes amis Jean et Maïté ?

Quelque chose me dit que je me trompe et que je ne suis pas encore complètement réveillé. Mais, en même temps, je ne suis plus endormi, je le sais bien. Certaines fois, je vis cette impression de revenir d’un lieu habituel, bien connu, une maison, un appartement, que je situe près de chez moi, dans mon quartier, et dans lequel j’ai déjà vécu dans une autre vie.

Mais pourtant je sais que je n’ai jamais réellement occupé ces lieux dans mon existence.

Notre rapport au temps et à l’espace intégrés nous constitue fondamentalement. Dans certains cas de traumatisme crânien, la personne ne sait plus se situer dans l’espace-temps. Elle est de nulle part et peut vivre un état de panique psychologique. On peut se demander ce qu’il en est pour le malade atteint par la maladie du souvenir - l’Alzheimer.

On sait que dans certains états de méditation profonde durant lesquels de ondes thêta et gamma sont activées, l’espace-temps habituel est transformé. Les frontières se dissolvent, l’espace devient infini et - contrairement à la terreur pascalienne devant le cosmos - la personne entre dans une sorte de ravissement lié à l’évanouissement de son moi.

Toutefois il ne faut pas trop jouer avec notre espace-temps incarné. Les personnes de grand âge, en particulier, sont besoin de retrouver leur décor quotidien, leur habitation, leurs objets familiers, leurs meubles chargés de souvenirs, leurs photos où s’inscrivent les rides du temps.

L’économie ultralibérale, à la financiarisation outrancière et suractive, en changement forcené permanent et axée sur la vitesse et le zapping, se moque de ce besoin d’enracinement. Les vieux sont déplacés sans égards, vers des lieux inconnus, "modernes", mais sans âme ni passé, "pour leur bien" comme on dit !

Être un nomade, réellement, au fond de soi, demande une longue expérience de transformation intérieure.

La conscience liée à l’espace-temps doit être "travaillée" dans la relation intime, par un élan qui mène de ce que François Jullien nomme, dans sa "philosophie du vivre", l’étale jusqu’à l’instant vécu de l’essor, surprenant et émergeant.

La conscience et la durée, toujours spatialisées, sans disparaître, se trouvent relativisées par celles de la successivité des instants et du Devenir. Rien n’est jamais pareil. Rien n’est immuable. Tout change d’une seconde à l’autre et en fonction du contexte, dans mon corps comme dans le monde qui m’environne et me façonne.

Le véritable "qui suis-je ?" surgit dans cette constatation. Nous sommes un rivière qui va vers le large. Nos berges habituelles n’arrêtent pas de se modifier au cours de "transformations silencieuses". Un jour, tout à coup, de notre conscience incarnée, localisée, individuelle, portée par la mort et la souffrance, monte une conscience non locale, au delà du temps et de l’espace. Cela s’appelle l’Éveil.

Une personne qui prend conscience de ce flux mental sempiternel où l’ego se dilue, s’ouvre alors à une vraie connaissance intime et existentielle de l’altruisme, comme l’a étudié dans son étude nouvelle, remarquablement informée par des recherches scientifiques les plus récentes, mais surtout expérimentales, Matthieu Ricard, ce scientifique et moine bouddhiste, interprète français du Dalaï-Lama, dans son livre de septembre 2013.  [1]

P.-S.

Dessin de GORE

Notes

[1] Matthieu Ricard, Playdoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance, Paris, NIL, 917 pages


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