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DONNER SENS À SA VIE

Une interpellation permanente

mardi 30 juillet 2013, par René Barbier

Arrivé à un âge avancé, peut-on s’autoriser à dire quelques mots sur ce qui demeure, à jamais, comme une interrogation ?

Il y a plusieurs façons de donner sens au Réel-Monde qui nous constitue et en même temps qui nous échappe car il demeure "voilé", comme dit Bernard d’Espagnat, un physicien quantique contemporain. 

Nous tentons toujours, malgré tout, de le comprendre dans un processus de réflexion, d’action et de contemplation ininterrompu.

Il me semble que cinq ordres peuvent être remarqués à cet égard.

1. L’ordre techno-scientifique, économique et philosophique conceptuel, dominant en Occident depuis le XVIIIe siècle et qui a tendance à l’emprise hégémonique sur l’ensemble du monde, non sans conflits et résistances.

2. L’ordre religieux dualiste ancestral (le dieu des religions du Livre) qui présuppose une entité transcendante créatrice et séparée de notre monde fini dont l’humanité fait partie.

3. L’ordre esthétique du voir et du geste qui constitue les champs de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et de la danse et de beaucoup d’autres arts secondaires.

4. L’ordre expressif suprasensible de l’écoute de soi et du monde par la musique, le chant, et la poésie.

5. L’ordre intuitif des sagesses non dualistes et expérientielles prônées par l’Asie et l’approche apophatique des mystiques rhénans.
Ces différents ordres se mélangent, parfois paradoxalement, et interfèrent dans un rapport de force et de sens suivant les époques, qui les questionne et les transforme en permanence, quant aux tenants et aux aboutissants du Réel-Monde.

Le sujet - en tant que personne singulière, à nulle autre pareille - se confronte à ces ordres et tente de trouver sa propre voie d’existence dans l’incertitude et l’imprévisibilité de la rencontre avec soi-même, les autres et le monde.

Personnellement, sans nier l’ordre n°1 dans la mesure où je suis un intellectuel occidental, je me sens plutôt concerné par les ordres 3, 4 et 5 au sein de ce que je nomme la "spiritualité laïque".

QU’EST-CE QU’UN ÊTRE HUMAIN ?

Un être humain est une personne qui ne cesse de poser des questions au Réel-Monde qui l’englobe, le constitue entièrement et lui échappe totalement en même temps.

Cet "être de question" est ainsi "en question" en permanence.
Il formule des réponses pour survivre de façon toujours insatisfaisante et incomplète, nécessairement partielles et partiales. Il tente de recouvrir son besoin de questionnement par des croyances dont il fait trop souvent des absolus. Ces derniers évacuent le questionnement dans la certitude illusoire.
Ainsi il est croyant en Dieu unique et transcendant ou dans des dieux multiples, y compris des "dieux laïcisés" (Sciences, Technologies, Politique, Sports). Il est matérialiste ou idéaliste ou agnostique. Mais comme le remarque le philosophe André Comte-Sponville en prenant le parti du matérialisme et de l’athéisme, il est obligé de reconnaître qu’il s’agit toujours d’une croyance parmi d’autres. On peut dire également que l’agnosticisme, qui refuse de prendre parti pour l’une ou l’autre croyance, est encore la croyance en la non-croyance.

L’être humain parce qu’il est un être de question, qu’il dispose d’une imagination active et d’une faculté de rendre cohérent le chaos qui l’entoure et qu’il rencontre à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même, est condamné à la croyance.

C’est en cela qu’il demeure un philosophe dès son plus jeune âge lorsqu’il pose la question à ses parents : où étais-je avant de naître ? où irai-je après ma mort ? L’enfant est l’être du "pourquoi ?" comme le scientifique et l’artiste.

Comme Emmanuel Kant il cherche à répondre à des questions essentielles sur l’existence et sur l’être en fonction de trois directions : que puis-je savoir ? que puis-je faire ? que m’est-il permis d’espérer ? et, en fin de compte, qu’est-ce que l’Homme ?

C’est par le truchement des ses différents rôles institués dans la vie sociale, qu’il anime son "être de question" : rôle d’enfant, puis de père ou de mère, rôle de travailleur dominant ou dominé, rôle de citoyen dans la cité, etc. au sein d’une succession de conflits entre soi, les autres et le monde.

Tous ces rôles visent à l’orienter vers trois pôles en interaction : un pôle d’action plus ou moins désintéressée ; un pôle de dévotion envers des entités qu’il considère comme transcendantes par rapport à soi ; un pôle de contemplation qui fait culminer son sens inné de la méditation. Ces trois pôles font interagir dans un échange symbolique permanent : Donner, Recevoir et Rendre. Ils constituent depuis toujours la constellation propre à tout élan spirituel.

Tous ces rôles tissent l’illusion de croire à une réponse possible sur les questions-clés de la naissance, de la souffrance, du plaisir, du devenir, de la vieillesse, de la mort.

Quelle partie du Réel-Monde est atteinte vraiment dans ce processus ? Qui peut répondre à cette question à jamais ouverte ?

Certains êtres pensent que quelque chose de stable, de permanent, de compréhensible est approché. D’autres au contraire imaginent que tout est flux impermanent et représentations illusoires et éphémères. Le Réel-Monde en nous-mêmes nous dépasse et demeure hors d’atteinte dans un grand rire et danse cosmiques.

Les mystiques rhénans, les sagesses non-dualistes de l’Asie en tirent la conclusion que seule l’approche apophatique qui questionne sans cesse ce qui semble être par ce qui n’est pas, est pertinente.

Au bout du compte (du conte ?) le philosophe est conduit vers une aporie et abandonne son besoin de croire et de questionner. Il s’ouvre et s’éveille à l’Accueil. Il devient disponible à ce qui est et advient en lui, chez autrui et dans le monde. C’est peut-être à ce moment qu’il frôle le troisième genre de connaissance proposé par Baruch Spinoza.

Il se reconnaît alors comme flamme singulière au coeur du Feu courant qui illumine l’univers ou comme goutte d’eau au sein d’un Océan aux limites inconnues.

Apaisé, il s’éveille en s’endormant dans son questionnement, pour le meilleur et pour le pire.

Peut-être devient-il un poète de la vie en acte ou simplement un Grand Silencieux qui assume complètement le déroulement des quatre saisons sans aucune volonté de choix ?

LE POÈTE ET LA SAGESSE

La poésie est une voie vers la sagesse, mais une voie inachevée, nécessairement.

Elle demeure avant tout dans un entre deux, entre l’espace-temps du mytho-poétique et celui de la sagesse au sein de la conscience noétique.

Pour comprendre, il faut revenir à une typologie que j’ai proposée il y a déjà longtemps concernant l’évolution de la structure de la conscience.

Celle-ci part de l’individu concret, enraciné, au cerveau reptilien et limbique bien développé, que je nomme l’homme fermé. C’est l’individu narcissique du "moi-je", animé avant tout par ses pulsions de vie, de mort et d’agressivité radicale. C’est un stade monadique de la conscience qui se joue pleinement chez le petit enfant livré à lui-même avant quatre ans et avant l’usage de la parole élaborée.

La conscience de l’homme fermé débouche, excepté fixation psychopathologique, sur celle de l’homme existentiel lorsqu’il rencontre l’autre et le monde et, du même coup, ce qu’il est vraiment dans le jeu de ses désirs.
L’homme existentiel est tourmenté par le conflit entre la toute puissance de ses désirs et de celle de l’autre, comme du monde naturel et social qui l’influence d’une manière continuelle.

Il entre dans la sphére de la souffrance et du plaisir, de l’action et de la contemplation, de l’emprise et de la déprise. Il ressent profondément le sens de la finitude mais aussi de la création. Son point d’équilibre est toujours fragile, incertain et éphémère. Il ressent sa propre création en partie par son ouverture à la vie symbolique et mythique où fleurit la poésie.

Il faut voir que l’entre deux dans l’existence mytho-poétique constitue un dépassement fondamental des deux premiers modes de conscience (fermé et existentiel). Sans les dénier ou les refouler, le poète les perlabore au fil du temps dans l’acte même d’écrire. Ce faisant il entre également dans le quatrième mode de conscience : la conscience noétique où le sens spirituel et sacré de la vie se donne à vivre en toute amplitude.

Mais le poète, contrairement au sage, demeure dans l’entre deux de l’existentiel et du noétique.

Il aura toujours un pied dans dans la vie concrète. à la fois physique, psychologique et sociale, tout en étant sans cesse dans un processus de dépassement de ces catégories par son élan créateur.

L’homme proprement spirituel, dans ses trois inclinations évidentes : de sagesse (par l’intelligence intuitive finement élaborée), par la mystique (de la fusion au sein d’un ordre qu’il considère comme transcendant) et par l’action désintéressée du saint, perd peu à peu le sens poétique pour aller vers un "plus" de compréhension globalisante dans laquelle l’être humain devient "chiens de paille" comme disent les penseurs taoïstes.

Certes il peut s’exprimer poétiquement mais ce n’est plus l’acte d’écrire qui le porte.

Sur ce point, le plus haut de la conscience spirituelle du sage s’ouvre sur le silence du non-attachement.

Le poète agit, réfléchit et contemple dans l’entre deux. Il demeure immergé dans la nature et dans sa nature incarnée au coeur d’un flux de relations internes et externes. il en porte toutes les stigmates psychiques en termes de révoltes, de sens de l’injustice et de révolutions imaginaires du genre de vie.
Mais il est également touché, affecté, par la conscience noétique qui l’ouvre à la vie spirituelle, non nécessairement circonscrite à une vie reiigieuse traditionnelle.Son acte d’écrire le pousse à aller toujours plus loin vers cet horizon. Les plus grands poètes sont des êtres à dimension spirituelle même s’ils ne se réfèrent pas à une croyance religieuse repérable.

Le poète n’est pas plus un philosophe au sens occidental du terme, c’est à dire fasciné par le concept dont il se veut le producteur si possible original.

Le philosophe pense la vie en fonction de l’histoire de la philosophie sur laquelle il s’appuie d’une manière dirimante. Retirer les citations et références à cette histoire dans un texte de philosophe contemporain et vous réduisez son ouvrage des trois-quarts. Le philosophe convoque la pensée philosophique légitimée (donc historique et arbitraire) pour argumenter sa propre pensée. Il élabore le sens en allant de plus en plus loin dans l’abstraction et le recours à des néologismes, des inventions de langage. La tendance est si rude qu’elle a conduit la philosophie occidentale vers la fin de la philosophie chez les "philosophes de la déconstruction" de tout système symbolique.

Néanmoins l’aporie de cet élan critique des penseurs de la modernité révèle une porte close sur le sens ultime de la vie dans toute sa richesse complexe. Rien n’est soutenu, argumenté, de pertinent sur ce qui conduit l’être humain à vouloir vivre malgré tout. Ce qui est depuis toujours - la nature - l’univers - demeure inconnue dans la raison et, trop souvent, la sensibilité même n’existe plus.

Ce n’est pas vrai de la pensée asiatique (Inde et Chine par exemple). Elle est expérientielle dans ces régions du monde depuis l’origine, comme dans la pensée grecque pré-socratique et chez les stoïciens, épicuriens, cyniques etc.

Dans ces pays "philosophie", poésie, arts, musique, danse, chant etc. vont de pair avec un sens subtil de la nature et de l’insertion de l’individu en son sein.
Mais l’histoire de la philosophie ignore très largement l’apport de ces orientations de pensée asiatiques. Très rares sont les philosophes occidentaux, surtout français, ouverts sérieusement à ce type de littérature.

Les choses vont peut-être changer avec la nécessité de reconnaître que nous sommes à l’orée d’un nouveau paradigme affirmant l’émergence des systèmes complexes. De tout temps, en effet, l’histoire de la philosophie a dû tenir compte de l’état de la science de son temps. Aujourd’hui, sur ce point, nous sommes arrivés à un carrefour civilisationnel, une nouvelle "période axiale", suivant le mot de Karl Jaspers. L’ancien paradigme mécaniste newtonien doit laisser la place à celui de l’interaction et de la relation dans les champs des processus. L’objet repérable, délimité, mesurable en termes d’effets et de cause, semble disparaître. La pensée asiatique paraît plus appropriée pour faire réfléchir sur la complexité croissante de l’univers. Elle détrône la pensée analytique et la replace à sa juste place dans l’univers de la bande moyenne de perception.

Dans cette pensée de l’ailleurs, ex-topique, la notion d’être, de substance s’évanouit au profit de celle d’un système complexe de relations, d’interactions et d’émergences imprévues. Tôt ou tard, la philosophie occidentale aura à réinventer son argumentaire et prendre des distances avec les fondements de son histoire ancestrale pour découvrir d’autres horizons de pensées métisses.
Le poète est nécessairement concerné par cette pensée de l’ailleurs qu’il reconnaît comme pertinent dans son vécu quotidien et dans sa sensibilité. Elle lui permet d’enrichir sa réflexion sur la création au delà du mode narcissique et spectaculaire propre à notre temps et d’approfondir un peu plus l’écart entre l’existentiel et le spirituel qui fonde la poésie en acte de la personne singulière.


Écouter-Voir : Qui est le "je" qui pense : un film sur les neurosciences de la conscience aujourd’hui (52 minutes)
Publiée le 5 nov. 2012 KTOTV·9 398 vidéos
La conscience humaine n’est-elle qu’un produit du cerveau ? Et le cerveau lui-même n’est-il qu’un extraordinaire assemblage de neurones, ou l’outil qui permet à l’homme d’exprimer son humanité profonde ? L’homme est-il libre de penser ? Aujourd’hui les neurosciences permettent des découvertes étonnantes sur les fonctions du cerveau. Et lorsque l’on comprend cette extraordinaire complexité de fonctionnement, on ne peut que se poser la question fondamentale : comment le seul hasard - ou une multiplicité de hasards successifs - ont-ils pu permettre cela ? Est-ce qu’il y a quelqu’un qui pense ? Accompagnés de chercheurs en théologie, neuroscience, philosophie et éthique des neurosciences, les auteurs nous emmènent dans un voyage passionnant au coeur des mystères de la pensée humaine. Un film réalisé par Caroline Puig-Grenetier. Une coproduction Les Films de la Découverte et KTO - 2012.
Émission du 05/11/2012.

et également les diverses conférences du colloque de Font-Romeu sur la Conscience en juillet 2012, notamment la communication de Marc Halévy

ÉCOUTER-VOIR KRISHNAMURTI : "Libérer notre cerveau du conditionnement" en français (1 heure)