Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > Pour le tango comme art du mouvement

Pour le tango comme art du mouvement

lundi 5 août 2013, par René Barbier

Lorsque j’étais jeune, il m’arrivait souvent d’aller danser sur les bords de la marne, à Nogent, chez "Gégène" ou chez "Convert".

J’aimais danser la valse et le tango, sur un air d’accordéon.

Je me souviens encore de cette jeune fille, il y a si longtemps, qui tournoyait dans les bras de son cavalier, aérienne comme un nuage d’étincelles.

Je restais devant ce spectacle de joie vive comme devant une envolée de flamants roses.

Ma propre fille, lors de ses études d’Histoire à la Sorbonne, a travaillé quelques textes sur les bals du bord de la marne, et sur le pain (le vin) qui vont ensemble.

J’aime toujours ces espaces populaires où, pour un temps, les gens s’ouvrent à la danse qui réunit et oublle un peu leurs soucis quotidiens.

Aujourd’hui des artistes ont créé des troupes de danseurs et des chorégraphies passionnantes, à partir du tango argentin.

C’est le cas de Charlotte Hess, la fille de mon collègue Remi Hess à l’université Paris 8, une philosophe et une remarquable chorégraphe qui a déjà de nombreux spectacles à son actif

C’est aussi le cas d’un très talentueux chorégraphe étranger Sidi Larbi Cherkaoui

Michel Maxime Egger sur son site de haute tenue pluridisciplinaire et spirituelle (http://www.trilogies.org/spip.php?article207 écrit ainsi :

Le tango traîne derrière lui souvent une mauvaise réputation. Danse de bas-fonds portuaire, où des exilés mélancoliques soignent leur vague à l’âme en s’accrochant aux reins cambrés de belles à talons hauts et à jupe fendue. Danse de lupanar où des maquereaux et voyous au poil gominé séduisent les filles de joie et où les bourgeois viennent s’offrir des frissons canailles. Danse machiste surtout, où l’homme impose sa loi et son envie à la femme.

Le chorégraphe prodige Sidi Larbi Cherkaoui a su retourner ces clichés avec maestria. A travers notamment un jeu de contrepoints – véritable mis en abîme à la fois documentaire et ironique – entre la scène et des vidéos ou photos projetées sur écran. Un moyen scénique de rappeler d’où vient le tango (les quartiers du Rio de la Plata), sa dimension nostalgique (le blues du déracinement et d’un passé mythique disparu) et ses dévoiements modernes (l’attraction touristique). Une manière aussi de signifier en quoi sa chorégraphie à la fois s’inscrit dans la tradition et s’en démarque : la milonga comme danse sociale devient création artistique, le tango se mêle à la danse contemporaine.

La ronde du masculin et du féminin

Présenté jeudi soir 23 mai 2013 en première mondiale dans le petit village vaudois de Mézières – Milonga est un pur enchantement. Cherkaoui a saisi l’essence du tango et en a fait un rite envoûtant. Non seulement de désir et de passion, mais d’amour. Nuptial, aurait-on envie de dire. « Le tango évoque concrètement le partage du poids, déclare-t-il. De la responsabilité. Même si c’est un homme qui guide, finalement, c’est la femme qui choisit à quel moment et si elle veut répondre ou pas. Il y a un dialogue. L’un doit attendre l’autre. » (Journal de Vidy).

Point de domination mâle ou d’affrontement entre les sexes, point de maître et de servante, mais des partenaires engagés dans un jeu quasi ontologique entre le masculin et le féminin. Deux principes de l’être, qui appartiennent aussi bien à l’homme qu’à la femme et qui ici s’entremêlent comme les mains et les jambes des danseurs, chaloupent et chavirent à la manière de la ronde éternelle du yin et yang, l’un engendrant l’autre et ne prenant son sens que par l’autre.

Du coup, peu importe qui compose les couples dansants : même si la figure homme-femme domine, ce sont d’abord – indépendamment de leur sexe – des personnes qui dansent avec une ou plusieurs autres personnes, traçant dans l’espace des arabesques lascives et hardies, spasmodiques et virtuoses, au rythme des résonances langoureuses du bandonéon.

Comme l’affirme le chorégraphe, le tango « est vraiment un reflet, une métaphore des relations humaines. Chaque couple a sa manière de correspondre et de se correspondre. De converser, mais tout se fait en silence. Il n’y a que le corps, à peine le regard. Les yeux ne se cherchent pas. C’est juste le ressenti et le toucher. Sans la parole. J’avais envie d’honorer cette manière de communiquer qui est dans les jambes et le poids partagé. » (Journal de Vidy). Ce partage n’est pas donné d’emblée. La communion et l’harmonie finissent toujours par l’emporter, mais le chemin pour y arriver n’exclut pas d’autres modes de relations comme le l’opposition, le conflit, la séparation. C’est par le très-bas – magnifiques séquences de reptation – et en assumant tout ce que s’y trouve que l’être humain peut s’élever vers le très haut. La légèreté est toujours une conquête sur la pesanteur.

Une identité tissée d’altérité

Dans les constellations dansantes que Cherkaoui met en scène, la pluralité est importante. Dans Milonga, le couple – figure de base du tango – passe du « deux » (l’opposition : dos à dos, puis face à face) au « un » (la fusion) pour s’ouvrir sur le « trois » et le multiple. Comment se fondre dans l’autre sans se dissoudre ni aliéner l’autre, sans se déposséder de soi ni posséder l’autre. Comment suivre le pas de l’autre sans se perdre ni oublier son propre chemin ? Comment intégrer l’autre – la différence – dans la communauté ? Comment ne pas exclure le tiers ?

Véritable chemin de vie, le tango permet de découvrir que pour devenir nous-même, nous avons besoin à la fois de solitude (très présente dans le spectacle) et de l’autre. Celui-ci a beaucoup à nous enseigner. « Je danse pour cela, pour apprendre de l’autre. L’apprentissage pour moi, c’est ça, une transmission à travers le corps », déclare Cherkaoui. En encore : « Le tango est la danse par excellence qui nous projette « dans les bras de l’autre. […] Il s’agit de tenir son partenaire, d’apprendre à le guider, de le toucher surtout. Les gens auraient moins de maladie s’ils se touchaient plus. Le toucher est salvateur » (Le Temps)

La magie de la rencontre dont le tango est le symbole, c’est la découverte que l’autre n’est pas seulement à l’extérieur, mais au-dedans de nous. « Je est un autre », disait Rimbaud. Ce que nous sommes en chair et en os ne correspond pas à l’image que nous donnons ou que les autres projettent sur nous. D’où les décalages entre les chorégraphies effectives et le miroir des vidéos, les poses décoratives en carton-pâte. Chaque être humain, loin d’être une île en soi-même, est un « nous » tissé d’altérité.

La danse devient alors métaphore de l’idéal identitaire que Cherkaoui – d’origine flamande et marocaine – poursuit de spectacle en spectacle : une société métissée alliant l’affirmation de la singularité et le respect de la différence dans la réalisation de l’unité. Il met d’ailleurs l’accent plus sur ce qui ressemble/ rassemble que sur ce qui différencie/divise. « Au fond, ce n’est pas la dissemblance qui m’intéresse, c’est le lien qui se crée entre les différences », précise-t-il. (Journal de Vidy). Difficile de ne pas penser à André Malraux, à sa vision de la métamorphose comme loi du monde, à sa quête de la communion – avec l’humanité et la Vie – dans l’approfondissement du mystère des différences de tous ordres.

Au bout de soi, l’infini

La clé du processus permettant d’atteindre cet idéal est l’expérimentation continuelle. Expérimenter, c’est traverser (les frontières), hybrider (les cultures et les langages), aller au-delà, plus « loin » (titre de l’un de ses précédents spectacles). Accomplir toujours un pas de plus pour aller au bout de soi-même et de la relation, jusque-là où elle ouvre sur la liberté, l’infini, le sacré, la vérité ultime de l’être et du cosmos.

La danse a ce don de conduire au spirituel par le corps, le tango plus spécifiquement par la sensualité débridée. En sachant que la passion et la fougue n’excluent pas la rigueur, au contraire. Dans Milonga, tout est d’une précision millimétrique, mais le sentiment de l’improvisation – autre caractéristique du tango – demeure. Et Cherkaoui d’ajouter : « Je me suis rendu compte que c’est une danse extrêmement logique, très mathématique. Et, dans ce contexte, les mathématiques confinent au mystique. Parce qu’il y a des moments si précis que la danse en devient d’une beauté et d’une sensibilité extraordinaires. J’aime ce rapport cosmique. » (Journal de Vidy).