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La mise en récit de soi Place de la recherche biographique dans les sciences humaines et sociales

mardi 3 septembre 2013, par René Barbier

Un compte-rendu d’un colloque publié aux Presses Universitaires du Septentrion, Sous la direction de
Christophe Niewiadomski et Christine Delory-Momberger, par notre collaborateur Christian Verrier (2013, 206 pages)

La mise en récit de soi Place de la recherche biographique dans les sciences humaines et sociales

Comme il est rappelé au tout début de l’ouvrage dirigé par Christophe Niewiadomski et Christine Delory-Momberger, si, selon une certaine conception de la sociologie, la malédiction des sciences de l’homme est peut-être d’avoir affaire à un « objet qui parle », on peut être certain que la chance de la recherche biographique et des histoires et récits de vie est précisément d’avoir affaire à des personnes qui non seulement s’expriment mais aussi se disent elles-mêmes et du même coup, inévitablement, font et disent le monde dans lequel elles vivent.

Tiré du colloque « La recherche biographique aujourd’hui : enjeux et perspectives » qui s’est tenu en mai 2011 à Lille, l’ensemble des articles donnés à lire est d’un enrichissement certain. Indéniablement cette lecture sera une ressource de choix pour ceux qui connaissent peu ou mal les diverses dimensions de la recherche biographique aujourd’hui, mais aussi pour ceux qui s’y intéressent déjà et sont curieux de pousser plus avant leur investigation de ce champ de recherches encore jeune.

Le livre propose des articles restituant des interventions qui vont d’approches épistémologiques de la méthodologie des récits de vie et de la recherche biographique aux terrains du récit de vie « appliqué » au social dans le cadre de la formation des adultes, du théâtre, du carcéral ou des séminaires de romans familiaux. Et, de façon très bienvenue, on en passe même par le récit de soi décliné sous forme de conte, comme une tentative de dire autrement le concept et la théorie. Une même préoccupation intellectuelle est donc constamment au travail sous divers angles, divers styles, divers milieux. C’est un peu une règle du genre quand une thématique quelconque est colloquisée, mais disons simplement pour commencer qu’ici l’exercice est réussi.

Pour le lecteur que je fus, plusieurs centres d’intérêt sont présents de façon récurrente dans différentes contributions. Pour n’en citer que quelques-uns, celui de l’individuation et de l’individualisation et de leur articulation avec le collectif, celui de la fonction remplie dans notre contemporain par le récit de soi, en une sorte d’intersection entre l’atome social et la structure sociale. Il y aurait aussi la préoccupation insistante en début et fin de l’ouvrage de trouver ou de faire une place à la recherche biographique dans les sciences humaines et sociales, et l’exemple des sciences de l’éducation, discipline plurielle, d’où semble être née la recherche biographique, revient à plusieurs reprises.

La phrase d’ouverture de l’ouvrage est une référence prélevée chez Jean-Claude Passeron, Jean-Claude Chamborédon et Pierre Bourdieu décrivant il y a quarante-cinq ans le Métier de sociologue – le même Pierre Bourdieu qui plus tard parlera d’Illusion biographique à propos de ce qui relève du récit de soi, avant d’en arriver à la fin de sa vie à se glisser lui-même dans la peau d’un « objet » parlant de lui-même sur lui-même (Esquisse pour une auto-analyse). Il est parfois des ironies de l’Histoire, mais aussi des ironies des histoires de vie de chacun, qui font que des situations, y compris épistémologiques, se retournent assez franchement, et de façon heureuse avancera-t-on.

Il est noté en début d’ouvrage que les recherches biographiques débordent les frontières disciplinaires et se développent dans de nombreuses disciplines des sciences sociales (p. 35). On notera au passage qu’en ce début de XXIe siècle, et depuis plusieurs années tout de même, de plus en plus d’approches nouvelles de l’humain revendiquent d’intégrer simultanément plusieurs disciplines qui elles-mêmes s’étaient découpé jadis des morceaux de réel pour en faire leur territoire institutionnel en apparence le plus clos possible, il y allait de leur justification scientifique et universitaire. La recherche biographique (tout autant ce qui est dit de soi dans un récit de soi que la façon dont cela est dit, dans quel contexte) est un élément important de cette tendance, qui irrigue de nouvelles perceptions et représentations de l’humain dans un cadre se revendiquant de la recherche scientifique.

Une autre caractéristique de la recherche biographique serait, sur un plan méthodologique, que les récits de vie sont susceptibles de rendre compte de la réalité du monde social et favorisent le développement d’alternatives fécondes aux enquêtes quantitatives. Il s’agit bien d’alternatives, ce qui est différent d’un complément, et cette précision, tirée d’une citation de Daniel Bertaux de 1997, est importante surtout dans un contexte où les sciences humaines et sociales – du moins pour ses franges les plus conscientes du vieillissement et de l’obsolescence de leurs approches classiques dix-neuviémardes - se réinterrogent sur elles-mêmes, jusqu’au cœur de ce qui peut constituer leur pertinence scientifique même.

Pour ce qui est de la place de la recherche biographique dans l’espace de ces sciences, Christine Delory-Momberger avance (p. 41) que les fondements théoriques et les pratiques de ce courant sont encore dans une sorte de « phase dynamique questionnante » sur leur propre institution. Ce qui entraîne un questionnement portant sur le positionnement et l’espace qu’il pourrait prendre dans des sciences humaines et sociales que nous percevons quant à nous en phase - longue - de crise, même si ses tendances les plus traditionnelles et enracinées souhaitent l’ignorer. Dans la configuration actuelle de ces sciences, la même auteure avance (p. 51) que la recherche biographique ne se situe pas entre différentes approches, et si elle revendique un objet et un espace autonome, c’est qu’elle voit dans le biographique le phénomène même à étudier et à interpréter, et que cet objet est à la fois de nature sociale, psychique, cognitive, sémiologique, discursive…, sollicitant donc plusieurs disciplines, du pluriel à nouveau. On y reviendra à la fin de cette recension, tant ce point semble d’un enjeu important.

Dans son article Produire une histoire et chercher à en devenir le sujet : pour une clinique de l’historicité, Vincent de Gaulejac écrit qu’une histoire de vie désigne d’une part ce qui s’est réellement passé, et d’autre part l’histoire qui se raconte sur la vie d’un individu ou d’un groupe (ne pas oublier la dimension collective des histoires de vie, et même les histoires de vie collectives). Et c’est ce second aspect qui est au centre de l’analyse clinique qu’évoque de Gaulejac, c’est-à-dire une « tentative de compréhension de la façon dont l’individu vit cette histoire, dont il est ‘’habité’’ par elle sur les plans affectif, émotionnel, culturel, familial et social dans leurs dimensions conscientes et inconscientes » (p. 57). Il faut comprendre la façon dont on se raconte, ce qui rejoint le Pierre Bourdieu de l’Illusion biographique de 1986.

Il y aurait aussi le fait qu’une histoire de vie n’est pas ballante dans le vide, mais qu’elle se construit toujours dans une interaction entre l’influence des structures sociales et le psychisme individuel qui la reçoit. Le social et le psychisme forment un carrefour majeur dans la problématique des histoires de vie et de la recherche sur elles, dont la plupart des auteurs de l’ouvrage ont conscience, même si ici ou là, dans tel ou tel article, on sentira des attirances davantage pour le social, ou davantage pour la personne et sa psyché. Tout en lisant, j’imaginais que l’essentiel est certainement de penser les deux simultanément, et non l’un plus que l’autre, ou l’un à côté de l’autre, ou même l’un après l’autre. Dans nos vies, l’un et l’autre sont indissociables, intrinsèquement mêlés, s’engendrant mutuellement en permanence. C’est sans doute pourquoi, même à son corps défendant, le sociologue est contraint et forcé d’intégrer de la psychologie à ses théorisations, sinon la sociologie décrit un monde abstrait, irréel, incompréhensible, un monde qui n’existe pas. Il s’agit de bien penser simultanément les deux, exercice difficile mais indispensable.
Guy de Villers, dans Ecouter le dire du Sujet s’intéresse à celui qui entend le « dire » de celui qui dit son histoire. Grâce à cet article, très théorique, on voit qu’il est indispensable d’entendre ce qui se dit à côté du discours effectif, cette parole du sujet (« sujet » avec majuscule dans le titre de l’article puis minuscule dans le corps du texte et les intertitres) au-delà du locuteur, mais présent par les marques de son énonciation. Certes il y a ce qui s’entend « acoustiquement » mais aussi « intelligemment », ce qui se dit, le message, mais il y a aussi ce qui est tu, ce qui n’est pas dit. De fait, il peut arriver que le sujet « comme dire » ne se dise pas du tout, et c’est justement lui que le narrataire peut choisir d’écouter, lui renvoyant cette part-là de son être pour préserver avec lui et pour lui cette dimension non encore dévoilée. Et l’auteur de rappeler à propos qu’il s’agit là d’un choix éthique déterminant pour le narrataire (p. 101).

Cet article accentue le regard sur l’aspect psychique du récit de vie, et pointe l’importance du positionnement du narrataire. Que choisit d’écouter celui-ci ? Le sens du message ? Les traits stylistiques qui permettent de connaître l’auteur du message entre mille ? Ou encore ce sujet d’un dire comme acte et produit de cet acte ? Nombre de questions conséquentes proposées par l’auteur, auxquelles j’aurais envie d’ajouter, presque par esprit ludique, que certainement dans un récit de vie oral, en face à face, le non verbal et son implicite informationnel (en plus de l’explicite apparent, mais parfois trompeur, du dire direct) doit avoir un rôle certain, surtout quand il s’agit d’écouter ce qui ne se dit pas, ou encore cet « entredit » selon une expression que de Villers emprunte à Lacan. Que fait-on de cette dimension non verbale dans l’écoute d’un récit de vie ? Ce non verbal dont on sait la part considérable qu’il s’attribue dans toute communication face à face, y compris d’ailleurs dans tout récit, de vie ou fictionnel. Evoquer le non verbal est devenu depuis longtemps une sorte de pont aux ânes, mais il peut avoir son importance, d’autant plus si on peut raisonnablement présumer qu’un récit de vie ne sera jamais dit deux fois de façon strictement identique par une même personne, et il en irait de même pour le non verbal s’exprimant pendant les deux récits. Elément rarement signalé, me semble-t-il, quand est évoqué le récit de vie, mais qui peut être porteur de sens supplémentaire pour le narrataire, comme une signalétique pouvant suppléer d’une certaine façon l’oral quand l’entredit s’obscurcit. Pour répondre à la question « Que choisit-il d’écouter ? », si le narrataire décide « d’écouter » aussi le non verbal et d’en tenir compte, il se peut qu’il puisse en tirer un peu de sens. Malédiction ou bénédiction : la personne dans les sciences de l’homme, en plus d’être un objet qui parle, est aussi une personne qui bouge, dont le corps est en mouvement signifiant.

Partant de sa question-titre : Raconter sa vie : avec quels savoirs et pour quoi faire ?, Jacques Rhéaume met à jour des connaissances produites par le récit de vie de formation, d’intervention ou de recherche, connaissances de type scientifique, pratique, expérientiel, esthétique, spirituel. Compte tenu de cette typologie, l’auteur propose, à la place d’une épistémologie fondée sur les savoirs institués valorisés, une hiérarchie nouvelle, pluraliste, qui mettrait en avant une expérience d’échange de savoirs et de dialogue (p. 103). Tirée de sa pratique de référence de recherche-formation dans des séminaires « d’Histoire familiale et trajectoires sociales », la dimension des savoirs expérientiels dans les récits de vie - l’article s’y attache longuement à raison - apparaît de toute évidence primordiale, nous avions d’ailleurs par le passé travaillé nous-même cet aspect expérientiel omniprésent en toute formation. Mais est également très importante cette part de connaissance spirituelle attachée aux grandes questions ontologiques : Pourquoi sommes-nous là ?, Pourquoi vivre et mourir ? et après la mort ? (p.106). Ce spirituel (très proche souvent de l’existentiel en prise lui-même avec l’expérientiel) mis à jour par l’auteur apparaît fondamental, surtout dans la mesure où les connaissances spirituelles présentes dans les récits de vie sont généralement méconnues et négligées (sauf exceptions rares) des disciplines constitutives des sciences de l’éducation, d’où est issue la recherche biographique. Comme il s’agit d’une dimension essentielle de nos vies, à mon sens il n’est pas étonnant d’en trouver d’une façon ou d’une autre des traces dans les récits de soi, qu’il s’agisse d’une spiritualité religieuse au sens classique du terme, ou qu’il s’agisse de façon plus intéressante et novatrice d’une sorte de « spiritualité laïque » (dans le sillage par exemple d’André Comte-Sponville, Luc Ferry ou René Barbier), alimentée par le mythe, le sentiment « océanique » de la psychanalyse influencée un instant par Romain Rolland, ou encore par une nouvelle conscience écologique étroitement liée au cosmologique.

Concluant sur les effets de la pratique concrète des récits de vie, ce qui pour l’auteur semble être au cœur de l’approche clinique est le recours aux savoirs d’expérience partagés, en tant que source principale d’un véritable mouvement instituant. Pour ce qui est des effets du récit de vie sur les narrateurs (« récitants » dans l’article), Jacques Rhéaume constate que le récit induit un effet d’auto-organisation, de mise en forme dans le chaos et la dispersion de la vie, d’où un effet de réflexivité et d’appropriation de son histoire, avec un développement accru de l’estime de soi. La vie vécue peut y trouver quelque sens, et les énergies en seraient mieux mobilisées pour l’action.

Danilo Martucelli quant à lui précise ce qu’est une Biographie extrospective. Contrairement aux autobiographies et aux récits de soi dans lesquels l’introspection et le psychisme du narrateur semblent centraux, l’objectif de la biographie extrospective est de mieux connaître non pas tant le passé d’une personne que l’ensemble des tensions sociales auxquelles elle est confrontée tout au long de sa vie, ce qui nécessite une décentration de soi. Ces tensions sociales extérieures sont des « épreuves » bien plus que des « évènements » biographiques, et, par son attention soutenue portée aux effets de ces épreuves, l’histoire de vie extrospective est une sorte d’intermédiaire entre l’histoire collective et l’expérience personnelle. Si l’auteur admet qu’il est possible de retrouver dans une histoire de vie « évènementielle » des traces d’épreuves sociales, la marque selon lui n’en est pas suffisante, il est besoin de recourir à l’extrospection pour que ces épreuves apparaissent plus nettement. Il y a en effet un contraste entre événement et épreuve qui marque la différence entre démarches de biographie introspective et de biographie extrospective. Il s’agit de bien cerner les manières dont les existences sont effectivement « façonnées » par les grands phénomènes sociaux (pp. 118-120). Car la succession et la nature des épreuves ne sont pas fortuites dans une société, alors que c’est le cas pour les évènements biographiques. Ainsi pour rendre compte d’une biographie à partir d’un processus d’individuation à l’œuvre, connaître par exemple le type de l’Etat-providence qui régit une société est tout aussi important, sinon plus, que d’analyser les effets du complexe d’Œdipe (p. 121). On voit très bien ici l’autre versant de l’ouvrage pointer clairement, tirant l’interprétation et l’exploitation du récit de vie et de la biographie davantage du côté du collectif, du social et du politique. L’objectif de l’extrospection est donc d’écrire « une biographie individuelle dans le cadre d’une histoire de vie collective à partir d’épreuves », et en cela l’ambition et les limites de la biographie extrospective semblent inverses de celles de la biographie introspective : « Le but est bien à la fois de fournir des représentations sociologiques de plus en plus singulières et de garder à l’esprit l’exigence incontournable de dégager des profils structurels communs à une société » (p. 122). Peut-être pourrait-on avancer que la biographie extrospective apparaît alors comme un élément nouveau de la sociologie qualitative.

L’auteur a une réflexion intéressante, entre autres, quand il note (p. 124) qu’une expérience prend très souvent le pas sur toutes les autres au point de devenir un « pivot » biographique – l’interprétation soulignant ainsi l’importance des moments de bifurcation, des tournants de vie et de transaction identitaire. A mon sens, de façon très contemporaine, est soulignée ainsi l’importance qu’on prête désormais au changement comme valeur dans une existence (ce qui correspond assez bien aussi à l’idéologie néolibérale depuis trois décennies au moins, à la valorisation-héroïsation du changement-épreuve vécu par la personne), mais on pourrait avancer que dans une biographie, quelle qu’elle soit, ces changements, ces pivots, ne sont jamais que momentanés et en fait exceptionnels, et que très certainement ce qui fait l’essence des vies données à écouter n’est pas la rupture ni le changement brusque, intérieur ou extérieur, mais au contraire le linéaire, le même, la répétition (avec ses inflexions infimes à chaque répétition, qui ne constituent jamais à elles seules, d’un seul coup, le changement-pivot, mais par contre le préparent, le trament lentement avec discrétion). Et ce « même » est tout aussi, sinon davantage, à interpréter que la rupture ou le tournant en eux-mêmes, épiphénomènes d’un mouvement plus profond et durable. Mais ce quotidien linéaire n’est pas facile à dire, il est anti-spectaculaire et nécessite une écoute des plus attentives pour apparaître dans son importance. Cette temporalité longue et non rugueuse qui constitue très majoritairement nos vies, ces « presque rien », doivent apprendre à être dits et écoutés, sinon on peut ne rien saisir de ce qui fait l’essence même du social, qui se situe là tout autant que dans le vécu d’épreuves de plus d’envergure apparemment. La vie quotidienne, banale d’une certaine façon, est elle aussi une épreuve fomentée par le social et le politique, d’autres l’ont dit avant moi, et bien mieux.

Pour en revenir au texte, l’analyse extrospective préconise de montrer comment les individus apportent des réponses personnelles à une même épreuve suscitée par le social, et c’est surtout le regard comparatif entre différentes réponses, donc différents portraits, qui donneront les résultats attendus (p. 124). Cette comparaison, sur le terrain de la méthode, nous ramènerait un peu au comparatisme recommandé par Durkheim aux débuts de la sociologie. Il s’agit peut-être de le réinventer à propos des récits de vie, avec bénéfice, dans une méthodologie contemporaine cette fois.

Pour les articles qu’on dira plus « documentaires » ou « informatifs » que théoriques, on notera rapidement (et injustement pour les articles qui ne seront pas mentionnés) celui de Philippe Artières : Biographier l’exceptionnel ordinaire. Du criminel à la sainte, qui s’intéresse à des autobiographies de détenus et autres documents, ainsi qu’à Thérèse de Lisieux. L’article de Luc Scheibling Le petit homme blessé. Intervenir auprès de populations en situation de précarité est livré sous la forme d’un conte qui donne à penser sur un mode différent du conceptuel, ce qui est tout à fait bienvenu. C’est une expérience de lecture enthousiasmante, qui montre comment, à partir de témoignages recueillis, sont inventés des supports pédagogiques restituant des récits de vie sous forme de chansons, de cahiers thématiques, de bandes dessinées, ces supports favorisant ensuite la prise de conscience des changements au-delà même des contextes de leur élaboration (avant-propos p. 128). Ce texte vaut d’être lu comme une piste possible pour renouveler l’écriture en sciences humaines, pour qu’elles disent autrement et peut-être mieux qu’elles ne le font ce qu’elles ont à dire, à travers des mots autres et un style neuf. Mettant en scène deux de ses personnages féminins, le conte informe que « l’une et l’autre commençaient à toucher du doigt ce que signifiait le fait de plonger dans la rencontre » (p. 139). Ce qui conduit à penser que souvent, au moins sur le versant clinique, le récit de vie individuel ou collectif est certainement aussi - peut-être avant tout et en plus du reste - un moment de rencontre privilégié et fort, comme il en existe assez rarement (à combien de personnes ferai-je le récit de ma vie pendant ma vie ? très peu…) et on pourrait peut-être parler, dans le cas des rapports narrateur-narrataire les plus intenses, de rencontre « forte » au sens de Jacob Levy Moreno (que j’introduis dans la discussion), qui, conceptualisant sur cette question, écrivait entre autres choses que « La rencontre indique que deux personnes non seulement sont ensemble, mais qu’elles se vivent, se saisissent chacune avec tout leur être ». Le récit de vie serait-il un pourvoyeur régulier de tels saisissements ?

Le théâtre-récit présenté par Daniel Feldhendler dans Théâtre et récits de vie : mettre la vie en scène pour un Agir social (majuscule dans le titre), aide à se découvrir soi-même comme un autre par la médiation de l’espace scénique. Il s’agit d’une démarche basée sur le théâtre fondée en 1975 aux Etats-Unis, qui depuis a essaimé dans de nombreux pays. La fonction principale des acteurs est de transformer des récits de vie en des formes dramatiques qui trouvent un écho et une résonance collective. Comme le souligne l’auteur, ce théâtre-récit est proche de certaines techniques du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, et du sociodrame dérivé du psychodrame. Cette façon d’utiliser « cliniquement » l’histoire de vie (à l’instar également du travail de Sandrine Chenivesse présenté dans son article Culture du secret et enjeux identitaires : le récit de soi en milieu hospitalier « carcéralisé ») permet, s’il en était besoin, de montrer combien les applications pratiques des données du récit de vie peuvent ne pas être sans effets sur le social, bien au-delà de l’individuel, dans un monde conduisant pourtant autant qu’il le peut à l’individualisme, comme souligné dès les première pages du livre.

Dans leur conclusion, Christophe Niewiadomski et Christine Delory-Momberger pointent combien la recherche biographique est dans une situation épistémologique délicate, qui ressemble à la situation qui fut celles des sciences de l’éducation à leurs débuts. Sciences de l’éducation aujourd’hui institutionnalisées, dont la spécificité épistémologique est toujours à interroger par la pluridisciplinarité ou l’interdisciplinarité. La pluridisciplinarité est présentée par les auteurs comme l’utilisation de savoirs s’organisant autour de modèles juxtapositifs, voire additifs, qui donnent l’impression d’un tour d’horizon pluriel de la question étudiée, mais sans qu’un niveau « méta-réfléxif » soit aisément dégagé. L’interdisciplinatité quant à elle tente de jouer l’interaction entre disciplines, de façon à ce que se produise un enrichissement mutuel, des connaissances étant alors produites sur un mode intégratif (p. 174). Dans le premier cas on pense les sciences de l’éducation à partir des disciplines-mères, et dans le second on suppose – malgré l’irréductibilité des disciplines entre elles – que le tout peut être plus que la somme des parties. Ce « problème » (cet atout ?) des sciences de l’éducation est aussi celui de la recherche biographique qui peut se représenter à travers de territoires déjà constitués : sociologie, anthropologie, ethnologie, sociologie clinique, etc. Cependant le biographique pourrait aussi se concevoir comme une manière d’envisager la recherche au travers d’une orientation épistémologique commune, et ce quels que soient les territoires et disciplines évoqués. Questions de fond et de forme capitales.
Lisant ces lignes, j’essayais d’imaginer la recherche biographique autrement qu’en pluri- ou inter-, pourquoi pas aussi en multi-, le multidimensionnel (Edgar Morin), ou le multiréférentiel (Jacques Ardoino) ? Le courant méthodologique de la complexité dans les sciences humaines, initié par Edgar Morin il y a déjà longtemps, pourrait après examen peut-être répondre aux impasses ou insuffisances du pluri- et de l’inter-. L’analyse mutiréférentielle et ses différentes perspectives, allant des personnes jusqu’au politique, conviendrait elle aussi assez bien au décryptage et à l’interprétation des récits de vie, contribuant à leur « prêter » du sens sans plus séparer le psychisme du social. La multiréférentialité, contrairement à la juxtaposition de disciplines, envisage d’englober et de dépasser les logiques d’enfermement monodisciplinaire, en essayant d’apporter un « plus » aux pluri- et inter-, allant franchement du côté du métissage disciplinaire pour enfin sortir du formatage étroit des sciences humaines encore aujourd’hui marquées par un siècle et demi d’existence trop peu innovante, par trop calquée sur les sciences de la nature plus quantitatives que compréhensives par la force des choses (et de leurs objets qui ne parleront jamais). Par ailleurs, la multiréférentialité introduit l’idée de références, ce qui autorise le recours tant aux disciplines instituées des sciences humaines qu’aux autres types de savoirs, d’inspiration et d’expression diverses (littérature, poésie, cinéma, théâtre, beaux-arts, etc…) qui, légitimées par cette approche méthodologique autre, font et disent eux aussi le monde selon leur pertinence qui n’a dans bien des cas rien à envier à celle des sciences humaines. A première vue, pour le lecteur de cette conclusion de l’ouvrage que je fus, le multi- pourrait être une éventuelle solution pour essayer de s’affranchir des limites des pluri- et inter-, pour ne plus séparer les parties du tout, ce tout étant « plus » que leur addition (ce « plus » appelant peut-être nécessairement à terme le transdisciplinaire… mais chaque chose en son temps).

Ce serait là un peu ma réponse provisoire de lecteur à la postface de Bertrand Daunay qui conseille au courant de la biographisation de désormais se saisir de questions épistémologiques et théorique fines, pour mieux s’assumer comme perspective ouverte dans les sciences humaines. Il n’y a plus grand risque d’autre part : s’il le fut un jour, le « multi » (le multidimensionnel, plus dans le macro ; le mutltiréférentiel, plus dans le micro et le clinique) depuis longtemps maintenant n’est plus scandaleux dans le champ scientifique, dans les sciences de la nature comme dans les sciences de l’homme.

Excellent ouvrage que celui-ci, donc, très riche et stimulant, on le voit, et porteur de réflexions nombreuses. Je ne peux qu’encourager fermement sa lecture.